Une trilogie de 1898 (Anton Tchékhov)

Première partie : l'homme-étui. Deuxième partie : les groseilles à maquereau. Troisième partie : de l'amour

I

L'homme-étui

 

     Tout au bout du petit village de Mironocitski, des chasseurs attardés s’installèrent pour la nuit dans la grange à foin du staroste1 Prokofi. Ils n’étaient que deux : le vétérinaire Ivan Ivanytch2 et Bourkine, un professeur de lycée. Ivan Ivanytch portait un étrange nom à rallonge, Tchimcha-Himalaïski3, qui ne lui allait pas du tout, et tout le monde l’appelait, dans la région, par son prénom et son patronyme ; il habitait un haras en périphérie urbaine, et était venu chasser pour prendre une goulée d’air pur. Le professeur Bourkine séjournait chaque été chez les comtes P. , depuis longtemps il y était comme chez lui.

     Ils ne dormaient pas. Ivan Ivanytch, vieillard de haute taille et très maigre, portant de longues moustaches, était assis au-dehors et fumait sa pipe ; la lune l’éclairait. Allongé dans le foin, Bourkine était englouti par l’obscurité.

     Ils se racontaient diverses histoires. Ils évoquaient notamment la femme du staroste, Mavra, robuste et point sotte, qui, sa vie durant, n’avait jamais franchi les limites de son bourg natal, ignorait les villes et le chemin de fer et, depuis dix ans, se tenait assise derrière le poêle, ne sortant que la nuit pour prendre l’air.

     — Cela n’a rien d’étonnant ! dit Bourkine. En ce monde, il y a plein de gens de nature solitaire et qui s’efforcent, comme un bernard-l’ermite ou un escargot, de rentrer dans leur coquille. On voit peut-être poindre un atavisme, le retour au temps où l’ancêtre de l’homme n’était pas encore un animal social et vivait tout seul dans sa tanière, ou alors, c’est simplement une manifestation de la variété du caractère humain, qui sait ? Je ne suis pas naturaliste et de pareilles questions ne sont pas de mon ressort ; je veux seulement dire que les Mavra sont légion. Tenez, pas besoin de chercher loin, chez nous, il y a environ deux mois est mort un certain Biélikov, un professeur de grec, mon collègue. Vous avez, bien sûr, entendu parler de lui. Il était connu pour sortir en caoutchoucs et avec un parapluie, portant invariablement un manteau ouaté chaud, même quand il faisait un temps magnifique. Et le parapluie était dans un étui, la montre dans un fourreau en peau de chamois grisâtre, et lorsqu’il sortait son canif pour tailler un crayon, le canif lui-même se nichait dans un petit étui ; son visage avait l’air d’être aussi dans un étui, car il le cachait dans un col éternellement remonté. Il portait des lunettes fumées et une flanelle, se mettait du coton dans les oreilles et, s’il prenait un fiacre, demandait au cocher de mettre la capote. Bref, ce personnage passait son temps à s’envelopper, il lui fallait impérativement ses protections, de quoi se confectionner un cocon qui l’isolerait et le défendrait contre les influences extérieures. La réalité lui causait de la peur et de l’irritation, le tenait dans une perpétuelle inquiétude et, peut-être pour se justifier de sa timidité et de son dégoût devant le présent, il ne cessait de faire l’éloge d’un passé réel ou imaginaire ; et les langues anciennes qu’il enseignait étaient en fait les caoutchoucs et le parapluie spirituels l’abritant de la vie réelle.

     — Comme le grec sonne de belle façon ! disait-il avec un air béat ; et, comme pour prouver ses dires, plissant les yeux et le doigt levé, il articulait : Antropos4 !

