M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 21 avr. 2018

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Le conte de la lune non éteinte (Boris Pilniak)

Une nouvelle qui fit scandale à Moscou en 1926, et que l'auteur paiera de sa vie une dizaine d'années plus tard, pendant la Grande Terreur.

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

     Boris Pilniak (1894 – 1938) aura passé son temps à jouer avec le feu. Il fut très tôt perçu comme un contre-révolutionnaire par les bolcheviks. Sans appartenir formellement au groupe des frères Sérapion, il revendiquait comme eux la liberté de l’artiste, sa non-inféodation politique. Connu pour son premier roman, L’année nue, que récupère à sa façon Staline qui y voit le reflet d’erreurs et de déviations chez les révolutionnaires, il met les pieds dans le plat en 1926 avec la nouvelle que vous allez lire. Comme le raconte Sophie Benech dans la postface à sa traduction (Éditions Interférences), le récit, paru dans la revue Novy Mir (Monde Nouveau), fit scandale au point que la revue fut aussitôt saisie et son rédacteur en chef licencié – la revue fut réimprimée expurgée de la nouvelle de Pilniak. Ironie du sort, toujours selon S. Benech, Varlam Chalamov, emprisonné aux Boutyrki (à Moscou) allait retrouver un exemplaire de l’édition originale – introuvable et mythique – précisément à la bibliothèque de la prison, ayant échappé à la vigilance des contrôleurs.

     L’auteur bat sa coulpe et échappe à la répression. Nouvelle campagne de presse à la fin des années vingt, avec la parution à Berlin (par les voies officielles) du roman L’Acajou. De plus, il fréquente Andreï Platonov, autre écrivain sentant le soufre. Il reçoit pourtant l’autorisation de voyager : en 1933, Iouri Annenkov le rencontre à Paris, il doit aller en Amérique. Laissons Iouri Annenkov – Journal de mes rencontres, page 355 – raconter la scène :

     « Boris Pilniak quittait Paris pour l’Amérique.

     — Je n’y resterai pas longtemps, me dit-il. J’ai hâte de regagner Kolomna.

     — Ne vous pressez pas, lui ai-je répondu. 

     Il embarquait sur le nouveau transatlantique Normandie […] dont la ligne aquadynamique de la quille avait été dessinée par Iourkevitch, un ingénieur russe des constructions navales et ami personnel de Zamiatine. »

     Zamiatine, le parrain des Frères de Sérapion, auteur déjà rencontré : voir La caverne

     Bref, Pilniak revient, il est dans le collimateur et sa dernière tentative d’autocritique ne le sauvera pas : il est arrêté à l’automne 1937, avoue être un espion japonais (il avait pas mal voyagé…) et il est fusillé en 1938. Il sera réhabilité en 1956. Dans l’intervalle, son nom et ses œuvres avaient disparu en URSS.

     Le style de Pilniak est d’une grande expressivité, très imagée. Il est fasciné par le développement technique qui déjà s’affirme en Russie, enfin, en URSS, à l’instar d’un Boulgakov qui projette une description hallucinée d’un Moscou rappelant Times Square dans une nouvelle wellsienne de 1924, Les œufs du destin. Il utilise une langue classique (on le plus reprochera), qu’il tord pour obtenir des effets cinématographiques – voir la course des bolides. Il fait un grand usage des tirets, comme d’autres des parenthèses, pour construire une phrase devenant foisonnante par endroits, et l’insistance répétitive ne lui fait pas peur. D’ailleurs le russe est une langue qui a de grandes facilités pour entasser, accumuler et répèter. Le passage de cette langue riche, concrète et flexible, en français est un filtre qui court à chaque instant le risque de l’appauvrir.

     La traduction est dédiée à Marguerite, de Mediapart, qui m'a signalé la première ce texte.

Le conte de la lune non éteinte

(Boris Pilniak)

     Préface 

     Le sujet de ce récit suggère que la mort de M. Frounze1 lui en a fourni le prétexte et la matière. Je ne connaissais quasiment pas Frouze, l’ayant rencontré en tout et pour tout deux fois. Je ne connais pas les détails réels de sa mort – et ils n’ont pour moi aucun caractère essentiel, puisque je ne cherche nullement, dans ce récit, à faire un reportage sur la mort du Commissaire du peuple à la Guerre. J’estime indispensable de le faire savoir au lecteur, afin que celui-ci n’y cherche pas de faits authentiques et de personnages réels.

     Boris Pilniak, Moscou le 28 janvier 1926

     À Voronski2, en signe d’amitié   

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Mikha%C3%AFl_Frounze .
  2. Sur Alexandre Voronski : https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Voronski .
    On peut aussi consulter, sur cette préface et cette dédicace, les pages 107 et suivantes du livre de Claude Kastler:
    https://www.persee.fr/doc/russe_1161-0557_2001_num_19_1_2103_t1_0079_0000_1
    On trouve également une étude sur Voronski, due à Vittorio Strada, aux pages 609 à 617 du monumental ouvrage de Iéfim Etkind et alii 
    Histoire de la littérature russe, Le XXe siècle, deuxième partie « La révolution et les années vingt » .
    Sur la mort de Frounze, on peut aussi lire, de Roy Medvedev, Le stalinisme, pp 94-96. Frouze, qui avait remplacé en janvier Trotski – isolé et en mauvaise posture au sein du Politburo – au Commissariat à la guerre, meurt sur la table d’opération le 31 octobre 1925. L'épisode est aussi évoqué, si mes souvenirs sont exacts, dans le deuxième tome de la trilogie qu'Isaac Deutscher a consacrée à Trotski.
  3.  

PREMIER CHAPITRE  

     À l’aube, les sirènes des usines mugissaient au-dessus de la ville. Il traînait dans les ruelles un dépôt grisâtre de brouillard, de nuit et de bruine, en train de se désagréger au point du jour – cela préfigurait une aurore sans joie, grise, crachineuse. Les sirènes continuaient à hurler lentement – une, deux, trois, une multitude – leurs voix se fondaient en une clameur unique s’étendant sur la ville : c’étaient les usines qui vociféraient, dans le calme de cette heure pré-matinale – mais, montant de la périphérie, s’y ajoutait le sifflement des locomotives tirant avec des glapissements les trains qui arrivaient ou repartaient – on voyait bien que c’était la ville qui hurlait, l’âme de la ville, toute barbouillée de ce dépôt brouillardeux. À cette heure-là, dans les imprimeries des journaux, les rotatives vomissaient les dernières épreuves des journaux et, peu de temps

après, depuis les centres d’expédition, les gamins se mirent à sillonner les rues avec leurs paquets de journaux ; aux carrefours déserts, un ou deux des petits vendeurs s’essayaient déjà à crier en s’éclaircissant la gorge ce qu’ils allaient brailler toute la journée :

     — Révolution en Chine ! Sur l’arrivée du chef de l’armée ! La maladie du commandant de l’armée !

     À cette heure-là, un train arriva dans la gare où arrivent les trains en provenance du sud. C’était un train spécial, à son extrémité resplendissait l’éclat bleu d’un wagon-salon silencieux, avec des sentinelles sur les marchepieds, des rideaux abaissés en dissimulant les vitres. Le train émergeait de la nuit noire, en provenance des champs épuisés, menant grand train l’été pour, dévalisés, se retrouver plus vieux l’hiver. Le train se glissa lentement sous le toit de la gare et gagna sans bruit une voie de garage. Le quai était désert. Sans doute par hasard, de forts groupes de la milice, affichant des galons verts, se tenaient près des portes.  Trois militaires avec des losanges sur leurs manches s’approchèrent du wagon-salon. Il y eut un échange de saluts militaires – le trio s’arrêta devant le marchepied, la sentinelle chuchota quelque chose à l’intérieur du wagon, puis le trio monta et disparut derrière les rideaux. L’éclairage électrique s’alluma à l’intérieur du wagon. Deux électriciens militaires s’agitèrent du côté du wagon et l’on amena des cables téléphoniques depuis l’intérieur de la gare jusque dans le wagon. Quelqu’un s’approcha encore du wagon, portant un vieux manteau de demi-saison et une chapka à oreillettes - ce qui ne correspondait plus à la saison.

     Sans échanger le moindre salut avec les militaires, le dernier arrivé déclara :

     — Dites à Nikolaï Ivanovitch1 que Popov est arrivé.

     Le soldat de l’Armée rouge promena lentement les yeux sur Popov, s’attardant sur ses souliers à la propreté douteuse, et répondit sans se presser :

     — Le camarade commandant des armées n’est pas encore levé.

     Popov adressa un sourire amical au soldat et lui dit sur un ton affable, en se mettant curieusement à le tutoyer :    

     — Allons, mon petit vieux, dis-lui que je suis arrivé, hein, Popov.

     Le soldat s’en alla, puis revint. Et Popov grimpa dans le wagon. La nuit y régnait encore à cause des rideaux abaissés, en dépit de l’éclairage électrique. Et, comme le train venait du sud, il y régnait aussi une atmosphère du midi : cela sentait la grenade, l’orange, la poire, le bon vin et le bon tabac – toutes les bénédictions des pays méridionaux. Sur une table, à côté d’une lampe de bureau, se voyait un livre ouvert jouxtant une assiette de bouillie non terminée – et derrière l’assiette, l’étui ouvert d’un colt avec sa courroie, telle un petit serpent. À l’autre bout de la table, des bouteilles débouchées. Les trois militaires aux losanges étaient assis à l’écart de la table dans des fauteuils de cuir contre la cloison, ils étaient assis dans une pose très modeste, quasiment au garde-à-vous, silencieux et tenant dans leurs mains des porte-documents.

Popov se faufila pour s’asseoir derrière la table, enleva son manteau et sa chapka qu’il posa à côté de lui, prit le livre ouvert et l’examina. Avec un air de suprême indifférence, un chef de wagon apparut et se mit à débarrasser ; il rangea dans un coin les bouteilles et mit sur un plateau les épluchures de grenade ; il étendit une nappe sur la table et y disposa un verre unique dans son porte-verre2, une assiette de pain rassis, un coquetier ; il apporta deux œufs sur une petite assiette, du sel, de petites fioles de médicaments ; soulevant un coin de rideau, il regarda au-dehors – et tira les rideaux des vitres, les cordons des rideaux battirent mélancoliquement ; il éteignit l’électricité : la bruine de cette matinée automnale et grise s’infiltra dans le wagon. Tout prit un aspect très banal, on voyait dans un coin une petite caisse de bouteilles et un tapis roulé. Le chef de wagon se tint devant la porte comme une statue, immobile, une serviette dans les mains. Dans cette matinée terne, ils avaient tous le visage jaune – la lumière faible et comme aqueuse ressemblait à de la sanie. Au seuil de la porte, à côté du chef de wagon, se plaça une ordonnance, le secrétariat de campagne était déjà au travail, le téléphone sonnait.

     Ce fut à ce moment que, sortant du coupé-chambre à coucher, le chef de l’armée entra au salon. C’était un homme de petite taille et aux larges épaules, aux longs cheveux blonds coiffés en arrière.

     Pourvue sur ses manches de quatre losanges, sa vareuse mal coupée, taillée dans le tissu vert des habits militaires, était froissée. Ses bottes munies d’éperons, quoique soigneusement cirées, témoignaient par leurs talons éculés de leurs multiples épreuves. Le nom de cet homme évoquait l’héroïsme des années de guerre civile, les morts qui par milliers, par dizaines, par centaines de milliers, se tenaient juste derrière lui – les morts, les souffrances, les blessures qui rendent invalides, le froid, la faim, le gel, la fournaise, le tonnerre des canons, le sifflement des balles et les bourrasques nocturnes, dix fois, cent fois, cent mille fois ; les feux de camp, les équipées, les victoires et les déroutes, et la mort, encore la mort. Cet homme avait été à la tête des armées, il avait dirigé des milliers d’hommes, il avait tenu dans ses mains les victoires et la mort : la poudre, la fumée, les os brisés, les chairs déchirées, ces victoires saluées par des centaines de drapeaux rouges et par le tumulte de milliers et de milliers de gens à l’arrière des fronts, répandues dans le monde entier par la radio – ces victoires après lesquelles, dans les terres sablonneuses de la Russie, on creusait de profondes fosses pour y enterrer les cadavres, en y ensevelissant les corps par milliers. Cet homme avait accumulé sur son nom les légendes guerrières au sujet de sa valeur comme stratège, son courage sans limites, son intrépide fermeté. Cet homme avait tout pouvoir pour envoyer des humains en tuer d’autres et mourir. Voici qu’à présent faisait son entrée au salon un homme de petite taille, aux larges épaules, au visage débonnaire, bien qu’un peu fatigué, de séminariste. Il marchait rapidement, et sa démarche révélait en lui aussi bien le cavalier que le civil, un civil n’ayant vraiment rien d’un militaire. Les trois officiers d’État-major, devant lui, se mirent au garde-à-vous : pour eux, il était l’homme de barre de cet immense navire qu’on appelle une armée – il était maître de leurs vies, principalement de leurs vies, de leurs réussites, de leurs carrières, de leurs insuccès, de leurs vies mais non de leurs morts. Le chef de l’armée s’arrêta devant eux et, sans leur tendre la main, eut ce geste qui signifiait : repos ! Et, se tenant ainsi devant eux, le commandant reçut leurs rapports : à tour de rôle, chacun des trois s’avançant, se mettant au garde-à-vous et présentant son rapport sur la tâche qui lui avait été confiée – au service de la révolution. Et le commandant leur serrait les mains, sans doute sans écouter les rapports. Puis il s’assit devant le verre esseulé, et le chef de wagon surgit à ses côtés pour lui verser du thé d’une théière éclatante. Le commandant saisit un œuf.

