M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 23 juin 2015

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Album de famille ( 4 ) (Sergueï Dovlatov)

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Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Chapitre 4

Un brouillard nimbé d’exotisme entoure la vie de mon oncle Léopold. Il tenait un peu des héros de Mayne Reid ou de Fenimore Cooper. Son destin a longtemps excité mon imagination. Cela m’est passé.

Mais chaque chose en son temps.

Mon grand-père juif avait eu trois fils - presque comme dans un récit de chevalerie...* - qui s’appelaient respectivement Leopold, Donat et Mikhaïl. (* Allusion aux «trois preux» des vieux contes russes : Aliocha Popovitch, Ilya Mouromets et Dobrynia Nikititch...)

Le prénom du plus jeune, Leopold, était comme prémédité, entrant à l’avance, en quelque sorte, dans sa biographie cosmopolite.

Le prénom Donat viendrait plutôt, lui, de la Baltique, de Lithuanie. (Cette incertitude se retrouve dans dans la vie même de mon père, puisqu’il quitta la Russie à l’âge de soixante-dix ans.)

Le seul à porter un nom franchement orthodoxe, Mikhaïl, mourut de tuberculose pendant le blocus de Leningrad.

Convenez avec moi que, dans une large mesure, le prénom d’un individu détermine son caractère et même son destin.

Les Anatole sont presque toujours effrontés et querelleurs.

Les Boris ont tendance à être gros et colériques.

Une Galina sera chicanière et criarde.

Une Zoé, mère célibataire.

Un Alexis est le plus souvent une bonne pâte, mais un faible.

Dans le prénom Grigori, je perçois l’aisance matérielle.

Le prénom Mikhaïl est un sourd présage de mort tragique et prématurée. ( Voyez Lermontov, Koltsov, Boulgakov...)

Et ainsi de suite.

Mikhaïl était renfermé, peu sociable. Il écrivait de la poésie. Il avait constitué en Extrême-Orient un petit groupe futuriste. Maïakovski lui-même lui avait envoyé une lettre amicale, presque sans goujaterie.

Mon père possède deux livres écrits par son aîné. . L’un a pour titre « Meu-euh ». J’ai oublié, pour le deuxième, mais il contient une formule algébrique compliquée.

Les vers de cette époque sont un peu absurdes. Un recueil de poésie lyrique se termine ainsi :

          Je tremblais de tout mon corps, et j’avais envie,

          Me brisant le front au mur, de tomber sans vie...

Une phrase grossière me revient en mémoire, dans une recension de ce livre : « Envoyez un imbécile prier, il se brisera le front !.. »

Mikhaïl était étonnamment renfermé. Les gens de sa famille ne soupçonnaient même pas ce qu’il fabriquait. Un jour, devenus adultes, Donat et lui se retrouvèrent nez-à-nez dans les coulisses du théâtre estival de Briansk. Ils se rendirent compte qu’ils allaient participer à la même représentation. Donat devait chanter, Mikhaïl réciter.

Ces deux-là avaient un même penchant pour l’art et la littérature. Le benjamin, Leopold, suivait depuis l’enfance une autre voie, plus prometteuse.

Leopold se fit affairiste.

A quatorze ans, il spéculait sur le tabac, dans le port. Il achetait à des marins étrangers des cigares pour le compte du bistrot nocturne des frères Ourine. De là, il passa aux bas et aux cosmétiques. Si nécessaire, il amenait les étrangers au bordel de la rue Lecourbe.

En parallèle, il faisait de la boxe au club d’athlétisme " Icare ". Et, le dimanche, jouait de la trompette au jardin municipal.

A dix-huit ans, Leopold réalisa sa première grosse affaire. De la façon suivante.

Un jeune homme à la mine tristement modeste entra dans un magasin du centre ville. Il avait dans les mains un violon, enveloppé de papier froissé. Le jeune s’adressa au propriétaire du magasin, Tanakis :

- Il pleut, dehors. J’ai peur pour mon violon. Je peux vous le laisser un moment ?

- Pourquoi pas ? - répondit avec indifférence Tanakis.

Une heure après, fit son apparition dans le magasin un élégant étranger, doté d’énormes moustaches d’un roux suspect. Il passa longuement en revue les articles sur les rayons.Puis il tendit le bras, ôta le journal froissé, et s’exclama :

- Ça alors ! Incroyable ! Je rêve ! Quelle chance - un authentique Stradivarius ! Je l’achète !

- Il n’est pas à vendre - dit Tanakis.

- Je vous l’achète à n’importe quel prix !

- Je suis navré...

- Quinze mille en liquide !

- Absolument navré, Monsieur...

