M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 22 oct. 2016

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Histoire des sept pendus (Léonid Andreïev)

Une nouvelle de 1908.

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Les sept pendus

(Léonid Andreïev)

Quatre mots, en français comme en russe. Une nouvelle de L. Andreïev, datant de 1908. Douze chapitres rivalisant de beauté sombre. La mort hante la littérature russe. Ici plus que jamais. Un autre thème est omniprésent dans la littérature russe et dans son passage soviétique. Avec leurs affres et leurs espérances, nos sept pendus évoquent trois autres condamnés. Parmi eux, deux brigands, comme ici.

À Léon Tolstoï

1. À une heure, Votre Excellence

    Comme le ministre était un homme obèse et sujet à des attaques d’apoplexie, ce fut avec un grand luxe de précautions, visant à lui éviter une émotion dangereuse, qu’on l’informa d’un grave attentat se préparant contre lui. En voyant que le ministre accueillait la nouvelle avec un flegme souriant, on lui fournit des détails : l’attentat aurait lieu le lendemain matin, lorsqu’il irait faire son rapport ; plusieurs terroristes, déjà dénoncés par un indicateur et surveillés par les agents, devaient se retrouver à une heure, munis de bombes et de revolvers, et attendre qu’il sorte du bâtiment.. On se saisirait d’eux.

     — Attendez un peu, s’étonna le ministre, comment peuvent-ils savoir que j’irai faire mon rapport à une heure, alors que je ne le sais moi-même que depuis avant-hier ?

     Le chef de la police écarta les bras d’un air évasif :

     — Précisément à une heure, Votre Excellence.

     Par étonnement, ou pour approuver l’efficacité de la police, le ministre hocha le tête et ses grosses lèvres violacées eurent un sourire morose ; il se soumit avec le même sourire à la nécessité de ne gêner en rien le travail des policiers, et, préparant rapidement ses affaires, s’en alla chercher l’hospitalité, pour la nuit, d’un palais étranger. Son épouse et ses deux enfants furent aussi évacués de ce lieu dangereux où convergeraient le lendemain les lanceurs de bombe.

     Tandis que les lumières brillaient dans cet autre palais et que d’accueillants visages connus lui faisaient leurs compliments, lui souriaient et s’indignaient de l’affaire, le dignitaire éprouvait un agréable sentiment d’excitation – tout comme si l’on venait de lui accorder, ou si l’on allait lui donner à l’instant, une haute récompense. Mais l’on se sépara et les lumières s’éteignirent, et les glaces renvoyèrent au plafond et sur les murs la lueur spectrale et dentelée des lampadaires électriques ; étranger à la maison, à ses tableaux, à ses statues et à au silence montant de la rue, lui-même silencieux et indécis, il méditait avec inquiétude sur la vanité des verrous, des murs et des protections. Et cette nuit-là, dans le silence et la solitude d’une chambre à coucher inconnue, il ressentit une peur atroce.

     Il avait un problème aux reins et, à chaque émotion un peu forte, son visage, ses mains et ses pieds enflaient par suite d’un excès d’eau, ce qui le faisait paraître encore plus gros, encore plus massif. Et à présent, allongé comme une montagne de chair gonflée écrasant les ressorts du lit, il sentait avec une mélancolie de malade son visage devenir avec l’œdème, celui d’un autre, et la pensée du destin cruel que lui avaient préparé ces gens l’obsédait. Il se remémora l’un après l’autre les récents événements épouvantables au cours desquels des bombes avaient été lancées sur de hauts fonctionnaires comme lui, voire de plus éminents personnages encore, les explosifs déchirant les corps, faisant sauter les dents  et projetant des éclats de cervelle  sur les murs de briques sales. Et ces souvenirs faisaient que son corps obèse et souffrant, étalé sur le lit, devenait aussi le corps de quelqu’un d’autre, déjà en proie aux flammes et à la rage de l’explosion ; il lui semblait que ses bras se détachaient de son torse, qu’il perdait ses dents, que son cerveau s’émiettait, que ses jambes s’engourdissaient et restaient docilement sur le lit, les doigts de pied dressés comme sur un cadavre. Pour ne pas ressembler à un cadavre, il s’agitait, respirait lourdement, toussait, faisait tinter les ressorts et bruire la couverture afin de s’envelopper des sons de la vie ; et, pour bien montrer qu’il était bien vivant, absolument pas mort, aussi vivant qu’un autre, il disait, d’une voix forte et saccadée qui résonnait dans le silence et la solitude de la chambre :

     — Bravo ! Quels gaillards ! Bravo !

     Il faisait par là l’éloge des agents, des policiers et des soldats chargés de sa protection, qui venaient de prévenir à temps et avec adresse la tentative d’assassinat. Mais il avait beau remuer, tresser des couronnes et afficher un sourire mi-railleur mi-contraint pour se moquer de ces stupides terroristes ratés, il doutait encore de son salut, il se demandait si la vie n’allait pas brusquement, en un éclair, le quitter. La mort que ces gens lui destinaient, qui n’existait que dans leurs pensées et leurs volontés, on aurait dit qu’elle se tenait là, et qu’elle y resterait tant que ces gens n’auraient pas été arrêtés, délestés de leurs bombes et jetés en prison, derrière des murs épais. Voilà, elle était là, la mort,  attendant dans un coin sans s’en aller, sans pouvoir s’en aller, montant la garde en suivant des instructions étrangères.

     — À une heure, Votre Excellence ! résonna la phrase, modulée sur tous les tons : railleur, irrité, stupidement têtu. Comme si une centaine de phonographes, installés dans la chambre, braillaient l’un après l’autre, avec le zèle imbécile des machines, les mots prescrits :

     — À une heure, Votre Excellence.

     Et cette heure, le lendemain, qui, si peu de temps auparavant, ne se distinguait en rien des autres, n’était que le calme déplacement d’une aiguille sur le cadran d’une montre en or, avait soudain acquis une sinistre et convaincante force, elle avait jailli du cadran et s’était mise à vivre pour elle-même en s’étirant comme un immense pilier noir partageant toute vie en deux. À croire que les autres heures avaient disparu, qu’il n’y avait plus d’avant ni d’après, que seule avait droit à l’existence cette heure spéciale, gonflée de morgue et de fatuité.

     — Hé bien ? Que veux-tu ? demanda rageusement le ministre entre ses dents.

     Les phonographes hurlaient :

     — À une heure, Votre Excellence ! 

     Et le pilier noir s’inclinait avec un sourire malicieux.

     Grinçant des dents, le ministre se souleva sur un coude puis s’assit sur le lit, le visage dans les mains – impossible de dormir, par une nuit aussi épouvantable.

     Et, cachant son visage dans ses paumes enflées, il se représenta avec une effrayante netteté la journée du lendemain, si.… Il se serait levé en toute ignorance, aurait bu son café en toute ignorance, se serait habillé dans l’antichambre. Et ni lui, ni le suisse lui tendant sa pelisse, ni le valet lui ayant apporté son café n’auraient su qu’il était absolument vain de prendre du café et d’enfiler une pelisse, puisque dans quelques instants la pelisse et son propre corps, avec le café à l’intérieur, tout serait anéanti par l’explosion et emporté par la mort. Le suisse ouvre à présent la porte vitrée… C’est lui, ce gentil suisse aux bons yeux bleus de soldat, la poitrine constellée de décorations, qui ouvre de ses mains cette effroyable porte – il l’ouvre, parce qu’il n’est au courant de rien. Tout le monde sourit, personne ne sait rien.

     — Ohhh ! fit-il brusquement à voix haute en écartant lentement ses paumes de son visage.

     Et, regardant loin devant lui dans l’obscurité, fixant un point avec intensité, il tendit lentement la main, mit la main sur le bec de gaz et alluma la lumière. Puis il se leva et, sans mettre ses pantoufles, pieds nus sur le tapis, fit le tour de la chambre, découvrit le bec de gaz de l’applique murale, qu’il alluma. La pièce s’éclaira et se fit agréable, seul le lit en désordre avec sa couverture traînant par terre rappelait un effroi qui ne s’était pas encore entièrement dissipé.

     Dans sa chemise de nuit, avec sa barbe que les mouvements nés de l’inquiétude avaient ébouriffée et ses yeux courroucés, le dignitaire ressemblait à n’importe quel autre vieillard en colère, le souffle court et en proie à l’insomnie. Exactement comme si la mort que ces gens lui avaient préparé le mettait à nu, déchirant le luxe et l’imposante munificence qui l’entourait – et il devenait difficile de croire que c’était lui qui avait tant de pouvoir, que c’était son corps, un corps si ordinaire, un simple corps humain, qui devait périr d’une manière si affreuse, dans la lueur et le fracas d’une explosion monstrueuse. Sans s’habiller, sans ressentir le froid, il s’assit dans le premier fauteuil qui se présenta, soutint de la main sa barbe en désordre et se plongea dans une profonde et tranquille rêverie, le regard braqué avec concentration sur les moulures de ce plafond inconnu.

     C’était donc ça ! Voilà ce qui l’avait tant effrayé, tant troublé ! Voilà pourquoi elle reste dans son coin sans s’en aller, sans pouvoir s’en aller !

     — Crétins ! dit-il avec mépris, d’une voix autoritaire.

     — Crétins ! répéta-t-il à haute voix, en tournant légèrement la tête vers la porte, pour que l’entendent ceux à qui s’adressait l’épithète. Or, c’étaient ceux qu’il avait un peu plus tôt traités de gaillards et qui, dans un excès de zèle, lui avaient parlé en détail de l’attentat qui se préparait.

     « Évidemment, se disait-il, plongé dans une idée harmonieuse ayant soudain pris corps en lui, c’est maintenant que j’ai peur, depuis qu’on m’a mis au courant, autrement, sans rien savoir, j’aurais tranquillement pris mon café. Certes, ensuite, la mort m’attendait, mais ai-je donc tellement peur de la mort ? J’ai les reins malades, je vais mourir un de ces jours et cela ne me fait pas peur, parce que je ne sais pas quand. Et voilà que ces crétins me disent : à une heure, votre Excellence. Ces idiots croyaient me faire plaisir, au lieu de quoi elle s’est installée dans un coin et ne s’en va pas. Elle ne s’en va pas car c’est ma propre pensée. Ce n’est pas la mort qui est effrayante, c’est la connaissance qu’on en a ; il serait complètement impossible de vivre, si l’homme connaissait à l’avance le jour et l’heure de sa mort. Et ces crétins viennent m’avertir : “À une heure, votre Excellence !“ »

     Cela lui procurait un soulagement bien agréable, tout juste comme si quelqu’un lui avait annoncé qu’il était immortel, qu’il ne mourrait jamais. Et, se sentant de nouveau robuste et intelligent au milieu de ce troupeau de crétins qui avaient l’audace insensée de faire irruption avec leurs gros sabots dans l’énigme du futur, il médita sur la félicité qu’éprouve un vieil homme souffrant et très expérimenté lorsqu’il parvient à écarter les pensées pénibles. Homme  ou bête, aucun être vivant ne doit savoir l’heure de sa mort. Il était malade depuis peu de temps, et les médecins lui avaient dit qu’il allait mourir et qu’il devait  faire savoir ses dernières volontés – mais il ne les avait pas crus et il était bel et bien resté en vie. Même chose dans sa jeunesse : il s’était empêtré dans les problèmes au point de vouloir se tuer ; le revolver était préparé, les lettres d’adieu rédigées, même l’heure du suicide était fixée – et au dernier moment, il s’était ravisé. Et toujours, à la toute dernière extrémité, il peut se produire un changement, il peut arriver quelque chose, de sorte que personne ne peut prédire l’heure de sa mort.

     “À une heure, Votre Excellence“, lui avaient obligeamment dit ces ânes, et encore, parce que le danger était écarté, mais de simplement savoir l’heure fixée l’avait rempli d’épouvante. Il était probable qu’on l’abattrait pour de bon un de ces jours, mais ce ne serait pas demain – pas demain, et il pouvait tranquillement dormir, du sommeil de l’immortel. Ces crétins ignoraient quelle grande loi ils avaient transgressée, quelle béance ils avaient ouverte lorsqu’ils lui avaient dit, ces imbéciles obligeants : “À une heure, votre Excellence“.

     — Non, Votre Excellence, pas à une heure. On ne connaît pas l’heure. Comment ?

     — Rien, répondit l’obscurité. Rien.

     — Si, tu as dit quelque chose.

     — Trois fois rien. Je dis : demain, à une heure.

     Et une pointe d’angoisse lui fit comprendre qu’il n’y aurait pour lui ni sommeil, ni paix ni joie avant que cette heure maudite et sinistre échappée d’un cadran ne se soit écoulée. Il ne restait plus dans le coin, là-bas, que l’ombre de la sagesse selon laquelle aucun être vivant ne doit savoir l’heure de sa mort, et cela suffisait à cacher la lumière et plonger un homme dans le noir absolu de l’épouvante. Éveillée, l’anxiété se répandait dans tout son corps, la peur de la mort pénétrait ses os et montrait sa tête blême par chacun des pores de sa peau.

     Il ne redoutait plus les assassins du lendemain, – ils avaient disparu, comme oubliés, se fondant dans la masse des visages et des phénomènes hostiles entourant son existence – mais quelque chose de subit et d’inévitable : une attaque d’apoplexie, l’éclatement d’une artère, comme cette aorte stupidement fine, cédant sous la pression du sang et se déchirant comme un gant trop tendu sur une main aux doigts boudinés.

     Et son cou épais et court lui faisait peur, et la vue de ses doigts courts et bouffis lui était odieuse, de même que de les sentir courts et pleins d’une sérosité mortelle. Et si, un peu plus tôt, dans l’obscurité, il lui fallait remuer pour se distinguer d’un cadavre, à présent, sous cette lumière vive, froidement hostile, effrayante, il lui semblait atrocement impossible de remuer le petit doigt, d’attraper une cigarette ou d’appeler quelqu’un. Il sentait la tension de ses nerfs, chacun d’eux se cabrant comme une corde recourbée, avec au chevalet de la corde une petite tête aux yeux écarquillés et fous de terreur et à la bouche muette et ne respirant pas bien que s’ouvrant convulsivement. Il n’arrivait pas à respirer.

     Et soudain, dans l’obscurité, entre la poussière et les toiles d’araignée, quelque part au plafond, se ranima une sonnette. La languette métallique vint frapper convulsivement le timbre, se tut – pour reprendre sans interruption sa course éperdue, produisant un son effrayant. C’était Son Excellence qui sonnait, depuis sa chambre.

     On accourut. Ici et là, aux murs comme aux lustres, s’allumèrent des lueurs isolées. Pas assez pour éclairer, mais suffisamment pour faire naître des ombres. Celles-ci se montrèrent partout : elles se tenaient dans les coins, s’étiraient jusqu’au plafond ; s’accrochaient, tremblantes, à la moindre éminence, s’étalaient le long des murs ; on voyait mal d’où sortaient ces ombres innombrables, difformes et silencieuses, âmes muettes de choses sans vie.

     Une voix de basse résonna, profonde et tremblante. On téléphona pour réclamer un docteur : le dignitaire se sentait mal. On fit venir également l’épouse de Son Excellence.

2. À la peine de mort par pendaison

     Tout se passa comme la police l’avait prévu. On arrêta à l’entrée du bâtiment quatre terroristes, trois hommes et une femme, porteurs de bombes, de machines infernales et de revolvers, ainsi qu’une cinquième, la propriétaire de l’appartement des conspirateurs. On saisit une quantité de dynamite, de bombes en cours de fabrication et d’armes. Les arrêtés étaient fort jeunes : l’homme le plus âgé avait vingt-huit ans, la femme la plus jeune n’en avait que dix-neuf. Ils furent jugés dans la forteresse même où ils avaient été jetés après leur arrestation, jugés rapidement et sans publicité, comme c’était l’usage à cette époque cruelle.

     Devant le tribunal, les prévenus se montrèrent calmes, graves, pensifs : ils éprouvaient un tel mépris pour les juges qu’aucun d’eux n’avait envie d’étaler son courage en souriant inutilement ou en affichant une gaieté feinte. Ils étaient juste assez calmes pour mettre leurs âmes, qu’enveloppait déjà la grande ombre de la mort, à l’abri des regards étrangers, hostiles et malveillants. À certaines questions ils refusèrent de répondre, à d’autres ils répondirent brièvement, comme s’ils s’adressaient, non aux juges, mais à des statisticiens procédant à une enquête. Trois d’entre eux, une des femmes et deux des hommes, donnèrent leur vrai nom, les deux autres refusèrent, restant pour les juges des inconnus. Ils manifestaient à l’égard de leur procès cette curiosité légèrement voilée qui est propre aussi bien aux grands malades qu’aux gens possédés par une idée gigantesque et dévorante. Ils jetaient des regards rapides, attrapaient au vol un mot plus intéressant que les autres, puis reprenaient le cours de leurs pensées.

     Le plus proche des juges était Sergueï Golovine, fils d’un colonel à la retraite et lui-même ancien officier. C’était un homme encore jeune, blond, large d’épaules, si robuste que ni la prison ni l’attente d’une mort inévitable ne pouvaient pas plus faire perdre leurs couleurs à ses joues, que faire perdre à ses yeux bleus  l’heureuse et juvénile ingénuité qui s’y lisait. Il passait son temps à fourrager énergiquement dans la barbe blonde et en broussaille à laquelle il n’avait pas eu le temps de s’habituer, et à cligner de l’œil en regardant par la fenêtre.

     On était à la fin de l’hiver, au moment où, entre les tempêtes de neige et les jours froids et moroses, le printemps envoyait en éclaireur une journée lumineuse, chaude et ensoleillée, ou même simplement une heure, mais si étincelante et printanière, tellement pleine de désirs et de fougue, que les moineaux en devenaient fous de joie et que les gens se trouvaient comme ivres. Et à présent, par cette fenêtre en hauteur, couverte d’une poussière datant de l’été dernier, apparaissait un ciel étrangement beau : d’un gris mi-laiteux mi-cendré au premier regard, mais à bien y regarder, on voyait s’y dessiner du bleu, et ce bleu devenait plus profond, plus vif, et repoussait ses limites à l’infini. Que ce ciel ne se dévoilât pas d’emblée, mais se dissimulât chastement sous la gaze transparente des nuages, le rendait semblable à une jeune fille aimée ; et Sergueï Golovine regardait ce ciel en tiraillant sa barbe, les longs cils fournis de ses yeux battant en alternance, il semblait réfléchir de plus en plus fort à quelque chose. Il lui arriva même, sous l’effet de quelque joie, de remuer ses doigts et de faire une grimace candide – mais un coup d’œil autour de lui fit s’éteindre cette joie comme une étincelle qu’on écrase du pied. Un instant perça à travers la coloration de ses joues, et sans que celles-ci pâlissent franchement, une note à la fois bleue et livide, terreuse ; et blanchit l’extrémité des doigts qui, comme des tenailles, serraient et arrachaient douloureusement des poils duveteux.  Mais la joie devant le printemps, la joie de vivre, l’emporta, et peu après, ce fut le même visage jeune et ingénu qui se tourna vers le ciel printanier.

     Pâle, la jeune inconnue surnommée Moussia regardait aussi le ciel. Elle était plus jeune que Golovine, mais son maintien sévère et la noirceur de ses prunelles fièrement braquées devant elle la vieillissaient. Son cou gracile et ses mains fines de jeune fille témoignaient seuls de sa jeunesse, avec en plus ce je ne sais quoi d’insaisissable propre à la jeunesse, qui sonnait si clairement dans sa voix pure, harmonieuse, impeccablement posée comme un instrument de prix, dans la musique de chaque mot prononcé,  de chaque exclamation jetée. Elle était très pâle, non pas livide, mais de cette blancheur de flamme propre aux gens consumés par un grand feu intérieur et dont le corps devient translucide comme un délicat marbre de Sèvres. Elle restait assise sans autre mouvement que de tâter de temps à autre, de façon imperceptible, un sillon creusé au majeur de sa main droite, marque d’une bague récemment enlevée. Elle regardait le ciel sans douceur ni joyeux souvenirs, et simplement parce que, dans ce tribunal sale, ce coin de ciel bleu était l’endroit le plus beau, le plus propre et le plus véridique – et posant le moins de questions.

     Elle inspirait de la haine aux juges, alors que Sergueï Golovine leur faisait pitié.

     Était assis à côté d’elle l’inconnu surnommé Werner, immobile lui aussi, figé dans une pose un peu guindée, les mains croisées entre ses genoux. Si un visage peut être aussi fermé qu’une porte condamnée, l’inconnu avait le sien aussi fermé qu’une porte en fer à la serrure du même métal. Il fixait le plancher sale, impénétrable : était-il calme ou bouillonnait-il intérieurement, pensait-il à quelque chose ou écoutait-il le rapport des agents ? Il était de petite taille ; il avait les traits fins, un visage distingué. D’une beauté tendre rappelant un clair de lune méridional, au bord de la mer, là où les cyprès jouent avec leurs ombres, dans le même temps, il donnait l’impression d’une immense force calme, d’une solidité à toute épreuve, d’un courage froidement intrépide. La politesse même dont il faisait montre dans ses réponses brèves et précises semblait redoutable dans sa bouche, de même que sa posture de demi-salut ; et si la blouse de prévenu semblait grotesque sur tous les autres, elle devenait invisible sur lui, tant elle lui était étrangère. Bien qu’on n’eût trouvé sur lui qu’un revolver noir, tandis que les autres terroristes transportaient des bombes et des machines infernales, les juges tenaient, pour une raison ou pour une autre, Werner pour le chef, et s’adressaient à lui avec une certaine politesse, en observant la même sobriété dans leurs questions que lui dans ses réponses.

     Le suivant, Vassili Kachirine, luttait avec acharnement pour cacher aux juges l’atroce peur de la mort qui s’était entièrement emparée de lui. Depuis qu’au matin on les avait traduits devant le tribunal, il avait du mal à respirer et son cœur cognait dans sa poitrine ; des gouttelettes de sueur lui perlaient sans cesse au front, ses mains étaient moites et froides et sa chemise trempée d’une sueur refroidie lui collait à la peau et entravait ses mouvements. Par un extraordinaire effort de volonté, il forçait ses doigts à ne pas trembler, sa voix à ne pas frémir et ses yeux à rester sereins. Il ne distinguait rien autour de lui, les voix s’adressant à lui sortaient d’un brouillard auquel il s’adressait en retour, tâchant désespérément de parler haut et clair. Mais à peine avait-il répondu à une question qu’il l’oubliait pour retomber dans sa terrible lutte silencieuse. Et la mort avait si nettement étendu son ombre sur lui que les juges détournaient leurs regards et qu’il était difficile de lui attribuer un âge, comme à un cadavre qui aurait commencé à se décomposer. D’après son passeport, il n’avait pas plus de vingt-trois ans. Une ou deux fois, Werner effleura son genou de la main, lorsqu’il répondait brièvement :

     — Rien.