     — Comment ça va ? demanda-t-il avec simplicité.

     L’un des trois officiers prit la parole et lui donna les dernières nouvelles, et demanda à son tour :

     — Comment allez-vous, camarade Gavrilov ?

     Le visage du commandant changea instantanément, il dit d’un air mécontent :

     — Je suis parti me soigner au Caucase. Maintenant, je me sens mieux. Un silence. Je vais bien, à présent. Nouveau silence. Je ne veux rien de solennel, aucune garde d’honneur, rien, transmettez ces ordres… Un silence. Vous pouvez disposer, camarades.

     Les trois officiers se levèrent et se préparèrent à s’en aller. Sans se lever, le commandant leur tendit la main à chacun – et ils quittèrent le salon sans faire de bruit. À l’entrée du commandant, Popov ne l’avait pas salué, il avait pris le livre et s’était mis à l’écart pour le feuilleter. D’un coup d’œil, le commandant l’avait aperçu, et ne l’avait pas non plus salué, faisant mine de ne pas l’avoir vu. Après le départ des officiers, sans lui dire bonjour, exactement comme s’ils s’étaient quittés la veille au soir, le commandant demanda à Popov :

     — Tu veux du thé, Aliocha3, ou du vin ?

     Mais Popov n’eut pas le temps de répondre, car l’ordonnance venait de se présenter pour faire son rapport au « camarade commandant l’armée » : on avait retiré l’automobile du quai, des plis étaient arrivés au secrétariat – un pli en provenance de la maison numéro Un, pli secret envoyé par le secrétaire – un appartement avait été installé à l’état-major, un tas de télégrammes et de messages de félicitations étaient arrivés. Le commandant renvoya l’ordonnance en disant qu’il continuerait à résider dans le wagon. Pour l’heure, le commandant n’avait pas rejoint l’armée, il était venu dans une ville étrangère ; sa ville à lui, où était l’armée, se trouvait à des milliers de verstes4, c’était là-bas qu’étaient restés ses affaires, ses soucis, son ordinaire, sa femme.Sans attendre la réponse de Popov, le chef de train mit sur la table un verre à thé et un verre à vin. Popov sortit de son coin et s’assit à côté du commandant.

     — Comment vas-tu, Nikolachka5 ? demanda Popov avec sollicitude, comme s’adressant à un frère.

     — Ça va, ça s’est complètement arrangé, je vais bien – il se pourrait bien que tu aies à monter une garde d’honneur auprès de mon cercueil, répondit Gabrilov, soit pour rire, soit très sérieusement : en tout cas, la plaisanterie n’était pas gaie. Ces deux-là, Popov et Gavrilov6, une vieille amitié les unissait, qui remontait à leur jeunesse, à leur activité clandestine de concert à la fabrique, quand ils travaillaient, à leurs débuts, comme tisserands à Oriékhovo-Zouïévo ; c’était là-bas que se perdaient, dans ces souvenirs de jeunesse, la Kliazma7, les forêts au-delà de la rivière, sur la route de Pokrov, l’ermitage de Pokrov où les comités clandestins tenaient des réunions : c’était le temps de la jeunesse misérable des tisserands, de la littérature clandestine, des éditions de « La parole du Don8 » – du nouvel Évangile, « L’Étincelle9 » , des casernes à ouvriers, des meetings de travailleurs et des réunions clandestines, le temps où, sur la grande place devant la gare, sifflaient au-dessus des foules ouvrières les balles et les cravaches des cosaques, en 1905 ; ensuite, ils avaient connu ensemble la prison de Bogorodsk, et puis l’ordinaire d’une vie de révolutionnaire professionnel10 – la déportation, l’évasion, la clandestinité, la prison de regroupement Taganskaïa11, la déportation, la fuite, l’émigration, Paris, Vienne, Chicago, et puis les nuées orageuses de 1914 : Brindisi, Salonique, la Roumanie, Kiev, Moscou, Pétersbourg, et là : l’orage de 1917, Smolny, Octobre, le grondement des canons au-dessus des murs du Kremlin, à Moscou, et l’un des deux était devenu chef d’état-major de la Garde rouge à Rostov-sur-le-Don, tandis que l’autre passait maréchal de la noblesse prolétarienne12 (suivant l’ironique expression de Rykov13) à Toula – à l’un, commandant aux canons et aux hommes, et sacrifiant ces derniers, les combats et les victoires, à l’autre, les comités régionaux, les comités exécutifs, le Conseil suprême à l’Économie, les conférences, les réunions, les projets et les rapports : la vie et les pensées de chacun des deux entièrement vouées à la plus glorieuse révolution, à la plus haute cause de la justice et de la vérité au monde. Mais ils demeuraient pour l’éternité l’un pour l’autre Nikolacha et Alexeï, ou Aliochka – des camarades, des ouvriers tisseurs se souciant peu des grades et des règlements.

     — Raconte-moi comment tu te portes, demanda Popov.

     — Eh bien, j’avais, et j’ai peut-être encore, un ulcère à l’estomac. Tu vois, des douleurs, on vomit du sang, on a de terribles brûlures d’estomac – une vraie saloperie. Le commandant parlait à mi-voix, penché vers Popov. On m’a envoyé au Caucase, on m’a soigné, les douleurs ont disparu, je me suis remis au travail quelque chose comme six mois, et encore des nausées et des douleurs, retour au Caucase. Les douleurs ont de nouveau cessé, j’ai même bu une bouteille de vin, pour faire l’essai… Le commandant s’interrompit : Aliocha, tu veux peut-être du vin, regarde sous l’étagère, je t’ai fait amener une petite caisse, débouche une bouteille.

     Popov restait assis, la tête appuyée sur une main, il répondit :

     — Non, je ne bois pas le matin. Allez, raconte.

     — Eh bien, voilà, je suis en bonne santé. Le commandant se tut quelques instants. Dis-moi, Aliocha, sais-tu pourquoi on m’a fait venir ?

     — Non, je ne sais pas.

     — J’ai reçu un papier – rentrer directement du Caucase. Je ne suis même pas passé voir ma femme.

     Le commandant resta de nouveau silencieux quelques instants.

     — Du diable si je sais pourquoi ; au niveau de l’armée, tout est en ordre, il n’y a pas de congrès en vue, rien… Tu es déjà allé au Caucase ? C’est véritablement une région étonnante – nos poètes l’appellent le Midi, je ne comprenais pas pourquoi, mais depuis que j’y suis allé, oui, c’est juste : le Midi ! Mange une grenade, Aliocha, ce n’est pas bon pour moi – ce sont mes ordonnances qui se régalent. Comment vas-tu ?

     Le commandant parlait-il de l’armée, il cessait d’être un tisserand et devenait un général, un général rouge de l’Armée rouge ; évoquait-il l’époque d’Oriékhovo-Zouïévo, qu’il redevenait, sans s’en rendre compte, sans doute, un tisserand – ce tisserand alors épris d’une maîtresse d’école, de l’autre côté de la rivière, qui nettoyait ses bottes pour elle et allait ensuite pieds nus jusqu’à l’école pour ne pas les ressalir, les enfilant seulement dans le petit bois bordant l’école – il lui avait pris une fanfreluche avec un nœud de ruban et un chapeau fantaisie, mais l’entrevue avec l’institutrice tourna court, le flirt échoua, la maitresse d’école le repoussa. Le général-tisserand était quelqu’un de bon et de paisible, ayant le sens du comique et aimant la plaisanterie – de fait, en discutant avec autrui, il blaguait ; c’est tout juste si, de temps à autre, il se reprenait, redevenant soucieux :  se ressouvenant du défi incompréhensible qu’il sentait, il avait un geste gauche et le tisserand vigoureux se moquait du général malade : « Je suis un haut dignitaire, un feld-maréchal, un sénateur, aussi ! – mais la bouillie de sarrasin, je ne peux pas en manger… Eh oui, mon petit vieux, le membre du Comité central reste un homme, et il vaut mieux connaître les paroles de la chanson » , et il gardait le silence.

     — Nikolachka, dis-moi clairement, que soupçonnes-tu ? dit Popov. C’est quoi, cette histoire de garde d’honneur auprès de ton cercueil ?

     Le commandant prit son temps pour répondre avec lenteur :

     — À Rostov, j’ai rencontré Potap (nom de clandestinité du plus endurant révolutionnaire de la « bande glorieuse » de 1918) – bon, il m’a dit… il a tenté de me convaincre de me faire opérer, de me faire enlever cet ulcère ou peut-être de me le faire recoudre, j’ai trouvé ça suspect, d’essayer de me persuader comme ça.

     Le commandant se tut.

     — Je me sens bien, tout en moi s’oppose à une opération, je n’en ai pas envie –  je guérirai sans cela.  Je ne ressens plus de douleur, j’ai repris du poids et… du diable si je m’y retrouve – un homme adulte, déjà âgé, une personnalité – qui se regarde le ventre. Une honte. Le commandant se tut et s’empara du livre ouvert – je lis le vieux Tolstoï, « Enfance et adolescence » , il écrivait bien, le vieux – il sentait bien la vie, le sang… Du sang, j’en ai vu beaucoup, mais… mais j’ai peur de l’opération, comme un gosse, je ne veux pas, on va me saigner… Le vieux comprenait bien le sang, chez l’homme.

     L’ordonnance entra, se mit au garde-à-vous et fit son rapport : on était venu de l’état-major avec une communication, une automobile en provenance de la maison numéro Un était venue chercher le commandant, on l’attendait ; on avait reçu d’autres télégrammes ; on était parti chercher un colis en provenance du Sud. L’ordonnance posa sur la table un paquet de journaux. Le commandant le renvoya. Le commandant ordonna de préparer son manteau. Le commandant ouvrit un journal. Parmi les nouvelles les plus importantes du jour figurait celle-ci : « Arrivée du commandant Gavrilov » , et à la troisième page, on annonçait « l’arrivée aujourd’hui du commandant Gavrilov, qui a temporairement quitté ses troupes pour se faire opérer d’un ulcère à l’estomac » . Et l’entrefilet faisait savoir : « l’état de santé du camarade Gavrilov inspire des craintes » , mais ajoutait : « les experts médicaux garantissent le succès de l’opération. »

     Le vieux soldat de la révolution, le soldat, le commandant, le chef militaire qui envoyait des milliers d’hommes à la mort – achèvement d’une machine de guerre destinée à tuer, à mourir et à vaincre dans le sang – le même Gavrilov se renversa sur le dossier de sa chaise, s’essuya le front de la main et dit en regardant fixement Popov :

     — Tu entends, Aliochka ? Il y a quelque malice là-dessous. C'est... sûr. Mais que faire ?

     Et il cria : « Ordonnance, mon manteau ! »

     Il était déjà plus de dix heures du matin lorsque se disloqua le dépôt verdâtre couvrant la ville, quand il ne fut plus du tout visible, en fait, car, sur ce bout de terre où s’alignaient les maisons, s’était mise en marche la grande et très complexe machinerie de la ville, faisant tourner tous ses rouages jusqu’aux plus petits, des chevaux de trait, des autobus, des tramways, des lits défaits dans les maisons, jusqu’aux soldats défilant sur le quai et jusqu’au silence solennel qu’abritaient les hauts plafonds des salles de comptabilité et des cabinets des commissaires du peuple – cette machinerie compliquée de la ville qui jetait les gens par flots entiers derrière les machines-outils, les bureaux et les comptoirs, qui les poussait dans les automobiles et dans les rues, cette machinerie pour laquelle ne comptaient ni la grisaille du ciel, ni la bruine, ni le crachin, ni le dépôt verdâtre du matin.   

  1. Rappel : Nikolaï est un prénom, Ivanovitch (fils d’Ivan), un patronyme. Quand on les connaît, dans la vie courante, on se désigne ainsi, sans mentionner le nom de famille.
  2. En Russie, on prend le thé dans un verre protégé par un porte-verre qui peut-être simple ou décoré, ciselé, etc.
  3. Diminutif d’Alexeï.
  4. La verste fait un peu plus d’un kilomètre.
  5. Diminutif de Nikolaï.
  6. Gavrilov, c’est Frouze, et Popov semble être Alexandre Voronski. La ville des tisserands est en fait Ivanovo-Vozniessensk. Voir Alexandre Voronski, un bolchevique fou de littérature, de Claude Kastler. Voir aussi la préface, ici.
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Kliazma
  8. Journal à tendances révolutionnaires édité à Rostov-sur-le-Don au début du vingtième siècle, relayant des textes d’auteurs européens (Liebknecht, Guesde, Jaurès, etc) et publiant des écrits de Gorki, Kouprine, Andreïev, etc. Source : Wikipedia russe.
  9. La fameuse Iskra : https://fr.wikipedia.org/wiki/Iskra
  10. Conception développée par Lénine dans Que faire ?
  11. À Moscou.
  12. Allusion à l’ancienne fonction locale de maréchal (c’est-à-dire représentant) de la noblesse, sous le tsarisme
  13. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexe%C3%AF_Rykov

DEUXIÈME CHAPITRE     

     Au carrefour des deux rues principales de la ville, là où s’écoulaient la file insouciante des automobiles, des voitures à cheval et des piétons, se dressait, derrière une palissade, une maison à colonnes. La maison montrait avec certitude que, défendue en silence et au ralenti par sa palissade et soutenue par ses colonnes, cela faisait un siècle qu’elle se dressait ainsi, impavide. Cette maison ne portait aucune enseigne.  Devant son portail passait la foule, retentissait le klaxon des automobiles, s’écoulait le temps des hommes, passait la grisaille du jour, se succédaient les hommes portant des serviettes, les femmes en jupes au ras du genou et en bas dont la finesse trompait l’œil, faisant croire à des jambes nues ; derrière le portail scellé, le temps s’arrêtait, comme momifié. À l’autre extrémité de la ville se tenait une autre maison également d’architecture classique, derrière une palissade et des colonnes, avec des pavillons sur les ailes, avec d’effrayantes figures mythologiques en bas-reliefs. Cette maison se dressait à la limite de la ville, une place s’étendait devant elle, et le vaste ciel gris au-dessus de la place s’encombrait seulement, dans cette partie de la ville de deux cheminées d’usine, d’antennes et de fils télégraphiques. Dans la cour et le long des murs de cette maison poussaient, au lieu de fleurs et de branches de lilas, des bouleaux courbant à présent la tête, en cette journée d’automne, tout mouillés et ayant perdu leurs feuilles. Un ravin dévalait derrière la maison, en bas y coulait une rivière et, au-delà, se voyaient de nouveau le ciel gris, des habitations, une petite église ; le ravin était couvert de bouleaux que les bourrasques estivales avaient dépouillés de leurs feuilles. Les deux portails de la maison pointaient vers l’extérieur des museaux de faunes, des gardes étaient en faction devant, et sur des bancs se voyaient d’autres gardes en tabliers et en bottes de feutre, avec des plaques de cuivre sur leurs tabliers. Près des portes stationnait une conduite intérieure noire portant des croix rouges, avec l’inscription : « Ambulance » .

