M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 19 juil. 2015

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Album de famille (12) (Sergueï Dovlatov)

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Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Chapitre 12

Il fut un temps, où elle n’était que néant. Quoique je n’arrive pas à me le représenter. Du reste, peut-on se représenter le néant ? Puis, on l’apporta chez nous. Un paquet rose, étrangement léger, avec des dentelles.

Je le constate avec étonnement : je me souviens mieux de mon enfance que de celle de Katia.

Je me souviens qu’elle tomba gravement malade. Une pneumonie, je crois. Elle fut amenée à l’hôpital. On ne la laissait voir ni à sa mère ni à sa grand-mère. La situation était critique. Nous ne savions pas quoi faire.

Enfin, le chef de clinique m’appela. Un type malpropre et sentant même l’alcool. Il m’ a déclaré :

- Ne quittez pas votre femme et votre mère. Restez dans le coin...

- Vous voulez dire ?..

- Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir - répondit le médecin.

- Laissez au moins ma femme aller la voir.

- Absolument interdit.

S’ensuivirent quelques journées effrayantes. Nous faisions cercle autour du téléphone. Cet appareil noir incarnait le malheur.Des étrangers nous appelaient sans cesse. Des gens joyeux. Ma mère sortait parfois dans l’escalier - pour pleurer.

Entre deux étages, elle rencontra une vieille connaissance, l’artiste Mercouriev.*

(* Pierre Mercouriev, acteur, musicien et critique soviétique, puis russe )

Il leur était arrivé de travailler ensemble. Elle lui raconta nos angoisses. Mercouriev fouilla dans ses poches, exhiba quelques pièces de monnaie et courut vers un téléphone public.

- Ici Mercouriev, - dit-il - laissez entrer Norka** à l’hôpital...

( ** C’est la mère de l’auteur. Voir le chapitre 7...)

Et, tout de suite, ma mère fut admise. Par la suite, on permit aussi à ma femme de veiller sa fille, la nuit. Voilà quelle était la seule arme contre l’Etat soviétique - l’absurde...

Bref, ma fille grandit. Elle allait à présent au jardin d’enfants. Parfois, je la gardais à la maison. Je me souviens d’un banc de bois blanc. Et d’un tas d’habits de petite fille. Bien plus gros que celui de nos habits d’adultes...Du talon esquinté d’une minuscule bottine. Et comment je prenais la petite par la taille, la secouant un peu...

Et nous allions dans la rue. Je me souviens de cette petite paume qui glissait dans la mienne. Je pouvais sentir sa chaleur, même à travers la moufle.

Sa faiblesse m’impressionnait. Qu’elle était vulnérable, au vent comme aux transports urbains...Dépendante de mes choix, de mes actions, de mes paroles...

Je me demandais combien de temps cela durerait. Et, me parlant à moi-même, je répondais : toujours...

Me revient en mémoire une conversation dans un petit train de banlieue. Le passager à côté de moi racontait :

« ...Je rêvais d’un garçon. Au début, j’étais fâché. Après, au contraire. Il me serait né un garçon, je me serais laissé aller. En tenant, en gros, le raisonnement suivant : voilà, je n’ai pas obtenu grand chose, dans ma vie. Mon fils obtiendra davantage. Il s’instruira de mes échecs. Il sera courageux et déterminé, tendu vers un but. J’aurais vécu à travers mon fils, donc, en fait, disparu...

...Alors qu’avec une fille, tout est différent. Elle aura besoin de moi. Jusqu’au bout. De sorte que je ne disparaîtrai pas...»

Ma fille continuait à grandir. Elle dépassait le dossier de sa chaise, à présent. 

Un jour, rentrée du jardin d’enfants, elle me demanda, même pas déshabillée :

- Tu aimes Brejnev ?

Auparavant, je ne m’étais pas occupé de son éducation. Je la regardais comme un objet inanimé de grande valeur. Et là, paf ! Il me faut dire quelque chose, expliquer...

Je lui ai dit :

- On peut aimer les gens que l’on connaît bien. par exemple, maman ou grand-mère. Ou, à la rigueur - papa. Mais Brejnev, même si l’on voit ses portraits un peu partout, on en le connaît pas. Peut-être que c’est une bonne personne, peut-être que non. Comment aimer un inconnu ?

- Eh bien, nos éducatrices l’aiment - répondit-elle.

- Elles doivent le connaître un peu mieux.

- Oh non, - répliqua-t-elle - mais ce sont des éducatrices. Et toi, tu n’es que papa...

Par la suite, elle a grandi et mûri très vite. Elle me posait des questions embarrassantes. Comme si elle avait deviné que j’étais un perdant. Par exemple :

- Comment se fait-il que personne ne t’édite ?

- Ils ne veulent pas, c’est tout.

- Eh bien, raconte l’histoire de notre chienne.

Elle pensait visiblement qu’en écrivant au sujet de notre chienne, je deviendrais génial.

