M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 18 juil. 2015

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Album de famille (11) (Sergueï Dovlatov)

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Chapitre 11

 - Notre monde est absurde, - dis-je à mon épouse - et l’homme a pour ennemis les siens !

Je plaisante, mais elle se fâche tout de même :

- Le porto bon marché et les blondes trop maquillées, les voilà tes ennemis !

- Dans ce cas, - je rétorque - je suis un bon chrétien, puisque le Christ nous enseigne d’aimer nos ennemis...

Cela fait vingt ans que nous avons cette conversation. Vint ans, ou peu s’en faut...

Je suis arrivé en Amérique en rêvant de divorcer. Pour une seule raison : le côté absolument imperturbable de ma femme. Rien ne pouvait entamer son calme.

Il est frappant de constater à quel point la sérénité peut faire bon ménage, chez une même personne, avec l’antipathie...

Nous avons fait connaissance en soixante-trois. Voici comment.

Je louais une chambre avec accès indépendant. Mes fenêtres donnaient sur une décharge. Mes amis se retrouvaient chez moi presque tous les soirs. 

Une nuit, je me suis réveillé. Sur la table, à côté d’un fauteuil renversé, s'étalait la vaisselle sale. Avec tristesse, j’ai repensé à notre soirée. Trois fois, j’avais été chercher de la vodka.    

Quelqu’un avait déclaré :

- Allons chez Elisseïev.* C’est à trois cent mètres d’ici, et sensiblement la même chose en sens inverse...     (* Magasin célèbre de Saint-Petersbourg, officiellement rebaptisé « Gastronome » à Leningrad, mais l’ancienne appellation perdurait ) 

Je me mets à songer au petit-déjeuner, dans cette pièce en désordre...

Brusquement, j’ai l’impression de ne pas être seul. Quelqu’un dort sur le divan, entre le frigo et le tourne-disques. On entend des frôlements et des soupirs. J’ai demandé :

- Vous êtes qui ?

- Disons, Lena - a répondu une voix féminine, étonnamment calme.

Je me mis à réfléchir. Lena, ce n’est pas un prénom si courant. Parmi nos connaissances, il y avait surtout des Tamara et des Larissa. J’ai demandé :

- Quel est votre statut, Lena ? Je veux dire : vous appartenez à quel groupe ?

Une pause. Puis, la même voix féminine, toujours calmement :

- Gourevitch m’a oubliée...

Gourevitch, je l’avais rencontré chez les éditeurs. Deux ans plus tôt, il avait fait de la prison.

- Comment ça, il vous a oubliée ?

- Gourevitch s’est saoulé, et il a appelé un taxi...

Un vague souvenir commençait à émerger.

- Vous aviez une robe marron, non ?

- Dans ce genre-là, oui. Verte. Gourevitch me l’a déchirée. J’ai dormi dans la vareuse de quelqu'un. 

- C’est ma vareuse américaine. Une relique, pour ainsi dire. Laissez-la, quand vous partirez.

- Il y a une espèce de médaille...

- C’est un insigne sportif.

- Drôlement piquant... Il m’a empêchée de dormir...

- Il faut le comprendre...

A présent, je me souvenais d’elle. Pâle et maigre, avec des yeux de Mongole.

Le jour s’était levé.

- Tournez-vous - demanda Lena.

Je me suis recouvert la tête d’un journal, ce qui a tout de suite changé mes perceptions. La demoiselle s’approchait de la porte. A en juger par le bruit, elle avait chaussé mes mules de velours. 

Je me suis glissé hors du lit. Voilà une journée qui commençait de façon étrange et mystérieuse.

Il s’ensuivit une certaine bousculade dans le vestibule. D’un côté, une serviette ceignant tant bien que mal mes hanches, de l’autre une vareuse militaire qui ne lui arrivait pas aux genoux...

Nous avons eu du mal à nous éviter. Je me suis dirigé vers la douche. En général, j’y vois plus clair, après la douche.

J’en ressors trois minutes plus tard : il y a du café et des gâteaux sur la table, de la marmelade. Et même, va savoir pourquoi, du poisson en gelée...