     Le plus dur pour lui était cette insupportable envie de crier qui montait soudain par moments en lui – juste une clameur de désespoir, inarticulée, un cri de bête. Dans ces cas-là, il effleurait légèrement Werner qui, sans lever les yeux, lui disait à voix basse :

     — Ce n’est rien, Vassia. Ce sera bientôt fini.

     La cinquième terroriste, Tania Kovaltchouk, embrassait les quatre autres d’un regard soucieux, douloureux, rempli d’une inquiétude maternelle. Elle n’avait pas d’enfants, était encore très jeune et avait, comme Sergueï Golovine, les joues rouges, mais elle était comme leur mère à tous : ses regards étaient ceux d'une mère, de même que ses craintes et son sourire, où l’appréhension se mêlait à un amour infini. Elle ne faisait aucunement attention au tribunal, qui lui restait parfaitement étranger, elle écoutait juste les réponses des quatre autres : la voix de l’un ne tremble-t-elle pas, il a peur, sans doute, il faut lui verser un peu d’eau.

     L’angoisse ne lui permettait pas de regarder Vassia, à la place, elle tordait silencieusement ses mains potelées ; grave et concentrée, elle contemplait avec fierté et respect Moussia et Werner, et s’efforçait d’encourager par son sourire Serguéï Golovine.

       « Ce mignon-là regarde le ciel…Eh bien regarde, regarde, mon ami… se disait-elle au sujet de Golovine. Mais Vassia ? Qu'a-t-il, mon Dieu, mon Dieu… Comment l'aider ? Lui dire quelque chose est très risqué : il pourrait se mettre à pleurer ! »

     Et, comme un étang calme reflétant, à l’aube, la course de chaque nuage, son visage potelé, doux et plein de bonté reflétait chacun des sentiments et chacune des pensées des quatre autres. Qu’elle serait elle aussi jugée et pendue, elle n’y pensait même pas, cela lui était profondément indifférent. C’était dans son appartement qu’on avait découvert un dépôt de bombes et de dynamite ; et, aussi étrange que cela pût paraître, c’était elle qui avait accueilli par des coups de feu les agents, elle en avait blessé un à la tête.

     Le procès prit fin à huit heures du soir, alors qu’il faisait déjà sombre. Sous les yeux de Moussia et de Sergueï Golovine, le ciel avait graduellement perdu sa teinte bleutée, sans afficher les souriantes nuances roses des soirées estivales, mais devenant d’un gris trouble, puis brusquement froid et hivernal. Golovine poussa un soupir, s’étira, regarda encore une ou deux fois par la fenêtre, mais dehors régnait déjà l’obscurité d’une nuit froide ; et, continuant à s’arracher des touffes de poils, il se mit à observer avec une curiosité enfantine les juges, les soldats avec leurs fusils, et adressa un sourire à Tania Kovaltchouk. Quant à Moussia, lorsque s’éteignit le bleu du ciel, sans baisser la tête, elle reporta tranquillement ses regards vers un angle où se balançait une petite toile d’araignée, imperceptiblement bercée par un calorifère ; elle conserva cette pose jusqu’à l’énoncé du verdict.

     Après le verdict, prenant congé de leurs avocats en frac et s’efforçant d’éviter leurs yeux désemparés et impuissants, coupables et plaintifs, les inculpés se bousculèrent un peu devant les portes du tribunal et ils échangèrent de courtes phrases.

     — Ce n’est rien, Vassia, fit Werner. Ce sera bientôt fini.

     — Eh oui, vieux frère, ce n’est rien, répondit à voix haute un Kachirine calme, l’air presque joyeux.

     Son visage avait repris des couleurs pour de bon, il n’évoquait plus celui d’un cadavre en train de se décomposer.

     — Le diable les emporte, ils vont bien nous pendre, jura ingénument Golovine.

     — Il fallait bien s’y attendre, lui répondit tranquillement Werner.

     — Le verdict sera définitivement prononcé demain, nous serons alors mis dans la même cellule, dit Kovaltchouk en guise de consolation. Nous resterons ensemble jusqu’à l’exécution. 
     Moussia restait silencieuse. Puis elle avança d’un pas décidé.

3. Il ne faut pas me pendre

     Quinze jours avant l’affaire des terroristes, le même tribunal militaire de district, mais composé d’autres membres, avait jugé et condamné à la peine de mort par pendaison le paysan Ivan Ianson.

     Cet  Ivan Ianson, valet de ferme chez un paysan aisé, était comme tous les autres ouvriers agricoles, paysans sans terre ni famille. C’était un Estonien de Wesenberg1 qui, allant de ferme en ferme, s’était progressivement rapproché de la capitale2. Il parlait très mal le russe et, comme son patron, Lazariev, était russe et qu’il n’y avait pas d’Estonien à proximité, Ianson n’avait pas dit un mot pendant près de deux ans. D’ailleurs, ce n’était pas un bavard, il ne parlait ni aux gens ni aux animaux : il gardait le silence en faisant boire le cheval comme en l’attelant, tournant lentement autour de l’animal à petits pas irrésolus et paresseux, et lorsque le cheval, que ce silence mécontentait, se mettait à faire des manières et des caprices, il le battait avec le manche du fouet, sans rien dire. Il le frappait méchamment, avec une insistance mauvaise et même avec fureur, lorsqu’il était très ivre. On entendait alors jusque dans la maison des maîtres claquer le fouet et crépiter les sabots de l’animal souffrant et affolé sur le plancher de l’écurie. Ce qui valait à Ianson d’être battu à son tour, mais il n’y avait pas moyen de l’amender, et son patron baissa les bras. Ianson s’enivrait une ou deux fois par mois, le plus souvent lorsqu’il amenait son patron à la grande gare, qui abritait un buffet. Ayant fait descendre son patron, il repartait à une demi-verste3 de la gare et là, ayant conduit dans la neige cheval et traîneau en dehors de la route, il attendait le départ du train. Le traîneau était penché de côté, presque couché, le cheval avançait la panse dans une congère et, les jambes écartées, baissait de temps en temps la tête pour lécher la neige molle et duveteuse, tandis que Ianson, inconfortablement installé dans le traîneau, à moitié assis, à moitié allongé, semblait sommeiller. Dénouées, les oreillettes de sa chapka de fourrure gelée pendaient, inertes comme les oreilles d’un chien couchant, et de l’humidité apparaissait sous son nez court et rubicond.

     Ensuite, Ianson revenait à la gare et se soûlait en vitesse.

     Au retour, il parcourait les dix verstes jusqu’à la ferme au grand galop. Fourbu, épouvanté, le petit cheval, galopait des quatre fers comme un possédé, le traîneau glissait à toute allure, s’inclinait, heurtait des bornes et Ianson, ayant lâché les rênes, manquant à chaque instant d’être éjecté, chantait plus qu’il ne criait des paroles saccadées et indistinctes, en estonien. Plus souvent encore, sans chanter, serrant les dents, inexplicablement plein de fureur, de souffrance et d’enthousiasme, il se ruait à l’aveugle en avant : sans voir les gens venant en face ni crier pour avertir, sans ralentir l’allure dans les tournants ou les descentes. Qu’il n’eût encore écrasé personne, ni ne se fût rompu le cou lors de telles équipées, demeurait un mystère.

     Il aurait dû être renvoyé depuis longtemps, comme il avait perdu ses autres places, mais il ne coûtait pas cher et les autres ouvriers ne valaient guère mieux, si bien qu’on le garda deux ans. Il ne se passait jamais rien dans la vie de Ianson. Il reçut un jour une lettre en estonien mais, comme ii ne savait pas lire et que les autres ne comprenaient pas l’estonien, personne ne lut cette lettre ; et, avec une indifférence sauvage et cruelle, tout à fait comme s’il ne percevait pas que la lettre lui apportait des nouvelles de sa patrie, Ianson la jeta dans le fumier. Il se mit aussi à tourner autour de la cuisinière, tout languissant, mais il fut grossièrement repoussé et en butte aux railleries : petit et malingre, il avait le visage grêlé et couvert de taches de rousseur, et ses petits yeux ensommeillés avaient la couleur d’une bouteille sale. Accueillant son échec avec indifférence, il cessa de faire la cour à la cuisinière.

     Mais, s’il parlait peu, Ianson tendait l’oreille. Il écoutait aussi bien la campagne mélancolique et enneigée, avec ses mamelons de fumier figé semblables à une rangée de petites tombes enneigées, et ses lointains d’un bleu tendre, que le bourdonnement des poteaux télégraphiques et les conversations des gens. Ce que lui racontaient les champs et les poteaux télégraphiques, il était seul à le savoir, mais les conversations  étaient alarmantes, remplies de rumeurs d’assassinats, de vols et d’incendies criminels. Et une nuit, on entendit, venant du bourg voisin, le son grêle et impuissant de la petite cloche de l’église luthérienne, comme une clochette, tandis que crépitaient les flammes d’un incendie : des maraudeurs avaient dévalisé une grosse ferme, tué les propriétaires et mis le feu.

     Et leur ferme vivait en état d’alerte : on lâchait les chiens non seulement la nuit, mais même dans la journée, le fermier gardait son fusil à côté de lui la nuit. Un fusil déjà ancien et à un seul canon, qu’il avait voulu donner à Ianson, mais celui-ci, le tournant et le retournant dans ses mains, avait fini par refuser. Ne comprenant pas le motif de ce refus, le patron s’était mis à l’injurier, alors que Ianson faisait tout simplement davantage confiance à son bon couteau finnois qu’à ce vieux machin rouillé.

     — C’est moi que tuerait que machin-là, avait-il dit en regardant son patron de ses yeux vitreux et ensommeillés.

     Et le patron au désespoir avait agité la main :

     — Tu es vraiment idiot, Ivan. On se demande ce qu’on peut faire, avec de tels ouvriers.

     Et le même Ivan Ianson qui n’avait pas cru au fusil commit, un soir d’hiver où l’on avait envoyé l’autre ouvrier à la gare, un crime multiple, comprenant un vol à main armée, un meurtre et une tentative de viol. Il réalisa son forfait de façon étonnamment simple : ayant enfermé la cuisinière dans sa cuisine, il s’approcha de son patron par-derrière, en traînant les pieds comme quelqu’un mort de sommeil, et lui porta en un éclair plusieurs coups de couteau dans le dos. Le patron s’écroula, inconscient. Sa femme se mit à hurler partout, tandis que Ianson, un rictus aux lèvres et brandissant son couteau, commençait à mettre sans dessus dessous les coffres et les commodes. Ayant raflé l’argent qui s’y trouvait, il parut pour la première fois apercevoir la patronne et, à l’improviste, se jeta sur elle pour la violer. Mais comme il avait lâché son couteau, la patronne se montra la plus forte, non seulement elle ne se laissa pas violer, mais elle fut à deux doigts de l’étrangler. Et le patron remuait sur le sol, tandis que la cuisinière enfonçait la porte de la cuisine avec son oukhvat4. Ianson s’enfuit dans les champs. Il fut pris une heure plus tard alors que, accroupi dans un coin de l’écurie, il tentait d’y mettre le feu, grattant des allumettes qui s’éteignaient l’une après l’autre.

     Le patron mourut de septicémie en quelques jours et Ianson, jugé dans une fournée comprenant d’autres voleurs et assassins, fut condamné à mort. Au tribunal, il apparut comme à son ordinaire : petit et malingre, avec des yeux vitreux et endormis et le visage plein de taches de rousseur.  Il ne semblait pas comprendre ce qui se passait et montrait une indifférence complète :  il battait de ses cils pâles d’un air bovin et peu curieux, promenait ses yeux sur cette grande salle inconnue et se curait le nez en y enfonçant un long doigt dur et calleux. Seuls ceux qui avaient l’habitude de le voir le dimanche à l’église luthérienne pouvaient se dire qu’il avait un peu soigné sa mise : il avait noué à son cou une écharpe d’un rouge sale et s’était humecté les cheveux par endroits avec des compresses ; ce qui lui faisait des plaques de cheveux lisses et un peu plus foncés, tandis qu’ailleurs se tordaient de rares mèches blondes – comme des brins de paille se dressant sur un pauvre champ ravagé par la grêle.

         À l’énoncé du verdict, – condamné à la peine de mort par pendaison – Ianson parut brusquement s’émouvoir. Il devint rouge comme une brique et se mit à tripoter son écharpe en la nouant et la dénouant, comme si l’écharpe l’étranglait. Puis il moulina des bras dans tous les sens et déclara, en montrant du doigt le juge ayant lu la sentence et en s’adressant à celui qui était resté muet : 

     — Elle a dit qu’il fallait me pendre.

     — Qui ça, elle ? fit d’une profonde voix de basse le président qui avait lu la sentence.

     Tout le monde se mit à sourire, en se cachant derrière sa moustache ou en plongeant dans ses papiers, mais Ianson, pointant un doigt accusateur sur le président, dit d’un air fâché, en regardant par en-dessous :

     — Toi !

     — Eh bien ?

     Ianson reporta son regard sur l’assesseur silencieux qui souriait discrètement, en voyant en lui un allié, un homme étranger au verdict, et il répéta :

     — Elle a dit qu’il fallait me pendre. Il ne faut pas me pendre.

     — Emmenez le prévenu.

     Mais Ianson eut encore le temps de répéter, avec conviction et autorité :

     — Il ne faut pas me pendre.

     Il avait l’air tellement absurde, avec son petit visage courroucé qui tentait vainement de prendre l’air imposant, et avec son doigt tendu, que même un des soldats d’escorte, enfreignant les règles, lui dit à mi-voix en le faisant sortir :

     — T’es vraiment une andouille, mon gars.

     — Il ne faut pas me pendre, s’obstina Ianson.

     — On va te pendre, mes compliments, t’auras pas le temps de dire ouf !

     — Allons, silence ! s’écria, mécontent,  l’autre homme d’escorte. Pour ajouter peu après, n’y tenant pas :

     — Et voleur, en plus ! Pourquoi as-tu tué un être humain, pauvre idiot ? Maintenant, c’est ton tour de te balancer.

     — Il sera peut-être gracié ? dit le premier soldat, prenant Ianson en pitié.

     — Tu parles ! Gracier des types comme ça… Bon, ça suffit.

     Mais Ianson était retombé dans son silence. On le ramena dans la cellule qu’il occupait depuis un mois et à laquelle il s’était déjà fait, comme il s’était fait à tout : aux coups, à la vodka, à la mélancolie de la campagne enneigée, parsemée de mamelons bas lui donnant  un air de cimetière. Et, à présent, revoir son lit et sa fenêtre grillagée le rendit joyeux, et on lui apporta à manger – il n’avait rien mangé depuis le matin. Restait désagréable seulement ce qui s’était passé au tribunal, mais il n’y voyait pas clair. Et la mort par pendaison, il n’arrivait pas à se la représenter.

     Ianson avait beau être condamné à mort, il était loin d’être le seul et, à la prison, on le tenait pour un criminel médiocre. Pour cette raison, on s’adressait à lui sans respect particulier, sans prendre de gants, comme à ceux ne faisant pas l’objet d’une condamnation à mort. Comme si sa mort était une plaisanterie. Ayant appris le verdict, le surveillant lui dit d’un air sentencieux :

     — Alors, mon vieux ? Te voilà en route vers le gibet !

     — Et quand est-ce qu’on va me pendre ? demanda Ianson avec incrédulité.

     Le surveillant se mit à réfléchir.

     — Ça, mon vieux, il va falloir que tu attendes un peu. Il faut réunir une équipe. Pour un seul, et faut voir pour qui, ça ne vaut pas le coup. Il y faut de l’élan.

     — Bon, alors quand ? insistait Ianson.

     Cela ne le vexait nullement d’apprendre que ça ne valait pas le coup, de le pendre lui tout seul, il ne croyait pas à cet argument, il y voyait un prétexte pour reporter l’exécution, avant de l’annuler purement et simplement. C’était réjouissant : le moment vague et terrible qu’on ne pouvait se figurer se voyait repoussé bien loin, devenait improbable et fantastique, comme l’est toute mort.

     — Quand, quand ! se fâcha le gardien, vieillard sombre et obtus. Ce n’est pas comme tu étranglerais un chien derrière une grange. On dirait que c’est ça que tu veux, imbécile !

     — Mais moi, je ne veux rien ! fit gaiement Ianson avec une grimace. C’est elle qui a dit qu’il fallait me pendre, moi je ne veux pas !

     Et, peut-être pour la première fois de sa vie, il se mit à rire : d’un rire absurde et grinçant, mais terriblement gai, tout joyeux. Comme un cri d’oie : ha-ha-ha ! Le surveillant le regarda avec étonnement, puis, sévère, se renfrogna : cette absurde gaieté d’un homme que la mort attendait était un outrage à la prison comme à la peine de mort elle-même, qui en devenaient des bizarreries complètes. Un bref instant, soudain, la prison apparut comme un asile d’aliénés au vieux gardien qui y avait passé toute sa vie, en tenant ses règlements pour des lois de la nature, et il lui sembla que lui-même était le plus fou de tous.

     — Pouah, que le diable t’emporte ! cracha-t-il. Qu’as-tu à ricaner, ce n’est pas un cabaret, ici !

     — Et moi je ne veux pas ! ha-ha-ha ! riait Ianson.

     — Satan ! fit le gardien, sentant le besoin de se signer.

     Il n’avait pas du tour l’air d’un diable, cet homme à la mince figure grêlée, mais il y avait, dans son rire, dans ce gloussement d’oie, quelque chose mettant à bas la sainteté et la solidité de la prison. S’il continuait à rire, les murs se putréfieraient et s’effondreraient, les grilles pleines d’humidité tomberaient et lui-même, le gardien, reconduirait ses prisonniers à la sortie : je vous en prie, messieurs, allez faire un tour en ville – mais peut-être préférez-vous la campagne ? Satan !

     Mais Ianson avait déjà cessé de rire, il se contentait de sourire malicieusement.

     — Attention, hein ! dit le gardien et, sur cette vague menace, il sortit, jetant des coups d’œil à la ronde.

     Ianson resta calme et même gai toute la soirée. Il se répétait la phrase : “il ne faut pas me pendre“, qui lui semblait si sage, si convaincante et si incontestable qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Il avait depuis longtemps oublié son crime, il lui arrivait simplement de regretter de ne pas être arrivé à violer la patronne. Bientôt, il oublia aussi cela.

     Tous les matins, Ianson demandait quand on allait le pendre, et tous les matins le gardien s’emportait :

     — Tu as bien le temps, Satan. Demeure ! et il ressortait vite, avant que Ianson ne se mette à rire.

     Et la répétition monotone de cet échange, et la succession des jours, monotones et identiques, persuadèrent définitivement Ianson qu’aucune pendaison ne l’attendait. Il oublia bien vite le tribunal et se mit à rester vautré des journées entières sur sa couchette, plongé dans d’agréables et vagues rêveries où il revoyait la mélancolie des champs enneigés et semés de mamelons, le buffet de la gare, ainsi que quelque chose de plus lointain et de plus lumineux. À la prison, on le nourrissait bien et il eut tôt fait de se remplumer et de se rengorger.

« Elle m’aimerait, maintenant, tiens, se disait-il en repensant à la patronne. À présent que me voilà gros, je vaux le patron, non ? »

     Seule la vodka lui manquait – boire un bon coup et lancer le petit cheval en avant.

     La nouvelle de l’arrestation des terroristes parvint à la prison : et, à l’habituelle question de Ianson, un jour, le gardien répondit brusquement :

     — C’est pour bientôt.

     Il le regarda tranquillement et reprit en se rengorgeant :

     — Maintenant, c’est pour bientôt. D’ici une petite semaine, je pense.

     Ianson blêmit et demanda, ses yeux vitreux lui donnant toujours l’air endormi :

     — Tu me fais une blague ?

     — Tu avais l’air impatient, et maintenant, tu parles de blagues. Les blagues n’ont pas cours, chez nous. C’est vous qui aimez les blagues, chez nous, elles n’ont pas cours, répondit le gardien qui sortit dignement.

     À la fin de la journée, Ianson avait déjà maigri. Un temps déplissée, sa peau soudain distendue présentait une multitude de petites rides, elle était redevenue flasque par endroits. Ses yeux étaient plus ensommeillés que jamais, il effectuait chacun de ses mouvements avec une telle lenteur, une telle mollesse, qu’on aurait dit que tourner la tête, remuer les doigts, remuer un bras ou uns jambe, était une entreprise à mûrir longuement. Il s’allongea pour la nuit sur sa couchette, sans fermer les yeux, qui restèrent ouverts jusqu’au matin.

     — Aha ! fit d’un air content le gardien, en le voyant le lendemain. Tu ne te crois plus au cabaret, à présent, mon canard.

     Il promena ses yeux avec attention sur le détenu, l’examinant dans les moindres détails de la tête aux pieds avec la joyeuse satisfaction du savant dont l’expérience a réussi : désormais, tout se passerait convenablement. Satan était humilié, la sainteté de la prison et du châtiment rétablie – et ce fut avec indulgence, et même une pitié sincère, que le vieillard s’informa :

     — As-tu quelqu’un à voir, ou pas ?

     — Pourquoi faire ?

     — Hé bien, faire tes adieux. Ta mère, par exemple, ou un frère. 

     — Il ne faut pas me pendre, dit à voix basse Ianson en louchant sur le gardien. Je ne veux pas. 

     Le gardien le regarda et, renonçant, agita la main sans rien dire. 

     Vers le soir, Ianson retrouva un peu de calme. C’était une journée si ordinaire, avec son ciel hivernal encombré de nuages, dans le couloir on entendait les pas habituels  et les ordinaires propos de service, tant accoutumés, comme naturels, cela sentait comme d’habitude la soupe au choux aigre, et il ne crut pas davantage à cette histoire de pendaison. Mais l’effroi revint avec la nuit. Jusqu’ici, pour Ianson, la nuit, c’était simplement l’obscurité, des ténèbres juste bonnes à dormir, mais il se mit à en éprouver l’inquiétant mystère. Ce qui empêche de croire à la mort, s’est de voir et d’entendre les choses du quotidien : les pas, les voix, la lumière, la soupe au choux aigre, tandis qu’à présent, tout basculait dans l’inconnu, ce silence et ces ténèbres devenaient comme la mort elle-même.