     Ce jour-là, l’éditorial du journal le plus en vue déclarait : « Vers le troisième anniversaire de la devise rouge » – on y indiquait que la solidité d’une devise exigeait « que toute l’économie repose sur une base solide, avec des comptes sûrs. Des subventions et une gestion de l’économie du peuple disproportionnées par rapport au budget minent immanquablement la santé du système financier. » Un gros titre annonçait : « La Chine en lutte contre les impérialistes » . On lisait, dans la rubrique « À l’étranger » des télégrammes en provenance d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Tchécoslovaquie, de Lettonie, d’Amérique. En bas de page, s’étalait un grand article : « La question de la violence révolutionnaire » . Il y avait aussi deux pages d’annonces, dont la plus imposante disait : « La syphillis est la vérité de la vie. » Le nouveau livre de Salomon Broïdié, Dans un asile de fous.

     On lisait en outre dans le même numéro du journal une dizaine ou une vingtaine de programmes de théâtres, de variétés, de scènes ouvertes, de cinémas, on pouvait imaginer à l’avance ce qui se passait lorsque la journée laborieuse et brumeuse, pleine de queues, d’accueils, de silence solennel dans les salles à haut plafond des comptabilités, du crépitement des machines-outils dans les fabriques de textiles, laines ou cotons, du tonnerre des marteaux dans les usines et les forges, du sifflement des locomotives arrivant ou repartant, du mugissement des autobus et des automobiles, des claquettes jouées par les sonneries de tramways, de téléphones, de portes et par les sanglots de la radio, cette journée vécue par la machinerie urbaine, remplie de gens, hommes et femmes, enfants, adultes et vieillards, lorsque cette journée laborieuse cédait la place à la soirée, obéissant au temps qui obscurcissait le jour, allumait dans les rues les lueurs des réverbères ressemblant, dans la bruine, à des yeux en pleurs et faisait disparaître le ciel – alors se rendaient aux cinémas, aux variétés, aux scènes ouvertes, dans les cabarets et les brasseries des dizaines de milliers de gens. Et là, dans les spectacles, on montrait tout et n’importe quoi, en mélangeant le temps, l’espace et les pays, des Grecs et des Assyriens comme il n’en avait jamais existé, et d’aussi imaginaires Hébreux, Américains, Anglais, Allemands, opprimés et accablés, et d’irréels Chinois, et des ouvriers russes, ainsi qu’Araktcheïev, Pougatchov, Nicolas Premier, Stienka Razine ; on montrait de plus l’art de parler correctement, d’avoir de bonnes jambes, de belles mains, de maintenir son dos et sa poitrine, on apprenait à danser et à chanter ; et l’on exposait tous les types d’amours et diverses situations amoureuses, ressemblant très peu à celles que la vie présente d’ordinaire. S’étant faits beaux, les gens occupaient les rangées de sièges, regardaient, écoutaient, applaudissaient et s’écoulaient par les escaliers des théâtres jusque dans les rues humides, se dépêchant de faire des commentaires et tâchant toujours d’être intelligents. Les rues se vidaient alors pour leur repos nocturne – et la nuit, après minuit, à l’heure où, dans les campagnes les premiers coqs commencent à chanter, dans les maisons, dans les lits, maris et femmes, amants et amantes, dans l’immense majorité des cas à deux seulement, se livraient à l’activité à laquelle se livrent les bêtes sauvages, les oiseaux et les insectes, au point du jour et au crépuscule.

     Mais cette journée se déroulait en bon ordre et comptait les heures aux horloges des comptoirs, des banques, des usines et des ateliers, aux horloges sur les places comme au cadran des montres. La pluie se mettait souvent à tomber, pour s’arrêter ensuite. Un peu de neige tombait par moments, histoire de rendre les pavés boueux. La grande machine de la ville tournait convenablement, comme n’importe quelle machine.

     À midi, une Rolls-Royce s’approcha de la maison numéro Un, celle qui faisait ralentir le temps. Une sentinelle ouvrit la portière, de la limousine sortit le commandant de l’armée. Lors d’une bataille, lorsque les gens partent à l’attaque, cela fait plus de bruit que l’artillerie, laquelle est plus sonore que le régiment au bivouac – les états-majors de régiment sont plus bruyants que les états-majors de division : à l’état-major d’une armée doit régner un silence rigoureux – dans les meetings, on crie plus fort dans la foule qu’à la présidence – et fort tranquilles doivent être les séances d’un présidium de Comité exécutif régional.

     Une paix silencieuse régnait dans cette maison, la sonnerie du téléphone restait étouffée, les bouliers1 ne claquaient pas, les gens se déplaçaient sans faire de bruit, sans agitation, sans se voûter, comme se tenaient droit les murs couverts, non de tableaux, mais d’affiches, les paillassons étaient rouges, de même que les chevrons sur les uniformes des hommes se tenant devant les portes. Dans le cabinet situé loin, à une extrémité de la maison, les rideaux étaient à moitié tirés, aux fenêtres donnant sur la rue ; un feu brûlait dans la cheminée. Sur une table tendue d’un drap rouge, trônaient trois téléphones renforçant, avec le crépitement des bûches dans l’âtre, l’impression de silence – trois appareils téléphoniques, trois artères reliant la ville à ce cabinet, pour que l’on puisse, en silence, donner des ordres à la ville et tout savoir sur elle et ses artères. Sur un bureau massif se tenait une écritoire en bronze massif et une douzaine de crayons rouges ou bleus étaient fichés dans le support destiné aux plumes. Au mur, derrière le bureau, était percé un emplacement portant un récepteur de radio avec deux paires d’écouteurs et un système de sonneries électriques alignées comme une compagnie au garde-à-vous, depuis celle qui aboutissait à la salle de réception jusqu’à celle déclenchant le branle-bas de combat. Un fauteuil de cuir faisait face au bureau. Un homme était assis bien droit sur une chaise en bois derrière le bureau. Les rideaux des fenêtres étaient à moitié tirés, une lampe électrique brillait sur le bureau sous un abat-jour vert et, dans l’ombre, on ne distinguait pas le visage de l’homme se tenant le dos raide sur sa chaise.

     Le commandant de l’armée foula un tapis et s’assit dans le fauteuil de cuir.

     Le premier, l’homme assis le dos raide sur sa chaise :

     — Gavrilov, toi et moi, nous n’allons pas parler de la meule de la révolution. La roue de l’Histoire, je pense que c’est malheureusement le cas, est mue le plus souvent par la mort et le sang – en particulier la roue de la révolution. Toi et moi, nous n’allons pas discuter au sujet de la mort et du sang. Tu te rappelles comment nous avons tous les deux mené à Iékatiérinov les soldats démunis de l’Armée rouge. Tu avais ton fusil, et moi aussi. Ton cheval a été déchiqueté par un obus, et tu as continué à pied. Les soldats de l’Armée rouge ont commencé à s’enfuir et tu en as abattu un avec ton Nagant2 pour arrêter leur débandade, tu m’aurais abattu si j’avais flanché, et tu aurais sans doute eu raison.

     Le deuxième, le commandant :

     — Hé, tu es drôlement dans tes meubles, ici, un vrai ministre – on peut fumer, chez toi ? Je ne vois pas de mégot.

     Le premier :

     — Il ne faut pas que tu fumes. Ta santé ne te le permet pas. Moi-même, je ne fume pas.

     Le deuxième, rapidement, avec sévérité :

     — Parle sans préambules – pourquoi m’as tu fait venir ? Pas de diplomatie. Parle !

     Le premier :

     — Je t’ai fait fait venir parce qu’il faut que tu te fasses opérer. Tu es un homme indispensable à la révolution. J’ai convoqué des experts médicaux, il m’ont dit qu’au bout d’un mois, tu serais sur pied. La révolution l’exige. Les médecins t’attendent, ils vont t’examiner, tout tirer au clair. J’ai déjà donné les ordres. On a même un professeur de médecine allemand.

     Le deuxième :

     — Tu fais comme tu veux, moi, je fume. Mes médecins à moi m’ont dit qu’il ne fallait pas m’opérer, que tout allait se cicatriser. Je me sens en parfaite santé, je n’ai besoin d’aucune opération, je refuse.

     Le premier mit sa main derrière lui, tâtant le bouton au mur, il sonna et un secrétaire entra silencieusement – le premier lui demanda s’il y avait des gens qui attendaient à l’accueil, le secrétaire répondit par l’affirmative. Le premier, sans rien dire, congédia le secrétaire.

     Le premier :

     — Camarade commandant l’armée, tu te souviens de la fois où nous avons délibéré pour savoir s’il fallait, oui ou non, envoyer quatre mille personnes à une mort certaine ? Tu as décidé que oui, et tu l’as ordonné. Tu as bien fait – Dans trois semaines, tu seras sur pieds. Excuse-moi, j’ai déjà donné les ordres.

     La sonnerie du téléphone se fit entendre, pas celle de l’extérieur, mais celle du téléphone intérieur, celui qui comportait en tout une bonne trentaine de fils. Le premier décrocha, écouta, fit répéter, puis dit : « Envoie une note aux Français – bien entendu, une note officielle, on en a parlé hier. Tu vois, tu te souviens, quand nous avions pêché des truites ? Les Français sont très fuyants. Comment ? Oui, oui, serre-leur la vis. Salut. »

     Le premier :

     — Excuse-moi, il n’y a plus à discuter, camarade Gavrilov.

     Le commandant acheva sa cigarette, fourra le mégot au milieu des crayons rouges et bleus et se leva de son fauteuil.

     Le commandant :

     — Adieu.

     Le premier :

     — Salut.

     Le commandant foula des tapis rouges et sortit de la maison, la Rolls-Royce l’emporta dans le vacarme de la rue. L’homme assis droit sur sa chaise restait dans le cabinet. Personne ne venait plus le voir. Sans se pencher, il examinait des papiers, un gros crayon rouge dans les mains. Il sonna – le secrétaire entra – et dit : « Faites enlever ce mégot, là . » Et reprit sa lecture silencieuse, le crayon rouge dans les mains. Une heure s’écoula, puis une autre, l’homme restait assis devant ses papiers, à travailler. Le téléphone sonna une fois, il écouta et répondit : « Pour deux millions de roubles de caoutchoucs et d’étoffes au Turkestan pour pallier le manque de produits. Oui, ça va de soi. Oui, vas-y. Salut. » Un préposé entra en silence et posa sur un guéridon près de la fenêtre un plateau avec un verre de thé et un morceau de viande froide sous une serviette, et il ressortit. Alors l’homme assis le dos raide rappela le secrétaire et lui demanda : « le bulletin secret est-il prêt ? »  Et il se replongea sans mot dire dans l’étude d’une grande feuille où se lisaient les rubriques du commissariat3 aux Affaires étrangères, des divisions économiques et politiques de l’Oguépéou4, du commissariat aux Finances, du commissariat au Commerce extérieur, du commissariat au Travail. Alors, entrèrent dans le cabinet, l’un après l’autre, les deux autres membres de la troïka5 dirigeante.

     Jauni par son dépôt brumeux, le jour avançait au-dessus de la ville. Vers trois heures, des teintes d’un gris bleuté commencèrent à apparaître dans le ciel et dans les ruelles. Le ciel avait l’air d’une immense fabrique occupée au négoce de couvertures piquées, au lustre gris et graisseux.

