M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 22 juin 2015

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Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Album de famille (2) (Sergueï Dovlatov)

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Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Chapitre 2

Mon grand-père maternel était connu pour la rudesse de son caractère. Même pour le  Caucase, il avait la réputation d’un homme irascible. D’un seul regard, il faisait trembler femme et enfants.

Lorsque quelque chose l’irritait, il fronçait les sourcils et criait :

- ABANAMAT !

Cette formule secrète paralysait littéralement son entourage, lui inspirant un effroi mystique.

- ABANAMAT ! - s’écriait le grand-père.

Et le plus total silence régnait dans la maison.

Ma mère ne put jamais élucider le sens de cette exclamation, qui me resta longtemps incompréhensible, à moi aussi. Une fois à l’université, j’en devinai brusquement la signification. Je ne sais dans quel but, je laissai ma mère dans l’incertitude.

Il me semble que le caractère dur de mon grand-père venait de l’éducation originale qu’il avait reçue. Durant son enfance à la campagne, son paysan de père le battait. Un jour, il le mit dans un seau, et le fit descendre au fond d’un puits à l’abandon, pour l’y laisser quelque deux heures. Il fit ensuite descendre un morceau de fromage, ainsi qu’une demi-bouteille de vin, et ne remonta mon grand-père, ivre et trempé, qu’une heure plus tard...

Voilà peut-être pourquoi mon grand-père, en grandissant, devint dur et irritable.

Il était de haute taille, élégant et fier. Il était vendeur dans le magasin de prêt-à-porter « Epchtein », dont il devint, sur le tard, copropriétaire.

Encore une fois, c’était un bel homme. En face de chez lui, vivait la nombreuse famille princière des Tchikvaïdze. Lorsque mon grand-père traversait la rue, les jeunes princesses, Eteri, Nana et Galateïa, l’observaient par la fenêtre.

Sa propre famille lui obéissait sans discussion aucune. 

Lui-même ne se soumettant à personne, fût-ce au Ciel.

L’un de ses affrontements avec Dieu se solda par une partie nulle.

On s’attendait à un tremblement de terre, à Tiflis*. Il y avait déjà, en ce temps-là, une station météorologique. En outre, les signes avant-coureurs d’une secousse étaient bien connus. Les prêtres passaient dans les maisons pour informer la population. 

Les habitants avaient abandonné leur domicile, emportant avec eux les objets de valeur. Nombre d’entre eux avaient même quitté la ville. Ceux qui étaient restés allumaient des feux de camp sur les places.

Dans les quartiers riches, les cambrioleurs se servaient tranquillement, emportant qui de la vaisselle, qui des meubles, ou même du bois.

La lumière ne continuait à briller que dans une maison de Tiflis. Plus exactement, dans une seule pièce - le bureau de mon grand-père. Il n’avait aucune envie de quitter son domicile, en dépit des vaines exhortations de toute sa parentèle. 

- Tu vas y rester, Stepane !  Lui disait-on.

Et lui, se renfrognant de mécontentement, sombre et solennel, d’articuler pour toute réponse :

- K-a-a-kem !...

( Ce qu’il me faut hélas traduire par : « Je vous chie dessus ! »)

Ma grand-mère emmena ses enfants sur un terrain vague. Ils avaient pris avec eux tout l’indispensable, chien et perroquet compris. 

La terre se mit à trembler au petit matin. La première secousse détruisit le château d’eau. En l’espace de dix minutes, s’écroulèrent les bâtiments par centaines. Des tourbillons de poussière, que le soleil irisait de rose, flottaient au-dessus de la ville. Dès que cessèrent les secousses, ma grand-mère se précipita chez elle, rue Olguinskaia. La rue n’était plus que gravats fumants. A la ronde, des femmes sanglotaient et des chiens aboyaient. Dans la pâleur matinale du ciel, tournoyaient avec inquiétude des choucas. Notre maison avait disparu. A sa place, un gros tas de briques et de planches, recouvert de poussière. 

Et au milieu des ruines, assis profondément dans son fauteuil, mon grand-père qui sommeillait, un journal en travers des genoux et une bouteille de vin à ses pieds. 

- Stepane, - s’écria ma grand-mère, - le Seigneur nous a punis pour nos péchés, Il a détruit notre maison !

Mon grand-père ouvrit les yeux, regarda sa montre et, frappant dans ses mains, commanda :

- Le petit-déjeuner ! 

- Le Seigneur nous a laissés sans toit - récita ma grand-mère.