     Et plus durait la nuit, plus l’effroi grandissait. Avec une naïveté de sauvage ou de petit enfant, pour qui rien n’est impossible, Ianson avait envie de crier à l’adresse du soleil : lève-toi ! Malgré ses prières et ses supplications, la nuit inflexible étendit un manteau d’obscurité sur la terre  jusqu’à son terme, et nulle puissance n’aurait pu arrêter sa course. Et cette impuissance, comprise pour la première fois si clairement par la pauvre cervelle de Ianson, l’épouvanta : sans aller jusqu’à l’admettre nettement, il comprit qu’il n’échapperait pas à sa mort prochaine et, d’une jambe déjà à demi-morte, il gravit la première marche de l’échafaud.

     Il se rasséréna le jour, s’épouvanta la nuit, en alternance, jusqu’à cette nuit où il dut reconnaître ce qu’il éprouvait, à savoir que sa mort était imminente, qu’elle surviendrait à l’aube d’ici trois jours, accompagnant le lever du soleil.

     Il n’avait jamais pensé à la mort et n’en avait pas la moindre idée – à présent, il sentait nettement qu’elle était entrée dans sa cellule, sa présence était palpable, il pouvait la voir fureter, le cherchant des mains. Pour lui échapper, il se mit à courir dans la cellule.

     Mais la cellule était si petite que ses coins, tels des angles obtus, le renvoyaient toujours au centre. Impossible de se cacher. Et la porte était verrouillée. Et il faisait jour. En silence, il vint plusieurs fois frapper du torse un mur, se cogna à la porte  qui sonna creux, mais d’un son étouffé. Heurtant quelque chose, il tomba en avant et la sentit qui l’attrapait. Et, couché sur le ventre, collé au sol, cachant son visage dans l’asphalte sombre et sale, Ianson hurla de terreur. Il resta étendu ainsi à hurler jusqu’à ce qu’on vienne. Et lorsqu’on vint le relever, qu’on le fit asseoir sur la couchette et qu’on lui versa de l’eau froide sur la tête, il garda les yeux complètement fermés, sans se décider à les ouvrir. Entrouvrir un œil, ce serait apercevoir la lumière éclairant un coin vide, ou une botte pendue dans le vide, il se remettrait à hurler.

     L’eau froide fit tout de même son effet. Le gardien en faction, toujours le même vieillard, lui vint aussi en aide en lui tapotant le crâne. Cette sensation vitale chassa pour de bon la mort, Ianson ouvrit les yeux et, dans son trouble, dormit à poings fermés tout le restant de la nuit. Il gisait sur le dos, la bouche ouverte, ronflant fort, avec des modulations ; et, à travers ses paupières légèrement disjointes apparaissait le blanc de ses yeux, plat, mort et sans pupille.

     Par la suite, tout se fondit pour lui en une horreur unique, le jour, la nuit, les pas, les voix, la soupe au chou aigre, horreur qui le plongeait dans un hébètement sauvage et inconnu. Sa faible raison ne pouvait réconcilier ces deux notions, si abominablement contradictoires : la lumière du jour, l’odeur et la saveur du chou d’un côté, avoir à mourir d’ici un jour ou deux, de l’autre. Il ne pensait plus à rien, ne comptait même pas les heures, et restait simplement muet d’épouvante devant cette contradiction lui écartelant le cerveau ; il était blanc sans être livide ni reprendre des couleurs, il avait l’air calme. 
Simplement, il ne mangeait rien et ne dormait plus du tout : ou bien il restait toute la nuit assis sur un tabouret, les jambes peureusement repliées sous lui, ou bien il déambulait sans faire de bruit dans sa cellule, marchant à pas de loup avec des regards ensommeillés. Il avait tout le temps la bouche entrouverte, comme sous le coup d’un continuel et immense étonnement ; avant de prendre en mains le moindre objet, il le contemplait longuement, d’un air stupide, et s’en emparait avec défiance.

     Devant son état, les gardiens et le soldat qui l’observaient par le guichet cessèrent de lui prêter attention. C’était l’état ordinaire des condamnés, comparable, selon le vieux gardien – qui n’en avait qu’une notion théorique – à celui d’un bestiau étourdi d’un coup de massue sur le front.

     — Le voici hébété, il ne sentira plus rien jusqu’au moment de mourir, fit le gardien en observant Ianson d’un œil expérimenté. Tu m’entends, Ivan ? Hé, Ivan ?

     — Il ne faut pas me pendre, répliqua faiblement Ianson, et sa mâchoire inférieure se remit à pendre.

     — Si tu n’avais tué personne, on ne te pendrait pas, lui dit d’un ton sentencieux le surveillant-chef, homme encore jeune mais à l’allure imposante, bardé de décorations. Tu as su tuer, mais tu ne veux pas être pendu.

     — Il a voulu tuer gratuitement un homme. Stupide, mais rusé.

     — Je ne veux pas, dit Ianson.

     — Ça mon mignon, c’est ton affaire, fit avec indifférence le surveillant-chef. Au lieu de dire des bêtises, tu ferais mieux de disposer de tes biens – tu dois quand même en avoir.

     — Je n’ai rien de rien. Que ma chemise et mon pantalon. Ah, aussi cette chapka. Un vrai dandy !

     Ainsi passa le temps jusqu’au jeudi. Et le jeudi soir, à minuit, il entra plein de gens dans la cellule, et un galonné annonça :

     — Préparez-vous, monsieur. Il faut y aller.

     Toujours aussi mou, avec des mouvements toujours aussi lents, Ianson revêtit tous ses habits et noua son écharpe rouge sale. Fumant une cigarette tout en le regardant s’habiller, le galonné dit à quelqu’un :

     — Il faut chaud, aujourd’hui. C’est vraiment le printemps.

     Les petits yeux de Ianson étaient tout collés, il tombait de sommeil, il remuait si lentement et si péniblement que le gardien s’écria :

     — Allons, dépêche-toi ! Tu dors, ou quoi ?

     Ianson se figea d’un seul coup.

     — Je ne veux pas, dit-il faiblement.

     On l’attrapa par les bras et on le fit sortir, et il se mit en marche, résigné, haussant les épaules. Dehors, un souffle humide et printanier l’enveloppa tout de suite, de l’humidité se forma sous son nez court ; bien qu’il fît nuit, le dégel se montrait le plus fort et, tombant de quelque toit, de fréquentes gouttes d’eau s’écrasaient par terre, sonnant gaiement sur les pierres. Et, tandis que, dans le cliquetis de leurs sabres, les gendarmes se penchaient pour grimper dans le fourgon obscur, dépourvu de lanterne, Ianson passa un doigt paresseux sous son nez humide et arrangea son écharpe, qu’il avait mal nouée.       

  1. Dénomination allemande. Rakvere, par la suite.
  2. Saint-Petersbourg
  3. La verste mesure 1,1 km.
  4. Sorte de fourche pour retirer les pots de l’intérieur du four… et servant aussi à chasser les mauvais plaisants.

4. Nous autre, les Orloviens

     Le même tribunal militaire de district qui avait jugé Ianson avait aussi condamné à être pendu un paysan du district de Iélietz, dans la région d’Orlov, un certain Mikhaïl  Goloubietz, qu’on appelait Michka le Tzigane, car il était Tatar. Son dernier crime, clairement établi, était le meurtre de trois personnes et un vol à main armée ; ses antécédents étaient plus énigmatiques. Il était fait vaguement allusion à sa participation à une série d’autres cambriolages et homicides, il flottait derrière lui une odeur de sang, d’ivrognerie et de débauche. Il se désignait lui-même ouvertement, en toute sincérité, comme un brigand et considérait avec ironie ceux qui, comme c’était la mode, s’appelaient  avec emphase des « expropriateurs » . Comme il ne servait à rien de nier son dernier crime, il en parlait volontiers, donnant des détails, mais quand on abordait la question du passé, il se contentait de rire de toutes ses dents et de siffloter :

     — Autant en emporte le vent !

     Lorsqu’on le pressait de questions, le Tzigane prenait un air grave et digne.

     — Nous autres, les Orloviens, nous avons tous la caboche défoncée, disait-il posément, l’air raisonnable. Orlov et Kromy, voilà des voleurs de première force.  Ceux de Karatchev et de Livny font l’admiration de tous les voleurs. Mais tous les voleurs sont enfants de Iélietz1. C’est indiscutable !

     Il devait son surnom de Tzigane à son apparence physique et à ses manières de voleur. Il avait les cheveux d’une noirceur absolue, était très maigre et ses pommettes saillantes de Tatar s’ornaient de taches jaunes, comme des marques de brûlure ; il avait une façon de se retourner le blanc de l’œil comme un cheval, et il était tout le temps pressé... Son regard était bref, terriblement direct et plein de curiosité, la chose qu’il avait rapidement regardée semblait lui céder une partie d’elle-même et, en perdant cette partie, devenir autre.. La cigarette qu’il lorgnait, il devenait difficile et moins tentant de la reprendre, comme si elle avait déjà changé de bouche. Un lutin en lui le faisait tantôt se tordre comme en proie aux flammes, tantôt le faisait partir dans tous les sens comme une grosse gerbe d’étincelles. Il buvait l’eau quasiment au seau, comme un cheval.

     Au tribunal, il se levait d’un bond  pour répondre aux questions brièvement, avec assurance, comme avec plaisir :

     — Exact !

     Il lui arrivait de souligner :

     — Eee-xact !

     Et de façon tout à fait inopinée, alors qu’on parlait d’autre chose, il bondit sur ses pieds et s’adressa au président :

     — Permettez-moi de siffler !

     — Pardon ? s’étonna l’autre.

     — C’est pour montrer comment j’ai fait, pour prévenir les autres. Plutôt intéressant.

     Légèrement interloqué, le président donna son accord. Le Tzigane se fourra aussitôt quatre doigts dans la bouche, deux de chaque main, roula des yeux féroces, et un authentique et sauvage sifflement de voleur déchira l’atmosphère assoupie du tribunal, le genre de sifflement qui assourdit et paralyse les chevaux dressant l’oreille, et fait blêmir les gens qui l’entendent. L’angoisse mortelle de l’homme qu’on tue, la joie sauvage de l’assassin, l’avertissement menaçant, l’appel, l’obscurité d’une pluie pluvieuse d’automne, la solitude, il y avait tout cela dans ce hurlement aigu, ni tout à fait humain, ni tout à fait animal.

     Le président cria quelque chose, puis agita la main en direction du Tzigane qui, docilement, s’interrompit. Et, comme un artiste venu à bout d’une aria difficile mais toujours appréciée, il se rassit, s’essuya les doigts à sa blouse et promena sur l’assistance  des regards vaniteux.

     — En voilà un brigand ! fit l’un des juges en se frottant l’oreille.

     Mais l’autre, à la grande barbe très russe et aux yeux tatars rappelant ceux du Tzigane, fixa rêveusement un point au-dessus de la tête de celui-ci, et dit avec un sourire :

     — En effet, plutôt intéressant.

     Et, le cœur léger, sans pitié ni remords, les juges rendirent leur verdict et condamnèrent à mort le Tzigane.

     — Exact ! fit celui-ci tandis qu’on lisait la sentence. En plein champ sur une traverse.  Bien Exact !

     Et, s’adressant à un homme d’escorte, il lança crânement :

     — Allons-y, face de carême. Et tiens ton fusil mieux que ça, ou je te le pique !

     Le soldat le regarda avec une sévérité mêlée de circonspection, échangea un coup d’œil avec l’autre homme d’escorte et tâta le pontet de son fusil. Son camarade fit de même. Et,  absorbés par le criminel qu’ils ramenaient à la prison, les soldats ne sentirent plus la terre sous leurs pieds, perdirent la notion du temps et d’eux-mêmes, comme s’ils flottaient dans l’air.

     Tout comme Ianson, Michka le Tzigane dut rester dix-sept jours en prison dans l’attente de son exécution. Ces dix-sept jours passèrent pour lui avec la rapidité d’un seul – rempli d’un unique et inextinguible désir d’évasion, de liberté et de vie. Le lutin ayant pris possession du Tzigane, à présent enserré entre les murs, la grille et la fenêtre condamnée qui ne laissait passer aucune lumière, retournait toute sa fureur contre son hôte et l’incendiait de l’intérieur, tel du charbon en feu dispersé sur des planches. Comme dans une crise de delirium, foisonnaient, se bousculaient et s’embrouillaient des images vives, mais incomplètement formées,défilant rapidement, et ce tourbillon irrésistible et aveuglant  convergeait en une pensée unique : l’évasion, la liberté, la vie. Tantôt, dilatant ses narines comme un cheval ses naseaux, le Tzigane passait des heures à renifler l’air, s’imaginant sentir le chanvre et la fumée d’un incendie, humer une odeur de brûlé translucide et âcre ; tantôt, il tournait en rond dans la cellule, comme un loup, tâtant les murs d’une main rapide, les frappant légèrement  du doigt, prenant ses mesures, s’attaquant du regard au plafond, sciant déjà les barreaux de la grille. Son agitation mettait à la torture le soldat qui l’épiait par le judas et, dépassé, avait plusieurs fois déjà menacé de l’abattre ; à quoi le Tzigane répondait par de grossières railleries, et l’altercation se terminait pacifiquement, prenant l’allure d’une simple engueulade virile, ne tirant pas à conséquence, le coup de fusil évoqué devenant absurde et impossible.

     La nuit, le Tzigane dormait comme une souche, sans broncher, avec cette immobilité pleine de vie d’un ressort temporairement inerte. Mais, à peine sur ses pieds, il recommençait à tourner, à réfléchir, à tâter. Il avait tout le temps les mains sèches et brûlantes, mais il sentait par moments son cœur se refroidir, exactement comme si on lui avait mis dans la poitrine un morceau de glace qui ne fondait pas mais imprimait à tout son corps un petit frisson nerveux. Le teint déjà basané du Tzigane devenait alors plus sombre, prenant une teinte bleuâtre de fonte. Et une étrange habitude naquit chez lui : tout à fait comme s’il venait de se bourrer d’un plat extrêmement sucré, écœurant, il se pourléchait sans cesse les lèvres, clappait de la langue, se râclait la gorge et crachait par terre un abondant jet de salive. Le tout sans dire un mot : ses pensées se bousculaient trop vite pour qu’il arrive à en attraper une.

     Un jour, escorté d’un soldat, le surveillant-chef vint le voir. Louchant sur le sol constellé de crachats, il dit d’un air maussade :

     — En voilà, une dégoûtation !

     Le Tzigane répliqua vivement :

     — Dis donc, sale gueule, je ne t’ai rien dit, moi, la dégoûtation générale, c’est toi.  Qu’est-ce qui t’amène ?

     Toujours aussi maussade, le surveillant lui proposa de devenir bourreau. Toutes dents dehors, le Tzigane partit d’un grand rire.

     — Alors, comme ça, vous n’avez pas de bourreau ! Fameux !  Attends un peu, on va te pendre, ha ha ! On a bien le cou et la corde, mais personne pour faire le boulot. Seigneur, c’est fameux !

     — Cela te permettra de rester en vie, tout de même.

     — Voyez-vous ça : je suis vivant, donc je dois me mettre à pendre pour ton compte. En voilà, une bêtise !

     — Alors, quoi ? Pour toi, c’est l’un ou l’autre.

     — Et comment on pend, par chez vous ? On doit étrangler en cachette !

     — Non, en musique, rétorqua le surveillant avec hargne.

     — Encore des bêtises. Évidemment, en musique. Comme ça ! Et il entonna un air hardi.

     — Bon, il serait temps de te décider, mon ami, fit le surveillant. Allez, parle clairement.

     Le Tzigane eut un rictus :

     — Tu es bien pressé ! Reviens me voir, je te le dirai.

          Et, dans le chaos des images vives mais seulement ébauchées accablant le Tzigane de leur sarabande, une nouvelle image fit irruption : il serait drôlement chouette, en chemise rouge de bourreau. Il se représentait avec intensité la place noire de monde, l’échafaud surélevé et lui, le Tzigane, en train de se promener sur l’estrade avec sa hache. Le soleil éclaire les têtes, fait étinceler gaiement la hache, tout est si joyeux et somptueux que cela met à l’aise jusqu’à celui à qui  l’on va sur-le-champ couper le cou. Derrière la foule, on voit les charrettes et le museau des chevaux qui ont amené les moujiks au spectacle, et en arrière plan, les champs.

     — Tchak ! le Tzigane clappait des lèvres, se les pourléchait et crachait un long jet de salive.

     Et il sentit soudain comme une chapka de fourrure lui tomber très bas sur le visage : il n’y voyait plus rien, il étouffait et son cœur se transformait en un bloc de glace qui ne fondait pas et lui causait un petit tremblement nerveux.

     Deux fois encore, le gardien vint le voir et le Tzigane fit :

     — Tu es bien pressé. Reviens une autre fois.

     La troisième fois, le surveillant passa en coup de vent, lui criant par le vasistas :

     — Tu as laissé passer ta chance, lambin ! On en a trouvé un autre !

     Au diable, tu n’as qu’à pendre toi-même ! grogna le Tzigane. Et il abandonna l’idée d’être bourreau.

     Mais vers la fin, alors que l’exécution approchait, le tourbillon des images déchirées devint insupportable. Le Tzigane souhaitait s’arrêter, écarter les jambes et se poser, mais le flot tourbillonnant l’emportait, et il ne pouvait s’accrocher à rien : le tourbillon ravissait tout. Et son sommeil se détraqua : des protubérances surgirent, comme de lourds petits billots de bois peint, songes encore plus violents que ses images diurnes. Ce n’était plus un torrent, mais une chute vertigineuse depuis une montagne immense, le survol tourbillonnant de tout un monde pittoresque. En liberté, le Tzigane portait juste une assez jolie moustache, mais en prison, lui était poussée une petite barbe noire et piquante qui lui donnait une allure effrayante, un air de fou. Par moments, il perdait en effet la tête et tournait comme un enragé dans sa cellule, mais en tâtant encore le crépi rugueux des murs. Et il buvait des seaux d’eau, comme un cheval.

     Un soir qu’on allumait le feu, le Tzigane se mit à quatre pattes au milieu de la cellule et hurla comme un loup. D’un air très sérieux, comme s’il accomplissait une tâche indispensable, de la plus haute importance. S’étant rempli les poumons, il expira lentement l’air dans ce long hurlement tremblé ; ceci méticuleusement, les yeux clos, en écoutant le son sorti de sa gorge. Et le tremblement de sa voix était étudié ; et son cri n’était pas incohérent, il détachait soigneusement chaque note de ce hurlement de bête, rempli d’une épouvante et d’une affliction indicibles.

     Puis son hurlement cessa net, et il demeura à quatre pattes, silencieux. Soudain, à voix basse et regardant par terre, il se mit à murmurer :

     — Mes amis, mes mignons… mes amis, mes mignons, ayez pitié… Mes amis ! … Mes mignons !…

     Là encore, il prêtait l’oreille. Il écoutait la musique de chacune de ses paroles.

     Puis, d’un bond, il se remit debout et, une heure entière, dévida un long chapelet ininterrompu de jurons et d’obscénités.

     — Ah, ceux-ci et ceux-là, ils peuvent aller se faire !… hurlait-il en roulant des yeux injectés de sang. Allons-y pour la pendaison, et cependant… Ah, ceux-ci et ceux-là…    

     Blanc comme de la craie, angoissé et épouvanté à en pleurer, le soldat heurtait la porte du canon de son fusil en criant avec impuissance :

     — Je vais te tirer dessus !  Ma parole, je te tire dessus ! Tu m'entends ?

     Mais il n’en fit rien : sauf en cas de mutinerie avérée, on ne tirait jamais sur les condamnés à mort. Et le Tzigane grinçait des dents, vomissait des  jurons et crachait – sur le fil du rasoir entre la vie et la mort, son cerveau d’être humain se désagrégeait comme s’effrite une motte d’argile sèche. 

     La nuit où l’on vint chercher le Tzigane pour le conduire à la mort, il se raviva et s’agita. Il avait dans la bouche une goût de sucré encore plus écœurant et sa salive dégoulinait en abondance, mais ses joues avaient repris des couleurs et ses yeux avaient retrouvé leur étincelle de malice teintée de sauvagerie. Tout en s’habillant, il demanda à un fonctionnaire :

     — Qui va me pendre ? Pas le nouveau ? Minute, il ne s’est pas encore fait la main…

     — Ne vous faites pas de bile à ce sujet, répondit sèchement le fonctionnaire.

     — Comment ça, Votre Noblesse, ne pas me faire de bile. C’est moi qu’on pend, pas vous. Au moins, soyez généreux sur le savon, pour le nœud coulant.

     — Bien, bien, veuillez vous taire.

     — Mais c’est lui qui a bouffé tout le savon, fit le Tzigane en montrant le surveillant, visez comme il a la peau luisante.

     — Silence !

     — N’oubliez pas le savon !

     Le Tzigane partit d’un grand rire, mais le goût sucré dans sa bouche revenait en force, et ses jambes se faisaient étrangement lourdes. Néanmoins, en sortant au dehors, il trouva la force de crier :

     — La calèche du comte du Bengale2

  1. Nous sommes loin de la capitale, sans doute pour éviter la censure.
  2. Pseudonyme de l’écrivain et journaliste oppositionnel Nikolaï Chebouïev, emprisonné après la révolution de 1905 et la parution de son journal « La mitrailleuse ». Par la suite, opposé au bolcheviks, il vivotera en écrivant des scénarios pour des clowneries, comme le père de Serguéï Dovlatov.

5. Embrasse-le et tais-toi

      La sentence concernant les cinq terroristes avait été rédigée sous sa forme définitive, et avait été aussitôt confirmée. La date de l’exécution n’avait pas été communiquée aux condamnés, mais ceux-ci, connaissant l’usage, s’attendaient à être pendus dans la nuit, au plus tard dans la nuit du lendemain. Et comme on leur proposa de rencontrer leurs proches le lendemain jeudi, ils en conclurent que l’exécution aurait lieu le vendredi à l’aube.

     Tania Kovaltchouk n’avait pas de parents proches, quant à ses parents plus éloignés, ils vivaient au diable, dans des trous perdus en Ukraine, et n’étaient sûrement au courant de rien ; on ne pouvait imputer de famille ni à Moussia, ni à Werner, puisqu’ils n’avaient pas donné leur identité, si bien qu’il fut proposé aux seuls Sergueï Golovine et Vassili Kachirine de voir leurs parents. Cette entrevue leur causait par avance effroi et tristesse, mais ils n’eurent pas le cœur de refuser à leurs vieux parents ce dernier entretien et ces ultimes embrassades.

