M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 23 juin 2015

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Album de famille (3) ( Sergueï Dovlatov)

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Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Chapitre 3

Le dicton favori de mon oncle Roman Stepanovitch* était :

- Un esprit sain dans un corps sain !...

Dans sa jeunesse, c’était un vrai kinto de Tiflis**. Ce terme ne désignant ni un voyou, ni  un ivrogne ni un parasite. Quoiqu’un kinto ne travaille pas, s’enivre et fasse du désordre. En gros, c’est un mauvais sujet, un polisson, je ne vois pas mieux...

Mon oncle avait un énorme poignard. Depuis son jeune temps, il aimait le vin géorgien et les blondes replètes...

A bien chercher, la principale qualité d’un véritable kinto serait sans doute l’esprit. Mon oncle se distinguait par un humour assez particulier. Il lui arriva ainsi de troubler les cérémonies marquant le jubilé de la République Soviétique de Géorgie.

Voici comment les choses se passèrent. On célébrait avec faste, à Tbilissi, le septième anniversaire de la République. L’immense salle du Palais de la culture Karl Liebknecht était bourrée à craquer. Les autorités supérieures prononcèrent de longs discours. Puis montèrent sur scène les représentants des minorités ethniques. Pour les Arméniens, s’exprima la soeur de mon oncle, ma tante Anélia. Cela faisait deux semaines qu’elle préparait son intervention. 

- Voilà déjà sept ans...- commença-t-elle.

Silence absolu dans la salle.

- Voilà déjà sept ans...- reprit ma tante.

Se fit entendre un cliquetis métallique. Sur la pointe des pieds, quelqu’un se frayait un passage dans les travées.

- Voilà déjà sept ans... - prononça d’une voix raffermie ma tante Anélia.

Derrière elle, le portrait du généralissime lui faisait des clins d’oeil malicieux. Le silence le plus complet, de nouveau, régnait.

Et soudain résonna dans la salle la voix claire de mon oncle :

- Voilà déjà sept ans qu’on essaye en vain de marier Anélia...

En larmes, la tante Anélia quitta la scène. L’oncle Roman passa quelques jours en garde à vue...

Quelque temps avant la guerre, Roman se mit en tête d’entrer à l’université, dans le but de devenir philosophe. Résolution absolument naturelle, pour une personne sans aucune aspiration concrète. Les gens n’ayant qu’un sentiment vague et embrumé de la vie rêvent de devenir philosophes. 

Roman présenta ses papiers pour s’inscrire à l’université. Arriva l'examen de littérature russe.Mon oncle arrêta des candidats qui sortaient :

- Dites, les amis, vous êtes tombés sur quoi ?

- Pouchkine, - dit l’un.

- Splendide ! - s’écria l’oncle. - J’ai précisément fait l’impasse sur lui.

- Lermontov, - fit le deuxième.

- Magnifique ! - s’exclama l’oncle. - Encore l’impasse.

- Gogol, - déclara le troisième.

- Superbe ! cria l’oncle. - Toujours l’impasse.

Ce fut enfin le tour de Roman. Arrivé au bureau, il choisit un bout de papier, le déplia et lut :

- Le cheminement littéraire de Griboïedov.

- Quelle tristesse ! - s’écria-t-il. - En plein dans mon impasse...

Lorsque la guerre éclata, mon oncle s’en réjouit. A la guerre, les gens comme lui, on les appréciait. Même en temps de paix, mon oncle aimait faire du scandale. 

Il revint de la guerre homme fait - et lieutenant-colonel. 

Par la suite, comme tous les anciens lieutenants-colonels,  il s’occupa de sécurité du travail. Lui, ce fut à l’usine « La lueur ».  ( Les colonels étaient mis à la tête des cadres. )

Peut-être qu’il savait y faire, en matière de sécurité du travail, ce n’est pas exclu. Mais sa partie, c’était la culture physique de masse. Il organisait des courses. Des cross à ski. Des matchs de volley. On parlait de lui dans les journaux. 

A soixante-trois ans, mon oncle skiait fort bien, et n’avait pas peur de se battre.

- Un esprit sain dans un corps sain !...- Tel était son dicton favori.