     À quatre heures, alors que la ville commençait à montrer ses larmes sur le verre mouillé des lampadaires plantés comme des yeux de prostituées, à l’heure où les rues se remplissent le plus de gens, où les avertisseurs d’automobiles mugissent de plus belle, dans le hurlement des usines et des trains et les tremblements au passage des tramways – quelques automobiles s’approchaient de la maison numéro Deux, à l’extrémité de la ville. La maison s’enveloppait de ténèbres, comme si l’obscurité pouvait réchauffer l’humidité. Les fenêtres de la maison qui donnaient sur l’espace au-delà de la rivière s’enflammaient en filtrant les derniers rayons du crépuscule, qui allaient s’écouler dans cet espace, y perdant un sang coagulé et tirant sur le lilas. Aux abords de la porte cochère se tenaient deux miliciens à côté de gardiens en  tabliers et en bottes de feutre. À l’entrée de la maison se tenaient encore deux miliciens. Le Commissaire arborant deux ordres du Drapeau rouge, souple comme un brin d’osier, entra sous le porche, accompagné de deux soldats de l’Armée rouge. Dans la maison, c’était l’heure de la sieste, tout était silencieux, on entendait seulement quelque part, au loin, une infirmière chantonner un petit air où il était question d’aller regarder la rivière. Un homme en blouse blanche accueillit dans le vestibule le Commissaire rouge et les deux soldats rouges. « Oui, oui, oui, voyez-vous » – et la chanson du bord de l’eau s’éteignit. Dans la salle d’accueil, les fenêtres donnaient sur l’espace au-delà de la rivière. Ici, les fenêtres n’avaient pas de rideaux. Ici, les murs étaient badigeonnés de blanc, une lumière blanche tombait d’un plafonnier. Ici, pas de téléphones. La pièce était majestueuse et vide. Au beau milieu trônait une table recouverte d’une toile cirée blanche et entourée de chaises de moleskine à hauts dossiers, du modèle étatique, comme dans une gare. Contre un mur s’allongeait un divan tendu de moleskine et recouvert d’un drap, avec un tabouret en bois à côté. Dans un angle se voyait une tablette en verre au-dessus d’un évier, avec des flacons étiquetés, une petite bouteille de chlorure de mercure et un bocal contenant du savon vert – et des serviettes jaunies, non passées au bleu, pendaient à côté. Les premières automobiles avaient amené les experts médicaux, les soignants et les chirurgiens. Des gens portant jaquette noire et tablier arrivaient dans la pièce ; enlevant leurs vestons, ils enfilaient des blouses blanches. La sanie crépusculaire venant d’au-delà de la rivière mourut aux fenêtres. Les gens entraient, se saluaient, ils étaient accueillis par le maître des lieux – un homme de haute taille, chauve et barbu, débonnaire. Les hommes de science, les médecins, en  particulier, dans la grande majorité des cas, ne sont pas beaux, sans qu’on sache pourquoi : ils ont les pommettes soit trop plates, soit hypertrophiées au point de cacher les oreilles ; ils portent presque toujours des lunettes et ont des yeux qui soit dévissent vers la tempe, soit se recroquevillent dans un coin de l’orbite ; le destin a refusé à certains la faveur d’une chevelure, et quelques rares poils de barbe leur poussent sur les joues – chez d’autres au contraire, le poil envahit à l’aveugle non seulement le menton et les pommettes, mais encore le nez et les oreilles ; peut-être cette circonstance confère-t-elle au milieu scientifique une bizarrerie qui fait de chaque savant un drôle de bonhomme – en outre cet air original renforce en lui le savoir6. Du reste, dans cette salle, apparemment, ne se voyait aucune étrangeté7. Celui qui faisait office de maître des lieux, était un chirurgien, un professeur de médecine, velu au point d’avoir le nez couvert de poils, présentant pour seule originalité ce poil exhubérant chevauché de petites lunettes – et son crâne chauve et brillant. Vint à sa rencontre le professeur Lozovski, homme d’environ trente-cinq ans, rasé, en redingote, avec un pince-nez à monture droite et des yeux exilés au coin des orbites.

     — Oui-oui-oui, voyez-vous.

     Le rasé passa au velu une enveloppe ouverte portant un cachet de cire. Le velu en sortit une feuille, rajusta ses lunettes, lut – rajustant de nouveau ses lunettes avec perplexité, il transmit la feuille à un troisième.

     Le rasé, avec solennité :

     — Comme vous le voyez, c’est un papier secret, presque un ordre. On me l’a envoyé ce matin. Vous comprenez.

     Le premier, le second et le troisième – fragments d’une conversation précipitée, à mi-voix.

     — Pourquoi ce conseil de médecins ?

     — On m’a convoqué en urgence. C’est le recteur de l’université qui a reçu le télégramme.

     — Le commandant de l’armée, Gavrilov – vous savez, le Gavrilov.

     — Oui-oui-oui, voyez-vous – la révolution, le commandant des armées, la formule – prière de.

     — Un conseil de médecins.

     — Vous l’avez déjà rencontré, messieurs – le camarade Gavrilov – quel genre d’homme est-ce ?

     — Oui-oui,oui, voyez-vous, mon cher.

     La lumière électrique découpait des ombres abruptes. La blessure du crépuscule emportait avec elle dans les ténèbres l’espace au-delà de la rivière. L’un attrapa l’autre par le bouton de sa poche de devant, sur sa blouse ; l’un prit le bras de l’autre pour faire quelques pas. Alors – à haute voix, lentement, tranquillement, le premier, le second, le troisième :

     — L’exposé du professeur Oppel sur la sécrétion interne au congrès de chirurgie. J’ai présenté des objections – le duodénum.

     — Aujourd’hui à la Maison des savants.

     — Merci, mon épouse se porte bien, mon aîné a un peu de colite. Et comment va Iékatiérina Pavlovna ?

     — Pavel Ivanovitch, votre article dans Le médecin social.

     À ce moment – on entendit aux portes le fracas des fusils des soldats, le claquement des talons, les soldats rouges s’immobilisèrent, comme figés ; aux portes apparut un jeune homme haut comme une tige d’osier, arborant sur la poitrine des ordres du Drapeau rouge ; souple comme un jonc , il se mit au garde-à-vous devant la porte – et le Commandant entra vivement dans la salle, rejeta de la main ses cheveux en arrière, rectifia le col de sa vareuse, et dit :

     — Bonjour, camarades – dois-je me déshabiller ?

     Alors, les experts s’assirent lentement sur les chaises de moleskine, mirent leurs coudes sur la table, s’assouplirent les mains, redressèrent lunettes et pince-nez et proposèrent au malade de s’asseoir. Celui qui avait transmis aux autres le pli cacheté, celui avec un pince-nez à monture droite et des yeux comme pousssant dans ses orbites, dit au personnage velu :

     — Pavel Ivanovitch, en tant que primus inter pares8, je suppose que vous ne refuserez pas de présider9.

     — Dois-je me déshabiller ? demanda le chef des armées en portant la main à son col.

     Le président du conseil de médecins, Pavel Ivanovitch, fit mine de ne pas avoir entendu la question du commandant et déclara lentement, en s’asseyant à sa place de président :

     — Je pense que nous allons demander au malade quand il a ressenti les accès de son mal, et quels signes pathologiques lui ont indiqué qu’il était malade. Ensuite, nous ausculterons le malade.

     … Il demeura de cette réunion médicale une feuille de papier noircie de l’écriture illisible des professeurs, en outre le papier était-il jaune, non ligné et mal déchiré – fait d’une pâte à bois qui, aux dires des spécialistes et des ingénieurs, doit en sept ans se désagréger.

     Procès-verbal du conseil composé du professeur Untel, du professeur Untel et du professeur Untel (sept fois en tout).

     Le malade, le citoyen Nikolaï Ivanovitch Gavrilov, s’est plaint de douleurs à l’épigastre, de vomissements et de brûlures d’estomac. La maladie a commencé il y a deux ans, sans qu’il en soit conscient. Il s’est soigné tout le temps de façon ambulatoire et en faisant des cures thermales – qui n’ont rien donné. Sur la demande du malade a été réuni le conseil des personnes susnommées.

     Status praesens10. L’état général du malade est satisfaisant. Poumons – N11. Légère hypertrophie du cœur, pouls accéléré. Légère neurastenia12. Du côté des organes autres que l’estomac, on n’observe aucune manifestation pathologique. Il est établi que le malade présente visiblement ulcus ventriculi13 et qu’on doit l’opérer.

     Le conseil propose au professeur Anatoli Kouzmitch Lozovski d’opérer le malade. Le prof. Pavel Ivanovitch Kokossov est d’accord pour lui servir d’assistant pendant l’opération.

     La ville, la date, les signatures des sept experts.

     Par la suite, après l’opération, il ressortit de conversations en privé qu’aucun des experts, en fait, ne trouvait vraiment indispensable cette opération, estimant que la maladie suivait un cours ne la rendant pas nécessaire – mais il n’en fut pas question lors de leur conseil. ; tout au plus l’expert allemand émit-il l’hypothèse de l’inutilité de l’opération, sans autrement insister, devant les objections de ses collègues ; il se disait encore qu’après le conseil, en montant dans une automobile pour aller à la Maison des savants, le professeur Kokossov, celui dont les yeux se hérissaient de poils, avait dit au professeur Lozonvski : « Vous savez, si c’était mon frère le malade, je n’opérerais pas » , à quoi le professeur Lozovski avait répondu : « Bien sûr, mais… mais l’opération est vraiment sans danger » … L’automobile partit en vrombissant. Lozovski s’assit plus confortablement, arrangea les pans de son manteau, se pencha vers Kokossov et lui murmura, afin que le chauffeur ne puisse pas l’entendre :

     — Un personnage effrayant, ce Gabrilov, pas d’émotion, la voix qui ne faiblit pas : « Dois-je me déshabiller ? Je trouve pour ma part superflue cette opération, mais si vous, camarades, l’estimez indispensable, indiquez-moi le lieu et l’heure où je dois la subir. » Bref et précis.

     — Oui-oui-oui, mon cher, c’est un bolchevik, voyez-vous, il n’y a rien à faire, répondit Kokossov.

     Au soir, à l’heure où des milliers de gens s’agglutinaient dans les cinémas, les théâtres, aux variétés, dans les bistrots et les brasseries, où les phares des automobiles déchaînées avalaient les flaques d’eau sur les chaussées et découpaient sur les trottoirs des silhouettes rendues irréelles dans leur lumière, où dans les théâtres, ayant confondu les époques, les espaces et les pays, représenté d’imaginaires Grecs et d’imaginaires Assyriens et mélangé les ouvriers russes et chinois ainsi que les républicains de l’Amérique et ceux de l’URSS, les acteurs, usant de divers artifices, poussaient les spectateurs à entrer en fureur ou à applaudir – à cette heure même, au-dessus de la ville, des flaques d’eau et des maisons, s’éleva une lune bien inutile à la cité ; les nuages défilaient rapidement, on aurait dit que la lune, épouvantée, se sauvait en courant, en sautillant, se dépêchait de se rendre sans retard en quelque endroit, la blanche lune courant par les nuages bleus et les sombres abîmes du ciel.

     À la même heure, l’homme au dos raide était toujours assis à son bureau, dans la maison numéro Un. Les rideaux voilaient les fenêtres et le feu ronflait de nouveau dans la cheminée. La maison était figée dans son silence, comme si le silence s’y était accumulé durant des siècles. L’homme était assis sur sa chaise de bois. Il avait à présent devant lui d’épais livres en anglais et en allemand – il écrivait en russe, d’une écriture droite, dans un Lainen-Post allemand14. Les livres ouverts devant lui traitaient de l’État, du droit et du pouvoir15.

     Dans le cabinet, la lumière tombait du plafond et l’on distinguait à présent le visage de l’homme : c’était un visage très banal, avec peut-être un rien de dureté, mais en tout cas présentant une expression de grande concentration, sans nulle trace de fatigue. L’homme resta un long moment en face des livres et du carnet. Puis il sonna, et une sténographe entra. Il se mit à dicter. Son discours était jalonné des termes URSS, Amérique, Angleterre, globe terrestre et de nouveau URSS, livres sterling et pouds16 de blé, industrie lourde américaine et travailleurs chinois. L’homme parlait d’une voix haute et ferme, chacune de ses phrases sonnait comme une formule.

     La lune poursuivait sa course au-dessus de la ville.

     À la même heure, le commandant des armées se trouvait chez Popov dans la chambre d’un grand hôtel abritant exclusivement des communistes, qui s’y étaient installés en 1918, au moment où, dans le feu des insurrections, il était indispensable d’être en contact les uns avec les autres. La chambre était vaste, luxueusement meublée mais, comme toutes les chambres d’hôtel, respirait le provisoire, le passager, choses par essence opposées à l’intimité. Trois personnes s’y trouvaient – Gavrilov, Popov et Natachka17, la fille de Popov, âgée de deux ans. Popov était vautré sur un canapé, Gavrilov était assis devant une table, avec Natachka s’agitant sur ses genoux. Gavrilov grattait des allumettes ; avec l’étonnement dont seuls font preuve les enfants devant les mystères du monde, Natachka regardait la flamme, arrondissait ses lèvres en tube et soufflait sur la flamme qu’elle ne parvenait pas à éteindre tout de suite, puis l’allumette s’éteignait, et tant de peur étonnée et émerveillée  devant ce mystère se lisait dans les yeux bleus de Natacha qu’on ne pouvait faire autrement que de frotter une autre allumette et d’incliner la tête devant ce mystère qu’était elle-même Natacha. Puis Gavrilov mit Natachka au lit, s’assit à côté de son petit lit et lui dit : « Ferme les yeux et je vais te chanter des chansons » – et il se mit à chanter, alors qu’il ne savait pas chanter, ne connaissait aucune chanson, inventant une chanson à l’instant même :

     Le bouc est arrivé, qui a dit :

     « Et toi, dodo, dodo, dodo, dodo » ,

     il sourit en jetant un regard rusé à Natachka et à Popov, et chanta ce qu’il lui était venu d’un coup à l’esprit avec l’assonance des mots «dodo, dodo, dodo, dodo » , il se mit à fredonner :

     Le bouc est arrivé, qui a dit :

     « Et toi, dodo, dodo, dodo, dodo…

     Et puis lolo, lolo, lolo, lolo… »

     Natacha ouvrit les yeux, sourit, et Gavrilov répéta ce petit couplet – de sa voix mal assurée, car il chantait mal – jusqu’à ce que Natacha se fût endormie.