     Le plus torturé à l’avance était Sergueï Golovine. Il aimait profondément son père et sa mère, les avait vus récemment, et la rencontre à venir lui faisait très peur. Le supplice lui-même, avec sa singularité monstrueuse, son aspect fou et stupéfiant pour la raison, il l’envisageait avec moins d’inquiétude que ces quelques minutes brèves et inconcevables qui l’attendaient, instants comme situés hors du temps et hors de la vie. Comment les regarder, à quoi penser, que leur dire – son cerveau refusait de répondre à ces questions.  Le plus simple, le plus ordinaire : prendre une main, l’embrasser, dire : « Bonjour, père » – tout cela s’avérait horrible jusqu’à l’inconcevable, d’une fausseté abominable, inhumaine et privée de sens.

     Contrairement à ce que pensait Kovaltchouk, les condamnés n’avaient pas été réunis après le verdict, chacun d’eux restait seul avec lui-même ;  et, toute la matinée jusqu’à l’arrivée de ses parents, à onze heures, Sergueï Golovine marcha de long en large dans sa cellule comme un possédé, s’arrachant la barbe, faisant des grimaces pitoyables et marmonnant. Il lui arrivait de s’arrêter brusquement, d’aspirer une grande goulée d’air et de l’expirer à grand bruit, comme un homme resté trop longtemps sous l’eau. Mais il était de si forte constitution, si pleinement en vie, que même en ces instants de grande angoisse, le sang ne se retirait pas de son visage, ses joues demeuraient vermeilles et ses yeux conservaient leur bleu ingénu.

     Mais tout se passa beaucoup mieux que ne l’avait redouté Sergueï.

     Le premier à pénétrer dans la pièce réservée à l’entrevue fut le père de Sergueï, le colonel à la retraite Nikolaï Sergueïevitch Golovine. Chez lui tout était blanc, le visage, la barbe, les cheveux et les mains, comme si l’on eût habillé de vêtements d’homme une statue sculptée dans la neige ; sa petite redingote également, très portée mais soigneusement nettoyée, sentant la benzine, avec, en travers, ses galons flambant neuf ; Il fit une entrée ferme et majestueuse, d’un pas régulier et assuré. Tendant une main blanche et sèche, il dit à haute voix :

     — Bonjour Sergueï !

     Derrière son père venait sa mère, un sourire étrange aux lèvres. Elle aussi, lui serra la main et répéta d’une voix forte :

     — Bonjour Sériojenka1!

     Elle l’embrassa sur la bouche2 – et s’assit en silence. Elle ne se répandit pas en pleurs, ne poussa pas de cris, ne fit rien de ce qu’attendait avec effroi Sergueï – elle se contenta de l’embrasser et de s’asseoir en silence. D’une main tremblante, elle redressa même son fichu de soie noire.

     Ce que Sergueï ignorait, c’est que, s’étant enfermé la veille dans son bureau, le colonel, dans un effort extrême, avait mis au point ce rituel : « Il est de notre devoir de ne pas rendre plus pénibles les derniers instants de notre fils, mais au contraire de les adoucir » , avait fermement résolu le colonel, soupesant minutieusement le moindre mot du futur entretien, le moindre mouvement. Il lui arrivait tout de même de s’embrouiller, il perdait le fil de ses préparatifs et s’effondrait en pleurs au bout de son divan de faux cuir. Au matin, il expliqua à son épouse la conduite à adopter.

     — Bref, embrasse-le, et tais-toi ! lui dit-il. Tu pourras parler ensuite, mais quand tu l’embrasseras, tais-toi. Pas un mot juste après l’avoir embrassé, c’est compris ? Autrement, tu en diras trop.

     — J’ai compris, Nikolaï Sergueïevitch, répondit la mère en pleurs.

     — Et arrête de pleurer. Que Dieu t’aide à ne pas pleurer ! Si tu pleures, vieille femme, tu le tues !

     — Mais tu pleures bien, toi !

     — C’est toi qui me fais pleurer. Tu ne dois pas pleurer, tu m’entends ?

     — Très bien, Nikolaï Sergueïevitch.

     Il avait l’intention de réitérer ses recommandations dans le fiacre, mais cela lui sortit de l’esprit. Et, durant le trajet, ils restèrent silencieux, deux vieux chenus et voûtés, plongés dans leurs pensées sans entendre le joyeux tintamarre en ville : c’était la semaine du Mardi-gras et les rues étaient pleines de gens et de sons.

     Ils s’assirent. Le colonel adopta la pose étudiée par avance, cachant sa main droite derrière le bord de sa redingote. Sergueï s’assit un instant, surprit du regard le visage ridé de sa mère et se releva d’un bond.

     — Reste assis, Sériojenka, demanda la mère.

     — Assieds-toi, Sergueï, confirma le père.

     Ils se turent. La mère avait un étrange sourire aux lèvres.

     — Nous nous sommes bien tracassés pour toi, Sériojenka.

     — C’était inutile, maman…

     Le colonel dit avec fermeté :

     — Il le fallait, Sergueï pour que tu ne puisses pas penser que tes parents t’avaient abandonné.

     Nouveau silence. Parler devenait effrayant, comme si chaque mot de la langue perdait son sens au profit d’un seul : la mort. Sergueî jeta un coup d’œil à la redingote bien propre et sentant la benzine de son père et se dit : « Il n’a plus d’ordonnance, à présent, il l’aura nettoyée lui-même. Comment se fait-il que je ne l’ai pas vu faire, jusque-là ? Il devait la nettoyer le matin » . Et il demanda soudain :

     — Ma sœur va bien ?

     — Ninotchka n’est au courant de rien, dit précipitamment sa mère.

     Mais le colonel l’interrompit avec sévérité :

     — Pourquoi mentir ? Notre fille a lu l’affaire dans les journaux. Sergueï doit savoir que tous ses… que tous ses proches… en ce moment… pensent…

     Il ne put poursuivre et se tut. Le visage de la mère se chiffonna brusquement, se distendit, ondula, il devint humide et se fit animal. Ses yeux sans vie s’écarquillèrent comme ceux d’une folle, sa respiration se fit courte , lourde, oppressée.

     — Se… Ser… Se… Se… répétait-elle sans bouger les lèvres. Se…

     — Maman !

     Le colonel fit un pas en avant et, faisant trembler chacun des plis de sa redingote autant que chacune des rides de son visage, ne se rendant pas compte de sa propre effroyable pâleur et de l’aspect désespéré que lui donnait la fermeté à laquelle il s’obligeait, dit à son épouse :

     — Tais-toi ! Ne le torture pas ! Ne le torture pas ! La mort l’attend ! Ne le torture pas !

     Épouvantée, elle s’était déjà tue qu’il répétait encore, serrant des poings qui tremblaient devant lui :

     — Ne le torture pas !

     Puis il recula d’un pas, cacha sous sa redingote sa main tremblante et ses lèvres blanches articulèrent distinctement, en redoublant de calme :

     — C’est pour quand ?

     — Demain matin, dirent les lèvres tout aussi décolorées de Sergueï.

     Sa mère regardait par terre, paraissant ne rien entendre, ses lèvres remuant toutes seules. Mastiquant toujours, elle laissa échapper ces mots étrangement simples :

     — Ninotchka t’embrasse, Sériojenka.

     — Embrasse-la de ma part, répondit Sergueî.

     — D’accord. Les Khvostov te saluent également.

     — Les qui ? Ah oui !

     Le colonel els interrompit :

     — Bon, nous devons partir. Debout, la mère, il le faut.

     Le père et le fils soutinrent la mère dont les jambes se dérobaient.

     — Dis-lui adieu ! ordonna le colonel. Bénis-le.

     Elle s’exécuta. Mais, tout en faisant un signe de croix devant Sergueï, et en l’embrassant d’un baiser furtif, elle hochait la tête et répétait en s’embrouillant :

     — Non, ça ne va pas. Non, pas comme ça. Non, non. Et ensuite, quoi ? Qu’est-ce que je dirai, moi? Non, pas comme ça.

     — Adieu, Sergueï, fit le père.

     — Tu… hésita Sergueï.

     — Oui ? jeta le père.

     — Non, pas comme ça. Non, non. Qu’est-ce que je dirai ? répétait la mère en secouant la tête. Elle s’était rassise et tout son corps se balançait.

     — Tu… reprit Sergueï.

     Et il fit soudain une grimace pitoyable, comme un enfant, tandis que ses yeux s’embuaient de larmes. À travers ce prisme étincelant, il voyait le visage blême de son père, et ses yeux tout pareils aux siens.

     — Père, tu es un homme de cœur.

     — Allons, que dis-tu ! s’effraya le colonel.

     Et brusquement, comme si elle se brisait, sa tête s’en vint reposer sur l’épaule de son fils. Il était jadis un peu plus grand que Sergueï, à présent il était plus petit Et, comme une pelote blanche et duveteuse, sa tête demeurait sur l’épaule de son fils. En silence, l’un embrassait des cheveux blancs, l’autre  une blouse de prisonnier. 

     — Et moi ? demanda soudain une voix forte.

     Ils regardèrent et virent la mère qui s’était levée et, la tête rejetée en arrière, les contemplait avec colère et presque de la haine.

     — Qu’est-ce qui te prend, la mère ? s’écria le colonel.

     — Et moi ? dit-elle en secouant la tête, une expression démente sur la figure. Vous vous embrassez, et moi ? Entre hommes, hein ? Et moi ? Et moi ?

     — Maman ! cria Sergueï en se jetant dans ses bras.

     La suite est indicible et ne doit pas être dite.

     Les dernières paroles du colonel furent les suivantes :

     — Reçois ma bénédiction devant la mort, Sérioja. Meurs bravement, en officier.

     Et ils s’en allèrent. Ils étaient partis. Ils étaient venus, étaient restés, avaient parlé, et les voilà partis. La mère était assise ici, le père, là – et puis, ils n’étaient plus là. Ayant regagné sa cellule, Sergueï s’allongea sur sa couchette, tourné vers le mur pour échapper aux regards du soldat, et pleura longuement. Après quoi, épuisé de larmes, il s’endormit pour de bon.

     Vassili Kachirine ne reçut que la visite de sa mère – son père, un riche marchand, n’avait pas souhaité venir. Vassili accueillit la vieille femme en faisant les cent pas dans la pièce, tremblant de froid bien qu’il fît très doux, chaud, même. Leur entretien fut bref et pesant.

     — Il ne fallait pas venir, maman. Vous vous faites du mal, ainsi qu’à moi.

     — Pourquoi, Vassia ? Pourquoi as-tu fait cela ? Seigneur !

     La vieille femme se mit à pleurer, s’essuyant les yeux avec les coins de son châle de laine noire. Habitué, ainsis que ses frères, à crier sur une mère qui ne comprenait rien, il s’arrêta et, tremblant de froid, fit avec dépit :

     — Et voilà ! J’en étais sûr ! Évidemment, vous ne comprenez rien, maman ! Rien !

     — Bon, bon. Qu’as-tu, tu as froid ?

     — J’ai froid… trancha-t-il, se remettant à marcher et regardant sa mère de biais, l’air fâché.

     — Tu aurais pris froid ?

     — Ah, maman, il est bien question de prendre froid, à présent…

     Et il eut un geste désespéré de la main. La vieille femme s’apprêtait à dire : « Chez nous, il a donné l’ordre de préparer les crêpes depuis lundi » mais elle prit peur et fit d’une voix geignarde :

     — Je lui ai dit : c’est tout de même ton fils, viens et pardonne-lui. Mais non, il s’obstine, le vieux bouc…

     — Qu’il aille au diable ! Tu parles d’un père ! Il reste le misérable qu’il a toujours été.

     — Vassienka, c’est de ton père que tu parles ! La vieille se raidit, pleine de reproches.

     — En effet.

     — Ton propre père !

     — Tu parles d’un propre père.

     C’était cruellement absurde. La mort rôdait, et cette chose mesquine et vaine grossissait inutilement, et les mots craquaient comme des coquilles de noix vides écrasées du pied. Et, pleurant presque de chagrin devant ce mur d’incompréhension qui s’était toute sa vie élevé entre ses proches et lui et en ce jour, le dernier d’avant sa mort, continuait à le fixer cruellement de ses yeux morts et stupides, Vassili s’écria :

     — Mais comprenez donc qu’on va me pendre ! Me pendre ! Vous comprenez ? me pendre !

     — Et toi, si tu n’avais attaqué personne, on ne te… dit la vieille femme, criant à son tour.

     — Dieu ! Tout de même ! Même chez les bêtes sauvages, on ne rencontre pas ça. Je suis votre fils, oui ou non ?

     Il se mit à pleurer et s’assit dans un coin. La vieille en fit autant, pleurant dans un autre coin. Dans leur impuissance à fusionner ne fût-ce qu’un instant et opposer un rempart d’amour à l’effroyable approche de la mort, ils pleuraient des larmes de solitude qui ne leur réchauffaient nullement le cœur. La mère fit :

     — Tu me demandes si je suis ta mère ou non, tu me fais des reproches. Tu ne vois pas que mes cheveux, en quelques jours, sont devenus tout blancs, je suis une vieille femme, à présent. Mais toi, tu parles, tu me fais des reproches.

     — Bon, bon, maman. Pardonnez-moi. Il est temps pour vous de partir. Embrassez mes frères de ma part.

     — Comment ne serais-je pas ta mère ? Est-ce que je ne souffre pas ?

     Elle s’en alla enfin. Pleurant amèrement et s’essuyant le visage avec les coins de son châle, elle distinguait mal son chemin. Plus elle s’éloignait de la prison, plus elle pleurait à chaudes larmes. Elle revint sur ses pas, puis s’égara complètement dans cette ville où elle était née, avait grandi, avait passé toute sa vie. Elle échoua dans un petit jardin désert où vivotaient quelques vieux arbres ayant perdu leurs branches, et s’assit sur un petit banc que le dégel avait laissé humide. Et brusquement, la lumière se fit en elle : il serait pendu le lendemain.

     La vieille femme bondit sur ses pieds et voulut se mettre à courir, mais un fort vertige s’empara d’elle et la fit tomber. Le petit chemin était humide et glissant, et la vieille n’arrivait plus à se relever : elle tournait sur elle-même, se relevait sur les coudes et glissait de nouveau sur le côté. Son châle noir glissa de sa tête, découvrant la calvitie qui apparaissait, à l’arrière de son crâne, entre ses mèches d’un blanc sale ; et, bizarrement, elle se vit en train de festoyer à une noce : on mariait son fils et elle était ivre d’avoir bu trop de vin.

     — Je n’y arrive pas. Mon Dieu, je n’y arrive pas ! renonçait-elle en secouant la tête et en rampant dans la neige durcie, à la fois humide et glacée, et on lui versait sans cesse du vin, encore du vin. 

     Elle avait très mal au cœur, à force de rire comme une ivrogne, de se régaler, de danser sur des rythmes échevelés – et toujours ce vin qu’on lui versait. Encore et toujours.     

  1. Diminutif de Sergueï, qui est bien sûr notre « Serge ».
  2. Embrassade à la russe.

6. Les heures s’enfuient

     Dans la forteresse où étaient enfermés les terroristes se trouvait un clocher avec une vieille horloge. Un tintement traînant et lugubre, venant mystérieusement d’en haut et rappelant le cri lointain et plaintif d’une horde d’oiseaux migrateurs, marquait les heures, les demies et les quarts. Dans la journée, cette musique étrangement triste était couverte par la rumeur montant de la ville et de la grande rue animée qui longeait la forteresse :  tramways grondant, chevaux faisant claquer leurs sabots, automobiles titubant au loin en crissant ; la Semaine grasse1 avait attiré en ville, venant des environs, les habituelles carrioles de paysans se transformant pour l’occasion en fiacres, et les grelots accrochés au cou des petits chevaux emplissaient l’air d’une sorte de bourdonnement. À quoi se mêlait le son multiple des voix : ce brouhaha joyeux et un peu éméché, propre à la Semaine grasse ; cette dissonance se retrouvait dans le paysage, avec le gai dégel printanier, les flaques d’eau sale sur le trottoir et les arbres du square ayant d’un seul coup retrouvé leurs teintes sombres. Un vent tiède soufflait, apportant depuis la mer de larges bouffées d’humidité : on aurait cru voir les molécules d’air s’enfuir au loin, à la fois toutes accordées et totalement libres, accompagnant d’ un rire  leur envol.

     La nuit, la rue s’apaisait, baignant dans la clarté éparse des grands soleils électriques. Alors, l’énorme forteresse aux murs lisses et éteints s’enfonçait dans des ténèbres mortes, son enceinte immobile, sombre et silencieuse la retranchant de la ville agitée par un perpétuel battement de vie. Alors, on entendait l’horloge sonner les heures ; étrangère au monde, d’une lente tristesse, naissait et mourait dans les hauteurs l’étrange mélodie. Surprenant l’oreille, elle naissait, jetait sa plainte lugubre et étouffée, s’interrompait, revenait. Les heures et les minutes tombaient d’une hauteur mystérieuse, comme de grosses gouttes à la transparence de verre faisant tinter légèrement le métal d’une coupe. Ou comme le cri lointain d’un vol d’oiseaux migrateurs.

     Chacun dans sa cellule, les condamnés n’entendaient, la nuit comme le jour, que ce tintement. Il se faufilait à travers le toit et l’épaisseur des murs de pierre, faisant vibrer le silence, disparaissant sans prévenir, réapparaissant tout aussi soudainement. Il leur arrivait de l’oublier, de ne plus l’entendre ; à d’autres moments, ils l’attendaient avec désespoir, suspendus à ce tintement, pleins de méfiance à l’égard du silence. Cette prison était réservée aux grands criminels, elle avait son propre règlement, sévère, inflexible et dur comme l’un de ses angles ; et s’il peut y avoir de la grandeur dans la cruauté, alors il y avait de la grandeur dans ce calme mortel et profond, dans ce silence d’un mutisme solennel, absorbant le moindre bruissement et le plus petit souffle de vie.

     Et dans ce recueillement solennel qu’ébranlait le tintement affligé des minutes en train de fuir, à l’écart de toute vie, cinq êtres, deux femmes et trois hommes, attendaient la nuit, l’aube et l’exécution, chacun s’y préparant à sa façon.  

(1) Semaine de festivités analogues au Mardi-gras, marquant dans la tradition russe le passage de témoin entre l’hiver et le printemps.

7. La mort n'existe pas

     Tania Kovaltchouk, qui avait passé toute sa vie à penser aux autres, et jamais à elle, mourait à présent d’angoisse pour ses camarades. La mort, elle la voyait comme une torture pour Sérioja Golovine, pour Moussia et les autres, quant à la sienne, elle n’y pensait même pas.

     Et, en compensation de la fermeté affichée à grand-peine au tribunal, elle pleura pendant des heures, comme peuvent pleurer des femmes âgées ayant eu leur part de chagrins ou des femmes plus jeunes mais pleines de bonté et de compassion. Et, de supposer que Sérioja allait manquer de tabac et que Werner serait peut-être privé du thé fort qu’il affectionnait, en plus de devoir mourir, la faisait souffrir à peu près autant que la pensée même de l’exécution. Celle-ci était quelque chose d’inévitable et d’accessoire, qui ne méritait pas qu’on s’y attardât, tandis que manquer de tabac était, pour un prisonnier à la veille de son exécution, une abomination insupportable. Elle passait en revue, dans ses souvenirs, les gentils petits riens de leur cohabitation, et se consumait d’anxiété en imaginant l’entrevue de Sergueï avec ses parents.

     Elle éprouvait une pitié particulière pour Moussia. Elle avait depuis longtemps le sentiment que Moussia aimait Werner et, bien que ce fût très éloigné de la réalité, ne pouvait s’empêcher de rêver à quelque chose de beau et de lumineux pour ces deux-là. Avant d’être arrêtée, Moussia portait une bague en argent sur laquelle se voyait une tête de mort ceinte d’une couronne d’épines ; Tania Kovaltchouk regardait souvent cette bague, avec la souffrance d’y voir un symbole funeste condamnant Moussia, et, tantôt en plaisantant, tantôt fort sérieusement, lui demandait avec insistance de l’enlever.

     — Fais-m’en cadeau, implorait-elle.

     — Non, Tanietchka1, je ne te la donnerai pas. Tu auras bientôt une autre bague au doigt.

     Elle se demandait pourquoi, à tour de rôle, ils s’imaginaient tous qu’elle allait à coup sûr se marier bientôt, ce qui la vexait, car ce n’était nullement son choix. Et, en repensant à ses discussions à moitié sérieuses avec Tania, bel et bien condamnée à présent, elle pleurait à n’en plus pouvoir respirer, suffoquée de pitié maternelle. Et, à chaque fois que le tintement de la cloche se faisait entendre, elle relevait son visage mouillé de larmes et tendait l’oreille, tâchant de surprendre comment, dans les autres cellules, ses camarades réagissaient à cet appel monotone et obstiné de la mort.

     Pendant ce temps, Moussia était heureuse.

     Les mains derrière le dos, flottant dans la blouse de prisonnier trop grande pour elle qui lui donnait une silhouette masculine, celle d’un adolescent ayant emprunté l’habit de quelqu’un d’autre, elle déambulait d’un pas égal et infatigable. Elle avait retroussé les manches de la blouse, trop longues pour elle, et ses bras maigres, quasiment ceux d’un enfant, sortaient de ces manches élargies comme des tiges de fleurs émergeant d’un pot sale et grossier. Le tissu rude irritait et écorchait son fragile cou blanc et, de temps à autre, Moussia dégageait sa gorge et tâtait d’une main précautionneuse l’endroit où la piquait sa peau rougie et d’irritée. 

     Tout en marchant, elle se justifiait devant les hommes, en rougissant d’émotion. Elle se justifiait de se voir condamner, elle si jeune et insignifiante, ayant accompli si peu de choses, elle, si loin d’être une héroïne, à cette mort honorable et belle dont étaient morts, avant elle, de véritables héros, de vrais martyrs. Avec une foi inébranlable en la bonté humaine, en la compassion et l’amour, elle s’imaginait l’émoi, le chagrin et la pitié affectant à présent les gens à cause d’elle, et elle en rougissait de honte. Comme si mourir sur la potence était, de sa part, un énorme pas de clerc.