Mon oncle éprouvait un franc mépris à mon égard. Je ne faisais pas de gymnastique matinale. Ni ne m’aspergeais d’eau glacée. Je détestais l’effort physique en général. En cas d’insulte, je cherchais plutôt le compromis.

D'ailleurs, on m’a rarement offensé. Trois fois en tout et pour tout, dans ma vie. Et, les trois fois, c’était mon oncle. 

- Intellectuel ! - criait-il. - Bonne femme ! Petit crevé de planqué !

Lorsqu’on lui demandait quel était son auteur préféré, mon oncle répondait sans hésiter :

- Martin Eden.

Sur ses exploits de boxeur, il était intarissable. Il lui arrivait d’en rajouter. La guerre, en revanche, il refusait obstinément d’en parler. Je n’ai jamais su pourquoi cela lui déplaisait...

Il avait eu des enfants avec Anna Grigorievna Soukhareva. Un garçon et une fille, auxquels  il rendait visite régulièrement. Il inspectait les cahiers de classe, et signait les livrets scolaires. Tout en répétant :

- Un esprit sain dans un corps sain !...

Un jour, tandis qu’Anna Grigorievna s’affairait dans la cuisine et qu’il jouait avec ses enfants, mon oncle lâcha un pet. Les enfants étaient morts de rire.

Alertée par le bruit, Anna Grigorievna accourut. Elle resta dans l’embrasure de la porte, les bras croisés sur la poitrine, et déclara d’un ton significatif :

- Les enfants ont tout de même besoin d’un père ! Les voilà tout joyeux, à jouer, à s’amuser, à rire...

L’oncle Roman était marié à Galina Pavlovna. Une aide-soignante, comme elle aimait à se présenter. Mon oncle l’aimait et la respectait. Dans la mesure où elle partageait son credo philosophique : « Un esprit sain dans un corps sain ».

Quelqu’un sonna un jour à la porte de leur appartement. Mon oncle était au travail, et Galina venait de rentrer chez elle déjeuner. 

- Qui est là ? - demanda-t-elle.

Une voix masculine répondit :

- Un peu d’eau pour ma femme enceinte, de grâce.

Elle entrouvrit la porte, et un homme de haute taille pénétra dans le vestibule. Il sortit une lime aiguisée, et, sans un seul mot, la lui enfonça dans le ventre. Elle se jeta sur le téléphone et , avant de perdre connaissance, eut le temps de crier :

- Roma ! Au secours ! On m’assassine...

Mon oncle arriva en camion une demi-heure plus tard. les urgences avaient déjà évacué Galina. Des voisins s’étaient saisi du bandit. Lorsqu’on lui avait tordu les bras derrière le dos, il s’était mis à rire.On ne put trouver de motif à cette agression : un fou, sans doute...

Mon oncle pleura toute la soirée. Et, après la sortie de Galina de l’hôpital, il fit l’acquisition d’un chien de berger. 

Ils appelèrent le chien Golda. Réapparition du goût de mon oncle pour le mot d’esprit, avec un soupçon d’antisémitisme.

Beaucoup d’Arméniens - en particulier ceux de Géorgie - n’aiment pas trop les Juifs. Il serait pourtant plus logique qu’ils en veuillent aux Russes, aux Géorgiens ou aux Turcs. Les Juifs non plus ne portent pas trop les Arméniens dans leur coeur. Les proscrits adorent leurs tyrans, et se chamaillent entre eux. Ou alors, chacun préfère l’entre-soi...

Le chien s’appelait donc Golda. Au début, ce n’était qu’un mignon chiot, tout pataud. Par la suite, un peu plus âgé, il prit part à des expositions. Recevant même, une fois, la médaille d’argent. Là-dessus, sans aucun motif, il mordit cruellement Galina.

Mon oncle voulait flanquer un coup de fusil au chien, mais sa femme l’en dissuada. Golda fut placé dans une pépinière. L’oncle Roman, toujours élancé et vigoureux, continuait ses séances de gymnastique matinale. Il pouvait prendre le tramway en marche, et mettre au pas les voyous. Seulement, les voyous manquaient, les tramways davantage encore...

Et voilà qu’on m’informe que mon oncle se trouve dans un établissement psychiatrique. Galina Pavlovna préférait parler de « clinique neurologique ». Mais c’était bel et bien un établissement psychiatrique.