Et Lena s’était habillée. Une vieille déchirure se montrait, près du col de sa robe. Quelque vestige de l’ardeur sensuelle de Fima Gourevitch.

- En effet, elle est bien verte - dis-je.

Nous avons pris le petit-déjeuner en bavardant de choses insignifiantes. C’était détendu et agréable. Comme une pause réparatrice au milieu de la folie générale...

Lena a rassemblé ses affaires, mis ses chaussures et m’a dit :

- J’y vais.

- Merci pour cette plaisante matinée.

Et là-dessus, elle me répond :

- Je serai là vers six heures.

- Très bien - dis-je...

Cela me rappelle une autre histoire. Avec un ami, je sortais d’un établissement de bains. Un milicien nous arrête. Tout de suite sur nos gardes, nous demandons :

- De quoi s’agit-il ?

Et lui :

- Vous souvenez-vous quand a été édité  « Le rosaire* », d’Akhmatova ? 

- En mille neuf cent quatorze. Editions « Hyperborée »,Saint-Petersbourg.

(* Poèmes datant d’avant la première guerre mondiale, rassemblés en un recueil portant ce titre; dans les éditions contemporaines, ces poèmes sont dispersés. Sur la grande poétesse Anna Akhmatova : voir Requiem, sur ce blog )

- Merci. vous pouvez y aller.

- Où ça ? - demandons-nous en choeur.

- Où ça vous chante, - fait-il - Vous êtes libres...

Ce qui m’avait frappé, ce jour-là, c’était le mélange d’ordinaire et d’extraordinaire, de fou. Et, là encore, je ressentais la même impression.

- Je serai là vers six heures...

Seulement, moi, j’avais un rendez-vous à cinq heures et demie. Pas avec une femme, du reste, mais avec Brodsky.**     (** Joseph Brodsky, déjà rencontré au chapitre 5 )

Il devait y avoir ensuite un banquet en l’honneur de quelqu’un que nous défendions.

Je téléphone pour reporter le rendez-vous. Tant pis pour le banquet. Je me dépêche de rentrer chez moi en taxi. Faudrait commander un deuxième trousseau de clés, je me suis dit.

Je me mets à attendre. Elle arrive vers six heures. Sort de son sac des conserves, des oeufs, du merlu.

- Occupez-vous pendant que je prépare à manger - me dit-elle.

Là, une réflexion cruelle m’a traversé l’esprit. Est-ce qu’elle ne me confondait pas avec un autre ? Avec un proche, un être cher ? Ce monde de fous furieux s’éloignerait-il soudain ?...

Nous avons dîné. Après, je me suis mis à travailler. Lena a fait la vaisselle, puis allumé la télévision.

Deux ans déjà, que je ne regardais plus. Et voici que l’appareil se remet à fonctionner, comme neuf...

J’ai remarqué des nouveautés. Sur la tablette au-dessus du lavabo, des flacons de marque étrangère. Une veste de daim dans mon armoire. Des bottines grises au pied du frigo. Mon appartement sentait différemment...

Le soir, Lena me dit :

- Vous prenez du thé, ou du café ?

- Du thé.

Nous avons bu du thé avec du pain d’épices. Une éternité, que je n’avais pas mangé de pain d’épices...

Je regarde ma montre : une heure du matin. Temps d’aller dormir. Lena me dit :

- Asseyez-vous cinq minutes dans la cuisine.

Je m'assois pour fumer un peu. Je parcours le journal du mardi précédent. Un peu plus tard, je vais dans la chambre : elle dort. Toujours sur le divan. Quelque chose de rose a remplacé ma vareuse.

Je me suis couché, en tendant l’oreille - aucun bruit. Elle bougeait juste un peu, par coquetterie. 

Au bout de dix minutes, je me suis endormi.

Le matin, même scène que la veille : un peu d’embarras, la douche et puis le café au lait...

- Cette fois-ci, - me dit-elle, je vais être un peu retenue. Je ne viendrai pas avant onze heures. Ne vous inquiétez pas...