- Vingt mille ! - s’écria l’étranger.

Tanakis s’empourpra légèrement :

- J’en parlerai à son propriétaire.

- Vous recevrez une large commission. Un véritable Stradivarius ! Je rêve !...

Bientôt réapparut le jeune homme pâle.

- Je suis venu reprendre mon violon.

- Vendez-le moi - lui dit Tanakis.

- Impossible - répondit tristement le jeune homme. C’est un cadeau de mon grand-père. Le seul objet de valeur qui m’appartienne.

- Je vous le paye deux mille en liquide.

Le jeune homme faillit se mettre à pleurer.

- Je suis effectivement dans une situation bien difficile. J’aurais grand besoin de cet argent.  Je pourrais partir en cure, comme me l’a recommandé le docteur Schvartz. Mais c’est impossible...Un cadeau...

- Trois mille - fit le propriétaire du magasin.

- Hélas !

- Cinq mille ! - vociféra Tanakis.

Il calculait de tête : « Je donne cinq mille à ce petit gars, et l’étranger me versera vingt mille, plus une commission. Pas mal...»

-Grand-père, pardonne-moi, - pleurnicha le jeune homme - pardonne-moi, ne m’en veuille pas pour cela !...

Tanakis lui comptait déjà l’argent.

Le jeune homme embrassa le violon, puis s’éloigna, sanglotant presque.

Tanakis se frottait les mains d’allégresse...Au coin de la rue, le jeune homme s’arrêta. Il recompta soigneusement les billets. Puis il tira de sa poche une paire d’énormes moustaches rousses, les jeta dans le fossé et s’en alla...

Quelques mois plus tard, Leopold s’enfuit de chez lui. Il gagna la Chine dans la cale d’un bateau à vapeur, où il fut mordu par un rat. 

Depuis la Chine, il mit le cap sur l’Europe. La Belgique, plus précisément, allez savoir pourquoi.

Sévère, mon grand-père Isaac ne voulait même pas jeter un coup d’oeil sur les cartes postales qu’il envoyait.

- Ange de la mort - marmonnait-il.

On aurait dit qu’il voulait oublier jusqu’à l’existence de Leopold. Ma grand-mère pleurait et priait en cachette.

- Ça doit être plein de goïm*, la Belgique - répétait-elle. (* Non-juif )

Quelques années plus tard, tomba le rideau de fer. Ils ne reçurent plus de nouvelles de Léopold.

Arriva par la suite le dénommé Monia** ( ** Voir le chapitre1 ). Il passa une semaine chez eux, et leur dit que Leopold faisait du commerce.

L’envergure des plans quinquennaux enthousiasmait Monia. Il chantait : « Voici notre locomotive, en avant les enfants ! ..» Avec ça, un individu parfaitement mal élevé. Depuis les toilettes, il braillait à travers tout l’appartement : 

- Du papier ! Du papier !

Et ma grand-mère lui glissait un journal sous la porte.

Il finit par partir. Et mon grand-père fut fusillé comme espion belge.

Pendant vingt ans, on n’entendit plus parler de Leopold. Un beau jour de 1961, alors que mon père se trouvait à la poste centrale, il eut une conversation avec l’une des employées. Il apprit qu’on pouvait y obtenir l’adresse et le numéro de téléphone d’un habitant de n’importe quelle capitale européenne. Il ouvrit l’annuaire de Bruxelles, et y découvrit tout de suite ce nom plutôt rare...

- Je peux avoir la communication ?

- Bien sûr...

Trois minutes plus tard, il avait Bruxelles en ligne. Une voix bien connue fit :

- Hello !

- Leopold ! - s’écria mon père.

- Attends, Dodik***, - dit Leopold - j’éteins la télévision... ( ***  Diminutif de Donat )

Les deux frères entamèrent une correspondance. Leopold écrivit qu’il avait une femme, Helena, un fils, Romano et une fille, Monique. Ainsi qu’un caniche, Igor. Qu’il avait « sa propre affaire  ». Qu’il vendait des machines à écrire et des rames de papier. Que le papier se vendait plus cher, ce qui l’arrangeait bien. Que l’inflation, néanmoins, l’avait presque ruiné.

Voici la description que Leopold faisait de cet appauvrissement :

« Il faudrait faire des réparations dans mes habitations. Cela fait quatre ans que je n’ai pas renouvelé mon parc automobile...»

