M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 21 juin 2015

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Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Album de famille (1) (Sergueï Dovlatov)

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Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Album de famille

( Sergueï Dovlatov )

Sergueï Dovlatov est né en URSS pendant l’évacuation de 1941 devant l’avancée des troupes allemandes, et il est mort, émigré depuis1979, aux USA, en 1990. Il connut le succès littéraire en Amérique dans les années 1980, sa notoriété se répandant en Russie et ailleurs par la suite. Ecrivant en russe, il manie l’humour, l’auto-dérision et une ironie parfois féroce. Dans le présent livre, qui sera traduit en feuilleton, il raconte l’histoire de sa famille, mi-juive mi-arménienne. Un arbre généalogique est envisagé...

Chapitre 1

Moïse, notre arrière grand-père, était un paysan issu du village de Soukhovo. Juif et paysan, une combinaison plutôt rare, il faut le reconnaître. Mais, en Extrême-Orient, cela se produisait.

Son fils, Isaac, partit à la ville, rétablissant ainsi le cours normal des choses.

Au début, il habita Kharbine, où naquit mon père. Par la suite, il s’établit à Vladivostok, dans l’une des rues du centre-ville. 

Mon grand-père commença par réparer des montres et divers ustensiles. Ensuite, il devint typographe. Metteur en pages, il me semble. Et deux ans plu tard, il fit l’acquisition d’une buvette-restauration, rue Svietlanka.

Juste à côté, se tenait le petit bar à vins de Zamaraïev : « Nectar et baume ». Mon grand-père lui faisait de fréquentes visites. Les deux amis buvaient un coup en philosophant. Après quoi, ils allaient chez mon grand-père manger un morceau. Avant de retourner chez Zamaraïev...

- Tu as l’esprit élevé, pour un juif - disait souvent Zamaraïev.

- Je suis seulement juif par mon père - répondait Isaac - par ma mère, je suis Néerlandais !

- Voyez-vous ça ! - approuvait Zamaraïev.

A ce train-là, en deux ans, ils eurent avalé, et le bar à vins, et la buvette-restauration.

Déjà âgé, Zamaraïev partit chez ses fils, à Iékatérinbourg. Et mon grand-père partit, lui, à la guerre. Les hostilités avec le Japon avaient commencé.

Lors d’une revue militaire, le tsar le remarqua. Mon grand-père mesurait plus de deux mètres. Il pouvait se fourrer dans le gosier une pomme entière. Ses moustaches retombaient sur ses pattes d’épaule.

Le tsar s’approcha et, en souriant, lui enfonça un doigt dans la poitrine.

Voilà mon grand-père transféré dans la Garde. Il y était quasiment le seul juif. On l’affecta à une batterie d’artillerie.

Lorsque les chevaux étaient à bout de force, c’était lui qui tirait les canons hors des marais.

Un jour, la batterie prit part à un engagement. Mon grand-père partit à l’attaque. Les pièces d’artillerie auraient dû soutenir les attaquants. Mais elles restaient silencieuses. Il fut établi par la suite que le dos de mon grand-père avait empêché les servants de voir les retranchements ennemis. 

Mon grand-père ramena du front son fusil modèle 1891, et quelques médailles. Il avait peut-être bien la Croix de Saint-Georges, même.

Après une semaine de java, il se fit maître d’hôtel à l’établissement « Eden ». Un jour, il eut une querelle avec un serveur empoté, et se mit à gueuler. Et donna un grand coup de poing sur un bureau : traversant le dossier, son poing se retrouva dans un tiroir. 

Mon grand-père n’aimait pas le désordre. Si bien qu’il regardait la révolution d’un oeil défavorable. Il parvint même à ralentir quelque peu le cours des événements. Voici comment.

Des banlieues, les masses populaires déferlaient vers le centre ville. Mon grand-père jugea que c’était le début d’un pogrom anti-juif. Et d'attraper son fusil, et de se faufiler sur le toit. Lorsque la foule s’approcha, il se mit à tirer. C’était bien le seul et unique habitant de Vladivostok à s’opposer à la révolution. Et celle-ci l’emporta tout de même : les masses populaires se précipitèrent dans le centre par les ruelles.

Après la révolution, mon grand-père se calma. Il redevint un modeste artisan. C’est à peine s’il faisait encore parler de lui, à l’occasion. Par exemple, il ruina la réputation de la firme américaine « Merkher, Merkher et Cie ».

Ladite firme livrait en Extrême-Orient, en passant par le Japon, des lits pliants. A l’époque, l’appellation n’existait pas. C’était une grande nouveauté, faisant sensation, cette histoire de  «magic bed».

Ils avaient à peu près le même aspect que de nos jours : un morceau de grosse toile bariolée, des ressorts et un cadre en aluminium...

Mon grand-père, épris de progrès, se dirigea vers le centre marchand, où ces lits étaient exposés sur une estrade spéciale. 

- Notre firme américaine vous présente une nouveauté ! - criait le vendeur. Parfait pour le célibataire ! Irremplaçable pour le voyage ! Confort et mollesse à volonté ! Vous voulez essayer ?

- Allons-y - dit mon grand-père.

Retirant ses bottes sans les dénouer, il s’allongea. 