Je me dirigeai vers le parc Oudielny. Les quelques bâtiments ordinaires et bruns étaient entourés d’arbres maigrichons et de buissons rachitiques. Dans les allées déambulaient des malades, dans d’uniformes blouses grises. Ces blouses étaient soit trop grandes, soit exagérément courtes. Comme par un fait exprès : aux gens de haute taille, on avait attribué des blouses riquiqui, et aux petits fluets, de grandes blouses, dans lesquelles ils flottaient.

En général, les malades circulaient isolément. Certains d’entre eux avaient de petits mouvements désordonnés et paraissaient perdus. Je ne ressentais pas de crainte, juste de la pitié. 

On appela enfin mon oncle. Je m’étonnai de le trouver vif et en bonne santé. Il avait même bronzé. Il me dit que la nourriture était très correcte, et - le plus important pour lui - qu’il avait le droit de rester longtemps en plein air. 

Ensuite, il s’approcha de moi, jeta un coup d’oeil furtif à la ronde et me chuchota :

- Ecoute-moi attentivement. Les binoclards préparent un coup fumant.

- Qui ça ? - demandai-je.

Mon oncle ne répondit pas. Avec un joyeux entrain, il poursuivit :

- Ce sera plus terrible que la Saint-Barthélémy !

J’étais désemparé. Peu préparé à cela, je ne savais que faire : émettre des objections, ou tout accepter ?

Un jeune gars passa, portant un bac à eau potable. En dessous du robinet, cette inscription en lettres noires : « Eau ».

Mon oncle sifflota d’un air gêné. Le jeune gars disparut derrière les arbres.

- Il va y avoir du sang - dit mon oncle en hochant la tête.

Très effrayé, je me mis à jouer un drôle de rôle.

- Tout va peut-être s’arranger, -dis-je.

- Il n’y aura pas de quartier - répondit mon oncle à voix basse. On anéantira les uns, les autres devront s’engager. Mais j’ai une idée. Ecoute-moi attentivement. 

 Mon oncle se pencha de nouveau vers moi et, clignant de l’oeil avec ruse, déclara :

- Le plan le plus génial a toujours un point faible. Et, c’est une règle générale, cette chaîne se brise là où on ne l’attend pas. Un mouvement imperceptible, et voilà les cartes rebattues. Comme on dit, les règles du jeu sont violées...Le truc, c’est qu’il faut que ce soit un coup complètement imprévisible...Et ce coup, je l’ai trouvé. Ecoute-moi attentivement.

Le sourire de mon oncle s’éteignit, et il se mit à parler comme un officier, sur un ton dur et laconique :

- Le premier mouvement est le plus important. Le deuxième, une assurance, en cas d’échec. N’écris surtout rien. - me coupa-t-il.

- Très bien - dis-je.

- Et retiens tout. Primo, ne fumer que des cigarettes sans filtre, sans filtre, tu entends ? Secundo, porter deux caleçons en même temps...

Mon oncle eut un rire triomphal, et se frotta les mains.

- Tu as compris ? - me demanda-t-il.

- Oui - répondis-je.

- Le plan doit rester secret. Pas un mot, même aux proches. Autrement, tout est fichu. Attendez mes ordres ultimes. Bon, maintenant, il faut que j’y aille. Porte-toi bien. Merci pour les fruits...Même si ce n’est qu’un mirage...

Et il s’en alla, dans son absurde blouse, d’une démarche souple de sportif.

Au bout d’un mois, mon oncle fut rétabli. Nous nous revîmes lors de fêtes de famille. Il riait timidement. 

Il racontait que, chaque jour, il faisait en courant le tour de l’Institut des techniques forestières. Qu’il ne s’était jamais senti plus en forme. 

On préparait des légumes râpés, tout spécialement pour lui. Galina Pavlovna restait assise à côté de lui. Elle avait encore sur les bras les marques sombres des morsures de chien.

Dans ma tête, le spectacle de mon oncle courant tout autour de la barrière de l’Institut des techniques forestières.

Dans quel but, Seigneur ? !

* C’est le fils du grand-père Stepan du chapitre 2. C’est donc le frère de la mère de l’auteur...

** Ancien nom de Tbilissi.

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