Je suis allé à mon journal. De là, au bar de l’Union des journalistes. j’ai fait la connaissance d’une suédoise, qui m’a invité au restaurant. Elle répétait sans arrêt :

- Allez, le Cosaque, donne-moi de la vodka russe !..

Mes amis se sont réunis pour assister à un concert clandestin. Quelque chose d’avant-gardiste. Assez peu ordinaire, même pour de l’avant-garde. Un type qui jouait du violoncelle couché...Très séduisant. Moi, je me dépêche de rentrer chez moi. Et j’arrive en retard, dans ma maison de fous.

Le soir, après son retour, je lui ai dit :

- Lena, parlons un peu. Il faut qu’on s’explique. Tout ceci n’est pas très clair. Vous me permettez de vous poser quelques questions délicates, simplement ?

- Je vous écoute - me répond-elle.

Le visage aussi tranquille qu’une digue.

- Vous n’avez pas de logement ?

Elle a paru légèrement vexée.

- Mais si. J’ai un appartement sur l’Avenue des Datchas.*  Et ?

(* Avenue du quartier Kirov de Leningrad, ancien quartier résidentiel de Saint-Petersbourg )

- Oh, rien, en fait...J’ai cru...Je pensais...Encore une question. Strictement entre camarades...Mille excuses...Je vous plais ?

Un silence. Je me sens rougir. Et puis, elle me dit :

- Je n’ai pas d’exigences en ce qui vous concerne.

Tel quel. Pas d’exigences.

S’ensuivit un nouveau silence, encore plus pénible. Pour moi. Elle, en revanche, gardait un calme absolu. Le regard froid et dur comme le coin d’une valise. 

Ce qui m’a fait réfléchir. Son calme n’était-il pas au-dessus de la distinction des sexes ? De l’attirance prédestinée envers le genre masculin, suivant les lois de la biologie ? Du concept même de domicile permanent ?

- Une dernière question. Mais ne vous fâchez pas. Et, si je me trompe, oubliez la...Vous ne seriez pas, par hasard, employée par le KGB ?..

Ce qui n’a rien d’impossible, je me disais. Je suis quelqu’un qui ne passe guère inaperçu. Je bois pas mal, je suis bavard. La « Deutsche Welle « a déjà mentionné mon nom...On m’aurait exprès flanqué dans les pattes cette femme bizarroïde ?..

Elle va sûrement m’engueuler, ai-je pensé. Surtout si je suis dans le vrai...

Je l’entends répondre :

- Non, je travaille dans un salon de coiffure...

Et ensuite :

- Si vous n’avez plus de questions, buvons notre thé.

Et c’est ainsi que tout a commencé. Dans la journée, je courais partout à la recherche d’un boulot. Je rentrais défait, humilié, furieux. Lena me demandait :

- Vous voulez du thé, ou du café ?

Nous parlions assez peu. Juste pour se donner les informations indispensables. Par exemple, elle m’informait :

- Un certain Beskin vous a appelé...

Ou encore :

- Vous avez de la lessive ?..

Elle ne s’intéressait pas à mes affaires. Je ne lui posais plus de questions. L’absurde s’était fait routine quotidienne.

Ma vie avait quelque peu changé. Mon téléphone ne résonnait plus d’appels de soupirantes. Pourquoi diable appeler, si c’est pour tomber sur une tranquille voix féminine ?

Nous étions toujours de parfaits étrangers l’un pour l’autre.

Lena était incroyablement calme et taciturne. Ce n’était pas le silence pénible d’un haut-parleur défectueux, ni celui, menaçant, d’une mine antichar. C’était le mutisme tranquille d’une racine, en forêt, prêtant une oreille indifférente au murmure du feuillage....

Il s’écoula des semaines. Un samedi matin, j’ai craqué. Je lui ai dit, ou plutôt, j’ai crié :

- Lena ! Ecoutez-moi ! Permettez-moi d’être franc. Nous vivons comme des époux...Mais l’essentiel manque...Nous partageons le même domicile, vous lavez le linge...Expliquez-moi ce que ça signifie. C’est à devenir fou !..