     Gavrilov et Popov burent alors du thé. Popov avait une théière rouge sur laquelle se lisait, en lettres d’émail blanc : « Au camarade Popov, de la part des travailleurs et des travailleuses de l’usine Lyssva pour le cinquième anniversaire d’Octobre » . Il partit dans la cuisine avec cette théière pour aller chercher de l’eau bouillante. Il disposa sur un journal des tasses, des assiettes avec du beurre et du fromage, un sachet contenait du sucre, un autre, du pain. Popov demanda : « Tu ne veux pas que je te prépare de la bouillie, Nikolka ? »

     Assis l’un en face de l’autre, ils parlaient à mi-voix, lentement, sans se presser le moins du monde, en buvant beaucoup de thé ; Gavrilov, ayant déboutonné le col de sa vareuse, buvait son thé à même la soucoupe. Après avoir causé de diverses broutilles et bu son deuxième verre19 de thé, Popov reposa son verre à demi plein et dit, après un court silence :

     — Nikolka, ma Zina m’a laissé en plan avec la petite, elle est partie rejoindre un ingénieur, un ancien amour à elle, ou je ne sais quoi. Je n’ai pas envie de la condamner, je ne veux pas me salir avec de vilains mots, mais je dois bien reconnaître qu’elle a filé comme une chienne, sans un mot, elle s’est juste éclipsée. Je ne veux pas croire qu’elle ne m’a jamais aimé, qu’elle restait à cause de ma position, en se faisant entretenir, mais je dois bien admettre qu’elle m’a quitté pour des bas de soie, du parfum et de la poudre. Et j’ai honte de moi, qui ai ramassé une personne dans un trou, sur le front, qui m’en suis occupé, qui l’ai aimée et réchauffée comme un imbécile, et cette personne s’est avérée être une petite madame – je n’ai pas compris qui était celle qui a vécu cinq ans avec moi.

     Et Popov raconta en détail tous les menus désaccords qui, précisément par leur petitesse, vous torturent, cette mesquinerie des petites choses qui cachent les grandes. Ils se mirent alors à parler des enfants, Gavrilov évoqua sa femme, plus de première jeunesse, et qui restait pour lui la seule, celle de toute sa vie. Ils discutèrent longuement au sujet de Natacha – et que pouvait-il en faire, lui, Popov, alors qu’il ne savait ni la mettre sur le pot quand il le fallait, ni l’endormir. Popov montrait des livres, ceux de Vodovozova20, de Montessori21, de Pinkevitch22, en levant les bras au ciel de désarroi – et tout ce temps, ils buvaient encore un thé qui avait refroidi.

     La lune se hâtait au-dessus de la ville. À l’heure où se vidaient les rues de la ville en vue de leur repos nocturne, où dans les campagnes se mettaient à chanter les premiers coqs, où les gens se glissaient dans leur lit, mastiquant leur dîner, leurs impressions du jour et leurs remarques intelligentes de ce même jour – les maris et les femmes, les amants et les amantes – Gavrilov quitta Popov.

     — Donne-moi un truc à lire – mais quelque chose de simple, parlant de bonnes personnes, de gens qui s’aiment, de relations simples, de la vie toute simple, du soleil et de la simple joie humaine.

     Popov n’avait pas ce genre de livres.

     — Toi et ta littérature révolutionnaire, dit en plaisantant Gavrilov. Soit, je vais relire encore une fois Tolstoï. Il parle très bien des vieux gants mis pour le bal. Et Gavrilov se rembrunit, se tut, puis dit à voix basse : « Je ne te l’ai pas dit, Aliochka23, pour ne pas perdre de temps en vaines discussions. Je suis allé aujourd’hui voir les autorités, ainsi qu’à l’hôpital, rencontrer les experts. Les chers professeurs ont étalé leur savoir. Je n’ai pas envie de me faire opérer, c’est contre nature. Je dois m’abandonner au couteau demain. Viens alors à la clinique, n’oublie pas le bon vieux temps. N’écris pas à ma femme, ni à mes enfants. Adieu ! » Et Gavrilov sortit de la pièce sans serrer la main de Popov.

     Une conduite intérieure attendait devant l’hôtel. Gavrilov y monta et dit : « On rentre au bercail, au wagon » , et l’automobile parcourut les ruelles. La lune se coulait sur les rails, le long des voies de garage ; un chien passa en courant, couina et disparut dans l’étendue obscure et silencieuse des voies. Une sentinelle se tenait près du marchepied du wagon, figé en attendant que passe le commandant. L’ordonnance surgit dans le couloir, le chef de wagon passa la tête, l’électricité s’alluma – et la même quiétude provinciale, profonde et taciturne s’installa dans le wagon. Le commandant passa dans le coupé-chambre à coucher, retira ses bottes, enfila ses pantoufles, déboutonna le col de sa vareuse et sonna – « du thé » . Il revint dans le salon et s’assit devant la lampe de bureau, le chef de wagon apporta du thé, mais le commandant n’y toucha pas ; il demeura un long moment à lire Enfance et adolescence24, lisant et réfléchissant. Il revint alors à la chambre pour prendre un grand bloc de papier, sonna et dit au planton : « Donnez-moi de l’encre, je vous prie » – et il se mit à écrire lentement, pesant chaque phrase. Il rédigea une lettre, la relut et médita un instant avant de la glisser dans une enveloppe qu’il cacheta. En rédigea une deuxième, médita, cacheta. Il écrivit à la hâte une troisième lettre, très brève, qu’il cacheta sans la relire. Un silence complet régnait dans le wagon. La sentinelle était figée au bas du marchepied. L’ordonnance et le chef de wagon étaient figés dans le couloir. Le temps avait l’air d’être figé. Les lettres restèrent longtemps étalées devant le commandant, dans leurs enveloppes blanches portant des adresses. Le commandant prit alors  une enveloppe de grande taille, y mit les trois lettres, cacheta l’enveloppe et écrivit dessus : « À ouvrir après ma mort » . Et il se leva comme si de rien n’était pour aller dormir : dans la chambre, il enleva sa vareuse, alla faire sa toilette du soir, se déshabilla, se coucha et éteignit la lumière. Le wagon demeura trois ou quatre heures dans une obscurité silencieuse. C’était l’heure du troisième chant des coqs. Si le chef de wagon avait alors jeté un coup d’œil dans le coupé du commandant, il aurait eu la surprise d’y apercevoir, à l’emplacement probable de la tête de celui-ci, la petite lueur rouge d’une cigarette – la surprise, parce que, d’ordinaire, le commandant ne fumait pas.

     Une sonnerie venant de chez le commandant appela brusquement le chef de wagon.

     Prenant un ton de général, le commandant déclara :

     — Préparez mes habits. Un manteau chaud. Téléphonez au garage – une voiture de course, décapotable, à deux places. Je conduirai moi-même. Contactez la chambre de Popov à la Maison des Soviets.

     Au téléphone, le commandant dit à Popov :

     — Alexéï. Je passe te prendre à l’instant. Attends moi en bas. C’est Gavrilov. Fais vite.     

     Les cent chevaux de l’auto de course à deux places l’arrachèrent en un virage en arc de cercle, tout de suite en seconde, jetant des gerbes de lumière blanche – le chauffeur n’eut que le temps de s’écarter, le commandant tenait le volant. Le moteur rugit et la voiture s’en alla déchirer les flaques d’eau éparses, les ruelles, les enseignes de magasins ou d’institutions, lacérant le vent et l’espace. Popov attendait, perplexe et ensommeillé. L’automobile dut sérieusement entamer le caoutchouc de ses pneus en cassant sa vitesse à proximité de la Maison des Soviets. Popov monta sans rien dire. Et la voiture se mit à rejeter derrière elle les rues grandes et petites, l’eau jaillissant des flaques, les lueurs de lampadaires. L’air durcissait sans cesse, il creva dans un hurlement de bourrasque, en sifflements dans la voiture, il devint piquant et glacé – agitant leurs feux, les lampadaires gesticulaient aux carrefours, fondaient sur l’engin puis se rejetaient précipitamment en arrière – un milicien donna des coups de sifflet, puis un deuxième. Mais l’automobile s’était déjà arrachée du gros des maisons et des rues, elle dépassa la barrière et se retrouva d’abord dans de vastes terrains vagues éclairés par des becs de gaz, le long des lignes de tramway, puis au milieu des champs, dans l’obscurité la plus complète. L’automobile fonçait à tombeau ouvert. L’air et le vent étaient devenus fous, coupaient la respiration. Sous la voiture, la chaussée s’était depuis longtemps fondue en une coulée de tissu lisse et blanc, où ne se distinguaient plus ni creux ni tas de pierres sur les bords – tout juste l’auto décollait-elle du sol en cas de creux trop étendus, parcourant en vol plané quelques sagènes25, et se perdait le bruit des cailloux roulant sous les pneus. Une fois, puis une autre fois et encore une autre, ses phares se braquèrent sur les murs d’isbas campagnardes, les isbas s’écartaient précipitamment comme des moutons, le hameau restait en arrière dans un glapissement de chien. Dans un vallon entre deux collines, les phares se perdirent dans les boucles grises du brouillard automnal, et il s’avéra que le brouillard aussi, pouvait voler, glapir, se précipiter, hurler à la manière d’une tempête de neige et fouetter les visages en tempête. Gavrilov était assis, penché sur le volant, il n’était plus qu’attention, précision et calcul – Gavrilov poussait l’automobile en avant, en avant, plus fort,  toujours plus vite. Popov était depuis longtemps à quatre pattes à l’arrière de la voiture, convulsivement accroché des deux mains à l’arrière, n’en émergeant plus. De la sorte, en moins d’une heure, l’automobile déchira une centaine de verstes25. Là, à l’orée d’une vieille forêt, elle perdit de la vitesse et se tut, affaiblie, laissant les vents et le froid se calmer – remettant d’aplomb la bruine éperdument courbée – l’auto s’arrêta. Popov ne bougea pas. Gavrilov lui dit :

     — Donne-moi une cigarette, Aliochka.

     Popov répondit :

     — Va donc au diable, avec tes caprices, j’ai eu une peur bleue26 – tiens, fume, et que le diable t’emporte.

     Gavrilov alluma sa cigarette, se rejeta en arrière sur son siège pour se reposer et dit pensivement :

     — Quand je suis surmené, quand je déraille, je prends une voiture et je fonce. Ça me calme et me remet les idées en place. Je me souviens de chacune de ces équipées. Et je me souviens de tout ce qu’elles contenaient , les conversations, les phrases, jusqu’à l’intonation d’une voix, jusqu’à la lueur d’un mégot. J’ai une mauvaise mémoire, j’oublie tout – même ce qui s’est passé les jours de grande bataille, je ne m’en souviens pas, on me l’a raconté par la suite. Mais ces courses folles, je m’en souviens parfaitement. Là, j’ai conduit comme un dingue, avec quatre-vingt dix-neuf chances sur cent de se fracasser, mais chacun de mes gestes était précis, ce qui évite la casse. Je suis ivre d’une étrange ivresse, celle du geste exact. Mais je n’avais rien contre le fait que nous nous écrasions, au contraire. Allez, discutons.

     Gavrilov jeta violemment son mégot, se redressa sur son siège et se tut, prêtant sans doute l’oreille à ce qu’il ressentait – son silence était fier et solennel.

     — Et puis, tais-toi – on va parler plus tard. Assieds-toi ! On va encore foncer. Je me sens bien,  parce que cette course, cette aspiration, c’est ce qui nous fait vivre, ce pourquoi ça vaut la peine de vivre. Avec nos vies, nous nous sommes tout dit l’un à l’autre. Assieds-toi ! Dans certains cas, il faut garder le silence ! dit avec orgueil Gavrilov.

     Et l’automobile dévora l’espace – en sens inverse, écrasant le vent , la durée, le brouillard et les arbres, forçant les brouillards et le temps à danser, crier et courir, faisant de nouveau Popov se mettre à quatre pattes, agrippant de ses mains ce qu’il y avait de solide à portée – lui fermant les yeux et le faisant mourir de peur.

     D’une colline, toute la ville se dévoila en contrebas quelques instants – là-bas, en dessous, noyée dans le brouillard, avec ses confuses lueurs et leurs confus reflets, avec ce grondement lointain, cette rumeur bruyante, la ville paraissait bien malheureuse.

     L’automobile arriva aux portes de la ville au point du jour, à l’heure grise où les sirènes des usines hurlent sur la ville.    