Les lettres de mon père étaient bien plus gaies : « ...Je suis homme de lettres et metteur en scène. J’ai un petit chez-moi confortable. ( en réalité : une chambrette séparée par une cloison. ) Ma femme est partie en voyage en voiture du côté de la Baltique**** . ( De fait, son épouse était partie en expédition à Riga chercher des collants, dans un car du syndicat) Et l’inflation, je ne sais même pas ce que c’est...»                       ( **** Rappelons - voir le chapitre 1 - qu’ils habitent Leningrad )

Mon père se mit à bombarder Leopold de souvenirs.

Il lui envoya une flottille complète de soupières, d’écuelles et de cuillères en bois. Une copie en maillechort du samovar de Leon Trotsky. Des figurines en pierre fine de l’Oural. Une édition commémorative, de la taille d’une stèle funéraire, du « joueur de kobza » de Chevtchenko. Ainsi qu’un objet baptisé« Tabernacle bronzé ».

Léopold envoya en retour un mouchoir d’une blancheur de neige dans un bel emballage. Le suivit un tricot en jersey, avec l’inscription    « Roues et pneus - Eddy Chapiro ». Mon père ne s’avoua pas vaincu. Il téléphona à un instructeur politique, du comité de ville du Parti, qu’il connaissait. Et se procura par piston un souvenir unique. En l’espèce, un pain de sucre de quelque huit kilos, enveloppé de papier de soie bleu. Semblable à un obus de 152 millimètres. Avec l’inscription en lettres anciennes : « Maison de commerce du négociant de la première guilde Elpidifore Fomine ». 

L’instructeur de sa connaissance, il avait fallu l’abreuver de cognac. Et le souvenir unique fut envoyé à Leopold. 

Deux mois plus tard, un avertissement de la poste : l’attendait un colis de dix kilos et demi, avec soixante-huit roubles de droits de douane.

Mon père était au comble de l’excitation. En allant à la poste avec moi, il imaginait le contenu du colis : 

« Un magnétophone...Un manteau en peau de mouton...Du whisky...»

- Ça pèse combien, d’après toi, un manteau en peau de mouton ?

- A peu près trois kilos -  lui répondis-je.

- Il faut croire qu’il en a envoyé trois...

A la poste, le responsable de service sortit un casier pesant.

- Prenons un taxi - fit mon père.

Nous rentrâmes à la maison. Mon père s’empara fiévreusement d’une paire de ciseaux. Le couvercle de contre-plaqué se dégagea avec un crissement.

- Quel idiot ! - dit mon père.

Dix kilos de sucre en poudre jaunâtre remplissaient le casier.

Huit ans plus tard, nous avons émigré, ma mère et moi. Nous nous trouvions en Autriche. Reinhard, le patron de l’hôtel, se montrait plein d’amabilité pour nous.Tous les matins, on nous servait du thé avec des petits pains chauds et de la marmelade. Et, tous les matins, il nous demandait :

- Voulez-vous un petit verre de vodka ?

Et il nous donna un transistor et un grille-pain.

Le soir, il nous arrivait de discuter avec lui.

Nous apprîmes que Reinhard était un transfuge du secteur oriental. Qu’il était ingénieur de formation, et que ce métier d’hôtelier lui pesait, même s’il gagnait bien sa vie...

- Tu es marié ? - lui demandai-je.

- Erika vit à Salzbourg. 

- On dit qu’un couple au bord du divorce peut le rester très longtemps.

- Le bord est dépassé. Et pourtant, je suis un homme marié. Cela t’étonne ?

- Non.

- Tu es membre du Parti ?

- Non.

- Et de l’Union de la jeunesse ?

- Ça, automatiquement.

- Je vois.Tu aimes l’Occident ?

- Après la prison, j’aime tout.

- Mon père a été arrêté en 1940. Il avait qualifié Hitler de « cochon brun ».

- Il était communiste ?

- Non, non. Il n’était même pas rouge. C’était juste un homme instruit. Il avait fait du latin...Tu as fait du latin ?

- Non.

- Moi non plus. Et mes enfants n’en feront pas. Dommage...Le latin et Rod Stewart, ça ne va pas ensemble.

- C’est qui, Rod Stewart ?

- Un guitariste schizophrène. Tu veux un petit verre de vodka ?

- Va pour la vodka.

- J’amène des sandwiches.

- Pas la peine.

- D’accord...

Depuis Vienne, j’écrivis à Leopold. Mon oncle téléphona à l’hôtel, pour dire qu’il viendrait en avion à la fin de la semaine. Samedi, plus précisément. Il descendrait à l’hôtel « Coliseum ». Il me pria de l’attendre pour le petit-déjeuner.

- Je vais t’emmener dans un bon restaurant - dit-il...

Tôt le matin, j’étais assis dans le hall du « Coliseum ». Cet hôtel avait l’air plus chic que le nôtre. Déambulaient des chiens aux allures raffinées. L’employé du vestiaire ressemblait à un acteur de cinéma. 