Elle leva sur moi son regard tranquille et bienveillant :

- Je vous dérange ? Vous voulez que je m’en aille ?

- Je ne sais plus ce que je veux ! Je voudrais comprendre...L’amour, je sais ce que c’est. La débauche, également. Je peux tout comprendre, à part cette folie bien ordonnée...Vous seriez un agent du KGB, je m’y retrouverais, ça m’amuserait, même...Mais là...

Lena se tait un moment, puis déclare :

- S’il faut que je m’en aille, dites-le moi.

Et d’ajouter, baissant un peu ses yeux étroits de Mongole :

- Si vous avez besoin de ÇA, allons-y.

- Qu’entendez-vous par « ÇA » ?

Baissant davantage les cils, de sa voix toujours paisible :

- L’intimité rapprochée.

- Bah, n’en parlons plus, - dis-je - à quoi bon ?

Impensable de violer une telle tranquillité, me suis-je dit.

Quinze jours plus tard, c’est la vodka qui m’a sauvé. Ayant fait la java dans les locaux d’un journal progressiste, je suis rentré chez moi vers une heure du matin. Et là, comment dire...Je me suis laissé aller, j’ai enfreint la règle et quitté le droit chemin, comme le futur détenu Gourevitch...

J’avais dès lors jeté une pierre au fond de l’océan.

Ce n’était pas de l’amour. Et encore moins un instant de faiblesse. Plutôt une tentative pour émerger du chaos.

Nous avons continué à nous dire « vous ».

Et, un an plus tard, une petite fille est née : Katia. Voilà comment nous avons fait connaissance...

Comme mari, j’étais une affaire douteuse. Sans travail régulier, des années durant. Avec l’apparence ternie d’un matador disqualifié. Personne ne voulait éditer mes histoires. Je devenais à la fois enragé et imprudent. En 1970, l’été, j’ai envoyé mes premiers manuscrits en Occident. 

Des étrangers connus passaient me voir, restant jusque tard dans la nuit. La vodka coulait en abondance, accompagnée de saucisson de fressure. 

Mon voisin Calmepaix* marmonnait, d’un ton menaçant :          (* Voir le chapitre 7 )

- Dites donc ! Il vient des gens connus, chez vous...Du genre Siniavski-Daniel...**

( ** Ecrivains soviétiques dissidents, condamnés à la prison lors d’un procès qui fit du bruit pendant l’hiver 1965-1966 )

A l’automne, des radios étrangères mentionnèrent de nouveau mon nom.

Lena ne s’intéressait pas à ce que j’écrivais. Plus généralement, rien ne semblait l’intéresser. J’avais l’impression que son extrême placidité résultait en partie de cette étroitesse d’esprit. 

Deux forces naturelles contraires dominaient ainsi ma vie. D’un côté bouillonnait l’océan sans cesse renaissant du non-conformisme. De l’autre s’étalait la mer apaisée, lisse,  du bien-être petit-bourgeois. 

Et je suivais un chemin cahoteux, sur une petite bande de terre coincée entre ces deux océans.

Lena, entre-temps, avait quitté son salon de coiffure, et s’était fait embaucher comme  correctrice chez « L’écrivain soviétique » - une maison d’édition. Une vrai surprise, pour moi. Je ne lui soupçonnais pas une telle instruction. J’ignorais plein de choses, à son sujet. Encore maintenant...

Un an plus tard surgit un conflit avec les autorités. 

La maison d’édition en question mit en circulation un tirage insuffisant des oeuvres d’Akhmatova. Les collaborateurs en reçurent un nombre fort limité d’exemplaires. Ces gens - y compris ma femme - étaient le dindon de la farce.

Elle alla récriminer chez le directeur. Kondrachev, baissant la voix, lui dit :

- Vous sous-estimez la complexité du contexte politique. La majeure partie du tirage est destinée à l’étranger. Il faut bien clore le bec à la propagande bourgeoise...

- Alors, je n’ai plus qu’à la boucler, c’est ça ? - répondit-elle.

De sorte que se forma entre nous, partiellement, une complicité de dissidents...