  1. Pour faire les comptes.
  2. Revolver très utilisé en Russie, puis en URSS.
  3. Rappel : le terme « Commissariat » remplace celui de « Ministère » .
  4. Police politique ayant succédé à la Tchéka.
  5. Ici, trois hommes. En fait, la troïka Staline-Zinoviev-Kamenev, qui a servi au premier à isoler Trotski, s’est déjà défaite, au long de l’année-charnière 1925 qui a vu l’irrésistible ascension du Secrétaire général. Zinoviev et Kamenev rejoindront trop tard un Trotski déjà très affaibli, tandis que Staline s’appuie sur Boukharine en continuant à introduire partout ses hommes, et il est nettement majoritaire au CC et au Politburo.
  6. L’ironie de ce passage peut rappeler Gogol dans un premier temps, Stendhal et d’autres ensuite.
  7. Cette immédiate négation de ce qui précède rappelant, elle, Dostoïevski.
  8. En latin dans le texte, avec une note explicative. Comme le premier d’un groupe d’égaux.
  9. Formalisme hérité du « centralisme démocratique » …
  10. État actuel. En latin dans le texte, avec une note. La médecine russe, puis soviétique, utilisait une pareille terminologie latine, ce qui lui permettait aussi bien de pontifier que d’avoir la paix du côté des patients. Voir Tchékhov, ou le Soljénitsyne du Pavillon des cancéreux.
  11. Pour Nihil : Rien (à signaler), toujours en latin.
  12. Neurasthénie. Toujours en latin.
  13. Ulcère de l’estomac. En latin, toujours avec une note.
  14. Alphabet latin dans le texte. Marque allemande de carnets.
  15. L’homme assis bien droit est Staline. Ici, l’auteur s’évade un peu, car Staline ne parlait ni anglais, ni allemand.
  16. Mesure russe, le poud faisait environ 16,4 kilogrammes.
  17. Diminutif de Natacha, surdiminutif de Natalia.
  18. Diminutif de Nikolaï.
  19. Voir la note 2 du premier chapitre.
  20. Théoricienne russe (1844-1923) de l’éducation.
  21. https://fr.wikipedia.org/wiki/Maria_Montessori
  22. Pédagogue russe, puis soviétique – 1884-1937. On peut consulter le livre suivant :
    https://books.google.fr/books?id=EBhPTEeqRJoC&pg=PA32&lpg=PA32&dq=Pinkevitch&source=bl&ots=WaSPTfsQ3e&sig=mSO2cUwnoht7AmRsxmDJMSp2dN4&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwijxdfRzKbaAhVJwxQKHXA0DbEQ6AEIYDAO#v=onepage&q=Pinkevitch&f=false
  23. Rappel : c’est le diminutif d’Alexéï.
  24. Ouvrage autobiographique de Tolstoï.
  25. La sagène mesurait un peu plus de deux mètres. La verste, un peu plus d’un kilomètre.
  26. Dans le texte : mes entrailles ont émigré dans mes talons. 

TROISIÈME CHAPITRE 

La mort de Gavrilov 

     La première neige, celle qui fait passer la terre de l’automne à l’hiver, tombe toujours la nuit, afin d’établir une démarcation entre la pluie, le brouillard et la bruine, la chute des feuilles et leurs débris jonchant les rues, toutes marques désormais passées de l’automne, et la tonifiante blancheur du jour hivernal, lorsque s’évanouissent les craquements et les bruits et que l’homme doit, dans ce silence, se reprendre, réfléchir et ne plus se hâter.

     La première neige tomba le jour de la mort de Gavrilov. La ville blanchie se tut, figée dans sa blancheur silencieuse, paisible, et, derrière les fenêtres, la neige sur les arbres se couvrait de petites mésanges arrivées des campagnes en même temps qu’il avait neigé.

     Le professeur Pavel Ivanovitch Kokossov1 se réveillait toujours à sept heures du matin, et ce fut le cas le jour de l’opération. Le professeur sortit la tête de sous la couverture, se racla la gorge, tendit une main velue vers le chevet et, à son habitude, y tâtonna pour trouver ses lunettes, qu’il mit sur son nez, arrangeant les verres au sein des poils. Derrière la vitre, sur un bouleau, une petite mésange faisait tomber de la neige. Le professeur passa sa robe de chambre, chaussa ses pantoufles et alla dans la salle de bains. L’appartement du professeur Kokossov était bas de plafond, comme en province ; le professeur y logeait depuis sans doute une vingtaine d’années, car il faut consacrer ses loisirs pendant au moins une vingtaine d’années à la poussière essuyée et ressuyée, aux rideaux jaunis, aux tableaux aux couleurs passées, aux livres à la reliure de cuir, pour en arriver à enfoncer le divan, à trouver vainement une place pour chaque chose du domicile, y compris sur le bureau – depuis le porte-allumettes (cadeau de ses étudiants), le stylo se désagrégeant, en forme de patte d’élan et recouvert de peau d’élan (souvenir de Suisse), jusqu’au pot de chambre à l’émail plus qu’entamé sous le lit. La maison était silencieuse quand le professeur s’était réveillé, mais quand il sortit de la salle de bains en gloussant, déjà Iékatiérina Pavlovna, son épouse, faisait du bruit dans la salle à manger avec une petite cuiller en remuant du sucre dans le thé du professeur, tandis que ronflait le samovar. En robe de chambre et en pantoufles, le professeur alla prendre son thé.

     — Bonjour, Pavel Ivanovitch, dit la femme.

     — Bonjour, Iékatiérina Pavlovna, dit le mari.

     Le professeur baisa la main de son épouse, s’assit en face d’elle, rajusta ses lunettes au milieu de ses poils, ce qui rendit visibles derrière les verres ses petits yeux de pope, à la fois débonnaires et rusés – et naïfs et intelligents. Le professeur lampa son thé en silence, se préparant à dire encore quelque chose. Mais le téléphone interrompit le cours de cet ordinaire thé matinal. Le professeur lança un coup d’œil sévère en direction de la porte de son cabinet, d’où provenait la sonnerie du téléphone, puis jeta un regard méfiant à son épouse, à cette femme grassouillette et déjà vieillissante, portant un kimono japonais – se levant, il se dirigea avec méfiance vers le téléphone. Il prononça quelques mots d’une voix grincheuse, d’une vraie voix de vieillard :

     — Oui, oui, j’écoute. Qui est à l’appareil, de quoi s’agit-il ?

     Il lui fut répondu qu’on l’appelait depuis l’état-major, qu’on savait là-bas l’opération fixée pour huit heures et demie, qu’on se demandait, à l’état-major, s’il n’avait pas besoin d’aide, s’il ne fallait pas lui envoyer une automobile. Et le professeur se fâcha soudain, souffla dans l’appareil et maugréa :

     — Figurez-vous que je suis au service de la collectivité, et non pas de personnes en privé – oui, oui, oui, vous voyez ça, mon cher – et que je me rends à la clinique en tramway, mon ch...cher. Je fais mon devoir, pardon de vous dire ça, en conscience. Et je ne vois pas de raison de ne pas prendre le tramway aujourd’hui.

     Le professeur reposa bruyamment l’appareil, mettant fin à la conversation, renifla, souffla du nez et revint à table, vers son thé et son épouse.  Il renifla, se mordilla la moustache et s’apaisa très vite. Derrière les lunettes, réapparurent les petits yeux à présent concentrés et intelligents. Le professeur dit à voix basse :

     — Si, à Pétaouchnok2, le moujik Ivan tombe malade, il va passer trois semaines à gémir étendu sur le poêle3, ensuite il prendra l’avis de ses proches et se rendra à l’hôpital du zemstvo4,pour voir le docteur Piotr Ivanovitch. Piotr Ivanovitch connaît Ivan depuis quinze ans, Ivan lui a amené durant ce temps une vingtaine de poules, il a fait la connaissance de tous les enfants de Piotr Ivanovitch, il y a même parmi eux un moutard à qui il a tiré les oreilles pour une histoire de petits pois. Ivan ira donc voir Piotr Ivanovitch et le saluera en lui offrant une poule. Piotr Ivanovitch l’examinera, l’auscultera et, si c’est nécessaire, l’opérera sans faire d’histoires, tranquillement et correctement, et pas plus mal que moi. Et si l’opération ne marche pas, notre Ivan mourra, il aura droit à sa croix, point final… Ou bien imaginons qu’un petit-bourgeois vienne me voir, un Anatoli Iouriévitch Svinitski. Il me bassinera jusqu’à épuisement avec ses maux. Je l’examinerai et le réexaminerai tant et plus, je l’étudierai bien et lui dirai – vous pouvez disposer, mon cher… S’il me dit de l’opérer, je l’opérerai, sinon je ne le ferai surtout pas.

     Le professeur resta silencieux quelques instants.

     — Il n’y a rien de pire, Iékatiérina Pavlovna, qu’un conseil de médecins. Je ne veux pas vexer Anatoli Kouzmitch. Lequel ne veut pas me vexer. Nous nous adressons l’un à l’autre des compliments et faisons étalage de notre savoir, quant au malade, on se demande ce qu’il fait là, c’est exactement comme dans les procès à grand spectacle des bolcheviks5, parade et musique – le malade, personne ne connaît le malade de façon correcte – « voyez-vous, Anatoli Kouzmitch, voyez-vous, Herr Schieman » …

     Le professeur se tut.

     — Je vais aujourd’hui, dans ma clinique, servir d’assistant pour une opération pratiquée sur un bolchevik, Gavrilov, le chef des armées.

     — C’est celui qui, dit Iékatiérina Pavlovna, celui qui… oui, dans les journaux bolcheviks… un nom qui fait peur ! Et pourquoi n’est-ce pas vous qui opérez, Pavel Ivanovitch ?

     — Oh, il n’y a rien de particulièrement effrayant là-dedans, bien sûr, répondit le professeur, pourquoi est-ce Lozovski – c’est l’époque actuelle, les jeunes sont à la mode, ils doivent percer. En attendant, finalement, personne ne connaît le malade au bout de tous ces conseils de médecins, bien que nos célébrités l’aient palpé, radiographié, récuré  et examiné. Mais l’essentiel – c’est qu’ils ne connaissent pas cet homme, ils n’ont pas à faire avec lui, mais avec une formule : le général numéro tant, dont on parle chaque jour dans les journaux pour terroriser les gens. Et essaye seulement de rater l’opération, on te dénigrera dans toute l’Europe, à t’en faire perdre la tête.

     Le professeur se mit de nouveau en colère, souffla du nez, renifla, enfouit ses yeux dans ses poils, se leva de table, cria à la porte de la cuisine : « Macha, mes bottes ! » ,  et alla s’habiller dans son cabinet. Il se peigna les sourcils, la barbe et la moustache, ainsi que sa calvitie, passa sa redingote, fourra un mouchoir propre dans un pan de la redingote, dans une poche arrière, chaussa ses bottes à la tige roussâtre et à l’empeigne astiquée comme un samovar, et regarda par la fenêtre pour voir si son équipage l’attendait ; le cheval était déjà devant la grande porte, le cocher Ivan, qui vivait dans la cuisine du professeur depuis vingt ans, faisait tomber la neige de son siège.

     La chambre du professeur Anatoli Kouzmitch Lozovski ne ressemblait pas à l’appartement de Kokossov. Si celui-ci conservait l’atmosphère de la dernière décennie du dix-neuvième siècle russe, la chambre de Lozovski conservait l’atmosphère surgie dans la décennie ayant précédé la révolution. On y trouvait de lourdes tentures, un vaste canapé, des chandeliers en bronze – des femmes nues – posés sur un bureau en chêne, les murs étaient décorés de tapisseries  et y étaient accrochés des tableaux de second ordre provenant d’expositions du « Monde des arts » . Lozovski dormait dans le canapé, non pas seul, mais en compagnie d’une jeune et jolie femme ; le plastron amidonné de sa chemise traînait par terre sur un tapis. Lozovski s’éveilla, déposa un petit baiser sur l’épaule de la femme et se leva avec vivacité, tira le cordon du rideau. Le lourd rideau de tissu gagna lentement un angle et un jour enneigé envahit la pièce. Avec l’allégresse propre aux gens remplis de l’amour de la vie, Lozovski épia la rue, regarda la neige et le ciel d’un air soucieux, comme le font les célibataires le matin, parcourut la chambre du regard – et, avant d’aller se débarbouiller, dans son pyjama et ses pantoufles vernies, se mit à faire le ménage, débarrassa le bureau, posa sur le haut de la bibliothèque une bouteille de vin rouge entamée, sur l’étagère du bas une coupe avec des petits fours, remit à leur place sur le bureau le cendrier, l’encrier, les carnets, les livres. Il enfonça dans une prise le fil de la bouilloire électrique, versa du café dans la théière, la femme dormait, c’était visiblement une de ces femmes aimantes, douces et fidèles . Se réveillant, elle dit :

     «  Chéri – elle ouvrit les yeux, aperçut la revigorante lumière d’un jour hivernal, la neige sur les arbres, elle se leva, joignit les mains comme pour prier et s’écria avec bonheur : chéri, c’est la première neige, c’est l’hiver, mon chéri… »

     Le professeur posa ses grandes mains blanches sur les épaules de la femme, attira à lui sa tête et dit :

     — Oui, oui, c’est l’hiver, mon printemps à moi, mon muguet…

     La sonnerie du téléphone retentit à ce moment. Chez le professeur, le téléphone était accroché derrière la tapisserie, au-dessus du canapé. Le professeur prit le combiné – « oui, oui, j’écoute. » On téléphonait de l’état-major, on voulait savoir s’il ne fallait pas envoyer une automobile chercher le professeur.

     Le professeur répondit :

     — Oui, oui, s’il vous plaît !  Ne vous inquiétez pas pour l’opération, tout se passera admirablement bien, j’en suis convaincu. Quant à l’automobile, envoyez-la, s’il vous plaît – d’autant plus que je dois aller quelque part avant l’opération. Oui, oui, s’il vous plaît, vers huit heures.

     Le professeur reposa l’appreil et dit à la femme, avec une joie orgueilleuse :

     — Habille-toi, mon brin de muguet, une voiture va passer me prendre, on va faire un tour et je vais te ramener chez toi. Dépêche-toi ! Et il prit la femme dans ses bras et posa la tête sur son épaule comme le font les gens au comble du bonheur.

     Il était déjà huit heures moins le quart. Heureux, l’homme et la femme se hâtèrent de s’habiller. Tout en s’habillant, le professeur versa le café dans des petites tasses chinoises. Avant de sortir de chez lui, le professeur, le visage empreint de solennité et d’une sorte de peur respectueuse, passa un coup de téléphone : par toutes sortes de voies de communication détournées, le professeur se retrouva branché sur le réseau qui comprenait en tout et pour tout trente ou quarante lignes ; appelant le cabinet de la maison numéro Un, il demanda avec déférence s’il n’y avait pas de nouvelle consigne, dans le téléphone une voix ferme lui ordonna de venir faire son rapport aussitôt après l’opération. Le professeur dit : « Ce sera fait, au revoir » , il s’inclina devant le téléphone et ne reposa pas l’appareil tout de suite. En bas, l’automobile cornait déjà.