A onze heures pile, mon oncle descendit. Je le reconnus tout de suite. Leopold ressemblait tellement à mon père - de haute taille, élégant, avec de belles dents artificielles. A ses côtés marchait une femme à l’air encore jeune.

Il me fallait embrasser ce demi- inconnu, je le savais. Nous nous étreignîmes. Je baisai la main dans laquelle Helena tenait un parapluie. 

- Ce que tu es grand ! - s’écria Leopold. Et où est ta mère ?

- Elle ne se sentait pas très bien.

- Comme c’est dommage ! J’ai vu ses photos. Tu lui ressembles beaucoup.

Je lui tendis un paquet. Dedans, du caviar, des matriochkas et une nappe en toile.

- Merci ! Nous avons laissé nos affaires chez le portier. J’ai aussi des cadeaux pour vous...Bon, maintenant, allons au restaurant. Tu aimes ça, le restaurant ? 

- Je ne sais plus trop.

- Il y aura de la musique agréable, de belles femmes...

Nous nous dirigeâmes vers le centre. Leopold parlait sans arrêt.

Helena, silencieuse, souriait.

- Regarde un peu, toutes ces voitures ! Tu avais déjà vu des voitures étrangères ?

- Il y a plein de touristes, à Leningrad...

- Vienne est une petite ville. Bruxelles aussi, d’ailleurs. Il y a beaucoup plus de voitures en Amérique. Et leurs magasins ! Il y a de grands magasins, à Leningrad ?

- Mais oui - dis-je.

- Comme tu es grand ! Tu dois avoir du succès avec les femmes, non ?

- On le saura bientôt.

- Bien sûr. Ta femme est en Amérique. Nous lui avons rendu visite à Rome. En guise de sac à main, elle avait un sac en plastique. Je lui ai offert un beau sac à main à soixante dollars...Stop ! On va prendre le petit-déjeuner là. C’est un bon restaurant, à mon avis. 

Nous entrâmes, enlevâmes nos manteaux et nous assîmes près d’une fenêtre. 

Jouait en sourdine une musique d’ambiance. Pas de belles femmes à l’horizon. 

- Commande tout ce qui te fait envie - proposa Leopold. - Un steak, du gibier, qu’en dis-tu ?

- Cela m’est égal. Choisissez pour moi.

- S’il te plaît, dis-moi « tu ». Je suis tout de même ton oncle.

- Bon, choisis pour moi.

Quelque chose de fin, peut-être ? Tu aimes ça ?

- Je n’en sais rien.

- Moi, j’aime beaucoup. Seulement, mon foie ne me le permet pas. je vais te commander du pâté au poisson et des asperges.

- Parfait.

- Qu’est-ce que tu veux boire ?

- De la vodka, non ?

- Trop tôt, pour la vodka. Plutôt du vin blanc, ou alors du thé.

- Du thé - dis-je.

- Et de la glace à la pistache.

- Parfait.

- Que veux-tu boire ? - demanda-t-il à sa femme.

- De la vodka - dit Helena.

- Comment ? 

- De la vod-ka !

Le serveur s’approcha. Noir de cheveux, trapu - Yougoslave, ou Hongrois.

- Voici mon neveu de Russie - fit Leopold.

- Un instant - dit le serveur.

Et il disparut. Soudain, la musique s’interrompit. Un petit grésillement se fit entendre, suivi des accords lassants des « Soirées moscovites ». 

Rayonnant, le serveur réapparut. Je le remerciai.

- Je lui donnerai un bon pourboire - me chuchota Leopold. 

Le serveur prit la commande.

- Hé, j’ai failli oublier de te demander, - s’écria Leopold - raconte-moi, comment sont morts mes parents ?

- Le grand-père a été arrêté un peu avant la guerre. La grand-mère Raia est morte en quarante-six. Je m’en souviens peu.

- Arrêté ? Mais pourquoi ? Il était anticommuniste ? 

- Je ne pense pas.

- Alors, pourquoi ??

- Comme ça.

- Seigneur, quel pays de sauvages, - dit Leopold d’une voix assourdie. - explique-moi un peu.

- Je ne vois pas trop comment. On a écrit là-dessus des dizaines de livres.

- Leopold s’essuya les yeux avec son mouchoir.

- Je n’ai pas le temps de lire des livres. Trop de travail...Il est mort en prison ?

Je n’avais pas envie de raconter que mon grand-père avait été fusillé. Ni de mentionner Monia. A quoi bon ?

