"La nouvelle trahison des clercs" : les intellectuels français et le libéralisme. Par Jérôme Perrier.
L'auteur de la tribune est un historien spécialisé dans le libéralisme, le sujet l'ayant visiblement imprégné de la tête aux pieds. Il commence par rappeler la célèbre propension à l'erreur des intellectuels français, Sartre se faisant étriller au passage pour la trois cent millième fois. Référence est faite à MM Todd et Onfray, "mais on aurait pu tout aussi bien citer MM Lordon, Badiou, ou d'autres représentants de cette “radicalité de moleskine“*qui épate tant le bourgeois français." Et l'auteur de râler plaisamment sur l'incapacité des intellectuels mentionnés à choisir entre Le Pen et Macron, ce qui laisse rêveur et nous renvoie à bien des débats sur Mediapart. Mais, et là, on peut davantage discuter, il fait notamment ses choux gras d'une citation un peu exaltée de M. Onfray quant aux méfaits du libéralisme, et contre-attaque avec l'argument qu'utilisa très souvent l'auteur du billet suivant, voir plus bas :
"On mesure chaque jour le manque de sérieux des discours de cet acabit, si récréatifs pour les Chinois ou les Indiens qui, à défaut de produire des penseurs du même calibre que les nôtres, produisent de quoi alimenter le plus formidable essor économique jamais enregistré dans l'histoire."
On pourrait chipoter, demander à M. Perrier s'il a jamais entendu parler des conditions de vie des Mingong ces trois dernières décennies, ou s'il a lu certains beaux récits d'Arundhati Roy, mais passons. Le problème qu'oublie notre libéral, ce sont les dégâts causés en France par la fameuse "destruction créatrice", surtout lorsqu'elle fonctionne selon la recette du pâté d'alouette : je crée une unité, j'en détruis cinquante. On ne saurait trop lui conseiller, par exemple, de mettre le nez dans le livre poignant d'Édouard Louis : "En finir avec Eddy Bellegueule".
Il n'en demeure pas moins que sa remarque n'est pas totalement injustifiée, qu'on ne peut l'écarter d'un revers de main : il est tragique de constater que, de nos jours, certains libéraux sont plus internationalistes que d'aucuns...
* J'ai déplacé des guillemets mal situés, travail de prote bénévole...
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"Emmanuel Macron, un despote éclairé"
Ce billet-là est dû à Guy Sorman, libéral connu se piquant de confucianisme. Notre auteur signe ici une tribune plutôt brillante démarrant sur les chapeaux de roue : "Le macronisme est l'avatar d'une passion française : le despotisme éclairé, de Bonaparte à de Gaulle, la quête du sauveur... Le scepticisme démocratique et l'indifférence à la concentration des pouvoirs sont les marqueurs de notre histoire longue."
Et G. Sorman de tailler un costard à E. Macron – "Despote que l'on suppose éclairé, mais au fond nous n'en savons rien" – et de faire l'éloge du consensus, voyant dans le qualificatif dont on décore fréquemment le despotisme "une sottise". Il se fait peur un instant en imaginant JL Mélenchon héritier de Macron et disposant des pouvoirs octroyés par la Constitution, et revient à sa critique: "la Vè République, réputée efficace, à l'épreuve de son histoire, c'est en réalité la paralysie tempérée par la révolte" – formule faisant écho à une autre, sur la monarchie absolue tempérée par l'assassinat. Et l'auteur du billet réclame un changement des institutions : "le présidentialisme français, forme légale du despotisme éclairé, est mal fait pour notre société fragmentée. Mieux vaudrait un Parlement où l'on négocie. Et un Parlement représentatif, ce que le nouveau ne sera pas : un tiers des suffrages, deux tiers des sièges."
G. Sorman rappelle que la Quatrième République permit la reconstruction du pays, la fondation de l'Union européenne, la décolonisation du Maroc et de la Tunisie (elle s'effondra en revanche sur la question algérienne, plus sensible et exploitée par de Gaulle. L'éloge a-critique du parlementarisme de la Quatrième peut faire sourire, car elle renvoie à d'autres temps du capitalisme, à l'époque du libéralisme non dégénéré en un système de multinationales tenant le monde, comme aujourd'hui.). Et la conclusion est venimeuse : "... le nouveau régime s'achemine vers plus de despotisme encore, avec recours au référendum et aux ordonnances, comme si une Assemblée couchée ne suffisait pas à ses ambitions." Je ne sais pas où M. Sorman a pêché son référendum, mais les ordonnances, j'en ai entendu parler. Quant à l'Assemblée couchée... je parlerais plutôt d'une Assemblée de potiches, de même que le Premier ministre me paraît relever du vase ornemental déguisé en collaborateur. Le "Monde" l'a d'ailleurs remarqué (tout arrive), qui titre aimablement un article en page 9 : "Edouard Philippe, contremaître du gouvernement Macron"...