     Le matin de l’opération, Popov vint voir Gavrilov avant l’opération. Ce n’était pas encore l’aube, les lampes étaient allumées, mais ils ne purent pas discuter parce que l’infirmière emmena Gavrilov à la salle de bains pour un dernier lavement. En allant à la salle de bains, Gavrilov déclara :

     «  Aliocha, relis chez Tolstoï le passage, dans Adolescence, au sujet  du comme il faut et pas comme il faut. Le vieux flairait bien le sang ! » Ce furent les dernières paroles que Popov entendit de la bouche de Gavrilov avant la mort de celui-ci.

     Popov revint chez lui dans le frou-frou d’une aube silencieuse et glacée, sans passer par la grande rue, il emprunta un passage menant au ravin ouvrant la perspective de l’espace au-delà de la rivière ; à l’horizon, là-bas, la lune se mourait derrière les neiges bleuissant l’obscurité – et l’orient s’enflammait d’une froide lueur rouge. Popov se mit à descendre en direction de la rivière pour repasser en ville par les champs – l’orient brûlait dans son dos. Au même moment, Gavrilov se tenait devant la fenêtre et regardait au-delà de la rivière – apercevait-il Popov ? Dans sa blouse d’hôpital, se tenait devant la fenêtre de la salle de bains un homme, un tisserand d’Oriékhovo-Zouïévo sur le nom duquel s’amoncelaient les légendes de guerre, les légendes de milliers, de dizaines de milliers, de centaines de milliers d’hommes se tenant derrière lui, les légendes au sujet des milliers, des dizaines et des centaines de milliers de morts, de souffrances, de mutilations, de luttes avec le froid, la faim, les glaces et les fournaises – et le grondement des canons, le sifflement des balles et du vent la nuit, les feux de camp nocturnes, les campagnes, les victoires et les déroutes, les morts par milliers, encore. L’homme se tenait devant la fenêtre de la salle de bains, les mains derrière le dos, il regardait le ciel, immobile, il étendit la main vers le carreau couvert de buée, y traça les mots « mort, lavement, pas comme il faut » – et commença à se déshabiller.

     Avant l’opération, il y eut  tout un remue-ménage sans bruit, un grand va-et-vient rapide et silencieux dans le couloir allant de la chambre de Gavrilov à la salle d’opération. La veille au soir, on avait glissé dans l’œsophage de Gavrilov un tuyau en gutta-percha, un siphon permettant de pomper le suc gastrique et de faire un lavage d’estomac – instrument en gutta-percha dont l’emploi est suivi de nausées et de souffrances psychiques, exactement comme si la finalité de cet appareillage était de porter atteinte à la dignité de l’individu. Le matin, avant l’opération, un dernier lavement fut effectué. Gavrilov pénétra dans la salle d’opération habillé d’une blouse d’hôpital, de pantalons d’hôpital en grosse toile et une chemise d’hôpital (à cordons, sans boutons), il était pieds nus dans des pantoufles d’hôpital à numéro (le linge de Gavrilov avait été changé ce matin-là une dernière fois, il avait enfilé du linge stérile), pénétra dans la salle d’opération un homme blême, amaigri et fatigué. Dans la pièce jouxtant la salle d’opération bruissaient les lampes à alcool, bouillaient de longues boîtes en nickel, tandis que des gens en blouses blanches gardaient le silence. La salle d’opération était une très grande pièce entièrement ripolinée en blanc – le sol, les murs et le plafond. Il y régnait une clarté, peu ordinaire, car l’un des murs n’était qu’une baie vitrée donnant sur l’espace au-delà de la rivière. Au milieu de la salle se tenait la longue et blanche table d’opération. Kokossov et Lozovski y accueillirent Gavrilov. Ils étaient tous les deux en blouses blanches, avec sur la tête des calots blancs comme des toques de cuisinier, et Kokossov avait encore mis devant sa barbe une bavette laissant à découvert ses yeux entourés de poils. Le long d’un mur s’alignaient une dizaine de personnes en blouses blanches. Accompagné de l’infirmière, Gavrilov entra dans la salle. Calme, il salua en silence les professeurs et traversa la salle en direction de la table d’opération, jeta un coup d’œil par la vitre du côté de la rivière et croisa les mains dans le dos. Une deuxième infirmière apporta, suspendus à des crochets le stérilisateur bouillant avec les instruments, ainsi qu’une longue boîte en nickel.

     Lozovski chuchota à Kokossov :

     — Attaquons-nous, Pavel Ivanovitch ?

     — Oui, oui, voyez-vous, répondit Kokossov.

     Et les professeurs allèrent se laver les mains, encore et encore, versant dessus du chlorure de mercure et les frictionnant avec de l’iode. L’assistant chargé du chloroforme6 examina son masque et tripota son flacon.

     — Camarade Gavrilov, nous allons commencer, dit Lozovski. Ayez la bonté de monter sur la table. Ôtez vos pantoufles.

     Gavrilov,  regarda l’infirmière, un peu gêné, et enleva sa chemise, l’infirmière le contempla comme une chose et lui adressa un sourire, comme à un enfant. Gavrilov s’assit sur la table, fit tomber une pantoufle, puis l’autre – et s’allongea vite, il arrangea le traversin sous sa tête et ferma les yeux. Alors, avec des gestes rapides, adroits et éprouvés, l’infirmière referma des courroies sur les jambes, attachant l’homme à la table. L’anesthésiste posa une serviette sur les yeux, enduisit de vaseline le nez et la bouche, posa le masque sur le visage, prit le poignet du malade pour en sentir le pouls – et versa du chloroforme sur le masque, la forte odeur douceâtre du chloroforme se répandit dans la pièce. L’anesthésiste déclara l’heure du début de l’intervention. Les professeurs, silencieux, allèrent vers la baie vitrée. L’infirmière se mit alors à saisir avec des pinces et à étaler sur une gaze stérilisée des scalpels, des compresses stériles, des pinces Kocher et des pinces Péan7, d’autres pinces encore, des aiguilles, de la soie. L’anesthésiste ajoutait du chloroforme. La salle était figée dans le silence. C’est alors que le malade se mit à hocher la tête et à gémir.

     — Enlevez-moi le pansement, je ne peux pas respirer, dit Gavrilov en claquant des dents.

     — Patientez un peu, s’il vous plaît, répondit l’anesthésiste.

     Quelques minutes plus tard, le malade se mit à parler et à chanter.

     —  La glace a fait son temps, la Volga est en pleine débâcle, c’est mon chéri, mon chéri, moi, la gamine, je suis amoureuse – chantait le chef des armées, qui se mit à chuchoter : « Et toi, dodo, dodo, dodo. » Il se tut et reprit d’un ton sévère : « Ne me donnez jamais plus de canneberge en gelée, j’en ai marre, ce n’est pas comme-il-faut. » Nouveau silence, puis il cria rudement, comme il devait crier pendant les batailles : « Ne reculez pas ! Pas un pas en arrière ! Je vais tirer… Aliocha, vieux frère, on roule à toute allure, on ne voit déjà plus la terre. Je me souviens de tout. À ce moment, je sais ce que c’est que la révolution, je connais sa force. Et la mort ne me fait pas peur.. » Et il se remit à chanter : « Au-delà de l’Oural, vit un charpentier, c’est mon chéri, mon chéri… »

     — Comment vous sentez-vous ? Vous ne voulez pas dormir ? demanda doucement l’anesthésiste à Gavrilov.

     Et celui-ci répondit d’une voix ordinaire et lui aussi tout doucement, comme un conspirateur :

     — Il n’y a rien de spécial, je ne peux pas respirer.

     — Patientez encore un petit peu, dit l’anesthésiste en versant encore du chloroforme.

     Kokossov regarda sa montre d’un air soucieux, se pencha sur une feuille portant l’historique de la maladie et la relut. Certains organismes présentent une idiosyncrasie réactive à tel ou tel narcotique — cela faisait déjà vingt-sept minutes qu’on s’efforçait d’endormir Gavrilov. Kokossov appela un assistant adjoint et lui présenta son visage pour faire rectifier la position de ses lunettes. L’anesthésiste demanda d’un air préoccupé à Lozovski :

     — On pourrait peut-être laisser le chloroforme et essayer l’éther ?

     Lozovski répondit :

     — Essayons de poursuivre le chloroforme. Sinon, ll faudra reporter l’opération. C'est ennuyeux.

     Kokossov jeta un coup d’œil sévère autour de lui, baissa les yeux, soucieux. L’anesthésiste versa encore du chloroforme. Les professeurs se taisaient. Gavrilov se tut définitivement au bout de quarante-sept minutes. Les professeurs se passèrent alors une dernière fois de l’alcool sur les mains. Une infirmière dénuda l’abdomen de Gavrilov, mettant au jour ses côtes maigres et son ventre plat.  Le professeur Kokossov  frotta largement le champ opératoire – l’épigastre – à l’alcool, à l’essence et à l’iode. Une infirmière apporta des draps et en recouvrit les jambes et la tête de Gavrilov. Une infirmière versa un demi-flacon d’iode sur les mains du professeur Lozovski. Celui-ci prit un scalpel et le passa sur la peau. Le sang jaillit, la peau se fendit et s’écarta ; en-dessous, apparut la graisse, jaune comme de la graisse de mouton, en couches entremêlées de vaisseaux sanguins. Lozovski trancha encore dans la chair, entailla les fascias à la blancheur brillante, séparant des couches de muscle lilas. À l’aide de Péan et de Kocher, Kokossov, avec une adresse que son allure d’ours n’annonçait pas, pinçait les vaisseaux d’où le sang s’écoulait. Avec un autre scalpel, Lozovski incisa le péritoine8. Lozovski laissa son couteau et essuya le sang avec des compresses stériles. On apercevait par l’entaille les  intestins et  le sac d’un bleu laiteux de l’estomac. Lozovski plongea la main dans les intestins, retourna l’estomac et le malaxa.

     Sur la chair brillante de l’estomac, à l’endroit où l’ulcère aurait dû apparaître — blanc, comme modelé en cire, semblable à une larve de bousier – une marque montrait que l’ulcère avait déjà cicatrisé – et donc que l’opération était inutile.

     Mais juste à ce moment, au moment même, au moment précis où l’estomac de Gavrilov se trouvait dans les mains du professeur Lozovski :

     — Le pouls ! Le pouls ! s’écria l’anesthésiste.

     — La respiration ! lui fit écho, comme automatiquement, Kokossov.

     On put alors voir les yeux pleins d’une terrible colère de Kokossov ressortir et glisser de côté, tandis que ceux de Lozovski, tapis dans le coin des orbites, portant sur la racine du nez, s’étrécirent encore davantage, plongèrent, ne faisant plus, dans leur concentration, qu’un œil unique, à l’acuité effrayante. Le malade n’avait plus de pouls, son cœur ne battait plus, il ne respirait plus et ses mains devenaient froides. C’était un choc cardiaque : non toléré, le chloroforme avait empoisonné l’organisme. Ce qui voulait dire que l’homme ne reviendrait jamais à la vie, qu’il allait mourir, qu’on pouvait – grâce à la respiration artificielle, à l’oxygène et au sérum physiologique – retarder la mort irrémédiable d’une heure, d’une dizaine d’heures, d’une trentaine d’heures au maximum, que l’homme ne reprendrait pas conscience, qu’en fait – il était mort. Il était clair que Gavrilov devait mourir sous le couteau, sur la table d’opération. Le professeur Kokossov se tourna vers une infirmière et lui tendit son visage pour qu’elle redresse ses lunettes, le professeur cria :

     — Ouvrez la fenêtre ! Du camphre ! Préparez le sérum physiologique !

     La foule silencieuse des assistants redoubla de silence. Kokossov, absolument comme s’il ne s’était rien passé, se pencha sur les instruments reposant sur une petite table, examina l’un des instruments, sans rien dire. À côté de lui, Lozovski fit de même.

     — Pavel Ivanovitch, chuchota Lozovski d’un air méchant.

     — Oui ? répondit Kokossov à haute voix.

     — Pavel Ivanovitch, dit Lozovski encore plus bas, et sans trace de méchanceté, cette fois.

     — Hé bien ? répondit à haute voix Kokossov, et il dit : « poursuivez l’opération ! »

     Les deux professeurs se redressèrent, s’entre-regardèrent, chez l’un les deux yeux avaient fusionné et n’en faisaient plus qu’un, chez l’autre les yeux avaient émergé des poils. Lozovski s’écarta en vitesse de Kokossov comme pour éviter un coup, comme pour retrouver un champ de vision, son œil se dédoubla, s’égara – puis refusionna plus étroitement, encore plus perçant. Lozovski chuchota : « Pavel Ivanovitch ! » et il posa ses mains sur la plaie : sans les recoudre, il faufilait les cavités, il resserra la peau et en cousut seulement les téguments superficiels. Il ordonna :

     — Détachez-lui les mains ! Respiration artificielle !