     Lors de sa dernière entrevue avec son avocat, elle l’avait prié de lui procurer du poison, puis était devenue écarlate : et su tout le monde allait la prendre pour une froussarde, ou une poseuse cherchant à faire encore plus de boucan au lieu de mourir discrètement, modestement ? Et elle se dépêcha d’ajouter :

     — D’ailleurs, non, n’en faites rien.

     Elle souhaitait une seule chose, à présent : faire comprendre aux gens qu’elle n’était pas une héroïne, que la mort n’avait rien d’effrayant et qu’il n’y avait pas lieu de la plaindre et de se faire du souci pour elle. Leur expliquer que ce n’était en rien sa faute si, condamnée, elle si jeune et tellement insignifiante, à une telle mort, elle se retrouvait au centre d’un si grand vacarme.

     Réellement accusée, Moussia cherchait une justification, de quoi grandir son sacrifice, lui donner quelque valeur. Elle délibérait avec elle-même :

     — C’est sûr, je suis très jeune, j’aurais pu vivre longtemps. Seulement…

     Et, comme pâlit la lueur d’une bougie lorsque le soleil s’élève dans le ciel, et la jeunesse et la vie semblaient des lueurs sourdes et à demi-éteintes devant le rayonnement majestueux qui devait illuminer sa modeste tête. Il n’y avait pas là de justification.

     Mais peut-être alors, ce qu’elle portait précisément en elle : un amour infini, une aspiration illimitée à l’exploit, le dédain absolu de sa propre personne ? Elle n’était aucunement coupable de ne pas avoir pu accomplir tout ce qu’elle aurait pu, tout ce qu’elle aurait désiré faire – elle était tombée à l’entrée du temple, au seuil de l’autel.

     Mais s’il en est ainsi, si la valeur de quelqu’un ne se mesure pas seulement par ce qu’il a fait, mais aussi par ce qu’il voulait faire, alors…alors elle était bien digne de la couronne du martyr.

     Est-ce possible ? se demande modestement Moussia. En suis-je vraiment digne ? Digne que l’on pleure et s’inquiète pour moi, moi si petite, et insignifiante ??

     Et une joie ineffable s’empare d’elle. La voici, sans doute ni hésitation, pleinement accueillie au sein de la cohorte de ces esprits éclairés qui, de longue date, traversent la torture et le bûcher, leur exécution les conduisant au ciel. Monde de paix et de clarté, bonheur infini, calme et rayonnant. Comme si, ayant déjà délaissé la terre, elle s’était rapproché de l’astre mystérieux de la vérité et de la vie, flottant, immatérielle, dans sa lumière.

     On appelle ça la mort. Mais en quoi est-ce mourir ? se dit la bienheureuse Moussia.

     On ne ferait que l’étonner en faisant venir dans sa cellule les savants, les philosophes et les bourreaux du monde entier, en étalant devant elle livres, scalpels, haches et nœuds coulants pour lui prouver que la mort existe bien, que l’individu est anéanti et qu’il n’y a pas d’immortalité qui tienne. Quelle plaisanterie, puisque la voilà déjà immortelle ! À quoi bon disserter sur la mort et l’immortalité, alors qu’elle est déjà et morte et immortelle, vivant dans la mort comme elle vivait dans la vie2 ?

     Et si l’on amenait dans la cellule son propre cercueil puant de ses restes décomposés, pour lui dire :

     — Regarde un peu ! C’est toi, ça !

     Elle y jetterait un regard et répondrait :

     — Mais non, ce n’est pas moi.

     Et si l’on insistait, l’horreur de la décomposition à l’appui, pour la convaincre qu’il s’agissait bien d’elle, elle répondrait avec un sourire :

     — Mais non. C’est seulement vous qui croyez que c’est moi. Moi qui vous parle, comment pourrais-je être ceci ?

     — Mais tu vas mourir, et devenir ceci.

     —  Non,je ne vais pas mourir.

     — Tu vas être exécutée. Regarde, voici la corde.

     — On va m’exécuter, mais je ne mourrai pas. Comment puis-je mourir, puisque me voilà immortelle ?

     Et les savants, les philosophes et les bourreaux reflueraient en disant dans un frisson :

     — Respectez cet endroit. C’est un endroit sacré.

     Sur quoi méditait encore Moussia ? Elle pensait à bien des choses – puisque la mort ne venait pas, pour elle, trancher le fil de la vie, qui continuait d’une allure égale et tranquille à tresser sa dentelle. Elle pensait à ses camarades  – aussi bien à ceux qui suivaient avec affliction leur condamnation et leur exécution qu’à ces propres compagnons qui allaient monter avec elle à l’échafaud. Elle s’étonnait de voir Vassili tant effrayé, lui qui avait toujours fait montre d’un grand courage, plaisantant même au sujet de la mort. Ainsi, le matin de ce mardi où elle et Vassili s’étaient accroché à la ceinture les engins explosifs qui devaient les déchiqueter quelques heures plus tard, l’émotion faisait trembler les mains de Tania Kovaltchouk, il avait fallu l’écarter, alors que Vassili faisait le pitre et ne tenait pas en place, lâchant des blagues tellement inconsidérées que Werner avait sévèrement fait remarquer :

     — Il est inutile de prendre des libertés avec la mort.

     Qu’est-ce qui lui faisait donc si peur, à présent ? Mais cette peur incompréhensible était si étrangère à Moussia qu’elle cessa bientôt d’en chercher la cause et de penser à Vassili    – elle eut soudain une envie folle de voir Sérioja Golovine et de rire avec lui de quelque chose. Quelques instants plus tard, elle éprouva le besoin encore plus désespéré  de rencontrer Werner pour le convaincre de quelque chose. Et, faisant comme si Werner marchait à ses côtés, allant de sa démarche précise et régulière, enfonçant ses talons dans la terre, Moussia lui disait :

     — Non, Werner, mon ami, ce sont des broutilles, cela n’a aucune importance que tu aies tué ou non N… Tu es intelligent, mais on dirait que tu joues aux échecs : prendre une pièce, encore une et la partie sera gagnée. Ici, Werner, ce qui est important, c’est que nous soyons prêts à mourir. Tu comprends ? Qu’est-ce qu’ils s’imaginent, ces messieurs ? Qu’il n’y a rien de plus effrayant que la mort. Ce sont eux qui ont inventé la mort, ils en ont peur et cherchent à nous effrayer. Voici ce que je voudrais faire : m’amener toute seule devant un régiment et me mettre à décharger mon browning sur les soldats. Je peux bien être toute seule et eux des milliers, je peux même ne pas en tuer un seul. Ce n’est pas ça l’important, qu’ils soient des milliers. Lorsque des milliers de gens en tuent un seul, c’est celui-là qui a remporté la victoire. C’est la vérité, Werner, mon ami.

     Mais c’était tellement évident qu’elle n’avait pas envie d’argumenter davantage – Werner l’avait sûrement compris lui-même, à présent. Peut-être aussi que sa pensée ne voulait pas s’arrêter en un seul point – comme l’oiseau planant sans effort, à qui se dévoilent les horizons sans limite et la profondeur de l’immensité bleue, tendre, caressante. L’heure sonnait sans cesse, vibrant dans le profond silence ; et ses pensées s’accordaient à ce beau son à l’harmonie lointaine, elles se mettaient aussi à tinter ; et, dans sa tête, le défilé harmonieux des images se faisait aussi musique. Comme si Moussia, par cette nuit noire et silencieuse, roulait quelque part sur une grande route plane, bercée par les souples ressorts de la voiture et le tintement des grelots des chevaux. Les affres et les alarmes n’étaient plus, son corps harassé se dissolvait dans l’obscurité et son âme excédée de joie créait des images éclatantes et se grisait de leurs couleurs et de la paix environnante. Elle se souvint de trois de ses camarades, récemment pendus, elle voyait avec netteté leurs visages remplis d’allégresse, ils étaient tout proches d’elle, plus proches même que les visages des vivants. Ainsi pense-t-on joyeusement le matin à la demeure  des amis que l’on ira retrouver le soir, avec des saluts et des rires.

     Tant marcher avait épuisé Moussia. Elle s’allongea précautionneusement sur la couchette et continua à rêver, les yeux mi-clos. À tout moment sonnait l’heure, ébranlant le silence sépulcral, et abritant comme le lit d’une rivière le flot clair et chantant des images paisibles. Elle se disait :

« Se peut-il que ce soit cela, la mort ? Dieu, comme elle est belle ! Ou est-ce la vie ? Ah, je ne sais pas. Dois-je regarder et écouter ? »

     Cela faisait déjà un moment, depuis les premiers temps de son incarcération, que son ouïe lui jouait des tours. Déjà très musicale, exacerbée à présent par le silence, elle recréait, à partir des miettes sonores chichement distribuées par son univers rétréci, les pas des sentinelles dans le couloir, le tintement des heures, le bruissement du vent s’engouffrant sous une toiture métallique ou le grincement d’un réverbère, des scènes d’une grande musicalité. Au début, cela lui fit peur, elle les rejeta comme autant d’hallucinations morbides, puis elle comprit qu’il n’y avait là rien de maladif, et s’y adonna avec sérénité.

     À présent, voici qu’elle entendait nettement, distinctement, les accents d’une musique militaire. Abasourdie, elle ouvrit les yeux et se souleva un peu – derrière la petite fenêtre, c’était la nuit, on entendit sonner l’heure. « C’est encore ça ! », se dit-elle en refermant tranquillement les yeux. Et la musique recommence aussitôt. On entend distinctement, à l’angle de la bâtisse, sur la droite, sortir des soldats, tout un régiment qui défile sous la fenêtre. Les pieds battent la mesure avec régularité sur le sol gelé : un-deux ! un-deux ! on perçoit même, de temps en temps, crisser le cuir d’une botte, un pied déraper un peu et tout aussitôt se reprendre. Et la musique se rapproche : un air de fête parfaitement inconnu, mais très vif, éclatant. Il y a assurément une fête à la forteresse.

     L’orchestre était maintenant arrivé à hauteur de la fenêtre, la cellule tout entière résonnait de sons gais et rythmés, dans une harmonie semée de discordances. Un gros clairon s’égare complètement, il est tantôt en retard tantôt en avance – Moussia distingue le visage plein de zèle du petit soldat soufflant dans son instrument, et ce spectacle la fait rire.

     Tout s’éloigne. Les pas décroissent : un-deux ! un-deux ! De loin, la musique est encore plus gaie, encore plus belle. le clairon jette encore une ou deux fois sa note vive, joyeuse mais décalée, et, sur ce dernier son cuivré, tout se tait. Une fois de plus, l’heure tinte lentement au clocher, son lugubre qui ébranle à peine le silence.

     « Les voilà partis ! » se dit Moussia, un peu triste. Elle regrette les sons enfuis, si gais, si amusants ; elle regrette même le départ des petits soldats soufflant d’un air appliqué dans leurs trompettes, avec leurs bottes crissantes, des soldats bien différents de ceux sur qui elle aurait voulu décharger son browning.

     — Allez, revenez ! demande-t-elle, câline. Et ils reviennent. Ils s’inclinent devant elles, font un cercle autour d’elle, comme un nuage transparent qui la soulève et l’emmène sur les hauteurs où filent les oiseaux migrateurs aux cris de hérauts. Les hérauts crient de tous les côtés, dans toutes les dimensions. Ils appellent, communiquent et annoncent au loin où les mènera leur vol. Ils battent largement des ailes et la nuit les porte aussi bien que le jour ; et les lueurs montant de la ville donnent des reflets bleus sur les poitrines duveteuses fendant l’air. Le cœur de Moussia bat toujours plus régulièrement, sa respiration se fait calme et à peine audible. Elle s’endort. Elle a le visage fatigué, pâle ; ses yeux sont marqués de cernes et ses bras de vierge sont émaciés – mais un sourire flotte sur ses lèvres. Demain, au lever du soleil, une grimace inhumaine déformera ce visage humain, un flot de sang inondera son cerveau, ses yeux deviendront vitreux et sortiront de leurs orbites, mais pour l’heure, elle dort paisiblement, souriant de toute la hauteur de son immortalité.  

     Moussia s’est endormie.

     Pendant ce temps, la prison vit sa vie, cachée et délicate, aveugle et vigilante, comme une anxiété perpétuelle. On marche là-bas. On chuchote ici. Voici le cliquetis d’un fusil. Est-ce un cri, qu’on entend ? Ou bien le silence l’aura produit, comme un mirage.

     À la porte de la cellule, le vasistas vient de descendre. Dans l’ouverture, se montre un sombre visage moustachu. Il contemple longuement Moussia, les yeux écarquillés d’étonnement. Il s’évanouit sans bruit, comme il était apparu.

     Le carillon sonne, en un chant qui se prolonge, horripilant. Comme si les heures fatiguées se hissaient à grand peine, vers minuit, sur une haute montagne. Leur montée est de plus en plus pénible. Elles s’interrompent, glissent, retombent en gémissant – et reprennent leur éprouvante ascension vers leur noir sommet.

     Quelque part, on marche. Ailleurs, on chuchote. On attelle déjà des chevaux à un fourgon dépourvu de lanterne.   

 (1) Diminutif de Tania.

 (2) L'auteur reprend ici, en l'étoffant, le discours que s'adresse, agonisant, Ivan Ilitch. D'ailleurs, le condamné suivant, Sergueï Golovine, porte        le nom de famille d'Ivan Ilitch : la dédicace du début prend son sens...

8. Et la vie et la mort existent

     Sergueï Golovine n’avait jamais pensé à la mort, qui lui restait étrangère et ne le concernait absolument pas. C’était un joyeux jeune homme robuste et en pleine santé, doté de cette évidente et tranquille joie de vivre qui ne laisse pas de place aux pensées ou aux sentiments morbides, l’organisme les évacuant  rapidement sans qu’il en reste trace. De même que chez lui cicatrisaient rapidement les coupures, les blessures et les piqûres, tout ce qui pouvait lui apporter du chagrin ou blesser son âme se voyait mis dehors sans délai et condamné à disparaître. Et, dans chaque occupation, dans chaque divertissement, qu’il s’agît de  prendre des photographies, de rouler à bicyclette ou de préparer une action terroriste, il mettait le même calme sérieux et pétillant de vie : tout, dans la vie, était important et gai, il fallait s’acquitter correctement de tout.

     Et il faisait tout très bien : il n’avait pas son maître pour naviguer à la voile, tirait au revolver comme un champion ; il était fidèle en amitié comme en amour et croyait aveuglément en la parole d’honneur. Ses camarades le plaisantaient, disant que si une sale gueule quelconque, un limier, un espion notoire, lui donnait sa parole d’honneur qu’il n’était pas un agent infiltré, Sérioja le croirait et lui serrerait la main. Il avait un seul défaut : il était persuadé de chanter juste alors qu’en fait, n’ayant aucune oreille, il chantait abominablement faux, déréglant jusqu’aux chants révolutionnaires ; et quand on en riait, il se vexait.

     — Ou bien je suis un âne, ou bien c’est vous qui êtes tous des ânes, faisait-il avec un sérieux offensé. Après un instant de réflexion, les autres rétorquaient, d’un air tout aussi sérieux :

     — C’est bien toi l’âne, ça s’entend à ta voix. 

     Mais, comme cela se produit parfois avec les bonnes personnes, on l’aimait peut-être plus encore pour ce défaut que pour ses mérites.

     Il craignait si peu la mort et y pensait si peu que, le matin fatidique, avant de quitter l’appartement de Tania Kovaltchouk, il déjeuna de bon appétit, et il fut bien le seul : il but deux verres1 de thé au lait et mangea toute une brioche à cinq kopecks. Puis, regardant d’un air chagrin le pain que Werner n’avait pas touché, il demanda :

     — Eh bien, pourquoi tu ne manges rien ? Il faut prendre des forces.

      Je n’ai pas faim.

     — Alors, je le mange. D’accord ?

     — Tu as un sacré appétit, Sérioja.

     — En guise de réponse, Sergueï, la bouche pleine, se mit à chanter d’une voix de fausset :

     En rangs serrés l’ennemi nous attaque2

     Après leur arrestation, il partait pour s’attrister : c’était mal joué, tout s’écroulait, mais une autre idée lui vint : « Il y a autre chose, qu’il s’agit de faire correctement – mourir » , ce qui lui rendit sa bonne humeur. Et, chose bien étrange, dès le lendemain de son incarcération, il s’était mis à pratiquer la gymnastique en observant la méthode extraordinairement rationnelle d’un Allemand, un certain Müller, méthode dont il s’était entiché : il se mettait tout nu, au grand étonnement de la sentinelle qui l’observait avec circonspection, et accomplissait soigneusement les dix-huit exercices prescrits. Le regard étonné du factionnaire lui plaisait, il était prêt à faire du prosélytisme en faveur de la méthode Müller ; tout en sachant qu’il n’obtiendrait pas de réponse, il s’adressait à l’œil qui l’observait par le judas :

     — C’est excellent, mon vieux, ça fortifie. Vous devriez vous y mettre, dans votre régiment , s’écriait-il avec conviction, mais sur un ton amical afin de ne pas effrayer le soldat – sans soupçonner le moins du monde que celui-ci le prenait tout bonnement pour un fou. 

     La peur de la mort se fit jour en lui progressivement, et par à-coups : comme si quelqu’un l’attrapait et le frappait de bas en haut, lui tapant du poing sur le cœur. Davantage de douleur que de peur. Le temps d’oublier la souffrance, quelques heures plus tard, nouveau coup, à chaque fois plus fort, plus insistant. Se dessinent déjà nettement les contours encore troubles d’un effroi puissant et même insupportable.

     — Aurais-je donc peur ? se dit Sergueî, surpris. En voilà, des bêtises !

     Ce n’était pas lui qui avait peur – c’était son jeune corps vigoureux, que ni la gymnastique de l’Allemand Müller, ni les frictions froides, ne pouvaient abuser. Et, plus ce corps retrouvait de vigueur sous l’eau froide, plus les sensations momentanées d’effroi devenaient insupportables. C’était surtout le matin, après un sommeil de plomb et quelques exercices de culture physique, que ce corps, en temps ordinaire, éclatait de vie et de force – alors qu’ici, en captivité, c’est à ces instants qu’une peur étrangère mais aiguë se manifestait. L’ayant remarqué, il se dit :

« Tu es idiot, mon vieux Sergueï. Pour que la mort lui soit plus légère, il faut affaiblir ton corps, et non le fortifier. Imbécile ! »

     Et il arrêta la gymnastique et les frictions froides. En criant à l’adresse du soldat, histoire de lui expliquer et d’éviter toute méprise :

     — J’ai arrêté, mais n’en tiens pas compte, mon vieux. C’est juste que, pour un futur pendu, ça ne sert à rien, autrement, c’est très sain.

     Il se sentit en effet un peu mieux. Il essaya aussi de manger moins, toujours pour affaiblir son corps, mais son appétit restait grand, en dépit du confinement et de la cessation des exercices, il lui était difficile de s’abstenir de manger tout ce qu’on lui apportait. Il se résolut alors à en jeter la moitié dans la tinette, avant de se mettre à manger ; ce qui parut efficace : il se retrouva dans un état de langueur, de somnolence hébétée.

     — Tu vas voir ! grondait-il à l’adresse de son corps, tout en tâtant doucement d’une main triste ses muscles sans vigueur.

     Mais son corps eut vite fait de s’habituer à ce nouveau régime, et la peur de la mort revint – moins vive, moins mordante, mais plus fâcheuse encore, une sorte de nausée. « C’est à cause de l’attente, se dit-il, il vaudrait mieux dormir jusqu’à l’exécution » , et il s’efforça de dormir le plus possible. Cela marcha bien au début, mais ensuite, d’avoir trop dormi ou pour quelque autre raison, il eut des insomnies. Et, avec l’insomnie, vinrent à sa rencontre les idées claires et les images fortes, ramenant le regret de la vie.

     — J’aurais donc peur de ce démon ? se demandait-il en pensant à la mort. C’est dommage, de perdre la vie. Qui est une chose magnifique, quoi qu’en disent les pessimistes. Et si l’on pend un pessimiste ? Oh, comme il doit se mettre à regretter la vie. Et cette barbe, d’où sort-elle ? Elle ne voulait jamais pousser, et là, d’un seul coup, ça y est. Parfaitement inutile.

     Il hochait la tête avec tristesse et poussait de lourds soupirs. À un silence,succédait un profond soupir prolongé ; nouveau silence bref – et de nouveau un soupir, encore plus lourd que le précédent.

     Il en fut ainsi jusqu’au procès et jusqu’à son dernier entretien avec ses vieux parents. Lorsqu’il se réveilla dans sa cellule avec la claire notion que le terme de sa vie était là, qu’il n’avait plus que quelques heures à simplement attendre la mort, il eut l’impression étrange de se voir inconcevablement dépouillé – on ne lui enlevait pas seulement ses habits, on lui retirait le soleil, l’air, le bruit et la lumière, les discours et les actes. Si la mort n’était pas encore là, de vie, il n’y en avait déjà plus, elle avait cédé la place à une chose incompréhensible, stupéfiante, ni tout à fait privée de sens, ni tout à fait intelligible, mais pourvue d’un sens profondément caché et inaccessible à l’homme.   

     — Pouah, quelle saleté ! se torturait Sergueï, déboussolé. Qu’est-ce que c’est que ça ? Où suis-je donc, moi ? Et qui ça, moi ?

     Il s’inspectait attentivement du regard, sa curiosité remontant de ses chaussons de prisonnier au ventre sur lequel bouffait sa blouse de détenu. Bras écartés, il se mit à marcher dans sa cellule en continuant à s’examiner, comme une femme essayant une nouvelle robe trop longue pour elle. En tournant la tête, il se voyait bien. Et cet être un peu effrayant, c’était lui, Sergueï Golovine, qui bientôt ne serait plus. Tout cela était étrange.