- Quel pays de sauvages ! J’ai été en Amérique, en Israël, j’ai visité toute l’Europe...Mais je n’irai pas en Russie. C’est le pays des joueurs d’échecs, des ballets et du « Corbeau noir *»...Tu aimes les échecs ?  ( * Chanson très connue. Chanson traditionnelle des Cosaques du Don, reprise dans les années trente, dans le film « Tchapaïev ». Le corbeau noir est, en Russie, le symbole de la mort. )

- Pas trop.

- Et les ballets ?

- Je n’y connais pas grand chose. 

- Des absurdités remplies de fantômes - déclara mon oncle.

Puis il me demanda :

- Ton père a envie de vous rejoindre ?

- Je l’espère.

- Qu’est-ce qu’il pourra faire, ici ?

- Vieillir. En Amérique, il recevra une petite pension.

- Cela ne permet pas de vivre de façon satisfaisante.

- On s’en sortira - dis-je.

- Ton père est un romantique. Quand il était jeune, il lisait beaucoup. Et moi, au contraire, j’ai grandi sainement...C’est bien, que tu ressembles à ta mère. J’ai vu des photos d’elle. Vous vous ressemblez beaucoup...

- Et même, on nous confond souvent - dis-je.

Le serveur apporta la glace. Mon oncle dit, à voix basse :

- Dis-le, si tu as besoin d’argent.

- Ça ira.

- Tout de même, si vous avez un souci, fais-le moi savoir.

- Très bien.

- Et maintenant, allons visiter la ville. J’appelle un taxi.

L’impétuosité de mon oncle me plaisait. Où que nous soyons, il répétait :

- On va bientôt aller déjeuner.

Nous déjeunâmes dans le centre ville, sur une terrasse. Jouait un quatuor hongrois. Avec gentillesse et élégance, mon oncle dansa avec sa femme. Puis nous nous aperçûmes qu’ elle était fatiguée.

- Rentrons à l’hôtel ,- dit Leopold. - j’ai des cadeaux pour toi.

A l’hôtel, profitant de l’absence momentanée de mon oncle, Helena me chuchota :

- Ne te fâche pas. C’est un homme assez primitif, mais il n’est pas mauvais.

Je fus plus que décontenancé. J’ignorais qu’elle parlait russe. A présent, j’avais envie de parler avec elle. Mais il était déjà tard...

Je rentrai chez nous, un paquet dans les mains, des glouglous s’en échappant : un flacon d’eau de Cologne pour ma mère. J’avais déjà en poche la cravate et les boutons de manchette qui étaient pour moi. 

Le hall était désert. Reinhard se débattait avec une machine à calculer.

- Je veux changer le linoléum - déclara-t-il.

- Ce n’est pas une mauvaise idée.

- Allez, on boit un coup.

- Avec plaisir.

- Les gars de l’amicale tchèque ont déjà embarqué les verres à vodka. Tu es prêt à boire dans un gobelet en carton ?

- J’ai déjà bu dans un étui à lunettes.

Reinhard haussa les sourcils en signe de respect.

Nous bûmes un verre d’eau-de-vie.

- On peut même dormir ici, - dit-il - mais les divans sont étroits.

- Il m’est arrivé de dormir dans un fauteuil de gynécologue.

Reinhard me regarda avec un respect accru.

Nous sifflâmes un autre verre.

- Je ne vais pas changer le linoléum. - déclara-t-il. De toute façon, le monde est condamné.

- En effet - fis-je.

- Les sept anges s’apprêtent à souffler dans leurs trompettes.

On frappa à la porte.

- N’ouvre pas - dit Reinhard, - c’est le cheval blême...Son cavalier, c’est la mort.

Un autre verre.

- Il faut que j’y aille - dis-je - ma mère va s’inquiéter.

- Porte-toi bien, - articula-t-il avec peine - Tchao. Et vive le sommeil ! Car le sommeil, c’est l’inactivité. Et l’inactivité, c’est le seul état qui vaille. Toute activité vitale est corrompue...Tchao !...

- Adieu, - dis-je - la vie est une absurdité ! La vie est absurde, puisque je me sens plus proche d’un Allemand que de mon oncle...

Après ça, nous nous sommes revus quotidiennement. A vrai dire, je ne saurais dire comment il a réussi à se faufiler dans cette histoire. Il s’agissait au départ d’une toute autre personne.  De mon oncle Leo...

Il a tout de même changé le lino. 

Je n’ai plus revu mon oncle Leopold. Quelque temps, nous nous sommes écrit, lui et moi. 

Par la suite, nous sommes partis aux Etats-Unis, et la correspondance a cessé.

Il faut que je pense à lui envoyer une carte postale pour Noël...

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