     L’immense fenêtre de la salle d’opération était ouverte et le froid de la première neige s’infiltrait dans la pièce. L’homme reçut une piqûre de camphre. Aidé par l’anesthésiste, Kokossov écartait et levait les bras de Gavrilov, le forçant artificiellement à respirer. Lozovski recousait la plaie. Lozovski cria : « Sérum physiologique ! »  et une assistante enfonça dans la poitrine de l’homme deux fortes aiguilles, qui avaient presque l’épaisseur d’une cigarette, pour injecter dans le sang du mort mille centimètres cubes de solution salée, afin de maintenir la pression artérielle. Le visage de l’homme était sans vie, bleu, ses lèvres avaient pris la teinte du lilas.

     Gavrilov fut alors détaché, transféré de la table d’opération à une table roulante et emporté dans sa chambre. Son cœur battait et il respirait, mais il ne reprit pas conscience, pas plus, peut-être, qu’il ne reprit conscience jusqu’à la dernière minute, au moment où cessa de battre son cœur gorgé de camphre et d’une solution saline artificielle, lorsqu’il fut – au bout de trente sept heures – privé de camphre et de médecins – et mourut : peut-être parce que jusqu’à la dernière minute personne ne fut autorisé à l’approcher, en dehors de ces deux professeurs et des infirmières, mais une heure avant que ne soit officiellement annoncé le décès du chef des armées – un malade se trouvant par hasard dans une chambre voisine entendit d’étranges bruits venant de sa chambre, comme si un homme donnait des coups dans le mur, comme le font les prisonniers. Dans la chambre gisait un mort vivant bourré de camphre parce que l’éthique médicale n’admet pas qu’un homme soit mort sous le bistouri – et si les professeurs montaient si consciencieusement la garde devant cette chambre, c’était parce celui qui mourait était le Chef des armées, héros de la guerre civile, héros de la grande révolution russe, personnage entouré de légendes, qui disposait du pouvoir et du droit d’envoyer les hommes tuer leurs semblables et mourir.

     L’opération avait débuté à huit heures et demie et, sur la table roulante, Gavrilov fut emporté hors de la salle d’opération à onze heures onze. Dans le couloir, le portier avait annoncé qu’il y avait eu deux appels téléphoniques pour le professeur Lozovski en provenance de la maison numéro Un – et le portier revint dire que quelqu’un attendait, au bout du fil. Au téléphone, retentit : « Chéri, tu me manques » – et Lozovski eut un bref rictus, il devait sans doute avoir envie de répondre une vraie méchanceté, mais il raccrocha sans rien dire. Le professeur s’approcha du comptoir où était le téléphone, puis de la fenêtre, y resta un instant à regarder la première neige, se mordilla les doigts et revint au téléphone, se brancha sur le réseau qui comprenait trente ou quarante lignes, s’inclina devant le combiné et dit que l’opération s’était bien passée, mais que le malade était très faible et qu’eux, les médecins, estimaient son état grave, et il demanda qu’on veuille bien l’excuser de ne pas pouvoir venir à cet instant. En haut, dans le couloir reliant la salle d’opération à la chambre du malade, là où, le matin, régnait une effervescence accompagnée de chuchotements, il n’y avait plus personne.

     Gavrilov mourut – c’est-à-dire que le professeur Lozovski sortit de sa chambre en tenant à la main une feuille blanche et qu’il déclara tristement et solennellement, en baissant la tête,  qu’il avait la profonde douleur d’annoncer que le malade, le chef des armées, le citoyen Nikolaï Ivanovitch Gavrilov, était décédé à une heure dix-sept.

     Trois quarts d’heure plus tard, à deux heures du matin, entrèrent dans la clinique des compagnies de soldats de l’Armée rouge qui se mirent à monter la garde devant les entrées, les portes et les escaliers. Dans la chambre où gisait le cadavre du chef des armées, pénétrèrent les trois officiers d’état-major qui étaient venus l’accueillir à la gare – ceux-là mêmes pour qui Gavrilov – à la tête de cette énorme machine qui s’appelle une armée – était l’homme ayant eu autorité sur leurs vies ; ils étaient venu à présent exercer leur autorité sur le cadavre du commandant. À cette heure, à la campagne, les coqs chantent pour la deuxième fois. Au même moment, dans le ciel, glissaient les nuages, suivis d’une lune pressée, une lune pleine et fatiguée par sa course. Au même moment, dans une conduite intérieure, une Rolls-Royce, le professeur Lozovski se rendait en urgence à la maison numéro Un ; la Rolls franchit silencieusement le portail orné de griffons et gardé par les sentinelles, et s’arrêta devant l’entrée, une sentinelle ouvrit la portière ; Lozovski pénétra dans le cabinet où trois téléphones trônaient sur le drap rouge dont le bureau était tendu, et où s’alignaient au garde-à-vous, au mur derrière le bureau, des sonneries. On ignore la conversation qu’eut Lozovski dans ce cabinet, mais elle ne dura que trois minutes ; Lozovski sortit du cabinet – de la maison – de la cour – précipitamment, son manteau et son chapeau dans les mains, ressemblant aux héros de Hoffmann9 ; l’automobile n’était plus là ; Lozovski se mit à marcher en titubant comme un homme ivre ; à cette heure nocturne et figée, les rues étaient désertes, et les rues vacillaient avec Lozovski.

     Les rues vacillaient sous la lune, au même rythme que Lozovki, dans l’immobilité désertique de la nuit. Lozovski-Hoffmann était sorti du cabinet de la maison numéro Un. Dans ce cabinet resta l’homme au dos raide. L’homme se tenait debout, les poings appuyés sur le bureau qu’il surplombait. L’homme baissait la tête. Il resta longtemps immobile. L’homme s’était détaché de ses formules et de ses papiers. L’homme se remit alors à bouger. Ses gestes étaient à angle droit et ressemblaient aux formules qu’il dictait chaque nuit à la sténographiste. Ses mouvements se firent rapides. Il appuya sur l’une des sonneries derrière lui et décrocha l’un des téléphones. Au planton, il dit : « Une voiture de course, décapotable » . Au téléphone, il dit à celui qui devait être en train de dormir, un des membres de la troïka – sa voix était faible : « Andreï, mon ami, encore un qui s’en va, Kolia10 Gavrilov est mort, notre camarade de combat n’est plus. Téléphone à Potap, mon cher, nous somme coupables, Potap et moi. »

     « À la clinique » , dit au chauffeur l’homme au dos raide. Les rues n’oscillaient pas. La lune courait frénétiquement au sein des nuages et l’automobile fouettait les rues comme une cravache. Dans l’obscurité, la sombre bâtisse de la clinique clignotait de ses fenêtres inquiètes. Des sentinelles gardaient les passages plongés dans les ténèbres. Tout était muet dans la maison, comme il se doit en présence de la mort. Traversant les couloirs obscurs, l’homme au dos raide parvint à la chambre du commandant Gavrilov. L’homme entra dans la pièce – sur le lit gisait le corps du chef des armées, l’odeur de camphre était suffocante. Tous sortirent de la chambre, n’y restèrent que l’homme au dos raide et celui qui n’était plus qu’un cadavre, Gavrilov. L’homme s’assit sur le lit, au pied du cadavre. Les mains de Gavrilov reposaient le long de son corps, par-dessus la couverture. L’homme resta un long moment assis auprès du cadavre, penché, immobile. La chambre était silencieuse. L’homme prit la main de Gavrilov, la serra en prononçant les mots : « Adieu, camarade ! Adieu, frère ! » et il sortit de la chambre, tête baissée et dit sans regarder personne : « Vous devriez ouvrir le vasistas, c’est irrespirable, là-dedans » , et il traversa rapidement les couloirs obscurs et descendit l’escalier.

     À la campagne, à cette heure, les coqs chantaient pour la troisième fois. L’homme, silencieux, monta dans l’automobile. Le chauffeur tourna la tête, attendant les ordres. L’homme se taisait.  L’homme reprit ses esprits et dit : « En dehors de la ville, à toute allure » .

     L’automobile s’arracha, tout de suite pleins gaz, tourna en arc de cercle et laissa derrière elle les lumières – elle s’en alla tailler en morceaux les passages, les enseignes, les rues. L’air devint soudain compact, se mit à souffler et à siffler dans la voiture. S’envolaient à la traîne les rues, les maisons, les lampadaires – agitant leurs feux, les lampadaires gesticulaient aux carrefours, fondaient sur la voiture puis se rejetaient précipitamment en arrière. À toute allure, l’automobile se ruait hors de la ville, cherchant à échapper à elle-même. Déjà avaient disparu les becs de gaz des lignes de banlieue du tramway, déjà s’enfuyaient les isbas des villages, comme des moutons devant les chiens aboyant. Déjà la chaussée n’était plus visible et se perdait et se reperdait le bruit des roues, lorsque la voiture s’envolait et faisait du vol plané. L’air, le vent, le temps et la terre sifflaient, glapissaient, faisaient des bonds, galopaient : et dans cette cavalcade éperdue et formidable, alors que tout fuyait frénétiquement – seuls s’étaient immobilisés, côte à côte, la lune cachée derrière les nuages, cette voiture et l’homme tranquillement assis dans la voiture.

     À la lisière de cette même forêt où s’étaient trouvés quelques jours plus tôt Gavrilov et Popov, l’homme ordonna : « Stop ! » – et l’automobile cassa sa course, abandonnant d’un coup l’espace, le temps et le vent – immobilisant la terre et chassant la lune derrière les nuages. L’homme ne savait pas que quelques jours auparavant, Gavrilov s’était trouvé devant cette forêt. L’homme descendit de la voiture et – lentement et en silence – pénétra dans la forêt. La forêt était figée sous la neige, et la lune courait au-dessus d’elle. L’homme n’avait personne à qui parler. L’homme ne revint pas tout de suite de la forêt. À son retour, montant dans la voiture, il dit :

     — On rentre. Ne foncez pas.

     Quand l’automobile regagna les abords de la ville, le jour commençait à poindre. Rouge, cramoisi et froid, le soleil se levait à l’Est. En contrebas, dans des vapeurs bleu-lilas – comme une fumée lumineuse sortant de l’obscurité – s’étendait la ville. L’homme l’enveloppa d’un regard froid. À cette heure-ci, dans le ciel, il ne restait de la lune qu’un petit  glaçon en train de fondre, se devinant à peine. Le silence de la neige étouffait le fracas de la ville.           

  1. Signalons au passage que c’est à peu près « Delanoixdecoco » …
  2. Dans le texte russe, le village s’appelle « Les flaques de la bagarre » …
  3. Poêle classique des isbas, de fortes dimensions, on peut dormir sur la partie supérieure.
  4. Au dix-neuvième siècle, unité administrative à la campagne.
  5. Écrire cela en 1926 est d’une témérité inouïe.
  6. Utilisé à l’époque pour les anesthésies. Le texte russe emploie le terme « chloroformeur » , que je vais remplacer par « anesthésiste » .
  7. Pinces hémostatiques.
  8. Le texte russe parle, de façon étrange, de « vésicule du péritoine » …
  9. E.T.A. Hoffmann, l’auteur des Contes des frères Sérapion, nom que reprit, au début des années vingt, le groupe de littérateurs opposés au Proletkult et au PAPP (écrivains prolétariens), réclamant la liberté de l’art, dont Boris Pilniak n’était pas très éloigné.
  10. Diminutif de Nikolaï. En ce qui concerne Potap, dont le nom a été cité au premier chapitre, une sombre ironie est possible : en russe, le déluge se dit – se prononce : patop… 

DERNIER CHAPITRE 

     Le soir qui suivit les funérailles du commandant Gavrilov, lorsque se turent les cuivres de l’orchestre militaire, lorsque cessèrent de s’incliner en signe de  deuil les étendards, que repartirent les milliers de gens venus pour l’enterrement, laissant le cadavre refroidir au sein de la terre – Popov s’endormit dans sa chambre d’hôtel1, pour se réveiller sans savoir quelle heure il était, assis à sa table. Natacha pleurait dans l’obscurité de la chambre autrement silencieuse. Popov se pencha sur sa fille, la prit dans ses bras et la promena dans la pièce. Une lune blanche et lasse de courir se montrait à la fenêtre. Popov s’approcha de la fenêtre et contempla la neige s’étendant au-delà, dans le calme de la nuit. Natacha glissa des mains de Popov et se retrouva sur le rebord de la fenêtre. Popov avait dans sa poche la lettre de Gavrilov, ce dernier billet qu’il avait rédigé la nuit avant d’entrer à la clinique. Il y était écrit :

     « Aliocha, mon frère ! Je sais que je vais mourir. Pardonne-moi, mais tu n’es plus jeune. En berçant ta fille, j’ai réfléchi. Ta femme est âgée, elle aussi, et tu la connais depuis vingt ans. Je lui ai écrit. Toi aussi, écris-lui. Installez-vous quelque part ensemble, mariez-vous, même. Ayez des enfants, élevez-les ! Pardonne-moi, Aliocha. »

     Natacha se tenait sur le rebord de la fenêtre et Popov la vit gonfler ses joues, arrondir ses lèvres en tube, regarder la lune bien en face et lui souffler dessus.

     — Que fais-tu, Natacha ? demanda le père.

     — Je veux éteindre la lune, répondit Natacha.

     Ronde comme une femme de marchand, la lune flottait derrière les nuages, lasse de courir.

     C’était l’heure où se réveillait la machinerie de la ville, l’heure où se mettaient à hurler les cheminées d’usines. Cris lents et prolongés – un, deux, trois, une multitude  – qui se fondaient en un seul hurlement étendant sa grisaille au-dessus de la ville. On voyait bien que c’était l’âme de la ville qui hurlait, gelée qu’elle était à présent par la lune.

     Moscou, rue Povarskaïa2,

     Le 9 janvier 1926

  1. Réquisitionné depuis longtemps et devenu entre temps la Maison des Soviets. Voir les chapitres précédents.
  2. Rue des cuisiniers…

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