     Il fit l’essai de déambuler dans la cellule, et cela lui sembla étrange. S’asseoir aussi, était étrange. Étrange, de boire de l’eau, de tenir le quart et d’avaler une gorgée, d’avoir des doigts et de les voir trembler. Il avala de travers et se mit à tousser en pensant : « Comme c’est bizarre, de tousser ! »

     « Ça y est, je deviens fou ! se dit Sergueï, glacé d’effroi. Que le diable les emporte, il ne manquait plus que ça ! » 

     Il s’essuya le front de la main, ce geste l’étonna également. Alors, sans presque respirer, il se figea pendant ce qui lui parut des heures dans une complète immobilité, étouffant en lui toute velléité de penser, respirant tout doucement, évitant le moindre mouvement – puisque chaque mouvement était fou, et chaque pensée démentielle. Le temps n’était plus, il s’était fait espace, il s’était changé en vide transparent, un espace immense qui contenait tout, la terre, la vie, les êtres humains ;  et cet espace pouvait s’embrasser d’un seul regard, jusqu’à son terme, ce mystérieux précipice – la mort. Ce n’était pas la vision de la mort qui était effrayante, c’était de voir ensemble la vie et la mort. Une main sacrilège avait écarté le rideau immémorial cachant le mystère de la vie et celui de la mort, et voici que tombait leur mystère, sans que pour autant elles devinssent compréhensibles, leur vérité restait écrite dans une langue inconnue. Sa cervelle humaine ne pouvait embrasser cette vision, sa langue humaine n’avait pas les mots qui lui auraient permis de la déchiffrer. Et le simple « j’ai peur » lui venait aux lèvres parce qu’il n’y avait pas d’autre mot, il ne pouvait pas y avoir d’intuition correspondant à ce nouvel et inhumain état des choses. Il en serait ainsi d’un homme resté dans les limites de la compréhension humaine, de l’expérience humaine et des sentiments humains, s’il se trouvait soudain en présence de Dieu – il aurait beau voir, et savoir que cela s’appelle Dieu, il ne comprendrait pas, il éprouverait les frissons d’une torture inouïe, celle de cette incompréhension inouïe.

     — Et tu parlais de Müller ! dit-il brusquement à voix haute, hochant la tête de l’air le plus convaincu du monde. Et, avec l’extraordinaire capacité de changement d’humeur que possède l’âme humaine, il se mit à rire franchement et gaiement : Ah, ce Müller, ce Müller ! Ce sensationnel Müller !  Et pourtant, mon vieux Müller, c’est toi qui as raison, et moi, je suis un âne.

     Il fit encore quelques pas rapides dans sa cellule, étonnant de nouveau au plus haut point le soldat qui l’épiait à travers le judas, se déshabilla entièrement et, tout joyeux, se mit à faire avec la plus grande minutie les dix-huit exercices de la méthode, soumettant à des étirements son jeune corps  un peu amaigri, s’accroupissant, inspirant et expirant fortement en se mettant sur la pointe des pieds, puis lançant en avant bras et jambes. Et il ponctuait chaque exercice d’un joyeux :

     — Voilà ! C’est bien ça, mon vieux Müller !

     Ses joues reprirent des couleurs, il sentit sur lui les gouttes d’une sueur brûlante et bienheureuse, son cœur battait régulièrement et sans faiblesse.

     — En fait, Müller, réfléchissait à haute voix Sergueï en bombant le torse au point de faire saillir ses côtes sous la peau tendue, en fait, vois-tu, Müller, il existe un dix-neuvième exercice – rester immobile, pendu par le cou. On appelle ça une exécution. Tu comprends, Müller ? On s’empare d’une personne en vie, disons par exemple de Sergueï Golovine, on l’emmaillote comme une poupée, et on le suspend par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive. C’est bête, vois-tu, Müller, mais on n’y peut rien. Ce sont des choses qui arrivent.

     Changeant de côté, il se pencha sur le côté droit et répéta :

     — Des choses qui arrivent, mon vieux Müller. 

  1. Le thé, en Russie, se prend dans des verres.
  2. Début du chant révolutionnaire « La Varsovienne », en français. Le texte russe dit : « L’ennemi tourbillonne au-dessus de nous » 

9. Une effrayante solitude

     Soumis lui  aussi à la sonnerie de l’horloge, séparé de Sergueï et de Moussia par quelques cellules vides, mais aussi lourdement seul que s’il eût été la seule créature dans tout l’univers, le malheureux Vassili Kachirine terminait son existence dans une épouvantable angoisse.

     En sueur, sa chemise lui collant à la peau, ses cheveux naguère frisés complètement ébouriffés, il s’agitait dans sa cellule avec la frénésie du désespoir, comme un homme souffrant d’une insupportable rage de dents. Il s’asseyait quelques instants, se relevait d’un bond, appuyait son front contre le mur et demeurait dans cette position, cherchant des yeux quelque chose, tel un malade en quête d’un médicament. Il avait tellement changé qu’on aurait pu croire qu’il avait deux visages et que le premier, le jeune, était parti ailleurs, remplacé par le nouveau, effrayant, surgi des ténèbres.

     Lui, la peur de la mort s’était emparée de lui dès le début, impérieuse et régnant sans partage. Le jour de l’attentat, il s’était fait à l’évidence de sa mort, tandis que le soir même, arrêté et enfermé tout seul dans sa cellule, il avait été emporté et recouvert par une irrépressible vague de terreur. Tant qu’il était allé lui-même librement au-devant du danger et de la mort, tant qu’il avait tenu dans ses propres mains cette mort à l’aspect tant effrayant, il avait marché d’un cœur léger, et même joyeusement : le gnome ridé et horriblement vieux qu’il cachait en lui avait disparu, transfiguré par la sensation de liberté illimitée, de hardiesse venant confirmer une liberté ignorant la peur. La machine infernale qui le ceignait le transformait tout entier en machine infernale, il n’était plus que de la dynamite pensante, il en avait assimilé la mortelle puissance de destruction. Ainsi sorti dans la rue, au milieu de l’agitation des passants affairés, s’écartant à la hâte des chevaux des fiacres et de la ruée du tramway, il avait l’impression de venir d’un autre monde, d’un monde mystérieux dispensé de la mort et de la peur. Le changement fut brusque et rude, sauvage comme un coup sur la tête. Voici qu’il ne marche plus librement, mais qu’on l’emmène de force. Il ne choisit plus sa résidence, on le dépose dans une cellule de pierre et on l’y enferme, comme un paquet. Il n’a plus la liberté de choix entre la vie et la mort, comme tout le monde, on va décider à sa place, et ce sera immanquablement la mort. Celui qui a un instant incarné la volonté, la vie et la force devient l’image pitoyable d’une impuissance absolue, se mue en un animal attendant l’abattoir, une chose éteinte et muette que l’on peut déplacer, briser, faire brûler. Il peut bien dire ce qu’il veut, personne ne l’écoutera, et s’il s’avise de crier, on le bâillonnera, s’il essaye de s’enfuir, on le ramènera et on le pendra dûment ; il peut résister, se débattre, se rouler par terre, il n’aura pas le dessus, on le relèvera, on lui liera les mains et on l’amènera ainsi garrotté au gibet. Et ce travail machinal qu’on effectuera sur lui confère à ses exécutants un aspect nouveau et terriblement sinistre : comme des spectres surgissant juste pour accomplir quelque simulacre, ou encore des poupées mécaniques à ressort qui vous attrapent, vous conduisent, vous pendent en vous tirant par les jambes. Puis ça coupe la corde, ça vous dépose à terre, ça trimballe votre corps et ça le met sous une couche de terre.

     Ainsi, dès le premier jour de son incarcération, la vie et les vivants s’étaient mués pour lui en un monde inexplicable et effroyable de spectres et de poupées mécaniques. La peur l’ayant presque rendu fou, il n’arrivait plus, malgré ses efforts à se figurer que les gens avaient une langue et qu’ils parlaient – pour lui, ils étaient muets ; il tâchait de se rappeler leurs paroles, le sens des mots qu’ils employaient entre eux – impossible. Leurs bouches s’ouvrent, cela produit un son, après quoi ils se séparent, et puis voilà.

     Il se sentait dans la peau d’un homme dont, une nuit, alors qu’il était seul chez lui, toutes les affaires se seraient animées, auraient commencé à bouger et auraient acquis sur lui un pouvoir sans limite. Et l’armoire, la chaise, le bureau et le divan auraient brusquement décidé de le juger.  Il se serait mis à crier, se serait débattu, aurait supplié, appelé au secours, tandis que les meubles tenaient dans leur langue un conciliabule à l’issue duquel l’armoire, la chaise, le bureau et le divan l’auraient emmené pour le pendre, sous le regard des autres objets de la maison.

     Et tout devint un univers de jouets pour Vassili Kachirine, condamné à la peine de mort par pendaison : sa cellule, avec sa porte et le judas, la sonnerie de l’horloge, la forteresse au modelé bien dessiné, et surtout la poupée mécanique arpentant le couloir avec son fusil, ainsi que les autres, qui l’effrayaient en l’espionnant et en lui amenant sa pitance en silence. Ce n’était pas la peur de la mort, qu’il ressentait ; il aurait même voulu mourir au plus vite : même avec son caractère incompréhensible et son mystère très ancien, elle restait plus accessible à l’entendement que ce monde-ci, avec ses métamorphoses au plus haut point bizarres et fantastiques. Plus encore : dans ce monde délirant de spectres et de poupées; la mort se réduisait à peu de chose, son haut statut d’énigme tombait de son piédestal, elle devenait elle-même une mécanique, une mécanique juste effrayante. On se saisit de vous, on vous emmène, on vous pend en tirant sur vos jambes. On coupe la corde, on vous dépose à terre, on trimballe votre corps et on le met sous une couche de terre.

    Un homme a été effacé de la surface du monde.

     Au tribunal, la proximité de ses camarades avait ramené à lui Kachirine, le laissant de nouveau, pour quelques instants, voir des gens: ils sont assis et le jugent, ils ont des voix humaines, ils écoutent, ils ont l’air de comprendre ce qu‘on leur dit. Mais, déjà en rencontrant sa mère, il avait nettement senti, avec l’effroi de l’individu se rendant compte qu’il commence à perdre la raison, que cette petite vieille dans son châle noir n’était qu’une poupée mécanique confectionnée avec art, du genre de celles qui disent « pa-pa » et « ma-man » , mais rien qu’une poupée d’un type supérieur. Il avait essayé de discuter avec elle, tout en se disant dans un frisson :

     «  Seigneur ! C’est vraiment une poupée. Une poupée-mère. Voici une poupée-soldat, et, chez eux, il y a une poupée-père, tandis qu’ici se tient une poupée-Vassili Kachirine. »

     Encore un peu, lui semblait-il, et il percevrait quelque grincement de mécanisme, celui d’un rouage mal graissé. Le visage de sa mère reprit un instant comme une expression humaine lorsqu’elle se mit à pleurer, mais ses premiers mots la firent disparaître, et ce fut avec une curiosité mêlée d’épouvante qu’il observa l’eau couler de ses yeux de poupée.

     Une fois revenu dans sa cellule et son angoisse devenant insupportable, Vassili Kachirine se risqua à prier. De son environnement paternel, dans cette maison de marchand, ne subsistait, en matière de religion, qu’un dépôt amer, irritant et répugnant, il ne savait pas ce qu’était la foi. Tout de même, pendant son enfance, il avait un jour entendu quelques mots qui lui avaient causé la palpitation d’une émotion et s’étaient gravés dans sa mémoire, nimbés d’une poésie douce. Ces quelques mots étaient : « La consolation de tous les affligés1 »

     Par la suite, dans les moments difficiles, il lui arrivait de chuchoter dans un réflexe peu conscient et sans volonté de prier :  « La consolation de tous les affligés » – et il se sentait tout de suite un peu soulagé, il éprouvait le désir d’aller s’épancher auprès de quelqu’un de gentil :

     — Est-ce que c’est une vie, de vivre comme nous le faisons ? Hein, dis-moi, mon amie, est-ce une vie ?

     Après quoi, il se sentait ridicule, il avait comme une envie de se tortiller les cheveux, de lancer le genou en avant et de présenter sa poitrine aux coups : allez, tape-moi dessus !

     Il n’avait jamais parlé à personne de cette « consolation de tous les affligés » , pas même à ses plus proches camarades, d’ailleurs lui-même n’en était guère conscient  – c’était quelque chose d’enfoui profondément en lui. Qui remontait à la surface à de rares occasions et avec prudence.

     Et à présent que, devant ce mystère sans clef se tenant en face de lui, l’effroi le recouvrait de la tête aux pieds, comme l’eau inondant une saulaie riveraine, lors des grandes crues, il fut pris d’une envie de prier. Il se serait bien agenouillé, sans la honte éprouvée devant le soldat, il croisa juste les bras et murmura tout doucement :

     — Consolation de tous les affligés !

     Et, tristement et humblement, il répéta :

     — Consolation de tous les affligés, viens vers moi, viens au secours de Vassili Kachirine.

     Il y avait déjà un bout de temps de cela, lorsque, jeune étudiant, il faisait la fête, – c’était avant de rencontrer Werner et de devenir membre du groupe – il fanfaronnait en prenant un air pitoyable et en se présentant comme « Vaska Kachirine2 » ; à présent, sans savoir pourquoi, il avait envie de s’appeler ainsi. 

     — Consolation de tous les affligés ! 

Mais les mots sonnaient creux, privés de compassion.

     Quelque chose se mit en branle. comme si, dans le lointain, une image calme et triste était passée en coup de vent, sans illuminer cette agonie de ténèbres. Au clocher résonna l’heure. Dans le couloir, le soldat heurta quelque chose de son sabre, ou de son fusil, et bâilla longuement, à plusieurs reprises.

     — Consolation de tous les affligés ! Pourquoi ce silence ? N’as-tu rien à dire à Vaska Kachirine ?

     Il eut un sourire attendri et se mit à attendre. Mais tout était désert, autour de lui comme en lui-même. L’image calme et triste ne revenait pas. D’autres images surgissaient, cruellement intempestives : les cierges allumés, la soutane du pope, l’icône dessinée sur le mur, son père en train de prier, s’inclinant, faisant des génuflexions en épiant par en-dessous pour voir si Vaska prie vraiment, s’il ne joue pas les polissons. Et ces souvenirs accrurent son effroi.

     Tout s’évanouit.

     Une atroce démence l’envahissait. Sa conscience mourut comme un feu s’éteignant qu’on disperse, se refroidissant comme le cadavre d’un homme qui vient de mourir, et dont le cœur est encore chaud, tandis que ses membres sont déjà froids. La lueur rouge d’une dernière pensée jaillit, qui proclama qu’en ce lieu, Vassili Kachirine, allait devenir fou, lui qui éprouvait des tortures sans nom et en arrivait à un degré de douleur et de souffrances qu’aucun être n’avait connu jusqu’à ce jour ; qu’il allait se fracasser la tête contre un mur, s’arracher lui-même les yeux, dire ou vociférer ce qui lui passerait par la tête, assurer, les larmes aux yeux, qu’il n’en pouvait plus – et rien ne se passerait. Rien.

     Et rien ne se passa. Douées de leur vie propre, ses jambes continuaient à bouger et à porter son corps tout tremblant. Douées de leur vie propre, ses mains s’efforçaient de refermer la blouse qui s’ouvrait sur le devant et de réchauffer son corps humide et tremblant. Son corps gelé, agité de frissons. Ses yeux regardaient. Presque calmement.

     Mais il connut encore un moment de terreur intense, lorsque des gens firent leur entrée dans sa cellule. Il n’en comprit pas la signification – l’heure de l’exécution était arrivée – mais, simplement de voir ces gens l’épouvanta, comme un petit enfant peut prendre peur.

     — Je ne le ferai plus ! Je ne le ferai plus ! chuchotèrent imperceptiblement ses lèvres glacées, et il recula silencieusement vers le fond de la cellule, comme il reculait dans son enfance lorsque son père levait la main.

     — C’est l’heure.

     Ça parlait, ça se déplaçait, ça servait quelque chose. Il ferma les yeux, chancela – et commença gauchement à s’habiller. Un retour de conscience lui fit demander une cigarette à un fonctionnaire. Lequel ouvrit obligeamment un porte-cigarettes en argent orné d’un motif décadent3.        

       (1) Ésaïe (ou Isaïe) 61, 2-3. Repris dans le Nouveau testament : Matthieu (les 

           béatitudes) 5,4.

      (2) Le chat Vaska est le héros de contes populaires russes, personnage auquel il  

            arrive bien des mésaventures.

      (3)  Fin de siècle, ou Symboliste…

10. Les murs s'écroulent

     L’homme qui se faisait appeler Werner était las de la vie et fatigué de lutter. Autrefois, il adorait la vie, le théâtre l’enchantait au même titre que la littérature, et il prenait grand plaisir à fréquenter ses semblables ; doué d’une excellente mémoire et d’une grande volonté, il avait appris plusieurs langues européennes, qu’il parlait à la perfection, il pouvait à sa guise se faire passer pour un Allemand, un Français ou un Anglais.. En allemand, il parlait le plus souvent avec un accent bavarois, mais il pouvait, le cas échéant, jouer les Berlinois authentiques. Il aimait les beaux habits, avait de fort belles manières et il était bien le seul de sa confrérie à pouvoir se montrer à un bal de la haute société sans courir le risque d’être reconnu.

     Mais, à l’insu de ses camarades, il nourrissait depuis longtemps un sombre mépris pour l’espèce humaine ; il y entrait du désespoir et aussi une lourde fatigue, presqu’un épuisement mortel. Davantage enclin, par nature, aux mathématiques qu’à la poésie, il ignorait jusqu’à présent l’inspiration extatique et se voyait par moments comme un individu insensé à la recherche de la quadrature du cercle au milieu de flaques de sang. L’ennemi qu’il combattait quotidiennement ne pouvait lui inspirer de respect ; ce n’était qu’un tissu de mensonges avec la bêtise et la traîtrise pour tout ornement, un tas de sales insultes et d’ignobles tromperies. Le dernier épisode en date, celui qui semblait avoir tué définitivement en lui la volonté de vivre, était l’histoire d’un provocateur que l’organisation lui avait ordonné d’assassiner. Il l’avait tué de sang-froid mais, en voyant ce visage faux jusque dans la mort, mais que la mort apaisait, lui rendant son humanité pitoyable, il avait soudain ressenti du mépris pour lui-même et ce qu’il venait de faire.  Ce n’était pas du repentir, qu’il éprouvait, il avait simplement cessé de se respecter, et se voyait lui-même comme un étranger sans intérêt, ennuyeux, insignifiant. Cependant, homme tout d’une pièce, il n’avait pas quitté l’organisation et demeurait toujours le même, en apparence – n’était l’effrayante lueur froide qui passait parfois dans son regard. Et il n’avait rien dit à personne.

     Il avait encore un rare trait de caractère : de même qu’il existe des gens ignorant ce qu’est le mal de tête, il ne connaissait pas la peur. S’il ne faisait pas grief aux autres d’un sentiment qu’il voyait juste comme une maladie très répandue mais ne l’affectant jamais, il n’éprouvait pas non plus de compassion particulière à leur égard. Il avait certes pitié de ses camarades, notamment de Vassia Kachirine ; mais c’était une pitié dépourvue de chaleur, comme officielle, le genre de pitié qu’il devait parfois arriver à certains juges de ressentir. 

     Werner comprenait que l’exécution ne signifiait pas simplement la mort, qu’il y avait quelque chose d’autre – en tout cas, il avait résolu d’aller calmement à sa rencontre, comme on va au-devant d’un étranger : il fallait vivre comme si de rien n’était, ni ne serait. C’était pour lui la seule façon de montrer son mépris absolu de la potence et de garder jusqu’au bout une inaliénable liberté d’esprit. Même au tribunal, ce qui aurait étonné jusqu’à ses camarades, qui connaissaient pourtant son arrogante bravoure, il ne pensait ni à la vie, ni à la mort : très concentré, il jouait de tête, avec une attention calme et profonde, une difficile partie d’échecs. Joueur de première force, il avait entamé cette partie dès le moment de son incarcération et la poursuivait sans trêve. Et le verdict le condamnant à la peine de mort par pendaison n’avait pas déplacé la moindre pièce sur son échiquier invisible.

     Même l’idée qu’il ne terminerait pas cette partie ne suffisait pas à l’arrêter ; le matin du dernier jour qu’il devait passer sur terre, il rectifia un coup hasardeux joué la veille ; les mains jointes entre ses genoux, il resta longtemps assis, sans bouger ; puis il se leva et se mit à marcher, plongé dans ses pensées. Il avait une façon particulière de marcher : légèrement penché en avant, il frappait fortement le sol du talon, ce qui, même dans la terre sèche, laissait une empreinte profonde et très visible. Il sifflotait doucement une petite aria italienne, censée l’aider à réfléchir.

     Mais, pour une raison ou pour une autre, cette fois-ci, ça ne marchait pas très bien. Avec le sentiment désagréable d’avoir fait une grosse faute, voire une erreur grossière, il revint plusieurs coups en arrière, remontant presque au début de la partie. Il ne découvrit pas d’erreur, mais le sentiment de s’être trompé persistait, se renforçant, même. Et brusquement se fit jour en lui une pensée inattendue et vexante : l’erreur, n’était-ce pas de vouloir, en jouant aux échecs, détourner son attention de l’exécution, se protéger de cette peur de la mort réputée inévitable chez un condamné ?

     — Non, et pourquoi donc ? rétorqua-t-il en refermant tranquillement, dans son esprit, l’échiquier. Et, avec la même concentration que lorsqu’il jouait, il entreprit, comme s’il répondait à un examinateur sévère, de faire le tour de sa position, aussi effrayante que sans issue : il inspecta du regard la cellule, tâchant de ne rien omettre, il fit le décompte des heures qui le séparaient de l’exécution, se représenta mentalement, aussi fidèlement que possible, ce qui l’attendait, et haussa les épaules.

     — Et puis ? répondit-il à son interlocuteur invisible. Voilà tout. De quoi avoir peur ?

     Et, de fait, il n’avait pas peur. Non seulement il n’avait pas peur, mais il commençait à ressentir le contraire de la peur, une sorte de joie confuse, mais d’une hardiesse sans limite. Et l’erreur qu’il ne parvenait toujours pas à trouver ne lui causait plus de mécontentement, ne l’irritait plus, elle évoquait à voix haute une heureuse surprise, comme s’il avait cru mort un ami très cher, et le voyait soudain réapparaître sain et sauf, un sourire aux lèvres.

     Haussant les épaules une fois encore, Werner tâta son pouls : son cœur battait sur un rythme accéléré, mais nettement et régulièrement, avec une grande force. De nouveau, avec l’attention d’un novice découvrant la prison pour la première fois, il examina les murs, les verrous et la chaise vissée au sol, tout en se disant :

     — D’où me vient cette impression de légèreté, de joie, de liberté ? De liberté, surtout.  J’ai beau penser à cette exécution, demain – c’est comme si elle n’était pas là. J’ai beau regarder les murs – c’est comme s’ils avaient disparu. J’ai un tel sentiment de liberté qu’on dirait que je ne me trouve pas dans une prison, mais qu’au contraire, je viens d’en sortir, de sortir de la prison qu’a toujours été ma vie. Qu’est-ce que cela signifie ?