- Eh-Eh  - fit mon grand-père.

Puis il recompta ses enfants.

- Qu’allons-nous faire, Stepane ? Chez qui allons-nous habiter ?

Mon grand-père se fâcha.

- Le Seigneur nous a laissés sans toit - dit-il - et toi, tu me prives de nourriture...Beglar Fomitch nous abritera. J’ai baptisé ses deux fils. L’aîné a tourné bandit...Beglar Fomitch est un brave homme, même s’il coupe son vin...

- Dieu est miséricordieux - dit à voix basse ma grand-mère.

Mon grand-père se renfrogna, fronça le sourcil. Puis il énonça, d’un ton professoral et fort distinctement :

- Il ne s’agit pas de ça. C’est Beglar, le miséricordieux. Dommage qu’il coupe son vin.

- Le Seigneur te punira encore, Stepane ! - dit ma grand-mère, fort effrayée.

- K-a-a-kem ! - lui répondit mon grand-père...

A l’approche de la vieillesse, son caractère se dégrada définitivement. Il ne se séparait plus d’une lourde canne. Les autres membres de la famille cessèrent de l’inviter - il se montrait blessant avec tout le monde. Il injuriait même des gens plus âgés que lui, fait extrêmement rare en Orient.

Sous son regard, les femmes laissaient tomber les assiettes qu’elles avaient dans les mains.

Les dernières années, il ne se levait plus. Il restait profondément assis dans son fauteuil, devant la fenêtre. Il criait aux passants :

- Au large, voleur !

Serrant , pour renforcer cette invective, le pommeau de bronze de sa canne.

Il s’était formé, autour de lui, une zone dangereuse d’un rayon d’un mètre et demi. Soit la longueur de sa canne...

Je me demande souvent pourquoi mon grand-père était aussi rude. Qu’est-ce qui en avait fait un misanthrope ?...

C’était un homme qui avait de quoi vivre, un homme de belle prestance et robuste. Il avait quatre enfants, et une épouse aimante et fidèle.

Peut-être qu’il ne trouvait pas le monde à son goût ? En tout ou en partie ? Par exemple, est-ce que l’alternance des saisons ne lui convenait pas ? La mort succédant à la vie ? La loi de la pesanteur ? L’opposition de la mer et de la terre ferme ? Je n’ai pas de réponse...

Mon grand-père mourut dans des circonstances effrayantes. Sa deuxième confrontation avec Dieu se termina tragiquement.

Il resta dix ans enfoncé dans son fauteuil. Les derniers temps, il ne se cramponnait plus à sa canne. Il fronçait juste les sourcils...

(Ô, si un regard pouvait être un fusil ! ...)

Il se mit à faire partie du décor. Un détail remarquable et impressionnant de l’architecture locale. Il arrivait à des freux de se percher sur lui...

Au bout de la rue, derrière le marché, il y avait un ravin profond. Un petit torrent, tout au fond, écumait à la rencontre de pierres grises et noires ayant dévalé. Y blanchissaient les os de chevaux égarés, y roulaient des morceaux de charrettes...

Il était interdit aux enfants de s’approcher du ravin. Au mari rentrant ivre, à l’aube,sa femme disait :

- Dieu merci ! J’ai bien cru que tu t’étais flanqué dans le ravin...

Par un beau matin d’été, mon grand-père, de façon fort inattendue, se leva et, d’une démarche bien assurée, sortit de la maison.

Lorsqu’il traversa la rue, les trois grosses dondons, à présent mariées, Eteri, Nana et Galateïa l’observèrent par la fenêtre.

Droit et redressé de toute sa taille, il se dirigea vers le marché. Sans répondre aux saluts qu'on lui adressait.

Chez lui, on ne s’aperçut pas tout de suite de sa disparition. Pas plus qu’on ne se serait ému de la disparition d’un peuplier, d’un rocher ou d’un ruisseau...

Mon grand-père se tint un moment au bord du précipice, jeta sa canne, leva les bras et fit un pas en avant.

Ainsi périt mon grand-père.

Quelques minutes plus tard, accourut ma grand-mère. Derrière elle, les voisins. Tout le monde criait, pleurait. Les pleurs se fatiguèrent vers le soir.

Alors, à travers le grondement incessant du torrent, faisant mousser l’écume autour des éboulis sombres, résonna, méprisant et terrible, ce cri :

-K-A-A-KEM ! ABANAMAT !...

* Ancien nom de Tbilissi 

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