Alors, pour elle, j’ai inventé ce petit conte :

« Il était une fois, dans un royaume très loin d’ici, un peintre. Le roi le fait venir, et lui dit :

- Fais moi un tableau. Tu seras bien payé.

- Que faut-il représenter ? - demande le peintre.

- Ce que tu veux, - répond le roi - mais je ne veux pas voir d’insecte.

- Tout le reste, je peux ? - s’étonna le peintre.

- Bien sûr. Tout ce que tu veux, sauf un insecte.

Le peintre rentra chez lui.

Une année passe, puis deux, puis trois. Le roi s’inquiéte. Ayant ordonné d’aller chercher le peintre, il lui demande :

- Où est le tableau que tu m’as promis ?

Le peintre baisse la tête.

- Réponds ! - ordonne le roi.

- Je n’y arrive pas - dit le peintre.

- Et pourquoi ?

Après un long silence, le peintre répond :

- L’image d’un insecte m’obsède...»

- Tu comprends ce que j’ai voulu dire ?

- Oui.

- C’est-à-dire ?

- Hé bien, il devait bien le connaître.

- Qui ça ?

- L’insecte...

Et puis, vint le temps de l’école. Elle apprenait bien, sans manifester pourtant de don particulier. 

Ce qui, dans un premier temps, m’a chagriné. Après, je me suis dit que talent ne rimait pas avec bonheur...

La vie de Katia se passait sans drames. Sans vexations à l’école. Dans mon jeune temps, j’étais bien plus timide. D'ailleurs, elle avait, elle, un assortiment familial complet. Avec en prime, une grand-mère et une chienne. 

Avec moi, elle se comportait bien. Un peu de compassion, un peu de mépris. ( Bon, d’accord, les ampoules et les plombs n’étaient pas mon fort. Il faut aussi reconnaître que je ne gagnais pas grand chose...)

Elle était plutôt dégourdie, à l’instar de tous les écoliers de Leningrad. Elle était au courant de mes relations avec les pouvoirs en place. Lorsque Brejnev s’exprimait à la télévision, elle épiait mes réactions...

Elle me disait :

- Pourquoi te ballades-tu déshabillé ?

Il est clair que je n’étais pas son type. C’est sans doute la règle. Ce genre d’antipathie est propre aux enfants. ( comme aux parents, parfois )

Son caractère ne s’améliorait pas. Je lui ai offert une pousse de cactus, avec cette épigramme : 

Notre petite fille

Est comme cette fleur -

On aime sa famille,

Qu’on pique avec ardeur.

En mille neuf cent soixante dix-huit, nous avons émigré. Partirent d’abord mon épouse et ma fille. Un vrai divorce. En fait, nous avions officieusement divorcé quelques années plus tôt. Ce qui ne nous empêchait pas de continuer à nous torturer mutuellement. On n’en voyait pas la fin. 

A en croire certains, les couples sur le fil du rasoir sont les plus unis. J’avais l’impression que nous avions dépassé ce stade. En s’envolant pour l’Amérique, ma femme confiait à l’océan la mission de décider à notre place. 

Ma fille partit avec sa mère, ce qui est naturel. Et moi, je suis resté avec ma propre mère et Glacha.

Je n’avais pas envie de partir. Pour moi, en fait, c’était trop tôt.

J’avais des manuscrits à retravailler. Epuiser toutes les possibilités restantes. Jusqu’à atteindre le point critique, peut-être bien, celui où l’on se sent devenir fou.

Je suis donc resté. Ma mère aussi. Quoi de plus naturel, là encore...

Ensuite, les événements se sont succédé à un rythme accéléré. Comme chez un auteur débutant, se dépêchant d’expédier son roman et d’arriver à la dernière page.

On m’a viré de partout. Privé de la moindre possibilité de travailler. Je buvais comme un trou.

Survinrent les bousculades au poste de police. ( Je les aurais considérées comme des incidents métaphysiques, n’eût été le fait qu’elles se répétaient ) Une bonne semaine à la prison de la rue Kaliaevski. Et pour finir, le service des enregistrements et des visas, la douane, les saucisses viennoises...

Cela fait déjà quatre ans que je vis en Amérique. Nous sommes de nouveau ensemble. Quoique, en fait divorcés, encore et toujours. 

Mes relations avec ma fille n’ont pas changé. Comme par le passé, je suis dépourvu de tout ce qui pourrait la charmer.

Il y a peu de chances que je me transforme en chanteur américain. Ou en vedette de cinéma. Pas plus qu’en vendeur de drogue. Douteux, également, que je travaille suffisamment pour lui éviter toute difficulté.

Qui plus est, je ne sais toujours pas conduire. La musique rock me laisse froid. Et, pour couronner le tout, je parle mal anglais.

Récemment, elle m’a dit...Ou plutôt, elle a articulé...Comment rendre ça ?..Bref, j’ai entendu cette phrase :

- Te voilà édité, à présent. Et ça change quoi ?

- Rien, rien, - ai-je dit - rien...

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