     Ses mains tremblaient – ce qui, chez Werner, était sans précédent. Sa cervelle s’agitait frénétiquement. Comme si des langues de feu s’allumaient dans sa tête. Il avait envie de projeter largement à l’extérieur ce feu et en éclairer la nuit, au loin. Et il le fit : son feu perça les murs et répandit sa grande lueur, illuminant loin devant.

     Et l’indécise lassitude qui avait épuisé Werner ces deux dernières années disparut, son âme se délesta du lourd serpent engourdi aux yeux éteints et à la bouche figée – devant la gueule de la mort, sa jeunesse lui revenait, joueuse et charmante. Et c’était même plus que la beauté de la jeunesse. Avec cette étonnante lucidité qui, à de rares moments dans la vie d’un homme, le transporte vers les plus hauts sommets de la contemplation, Werner aperçut en même temps la vie et la mort, spectacle inouï dont la grandeur le foudroya. Il se retrouvait marchant sur une mince crête, tout en haut d’une montagne vertigineuse, sur un versant était la vie, sur l’autre la mort, comme deux mers profondes et scintillantes qui se rejoignaient à l’horizon pour former un espace infini. 

     — Qu’est-ce donc ? quel spectacle divin ! dit-il lentement, se soulevant malgré lui, se redressant comme en présence d’un être supérieur. Et, son regard impétueux, réduisant à néant les murs, l’espace et le temps, plongea dans les profondeurs de la vie qu’il venait d’abandonner.

     Et commença pour lui une nouvelle existence. Il ne s’efforçait plus comme auparavant, de traduire en mots ses visions, les pauvres mots de la parcimonieuse langue humaine ne pouvant s’en acquitter. La mesquinerie, la fange et la méchanceté, tout ce qui autrefois le faisait mépriser les gens, et parfois même éveillait en lui du dégoût pour la figure humaine, de tout cela, il ne resta plus trace : comme la boue des rues et les ordures y traînant s’évanouit à l’œil de l’homme qui s’élève en ballon au-dessus d’une ville, la hideur se muant en beauté.

     Sans le vouloir, Werner fit un pas vers la table et s’y appuya de la main droite. D’une nature orgueilleuse et impérieuse, il n’avait jamais adopté une telle posture, à la fois pleine de fierté, d’autorité et de liberté, il n’avait jamais tourné la tête de la sorte, ni jeté de tels regards – car il n’avait jamais été aussi impérieusement libre qu’ici, dans cette prison, à quelques heures de l’exécution et de la mort.

     Son regard serein perçut autrement les gens, leur charme et leur gentillesse se dévoilèrent à lui qui les voyait avec ses yeux neufs. Porté par le flux du temps, il distingua la jeunesse manifeste de l’espèce humaine, hurlant hier encore  dans les bois comme autant de bêtes sauvages ; et ce qui lui semblait naguère horriblement vil et impardonnable chez les gens, il en perçut la joliesse – mignon le petit enfant à la démarche mal assurée et au babil décousu mais jetant déjà les étincelles du génie, l’enfant faisant des bêtises, commettant des erreurs et se heurtant cruellement au monde.

     — Ah, mes gentils amis ! fit de façon inattendue Werner avec un sourire, oubliant la gravité de sa pose, redevenant tout à coup l’homme arrêté et enfermé à l’étroit, mal à l’aise devant les yeux inquisiteurs le surveillant à travers la porte. Chose étrange : il perdit subitement le souvenir de ce qu’il venait d’apercevoir avec tant de relief et si clairement ; plus étrange encore : il ne fit aucun effort pour retrouver ce souvenir. Il s’assit simplement du mieux qu’il put, sans la raideur qu’il imprimait d’ordinaire à son corps et observa les murs et la grille de la cellule avec un pauvre sourire caressant qui ne devait plus rien à Werner, qui était celui d’un autre. Et il se mit soudain à pleurer, ce qui n’était jamais arrivé à Werner.

     — Mes pauvres camarades ! chuchota-t-il en pleurant à chaudes larmes. Mes gentils camarades !

     Par quelles voies mystérieuses était-il passé du sentiment orgueilleux d’une liberté infinie à cette compassion intense et remplie de tendresse ? Il n’en savait rien et n’y pensait même pas. Avait-il vraiment pitié d’eux, ses gentils camarades, ou ses larmes recelaient-elles autre chose, une passion plus haute — son cœur printanier, son cœur ressuscité, l’ignorait. Il pleurait et murmurait :

     — Mes gentils camarades ! Comme ils sont gentils, mes camarades !

     Personne, ni lui, ni ses camarades, ni les juges, n’aurait pu reconnaître dans cet homme en pleurs et souriant à travers ses larmes le Werner de naguère, arrogant et froid, intrépide et las.

11. On les transporte

     Avant de faire asseoir les condamnés dans leurs fourgons, on les rassembla tous les cinq dans une grande pièce froide avec une voûte au plafond, ayant l’air d’un greffe désaffecté ou d’un parloir vide; Et ils eurent la permission de converser entre eux. 

     Seule Tania Kovaltchouk fut tout de suite émue par cette autorisation. Les autres, silencieux, se serrèrent fortement les mains, ces mains à la fois brûlantes et gelées – et, toujours silencieux, évitant de se regarder, tantôt se regroupèrent, tantôt s’écartèrent, montrant de la gêne. À présent qu’ils étaient réunis, ils ressentaient comme de la honte au souvenir de ce que la solitude leur avait fait éprouver ; leurs regards se fuyaient parce que chacun d’eux avait peur aussi bien de découvrir chez les autres que de révéler sur son propre compte ce qu’il cachait en lui-même.

     Tout de même, ayant échangé un ou deux regards, ils se sourirent et la gêne se  dissipa, ils se retrouvèrent, aussi simplement qu’auparavant : on ne pouvait distinguer de changement, ou alors, s’il y en avait un, il les concernait tous également. Ils parlaient de façon étrange et leurs mouvements aussi étaient bizarres : tout se faisait de façon saccadée, par à-coups, avec trop de lenteur ou une hâte excessive ; leurs paroles s’accompagnaient parfois de hoquets et de bégaiements, leurs phrases s’interrompaient sans qu’ils y prennent garde. Ils clignaient des yeux et regardaient avec curiosité les objets les plus ordinaires, sans les reconnaître, comme des gens à la vue basse ayant quitté leurs lunettes ; à tout moment, on les voyait brusquement se retourner, comme si quelqu’un derrière eux les appelait pour leur montrer quelque chose. De cela non plus, ils n’avaient pas conscience. Les joues de Moussia et de Tania Kovaltchouk étaient brûlantes, de même que leurs oreilles ; au début, Sergueï était un peu pâlot, mais il se reprit vite et redevint le Sergueï de toujours.

     Seul Vassili attira leur attention. Il détonait même dans leur groupe étrange, il faisait peur. Werner s’en émut et dit à voix basse à Moussia, avec une tendresse inquiète :

     — Que se passe-t-il, Moussietchka1 ? Est-ce vraiment lui ? Il faut aller lui parler.

     Restant lointain, Vassili ne parut pas reconnaître Werner et baissa les yeux.

     — Vassia, en voilà des cheveux ! Tu as une drôle de tête. Ce n’est rien, mon vieux, rien du tout, ce sera tout de suite terminé. Il faut tenir bon, il le faut, il le faut.

     Vassili se taisait. Alors qu’on pouvait supposer, en fin de compte, qu’il ne dirait rien, il émit une réponse tardive, lointaine et étouffée. Comme une tombe qui réagirait à d’incessants appels :

     — Je sais que ce n’est rien. Je tiendrai bon.

     Et de répéter :

     — Je tiendrai bon.

     Werner en fut tout réjoui.

     — Voilà. Bravo. C’est ça, comme ça.

     Mais le regard qu’il rencontra était si lugubre, si lourd, le fixant d’un horizon si lointain qu’il se dit, dans un moment d’angoisse : « Où est-il donc ? D’où provient cette voix ? » Et, avec la profonde tendresse que l’on exprime seulement à une tombe, il dit :

     — Tu m’entends, Vassia ? Je t’aime beaucoup.

     — Moi aussi, je t’aime beaucoup, répondit l’autre avec effort.

     Moussia prit soudain la main de Werner et, avec un étonnement qu’elle exagérait, telle une actrice de théâtre, fit :

     — Qu’as-tu, Werner ? Tu viens de dire « je t’aime » ? Tu n’as jamais dit cela à personne. Et d’où te vient cet ait léger, radieux ? Hein, qu’est-ce que tu as ?

     — Ce que j’ai ?

     Et, avec lui aussi l’emphase d’un acteur, Werner serra fortement la main de Moussia :

     — Oui, à présent, je ressens beaucoup d’amour. Il ne faut pas le dire aux autres, ça me gêne, mais j’ai beaucoup d’amour.

     Leurs regards se croisèrent et s’enflammèrent, et tout s’éteignit alentour : ainsi la lueur fugitive d’un éclair peut-elle faire pâlir toutes les autres et incendier la terre d’une prégnante flamme jaune.

     — Oui, fit Moussia. Oui, Werner.

     — Oui, répondit-il. Oui, Moussia, oui !

     Une compréhension s’était partagée, établie de façon indestructible. Les yeux brillants, Werner, en proie à une nouvelle émotion, s’approcha bien vite de Sergueî.

     — Sérioja !

     Mais ce fut Tania Kovaltchouk qui lui fit écho. Dans son enthousiasme et sa fierté maternelle, elle agrippait avec frénésie la manche de Sergueï.

     — Ecoute donc ça, Werner ! Je pleure, je suis morte d’inquiétude à son sujet, et lui, pendant ce temps-là – Monsieur fait de la gymnastique.

     — La méthode de Müller ? sourit Werner.

     Sergueî fronça les sourcils, embarrassé :

     — Tu as tort de te moquer de moi, Werner. Je suis définitivement convaincu…

     Tout le monde se mit à rire. Ce regroupement faisait que, puisant les uns chez les autres de la force morale, ils redevenaient peu à peu ce qu’ils avaient été, sans s’en apercevoir, comme s’ils n’avaient jamais changé. Werner cessa brusquement de rire et dit à Sergueï, sur un ton extrêmement sérieux :

     — Tu as raison, Sérioja. Tu as absolument raison.

     — Attends, comprends-moi – déclara joyeusement Golovine. Bien sûr, nous…

     À ce moment, on leur proposa de partir. Ce fut dit très aimablement, on leur permettait de se mettre par groupes de deux, à leur convenance. L’amabilité qu’on leur témoignait était même excessive : soit que les gens les accompagnant eussent à cœur de se montrer humains, soit que leur intention fut de suggérer que les choses s’accomplissaient d’elles-mêmes, sans leur intervention. Mais il étaient blêmes.

     — Moussia, va avec lui, fit Werner en montrant Vassili, resté immobile.

     — Compris, répondit Moussia en hochant la tête. Et toi ?

     — Moi ? Tania ira avec Sergueï, toi avec Vassia… Moi, je vais rester seul. J’en suis capable, tu le sais bien. 

     Lorsqu’ils sortirent au dehors, la tiédeur humide de la nuit vint les frapper au visage, comme une vague molle faisant pression sur leurs yeux, leur coupant la respiration et la purifiant d’un seul coup, transperçant avec tendresse leurs corps agités de frissons. On avait du mal à croire que cette chose étonnante était tout bonnement un souffle printanier, un vent tiède et chargé d’humidité. Et cette nuit, étonnante par son aspect vraiment printanier, sentait la neige en train de fondre – les gouttes, en tombant, résonnaient dans cette immensité. Fréquentes et affairées, les gouttelettes chantaient en bonne amitié leur chant rythmé, pressées de rejoindre les autres dans leur chute ; mais voici que l’une s’embrouille et se perd dans le joyeux clapotis, dans ce tohu-bohu précipité. Puis une grosse goutte rétablit sévèrement l’ordre, et, de nouveau bien scandé, le chant fougueux du printemps résonne dans l’air. Et une pâle lueur d’incendie, née des soleils électriques, nimbait la ville et les toitures de la forteresse.

     — Wouah ! Sergueï Golovine prit une grande goulée d’air et retint sa respiration, comme s’il regrettait de voir cet air frais et exquis quitter ses poumons.

     — Il y a longtemps que vous avez ce temps-là ? demanda Werner. C’est vraiment le printemps.

     — Seulement depuis hier. lui répondit-on avec une grande courtoisie. Il y a encore eu de forts gels.

     L’une derrière l’autre et portant chacune deux prisonniers, les fourgons sombres se mirent à rouler dans l’obscurité, attirées par une lanterne qu ise balançait à un portail. Les silhouettes grises des hommes d’escorte accompagnaient les équipages, et les fers des chevaux frappaient le sol ou glissaient dans la neige humide.

     Alors que Werner se penchait pour monter dans le fourgon, un gendarme lui dit, évasif :

     — Quelqu’un d’autre est du voyage.

     Werner s’étonna :

     — Hein ? Quel voyage ? Ah, oui ! Qui donc ?

     Le soldat se taisait. Effectivement, dans un coin du fourgon, recroquevillé dans l’obscurité, il y avait une petite chose immobile, mais vivante – un rayon venant de la lanterne vint frapper en biais un œil ouvert, qu’il fit briller. En prenant place, Werner heurta de la jambe un genou.

     — Excusez-moi, camarade.

     L’autre ne répondit rien. Ce fut seulement lorsque leur charrette s’ébranla qu’il demanda d’une voix hésitante, en mauvais russe :

     — Qui êtes-vous ?

     — Je suis Werner, condamné à la pendaison pour tentative d’assassinat sur NN. Et vous ?

     — Je suis Ianson. Il ne faut pas me pendre.

     Ils étaient en route vers la plus grande des énigmes, ils allaient d’ici deux heures se retrouver face à face avec le plus grand des mystères, et passer de vie à trépas – et voilà qu’ils faisaient connaissance. La vie et la mort évoluaient simultanément, sur deux plans différents, et, jusqu’au bout, dans les détails les plus risibles et les plus grotesques, la vie restait la vie.

     — Et vous, Ianson, qu’est-ce que vous avez fait ?

     — J’ai saigné mon patron avec mon couteau et j’ai volé son argent.

     À sa voix, on aurait dit que Ianson s’endormait. Dans le noir, Werner trouva sa main molle et la serra. Toujours aussi mollement, Ianson retira sa main.

     — Tu as peur ? demanda Werner.

     — Je ne veux pas.

     Ils se turent. Werner chercha de nouveau la main de l’Estonien, qu’il pressa fortement entre ses paumes sèches et brûlantes. Elle y demeura, immobile comme une planchette, mais Ianson ne fit plus mine de la retirer.

     On était à l’étroit dans le fourgon et l’on y étouffait, cela sentait le drap de soldat, il y avait un remugle de fumier et de cuir de botte mouillée. Le tout jeune gendarme, faisant face à Werner, lui envoyait dans la figure un souffle lourdement chargé d’un mélange d’oignon et de tabac grossier. Mais, par des fentes, passait un air vif et frais, ce qui, dans ce caisson brinquebalant, faisait sentir le printemps davantage encore qu’à l’air libre. Le fourgon tournait tantôt à droite, tantôt à gauche, donnant même parfois l’impression de revenir en arrière ; on aurait dit par moments qu’ils tournaient en rond inexplicablement depuis des heures. Au début, à travers les lourds rideaux abaissés devant les fenêtres, un rai de lumière électrique bleuâtre s’étant faufilé ; par la suite, après un virage, l’obscurité était revenue, signe qu’ils avaient tourné dans l’une des rues de ceinture sans lumière, et qu’ils approchaient de la gare de S. Lors de ces tournants raides, le genou plié et sensible de Werner venait cogner celui du gendarme, lui aussi plié et sensible, et l’exécution se faisait moins réelle.

     — Où allons-nous ? demanda brusquement Ianson.

     Tous ces virages à bord de ce caisson sans lumière lui donnaient un peu mal à la tête, ainsi qu’une légère nausée.

     Werner lui répondit et serra fortement la main de l’Estonien. Il avait envie de dire quelque chose de particulièrement amical, de très gentil, à ce petit bonhomme ensommeillé qu’il aimait déjà comme il n’avait jamais encore aimé personne.

     — Mon ami ! Ta position a l’air inconfortable. Viens près de moi.

     Ianson resta un instant silencieux, puis dit :

     — Merci, ça va. Je suis bien. Toi aussi, on va te pendre ?

     — Moi aussi ! répliqua de façon étrangement joyeuse Werner, tout juste s’il ne riait pas, agitant la main avec une complète désinvolture. Tout à fait comme s’il était question d’une blague idiote préparée par de gentils farceurs.

     — Tu as une femme ? demanda Ianson.

     — Pas de femme. Une femme, ici ? Je suis tout seul.

     — Moi aussi, je suis seul. Seule2, rectifia Ianson, réfléchissant.

     La tête de Werner commençait à lui tourner. Il lui semblait par moments devoir se rendre à une fête ; étrangement, presque tous les condamnés éprouvaient en chemin ce genre de sensation qui venait se mélanger à la peine et à l’effroi, ils se réjouissaient confusément de ce nouveau qui les attendait. La réalité s’enivrait de visions folles, et la mort s’unissait à la vie pour engendrer des spectres. Ils s’attendaient presque à voir flotter des drapeaux sur les maisons.

     — Nous voici arrivés ! dit Werner avec une joyeuse curiosité, et il sauta en bas du fourgon. Les choses traînèrent davantage avec Ianson : silencieux, mou comme une chiffe, il s’obstinait à ne pas vouloir sortir. Il s’est accroché à une manche, le gendarme desserre l’étreinte de ses faibles doigts, et écarte sa main ; il s’accroche à un angle, une portière, une roue – là encore, un petit coup du gendarme suffit à lui faire lâcher prise.  En fait, Ianson ne s’accrochait pas vraiment, il se collait en silence à chaque objet se présentant – pour s’en laisser détacher, mou et sans forces. Il finit par se mettre debout. 

     On ne voyait pas de drapeaux. De nuit, la gare était sombre, vide, déserte ; c’était trop tôt pour les trains de voyageurs, et le train qui, sur une voie, attendait en silence ces passagers spéciaux se passait de feux de signalisation comme de remue-ménage. Et soudain, Werner trouva tout cela fastidieux. Il n’éprouvait ni peur ni angoisse, mais un ennui énorme et pesant, cette lassitude écrasante qui donne envie de s’en aller plus loin, de s’allonger et de fermer les yeux pour de bon. Werner s’étira et bâilla longuement. Ianson s’étira aussi et poussa une série de bâillements brefs.

     — Si seulement ça pouvait aller plus vite ! dit Werner d’un air fatigué.

     Ianson se taisait, recroquevillé.

     Lorsque, le long du quai désert et surveillé par un cordon de soldats, les condamnés s’avancèrent vers les wagons faiblement éclairés, Werner se retrouva à la hauteur de Sergueï Golovine ; lequel, montrant quelque chose de la main, sur le côté, se mit à parler, mais on entendit nettement que le mot « réverbère » , le reste se perdant dans un bâillement prolongé et fourbu.

     — Que dis-tu ? demanda Werner, bâillant en retour.

     — Le réverbère. La lampe file, dit Sergueî.

     Werner jeta un coup d’œil de côté : effectivement, la lampe filait fortement, noircissant déjà le verre, en hauteur.

     — Oui, elle file.

     Et soudain, il pensa : « Qu’est-ce que ça peut bien me faire, que cette lampe file, alors que… » Sergueï dut se dire la même chose, car il regarda rapidement Werner, puis détourna le regard. Ils cessèrent de bâiller, l’un comme l’autre.

     Ils allèrent d’eux-même jusqu’aux wagons, mis à part Ianson, qu’il fallut prendre par les bras : il commença par visser ses pieds aux planches du quai, puis plia les genoux et s’accrocha aux gendarmes, ses jambes traînaient par terre comme celle d’un homme ivre mort, la pointe de ses pieds raclant les planches. Il fallut longuement le pousser, toujours silencieux, dans le wagon.

     Vassili Kachirine marchait sans aide, imitant comme dans un brouillard ses – il les imitait en tout. Mais, à l’entrée du wagon, il recula et un gendarme l’attrapa par le coude, pour le soutenir – Vassili tressaillit et poussa un cri aigu en retirant son bras :

     — Aie !

     — Vassia, que se passe-t-il ? se précipita Werner.

     Vassili se taisait, secoué de lourds frissons. Confus et un peu peiné, le gendarme tenta d’expliquer :

     — Je voulais aider ce monsieur3, mais…

     — Viens, Vassia, je vais te soutenir, fit Werner en avançant la main. Mais Vassili retira encore son bras en poussant le même cri :

     — Aie !

     — Vassia, c’est moi, Werner.

     — Je sais. Ne me touche pas. Je n’ai pas besoin d’aide.

     Et tout tremblant, il entra dans le wagon et s’assit dans un coin. Se penchant vers Moussia, Werner lui demanda à voix basse, en montrant Vassili des yeux :

     — Qu’en penses-tu ?

     —Il va mal, répondit Moussia tout bas. Il est déjà mort. Dis-moi, Werner, est-ce que la mort existe ?

     — Je ne sais pas, Moussia, mais je ne crois pas, répondit Werner, d’un air grave et pensif.

     — C’est bien ce que je pensais. Mais lui ? Dans le fourgon, avec lui, c’était affreux, j’ai voyagé avec un mort.

     — Je ne sais pas, Moussia. La mort existe peut-être pour certains. Un temps, et puis elle disparaît. La mort existait bien, pour moi, et maintenant, c’est fini.

     Les joues un peu pâlies de Moussia devinrent écarlates.

     — Elle existait, Werner ? Elle existait ?

     — C’est du passé. C’est fini. Comme pour toi.

     On entendit du bruit à la portière du wagon. Frappant fortement du talon, respirant lourdement et crachant, Michka le Tzigane fit son entrée. Il parcourut le wagon du regard et s’arrêta d’un air buté.

     — Ça manque d'esplace4, ici, gendarme ! s’écria-t-il à l’adresse du gendarme harassé qui le regardait sans aménité. Débrouille toi pour que je me sente à l’aise, autrement, je ne bouge pas, tu n’as qu’à me pendre ici, au réverbère. Ils m’ont aussi offert un fourgon, ces chiens-là. Tu parles d’un fourgon ! Le foutoir du diable, oui !