Les années passant, notre fille a grandi. Elle disait, en parlant de mon transistor japonais :

- J’ai posé ta «BBC» sur le rebord de la fenêtre...

Nous vivions dans la gêne, avec de fréquentes disputes. Je sortais de mes gonds. Ma femme se taisait.

Le silence est une force immense. Il faudrait l’interdire, comme les armes bactériologiques...

Je me lamentais en permanence à propos de mon horizon bouché.

Léna me disait :

- Si tu écris deux mille histoires, il s’en trouvera bien une pour être éditée...

Je me disais - qu’est-ce qu’elle raconte ? Une seule histoire éditée, ça ne sert à rien !..

Je me vexais, même.

A tort...

Les grandeurs et les proportions ne sont pas perçues uniformément par tout le monde. Je mettais l’accent sur l’unicité, elle sur la quantité. 

C’est elle qui avait raison. On ne peut vaincre que par la quantité. Toute l’histoire du monde l’atteste...

J’en savais si peu, au sujet de ma femme, que je m’étonnais sans cesse. A chaque fois que je la voyais se départir de son calme, notamment.

Un jour, ayant subi une vexation dans une administration quelconque, elle se mit à pleurer. Je reconnais que je me suis même réjoui, en constatant que des passions pouvaient ébranler sa muraille de placidité. 

Mais ceci arrivait rarement. La plupart du temps, elle demeurait imperturbable...

Dans les années soixante-dix, a commencé l’émigration. Des amis très proches s’en allaient. 

Nous avions à ce sujet des conversations interminables. Je répétais sans arrêt :

- Qu’est ce j’irais faire à l’étranger ? C’est insensé, de quitter sa patrie ! Si la littérature est une activité répréhensible, alors notre place est en prison...

Léna se taisait, encore plus silencieuse que par le passé.

Les jours se traînaient, voyant se succéder des tablées tristes et sans fin, de fréquents adieux et des conciliabules nocturnes...

Je me souviens parfaitement de ce jour de février, où Léna, rentrant du travail, m’a déclaré :

- Terminé..On s’en va...J’en ai assez...

J’ai bien tenté d’émettre quelques objections. Parlé de la Patrie, de Dieu, des avantages d’une cohésion sociale forte, de la gamme étendue des langues et des couleurs. Des bouleaux, même, ce que je ne me pardonnerai jamais...

Mais elle n’était déjà plus là, elle téléphonait.

Fâché, je suis parti, sur un coup de tête, un mois au Parc Pouchkine.*

(* Parc- réserve naturelle et musée-mémorial de  Mikhaïlovskoïe, proche de Pskov, pas très loin de Leningrad, donc de Saint-Petersbourg, aujourd’hui... )

A mon retour, Lena me donne des papiers à signer. Je lui demande :

- Ça y est ?

- Oui, - me répond-elle - tout est prêt, j’ai réuni tous les papiers. Je suis sûre qu’on va nous laisser partir. C’est une question de quinze jours. 

Me voilà tout désarçonné. Je ne pensais pas que cela irait aussi vite. J’espérais sans doute que Léna s’efforcerait de me convaincre. 

Certes, je détestais le régime soviétique. Certes, mes histoires n’étaient pas éditées. Certes, j’étais quasiment un dissident...

Jusqu’au dernier jour, je me suis retrouvé dans un état de torpeur. J’accomplissais comme un automate les gestes de la vie quotidienne. J’accueillais mes invités, je les reconduisais.

Et ce fut le jour du départ. Une foule s’était massée à l’aéroport. Surtout mes amis, grands buveurs. 

Au moment des adieux, Léna était absolument imperturbable. L’un de mes parents lui avait fait cadeau d’un renard brun foncé. J’ai longtemps rêvé, par la suite, de cette gueule de renard montrant les dents...

Puis ils ont pris la navette.

Nous avons attendu l’envol de l’avion. Mais, des avions décollant, ce n’était pas ça qui manquait. Comment repérer le nôtre ?..

Les discussions ont commencé dès le retour de l’aéroport. Dans le taxi, déjà, j’ai commencé à boire au goulot. Le chauffeur m’a dit :

- Penchez-vous un peu.