Les toiles craquèrent. Les ressorts couinèrent. Et mon grand-père se retrouva par terre.

Le vendeur, avec un sourire imperturbable, déplia un second lit.

La même scène se reproduisit. Jurant sourdement, mon grand-père se frottait le dos.

Le vendeur disposa un troisième lit pliant. cette fois-ci, les ressorts tinrent bon. Mais les pieds d’aluminium se courbèrent sans bruit, et mon grand-père, doucement, atterrit. L’emplacement fut bientôt recouvert de débris de lit-miracle. Des lambeaux de toile bigarrée pendaient. Jetant des éclats ternes, les armatures se recourbaient.

Mon grand-père acheta un sandwich - en marchandant - et s’éloigna.

C’en était fait de la réputation de la firme américaine. « Merkher, Merkher et Cie » se mit à vendre des lustres en cristal...

Isaac mangeait énormément. Il entaillait les baguettes, non pas en travers, mais dans le sens de la longueur. A chaque fois qu’ils étaient invités, il faisait rougir ma grand-mère Raia. Elle le faisait manger avant que de se rendre chez leurs hôtes. En vain. Il pliait en deux les bouts de pain. Il buvait la vodka dans des verres à limonade. Au dessert, il demandait de ne pas débarrasser l’aspic de poisson. Rentré à la maison, il se remettait à table avec soulagement.

Mon grand-père avait trois fils. Le benjamin, Leopold, partit, encore jeune homme, en Chine - et de là, en Belgique. J’en parlerai plus tard.

Les deux aînés, Mikhaïl et Donat, avaient un penchant pour les arts. Ils quittèrent cette ville de province qu’était Vladivostok, et s’établirent à Léningrad. Mon grand-père et ma grand-mère les y rejoignirent. 

Les deux fils prirent femme. Par rapport à leur père, ils semblaient grêles et faibles. Leur beau-père ne laissait pas indifférentes les deux brus.

Mon grand-père réussit à se placer à la direction de je ne sais quel office. Le soir, il réparait des montres et des plaques électriques. Il était toujours extraordinairement fort.

Un jour, dans le passage Chtcherbakov, un chauffeur de camion l’injuria, le traitant de gueule de youpin, quelque chose dans ce genre. 

Mon grand-père s’accrocha au camion d’une tonne et demie, et réussit à l’arrêter. Il éjecta le chauffeur de la cabine, l’écarta, souleva le camion par le pare-chocs et le plaça en travers du passage.

Les phares du camion étaient dirigés sur un établissement de bains, et l’arrière lorgnait la barrière du square Chtcherbakovski. 

Le chauffeur, se rendant compte de ce qui s’était passé, se mit à pleurer. Tantôt des pleurs, tantôt des menaces.

- Je vais t’arranger avec mon cric ! - disait-il.

- Essaye un peu, pour voir - ripostait mon grand-père.

Le camion resta en place deux jours entiers dans le passage. Il fallut recourir à une grue pour le dégager.

- Pourquoi tu ne lui as pas flanqué simplement un bon coup sur le museau ? - demanda mon père.

Mon grand-père réfléchit un moment, avant de répondre : 

- J’ai toujours peur de m’emporter...

J’ai déjà dit que le plus jeune de ses fils se trouvait en Belgique. Un jour, arriva chez nous, venant de sa part un nommé Monia. Il apportait à mon grand-père un smoking et une énorme girafe gonflable. La girafe était en fait un valet porte-chapeaux.

Monia dénigra le capitalisme, vanta l’industrie socialiste, puis s’en alla. On arrêta promptement mon grand-père, en tant qu’espion belge. Il écopa de dix ans. Sans droit de correspondance. Ce qui signifiait : fusillé. De toute façon, il n’aurait pas survécu. Les hommes robustes supportent mal la faim. Encore moins l’arbitraire des mufles.

Vingt ans plus tard, mon père s’agita comme un beau diable pour le faire réhabiliter. Et mon grand-père fut réhabilité, pour absence du corps du délit. On peut se demander ce qui était présent, à l’époque. Au nom de quoi cette vie amusante jusqu’à l’absurde a-t-elle été interrompue ?

Je pense souvent à mon grand-père, bien que je ne l’aie pas connu.

L’un de mes amis, par exemple, s’étonne :

- Comment peux-tu boire du rhum dans une tasse ?

Cela me rappelle aussitôt mon grand-père.

Ou ma femme me dit :

- Aujourd’hui, nous sommes invités chez les Dombrovski. Il faut que tu manges quelque chose avant d’y aller.

Et l’image de mon grand-père surgit de nouveau en moi.

Je le vois dans sa cellule...

J’ai quelques photographies de lui.

Mes petits-enfants, feuilletant l’album de famille, vont nous confondre, lui et moi.

Pour lire la suite :

Album de famille-2     22/06/2015
Album de famille-3    23/06/2015
Album de famille-4   23/06/2015
Album de famille-5    27/06/2015
Album de famille-6   29/06/2015
Album de famille-7    01/07/2015
Album de famille-8    02/07/2015
Album de famille-9    10/07/2015
Album de famille-10    15/07/2015
Album de famille-11    18/07/2015
Album de famille-12    19/07/2015
Album de famille-13    19/07/2015

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