     Et puis soudain, il baissa la tête, allongea le cou et s’en alla rejoindre les autres. De ses cheveux en bataille et de sa barbe hirsute émergeaient deux yeux noirs qui jetaient des regards vifs et sauvages, un peu fous.

     Bon ! Messieurs ! fit-il d’une voix traînante. Et voilà, quoi. Bonjour, monseigneur.

     Il posa lourdement sa main sur Werner et s’assit en face de lui. Et, s’inclinant pour se rapprocher de son vis-à-vis, il cligna de l’œil et se passa prestement une main sur le cou.

     — Vous aussi ? Hein ?

     — Tout juste ! sourit Werner.

     — Pas possible, vous tous ?

     — Nous tous.

     — Oho ! Le Tzigane eut un rictus et promena vite ses yeux sur les autres, s’attardant un peu plus sur Moussia et sur Ianson. Il fit derechef un clin d’œil à Werner :

     — Le ministre ?

     — Le ministre. Et toi ?

     - Moi, monseigneur, c’est une autre affaire. Qu’avons-nous à faire d’un ministre ! Moi, mon prince, je suis un brigand, voilà ce que je suis. Un scélérat. C’est égal, monseigneur, pousse-toi un peu, je n’ai pas demandé à me retrouver avec vous. Il y aura de la place pour tous dans l’autre monde. 

     Par dessous ses cheveux ébouriffés, ses yeux jetaient à la ronde leur regard sauvage,  impétueux et méfiant. Mais tous les autres l’observaient en silence, avec une sympathie grave. Il eut un nouveau rictus et tapota vivement le genou de Werner.

     — C’est la vie, monseigneur. C’est comme dans la chanson : ne murmure donc pas, verte chênaie, ô ma mère5.

     — Pourquoi me donnes-tu du monseigneur alors que nous allons tous…

     — Tu as bien raison, reconnut avec plaisir le Tzigane. Tu fais un drôle de seigneur, puisque tu vas se balancer à côté de moi ! Voici un vrai seigneur, – il enfonça un doigt dans l’uniforme du gendarme muet – hé, en voilà un, chez vous, qui en vaut un autre, fit-il en indiquant des yeux Vassili. Alors, monseigneur, on a peur ?

     —On fait avec, répondit l’autre avec difficulté.

     — Qu’est-ce que ça veut dire, on fait avec ? N’aie donc pas honte, il n’y a pas de quoi avoir honte. Il n’y a que les chiens pour remuer la queue et montrer les dents, quand on les emmène pour les pendre, toi, tu es un homme. Et c’est qui, l’autre bêta à grandes oreilles ? C’est un des vôtres ?

     Il les passait vite en revue du regard et, se raclant sans arrêt, crachait un filet de salive sucrée. Ianson, immobile et recroquevillé en boule dans son coin, ne répondit rien, si ce n’est par un frémissement des oreillettes de son chapeau à la fourrure pelée. Werner expliqua à sa place :

     — Il a égorgé son patron.

     — Seigneur ! s’étonna le Tzigane. Laisser des gens comme ça jouer du couteau !

     Depuis un bon moment, par en-dessous, il observait Moussia, et voici que, se tournant vers elle d’un mouvement rapide, il la fixait droit dans les yeux.

     — Et voilà une demoiselle, et quelle demoiselle ! Voyez un peu ! Et nous avons des joues bien rouges, et nous rions. Regarde un peu, elle rit pour de bon, fit-il en attrapant d’une main de fer le genou de Werner. Regarde donc !

     Rougissant et souriant d’un air un peu gêné, Moussia fixait aussi ces yeux perçants et un peu fous, remplis d’une interrogation sauvage et sans délicatesse.

     Tous gardaient le silence.

     Les roues affairées allaient leur train heurté, les petits wagons sautillaient sur leurs rails étroits, avançant avec zèle. Dans une courbe, ou peut-être à un passage à niveau, la petite locomotive émit avec application un sifflement grêle — le mécanicien redoutait d’écraser quelqu’un. Il était cruel de se dire qu’on mettait autant de soin, autant de savoir-faire et de méticulosité pour pendre des gens que pour accomplir une besogne ordinaire, que l’acte le plus insensé qui soit s’accomplissait avec toutes les apparences de la raison et des choses qui vont de soi. Les wagons filaient, à leur bord étaient assis des gens, comme dans tous les trains du monde ; ensuite, ce serait la gare, avec le message habituel : « cinq minutes d’arrêt » .

     Et viendrait la mort, viendrait l ‘éternité – le grand mystère.          

  1. Diminutif de Moussia.
  2. rappel : Ianson parle mal le russe.
  3. Le texte russe utilise un pluriel de déférence à la place du « je voulais l’aider » .
  4. Erreur de déclinaison faite par notre tzigane.
  5. Chanson populaire reprise par Pouchkine, au chapitre 8 de « La fille du capitaine » .

12. Ils y sont

      Les petits wagons filaient avec zèle.

     Pour avoir habité pendant des années avec sa famille une datcha que desservait cette ligne, Sergueï Golovine l’avait empruntée de jour comme de nuit et la connaissait bien. En fermant les yeux, il pouvait s’imaginer y retourner  – il se serait attardé chez des amis en ville et reviendrait par le dernier train.

     — Nous arriverons bientôt, dit-il en ouvrant les yeux et en jetant un coup d’œil à la fenêtre défendue par une grille et peu loquace.

     Nul ne broncha, personne ne répondit, seul le Tzigane se contenta de cracher une salve de jets de salive sucrée. Et ses yeux se mirent à courir le long du wagon, soupesant les fenêtres, la portière, les soldats.

     — Ai-roid, fit Vassili Kachirine, les lèvres serrées comme si elles étaient gelées pour de bon ; il disait en fait : j’ai froid.

     Tania Kovaltchouk s’en alarma.

     — Tiens mon châle, noue-le à ton cou, il est très chaud.

     — Cou ? demanda brusquement Sergueï, que sa propre question épouvanta.

      Mais, comme ils avaient tous pensé la même chose, personne n’avait entendu le mot, ou alors ils l’avaient tous prononcé en même temps.

     — Allez, Vassia, noue-le, noue-le, tu auras chaud, lui conseilla Werner, qui se tourna ensuite vers Ianson et lui demanda avec gentillesse :

     — Et toi, mon ami, tu n’as pas froid, au moins ?

     — Werner, il veut peut-être fumer. Camarade, vous voulez fumer, peut-être ? s’enquit Moussia. Nous avons du tabac.

     — Fumer, oui !

     — Donne-lui une cigarette, Sérioja, fit Werner, réjoui.

     Mais Sergueï l’avait devancé. Et tous observèrent amoureusement les doigts de Ianson qui prenaient la cigarette, l’allumette qui s’enflammait, la fumée bleue qui sortait de la bouche de Ianson.

     — Merci, fit Ianson. C’est bon.

     — Comme c’est curieux ! dit Sergueï.

     — Qu’est-ce qui est curieux ? fit Werner en se retournant. Hein, Dis, qu’est-ce qui est curieux ?

     — Mais… une cigarette.

     Ianson tenait entre ses doigts, ses doigts de toujours, une cigarette tout ce qu’il y avait de plus ordinaire et, tout pâle, la contemplait d’un air étonné, presque horrifié. Et tous se mirent à fixer le mince tube avec son extrémité d’où s’enfuyait une volute de fumée bleue emportée par le souffle de sa respiration et où s’accumulait une cendre grise.

     — La voilà éteinte, dit Tania.

     — Oui, elle s’est éteinte.

     — Au diable ! fit Werner, se renfrognant et regardant avec inquiétude du côté de Ianson, dont la main, celle qui tenait sa cigarette, pendait comme morte. Tout à coup, le Tzigane se tourna vers lui, se pencha et, collant son visage contre le sien, chuchota :

     — Monseigneur, qu’en dis-tu, les gardes… hein ? On essaye ?

     — Il ne faut pas faire ça, chuchota en réponse Werner. Il faut finir le verre.1

     — Quel intérêt ? Mourir en se bagarrant, c’est plus gai, non ? Je le tue, il me tue, personne ne sent rien. Comme si on ne mourait pas.

     — Non, non, fit Werner en se retournant sur Ianson : pourquoi ne fumes-tu pas, mon cher ami ?

     Le visage grêlé de Ianson se déforma soudain, affichant une grimace pitoyable : on aurait dit que quelqu’un le tenait par un fil mettant ses rides en mouvement et les faisant se contracter. Et, comme en dormant, Ianson se mit à larmoyer sans pleurer, pleurnichant d’une voix de fausset :

     — Je n’ai pas envie de fumer. Aah ! Aah ! Aah ! Il ne faut pas me pendre. Aah ! Aah ! Aah !

     Un émoi s’ensuivit. Versant un torrent de larmes, Tania Kovaltchouk caressait sa manche et redressait les oreillettes de son chapeau râpé :

     — Mon chéri ! Ne pleure pas, mon mignon, mon chéri ! Mon pauvre, pauvre petit malheureux !

     Moussia regardait ailleurs. Le Tzigane surprit son regard et eut un rictus.

     — Sa Noblesse est un original ! Il boit du thé, mais son bedon reste froid, fit-il avec un petit rire bref. Mais son propre visage était devenu gris foncé, avec des reflets de fonte bleuâtre, et ses grandes dents jaunes claquaient.

     Il y eut une brusque secousse et l’allure des petits wagons diminua nettement. En dehors de Ianson et de Kachirine, tous s’étaient soulevés, et s’étaient aussitôt rassis.

     — Voici la gare ! dit Sergueï.

     C’était comme si l’on venait de pomper tout l’air du wagon, tant on avait de mal à respirer, soudain. Le cœur dilaté poussait en avant la poitrine, quelque chose restait en travers de la gorge, une agitation de possédés régnait, dex voix remplies de sang criaient d’épouvante. Et les yeux fixaient le plancher frémissant, et les oreilles écoutaient la marche toujours plus lente des roues, glissant, reprenant – et finalement stoppant.

     Le train s’était arrêté.

     Ce fut le début d’un songe. C’était davantage fantomatique qu’effrayant, cela échappait à la mémoire comme à la raison : le rêveur restait en retrait, seul son fantôme immatériel se déplaçait, disait des paroles muettes, souffrait sans avoir mal. En rêve on sortit du wagon, on se remit par deux, on huma l’air particulièrement frais, printanier, forestier.En rêve Ianson opposa vainement une faible résistance, on le fit sortir sans bruit du wagon.

     Ils descendirent les petites marches.

     — Faut vraiment y aller à pied ? demanda une voix presque gouailleuse.

     — Ce n’est pas loin, répondit aussi gaiement une autre voix.

     Puis toute la troupe, noire et silencieuse, traversa un bois en suivant une route grossière, humide et printanière. De la forêt encore enneigée montait un air pur et fort ; on glissait, on s’étalait parfois dans la neige, en se raccrochant involontairement au voisin ; et, de chaque côté, marchant avec effort dans la neige, respirant lourdement, avançaient les hommes d’escorte. On entendit une voix dire avec irritation :

     — Vous ne pouviez pas déblayer le chemin. Il y a de quoi dégringoler dans la neige, ici.

     Quelqu’un répondit, comme un coupable se justifiant :

     — On a déblayé, Votre Noblesse. Mais c’est le dégel, on y peut rien.

     La conscience leur revenait, mais pas entièrement, par bribes, par fragments bizarres. Une pensée pratique surgissait soudain :  en effet, on n’aurait pas pu déblayer la route ?

     Tantôt cette lueur de conscience s’éteignait, ne laissant que l’odorat : la sensation de l’air douloureusement vif, la senteur de la forêt, l’odeur de la neige fondante ; tantôt tout se rallumait, en une vision d’une netteté extraordinaire : la forêt, la nuit, le chemin, la pendaison au tournant. Des propos hachés, chuchotés, s’échangeaient avec retenue :

     — Il n’est pas loin de quatre heures.

     — Je vous l’avais dit : ça ne sera pas long.

     — Il fera jour à cinq heures.

     — Bon, d’accord à cinq heures. Il fallait bien…

     Ils firent halte dans l’obscurité d’une clairière. Un peu plus loin, derrière un rideau transparent d’arbres encore d’une maigreur hivernale, se mouvaient sans bruit deux lanternes : c’était l’emplacement des potences.

     — J’ai perdu un caoutchouc, fit Sergueï Golovine.

     — Hein ? s’étonna Werner.

     — J’ai froid. Perdu un caoutchouc en route.

     — Et où est Vassili ?

     — Sais pas. Là, tiens.

     La silhouette sombre de Vassili se tenait immobile.

     — Et Moussia, où est-elle ?

     — Je suis ici. C’est toi, Werner ?

     Ils échangèrent des regards, évitant le côté où continuaient à se balancer en silence les sinistres lanternes. Sur la gauche, la forêt dénudée semblait s’éclaircir, une grande étendue plane et blanche apparaissait. Un vent humide en provenait.

     — La mer, dit Sergueï Golovine, humant l’air et reconnaissant l’odeur. C’est la mer, là-bas.

     Moussia se mit à déclamer :

     — Mon amour, comme la mer immense !

     — Qu’as-tu, Moussia ?

     — Mon amour, comme la mer immense, déborde les rivages de la vie.2

     — Mon amour, comme la mer immense, répéta d’un air pensif Sergueï, conquis par le son de cette voix comme par les paroles.    

     — Mon amour, comme la mer immense, répéta Werner qui s’écria, étonné et joyeux :

     « Mousska3 ! Que tu es jeune, encore ! »

     Soudain, se collant tout près de l’oreille de Werner, le Tzigane chuchota d’une voix ardente et essoufflée :

     — Monseigneur, hé, monseigneur. On est dans un bois, non ? Dieu, alors quoi ? Là-bas, où sont les lanternes, vous voyez les potences ? Alors quoi ?

     Werner le regarda : une angoisse de mort consumait le Tzigane.

     — Il faut nous dire adieu… fit Tania Kovaltchouk.

     — Minute, ils vont d’abord lire la sentence, répondit Werner. Où est Ianson ?

     Ianson était affalé dans la neige, on s’affairait à côté de lui. Une forte odeur d’ammoniaque se fit brusquement sentir.

     — Alors, docteur ? C’est pour bientôt ? demanda une voix impatiente.

     — Ce n’est rien, un simple évanouissement. Frottez-lui les oreilles avec de la neige. Il revient à lui, on peut lire la sentence.

     La lueur furtive de la lanterne éclaira un papier et de blanches mains dégantées. Les mains tremblaient légèrement, le papier suivait ; la voix tremblait également :

     — Messieurs-dames, il est peut-être inutile de vous lire la sentence, vous la connaissez déjà ? Qu’en pensez-vous ?

     — C’est inutile, répondit Werner en leur nom à tous, et la lanterne s’éteignit bien vite.

     De même, ils refusèrent tous le prêtre. Le Tzigane déclara :

     — Trêve de pitreries, p’tit père ; tu vas me pardonner, mais eux, ils vont me pendre. Retourne d’où qu’tu viens.

     Et la grande silhouette sombre s’écarta en silence et s’empressa de disparaître. L’aube pointait : la neige se fit plus pâle, les visages plus sombres, et la forêt s’éclaircit, devint une chose banale et triste.

     — Messieurs-dames, il faut vous mettre par deux. À votre convenance, mais je vous demanderai juste de ne pas traîner.

     Werner montra Ianson, remis sur pieds et soutenu par deux gendarmes :

     — Je vais avec lui. Et toi, Sérioja, prends Vassili avec toi. Allez devant.

     — Très bien.

     — Nous sommes ensemble, Moussietchka3 ? demanda Kovaltchouk. Allez, embrassons-nous.

     Ils se hâtèrent de s’embrasser tous. Le Tzigane avait le baiser rude, on sentait ses dents ; celui de Ianson était flasque, il ouvrait à moitié la bouche et ne paraissait pas comprendre ce qu’il faisait. Lorsque Sergueï Golovine et Kachirine se furent éloignés de quelques pas, Kachirine se retourna soudain et dit à voix haute, bien distinctement et d’une voix toute changée, celle d’un inconnu :

     — Adieu, camarades !

     — Adieu, camarade ! lui cria-t-on en retour.

     Ils partirent. Le silence se fit. Derrière les arbres, les lanternes ne remuaient plus. On s’attendait à des cris, des bruits de voix, mais le silence régnait des deux côtés et les lanternes, paraissant plus jaunes, restaient immobiles.

     — Ah, mon Dieu ! dit une voix sifflante et farouche. Ils se retournèrent : c’était le Tzigane,  saisi par la mort. Ils les pendent !

     Ils se détournèrent et le silence reprit.  Le Tzigane suffoquait, empoignant l’air à pleines mains :

     — Pas possible ! Seigneur, comme ça ? Je serais seul ? À plusieurs, c’est plus gai. Seigneur ! Pourquoi ?

     Il attrapa Werner par le bras, l’étreinte de ses doigts semblant se défaire, comme s’il en jouait.

     — Monseigneur, gentil seigneur, que ce soit avec toi, hein ? Aie pitié, ne refuse pas !

     Malheureux, Werner répliqua :

     — Impossible, mon ami. Je suis avec lui.

     — Ah, mon Dieu ! Donc, me voilà seul. Pourquoi ? Seigneur !

     Moussia s’avança et lui dit à voix basse :

     — J’irai avec toi.

     Le Tzigane recula et la regarda en faisant rouler le blanc de ses yeux.

     — Avec toi ?

     — Oui.

     — Toi, alors ! Tu es quelqu’un, toi ! Mais tu n’as pas peur ? Sinon, mieux vaut que je reste seul. Tant pis !

     — Je n’ai pas peur.

     Le rictus du Tzigane réapparut.

     — Toi, alors ! Je suis tout de même un brigand. Ça ne te dégoûte pas ? Sinon, mieux vaut pas. Je ne t’en voudrai pas.

     Moussia se taisait, et l’aube naissante illuminait doucement son visage à la pâleur mystérieuse. Puis elle s’approcha d’un pas rapide du Tzigane et, nouant ses bras à son cou, l’embrassa sur la bouche.. Il l’attrapa par les épaules, l’écarta de lui, eut un frisson – et la couvrit de baisers bruyants, sur la bouche, sur le nez et sur les yeux.

     — Allons-y !

     Soudain, le soldat le plus proche chancela et son fusil lui échappa des mains. Loin de se baisser pour le ramasser, il demeura figé quelques instants puis, d’un mouvement brusque, partit à l’aveugle dans la forêt, foulant la neige intacte.

     — Où vas-tu ? lui chuchota un autre, effrayé. Halte !

     Mais l’autre continua en silence à se frayer un chemin dans la neige profonde ; ayant sans doute heurté quelque chose, il agita les bras et tomba à plat ventre. Et ne bougea plus.

     — Ramasse le fusil, bidasse ! Sinon, je m’en charge ! menaça le Tzigane. En voilà, une escorte !

     Tout à leur manège, les lanternes s’agitèrent à nouveau. C’était le tour de Werner et de Ianson.

     — Adieu, monseigneur !  dit à voix haute le Tzigane. Nous nous reverrons dans l’autre monde, à présent tu me connais, ne me tourne pas le dos. Et amène de quoi boire un coup – j’aurai sûrement chaud. 

     — Adieu.

     — Je ne veux pas, fit mollement Ianson.

     Mais Werner lui prit le bras, et l’Estonien fit quelques pas de lui-même ; puis on le vit s’arrêter et tomber dans la neige. On le ramassa, on le souleva et on le porta, il se débattait faiblement dans les bras qui l’emportaient. Comment se faisait-il qu’il ne criât point ? Sans doute avait-il oublié sa voix.

     De nouveau, les lanternes s’étaient immobilisées, très jaunes.

     — Ainsi, Moussietchka, je me retrouve seule — dit tristement Tania Kovaltchouk. Nous vivions ensemble, mais…

     — Tanietchka, ma chérie…

     Mais le Tzigane s’interposa avec feu. Tenant Moussia par le bras comme s’il redoutait qu’on les sépare, il expliqua rapidement :

     — Ah, mademoiselle ! Toi, tu peux aller toute seule, tu es une âme pure, tu peux aller seule n’importe où. Comprends-tu ? Moi, je ne peux pas. En tant que brigand… comprends-tu ? Tout seul, c’est impossible, pour moi. J’entendrai des : « Où va-t-il, ce scélérat ? » C’est que j’en ai volé, des chevaux, mon Dieu ! Et avec elle… c’est comme si j’emmenais un petit enfant avec moi, tu vois. Tu ne comprends pas ?

     — Si, je comprends. Eh bien, allez-y. Laisse-moi t’embrasser encore une fois, Moussietchka.

     — C’est ça, embrassez-vous, les encouragea le Tzigane. Dans votre cas, il faut se quitter bons amis.

     Moussia et le Tzigane partirent. La femme marchait avec précaution, glissant et prenant en main sa jupe, par habitude ; la tenant fermement, tâtant le sol du pied avec méfiance, l’homme la menait à la mort.

     Les lueurs s’immobilisèrent. Un vide silencieux entourait Tania Kovaltchouk. Grisâtres dans la lumière calme et décolorée de l’aube, les soldats se taisaient.

     — Et me voici toute seule, dit tout à coup Tania en soupirant. Sérioja est mort, Werner est mort, Vassia est mort. Je suis seule. Les soldats sont des soldats. Je suis seule…

     Le soleil se leva au-dessus de la mer.

     Les corps furent déposés dans un grand caisson, puis emportés. Avec leur cou démesurément allongé, leurs yeux exorbités, leur langue bleuâtre et gonflée qui, telle une fleur affreuse et inconnue, dépassait de leurs lèvres baignées d’une écume sanglante – les cadavres reprenaient en sens inverse le chemin qu’avaient emprunté à l’aller les vivants. Et la neige de printemps était toujours aussi douce et sentait toujours aussi bon, et l’air printanier était toujours aussi fort et pur. Et le caoutchouc usé et tout mouillé que Sérioja avait perdu faisait une tache noire dans la neige.

     Ainsi les hommes accueillirent-ils le soleil à son lever.   

  1. Psaumes, 75-9 ?
  2. Tiré d’un poème de 1858  du dramaturge et poète Alexeï Konstantinovitch Tolstoï (1817-1875), cousin éloigné de Léon Tolstoï. Ne pas le confondre avec Alexeï Nikolaïevitch Tolstoï (1882-1945), autre cousin de Léon, écrivain russe émigré puis retourné au pays et devenu thuriféraire de Staline.
  3. Surdiminutif de Moussia. Pareil pour Tanietchka, issu de Tania.

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