- Je n’en renverse pas... - lui ai-je répondu.

Et toute ma vie a changé. Je suis devenu très soucieux. Je ne pensais qu’à émigrer. En buvant, cette pensée me taraudait.

Lena m’envoyait des cartes postales. Rédigées comme des messages chiffrés :

« Rome est une grande et belle ville. Dans la journée, il fait très chaud. Le soir, on entend de la musique. Katia est en bonne santé. Les prix sont relativement bas...»

Ces cartes postales respiraient la tranquillité. Ma mère en épluchait chaque mot. Tout le monde s'efforçait d’y trouver quelque sentiment. Je savais bien, moi, que c’était en vain...

La suite, la voici, en pointillés.

Accusation de parasitisme et de vie désordonnée...Engagement signé de ne pas quitter la ville...Mikhaliov, juge d’instruction...Bousculades au poste de police...Une série d’émissions à mon sujet sur la « Deutsche Welle »...Arrestation et procès rue Tolmatchev...Neuf jours à la prison de Kaliaïevski...Libération-surprise... Service des visas...

Le colonel du Service m’a dit, avec politesse et un soupçon d’amitié :

- Vous devez vous en aller...Votre femme est déjà partie, il est plus que temps pour vous de partir...

Par esprit de contradiction, je lui ai objecté :

- Mais nous n’avons pas été enregistrés.

- Ce n’est qu’une formalité, - me dit-il avec un large sourire - c’est sans importance. Vous ne les aimez donc pas ?

- Qui ça ?

- Votre femme et votre fille...Mais si, bien sûr, que vous les aimez...

Ainsi acquit le statut de réalité tangible - attestée par un colonel du Ministère de l'Intérieur - mon amour pour ma femme et ma fille...

Je m’efforçais de retrouver des repères. Le monde comportait deux pôles effectifs. l’un, clair, connu depuis ma naissance, mais asphyxiant : ICI. L’autre, inconnu et fort nébuleux : LA-BAS. Ici - la perspective illimitée d’une vie de tourments, au milieu des amis comme des ennemis. Là-bas : en tout et pour tout une épouse, l’îlot minuscule de son calme imperturbable.

Tous mes espoirs reposaient là-bas. Je me demande bien en quel honneur j’avais discutaillé avec ce colonel du Service des visas...

Six semaines plus tard, nous nous sommes retrouvés en Autriche. Vienne me rappelait un quartier de Leningrad, quelque part entre la rue des fontaines et la rue du jardin d’été.

Le seul détail mémorable, dans ce paysage urbain, était la rivière, qui se révéla - le troisième ou le quatrième jour de notre arrivée - être le Danube.

Des prostituées se détachaient sur le fond de grisaille des rues. Comme des comédiennes étrangères.

Nous étions descendus à l’hôtel « Amiral ». Ma mère passait des journées entières à lire Soljénitsyne. J’écrivais des trucs pour les journaux et les revues de l’émigration. Pour l’essentiel, j’y racontais mes exploits -  imaginaires - de dissident.

A cette époque, Lena s’était déjà installée en Amérique. Ses lettres se montraient de plus en plus laconiques :

« Je suis dactylographe. Katia va à l’école. Le quartier est relativement sûr. Mon propriétaire est un Américain d’un certain âge, sympathique. Il s’appelle Andrew Kovalenko...»

Nous sommes restés en Autriche jusqu’à l’été. Vienne n’était qu’une étape entre Leningrad et l’Amérique. Il faut bien deux sauts pour franchir une telle distance.

Nous avons enfin reçu des papiers américains. Les sept heures passées au-dessus de l’océan m’ont semblé une éternité. Dans un tel espace, à quoi se raccrocher d’intéressant ?

L’avion était déjà territoire américain. Les hôtesse de l’air étaient décontractées.

A l’aéroport Kennedy, nous attendaient des amis. Le célèbre photographe Koulakov, avec sa femme et son fils. Juste après nous avoir accueillis, ils se sont mis à râler sec contre l’Amérique.

- Prends-toi une « Toyota », mon petit père, - me dit Koulakov - ou, encore mieux, une « Volkswagen ». Les bagnoles américaines, une vraie merde !..

- Où sont Lena et Katia ? - ai-je demandé.

Il m’a tendu un petit billet :

« Installez-vous. Nous sommes au club de sport. De retour vers huit heures. Il y a de quoi manger dans le réfrigérateur. Lena »

Nous sommes allés chez nous, dans le « Flushing*».      (* Dans le Queens )

Dans son horizontalité, le quartier rappelait l’envers de la gare de Moscou. Les gratte-ciel brillaient par leur absence. 

- C’est une rue complètement déserte - a dit ma mère.

- Ce n’est pas une rue, c’est une « High way » - a rétorqué Koulakov.

- C’est quoi, une « High way » ?

- La grand-route - lui ai-je expliqué.

Lena occupait le rez-de-chaussée d’une maison en briques. Koulakov nous a aidés, pour la malle. Ensuite, il nous a dit :

- Reposez-vous. Il fait déjà nuit, en Europe. Je vous appelle demain.

Et il nous a laissés.

Bien sûr, je ne m’attendais pas à être accueilli par une délégation d’écrivains américains. Mais Lena, elle, aurait pu venir à l’aéroport...

L’appartement n’était pas meublé. Des matelas par terre, dans les deux chambres. Des habits gisant un peu partout.

Ayant jeté un coup d’oeil dans le frigo, ma mère a déclaré :

- Le fromage ressemble beaucoup au nôtre...

Soudain, je me suis senti terriblement fatigué. Je me suis allongé sur une couverture, et j’ai allumé une cigarette. Les contours de la réalité devenaient flous.

Qui suis-je ? D’où est-ce que je viens ? Qu’est ce qui nous est arrivé ? Comment cela va-t-il se terminer ?..

Cette nouvelle vie semblait bien trop banale pour espérer de réels changements.

Et puis, j’ai pensé :

« Comment le sentiment de proximité naît-il ? Dans quelles conditions les gens se sentent-ils former une famille ?..»

Je me suis réveillé à l’aube. Une branche se balançait derrière la fenêtre. Il y avait quelqu'un à côté de moi.

- Qui est là ? - ai-je demandé.

- C’est moi, Lena - a répondu calmement une voix féminine.

Et d’ajouter :

- Eh bien, ce que tu as grossi ! Il va falloir courir le matin.

- Courir, - ai-je répondu - où donc ? Je préférerais rester ici. J’espère que c’est possible ?..

- Bien sûr. Si tu nous aimes...

- Garanti par le colonel des Visas.

- Alors, tu peux rester. Nous n’avons rien contre...

- Et que vient faire l’amour ici ? - ai-je demandé.

Avant d’ajouter :

- L’amour, c’est bon pour les ados... Nous sommes mariés...A propos, où est Katia ?

- Sur une natte, à côté de sa grand-mère...

Un peu plus tard, Lena m’a dit :

- Tourne-toi.

Je me suis mis un journal américain sur la tête.

Elle s’est levée, puis, en robe de chambre, m’a demandé :

- Thé, ou café ?

Et Katia s’est montrée. Mais ceci est une autre histoire...

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La diffamation comme garde-fou démocratique ?
À quoi s’attaque le mouvement #MeToo par le truchement des réseaux sociaux ? À la « fama », à la réputation, à la légende dorée. Autrement dit à ce qui affecte le plus les femmes et les hommes publics : leur empreinte discursive dans l’Histoire. Ce nerf sensible peut faire crier à la diffamation, mais n’est-ce pas sain, en démocratie, de ne jamais s’en laisser conter ?
par Bertrand ROUZIES
Billet de blog
Les « bonnes » victimes et les « mauvaises »
Elles en ont de la chance, ces consœurs qui savent reconnaître « les bonnes victimes » des « mauvaises victimes ». Les « vraies victimes » des « fausses victimes ». Les « justes combats » des « mauvais combats ». Elles ont de la chance ou un test ou une poudre magique. Moi, je n’ai pas ça en magasin.
par eth-85