     Et Biélikov s’efforçait de mettre aussi sa réflexion à l’abri d’un étui. Lui parlaient seulement les circulaires et les articles de journaux annonçant une interdiction quelconque. Quand une circulaire défendait aux élèves de sortir après neuf heures du soir ou qu’un article de presse proscrivait l’amour charnel, les choses, pour lui, étaient claires ; interdit, point à la ligne. Derrière chaque autorisation, chaque permission accordée, il voyait un élément d’incertitude, une pensée inachevée, quelque chose de pas très clair. Lorsqu’en ville on autorisait un cercle dramatique, une salle de lecture ou un salon de thé, il hochait la tête et disait d’une voix douce :

     — Voilà qui est bien joli, pourvu qu’il n’en sorte rien de mauvais.

     La violation des règles et les écarts en tout genre le rendaient mélancolique, encore qu’on eût pu se demander en quoi c’était son affaire. Si un collègue était en retard pour le Te deum, si la rumeur rapportait des frasques de lycéens ou si l’on apercevait tard le soir une dame employée par l’établissement en compagnie d’un officier, son émotion était grande et il ne manquait pas de dire qu’il n’en sortirait rien de bon. Durant les réunions pédagogiques, il nous assommait par sa circonspection, sa méfiance et ses considérations, formulées avec une extrême prudence, comme quoi, selon lui, aussi bien dans les lycées de filles que dans ceux de garçons, la jeunesse se comportait fort mal, chahutait dans les classes – ah, comment les autorités pouvaient-elles l’ignorer, il n’en sortirait rien de bon, – et que ce serait une très bonne chose d’exclure Piétrov, élève du deuxième niveau, ainsi que Iégorov, du quatrième. Et puis quoi encore ? Avec ses soupirs, ses gémissements, ses lunettes noires mangeant son petit visage blême, un vrai petit visage de putois, il nous mettait tous mal à l’aise, et nous cédions, nous baissions la note de conduite de Piétrov et de Iégorov, nous les consignions et, à la fin, nous prononcions leur exclusion à tous les deux. Il avait l’étrange habitude de venir déambuler dans nos appartements. Il arrivait, s’asseyait en silence, l’air d’examiner quelque chose. Au bout d’une heure ou deux, il s’en allait. C’était pour lui « entretenir de bonnes relations avec les collègues », il lui en coûtait certainement beaucoup et il le faisait par pur devoir. Nous, les enseignants, il nous faisait peur. Le directeur lui-même en avait peur. Nous autres enseignants, nous sommes une race réfléchie, correcte jusqu’au bout des ongles, nourrie de Tourguéniev et de Chtchédrine, mais ce personnage déambulant en permanence en caoutchoucs et avec un parapluie a imposé sa férule à tout le lycée pendant une quinzaine d’années ! Que dis-je, à tout le lycée ? À la ville entière, oui ! Nos dames n’organisaient pas chez elles de représentations, le samedi, elles redoutaient qu’il ne l’apprît ; et, en sa présence, le clergé n’osait ni manger gras, ni jouer aux cartes. Sous l’influence de types comme Biélikov, dans notre ville, ces dix ou quinze dernières années, on s’est mis à avoir peur de tout. De parler à haute voix, d’écrire des lettres, de se faire des connaissances, de lire des livres, d’aider les pauvres, d’enseigner…

     Désireux d’intervenir, Ivan Ivanytch toussota, mais il commença par rallumer sa pipe, jeta un coup d’œil à la lune, et dit enfin posément :

     — Je vois. Des gens réfléchis, des plus corrects, lisant Chtchédrine, Tourguéniev, sans compter Buckle5 et compagnie, mais ils se soumettent, prennent leur mal en patience… Je vois le tableau.

     — Biélikov habitait le même bâtiment que moi, poursuivit Bourkine, au même étage, la porte à côté de la mienne, nous nous voyions souvent et je savais comment il vivait. Chez lui, c’était tout pareil : en robe de chambre et bonnet de nuit, les volets fermés et le verrou tiré, une batterie d’interdictions et de limitations, agrémentées du fameux « il n’en sortira rien de bon ! » Jeûner n’est pas sain, mais il ne saurait être question de manger gras et de laisser dire, n’est-ce-pas, que Biélikov ne respecte pas le jeûne, alors il mangeait du sandre au beurre, ce qui n’est pas une nourriture de carême, mais n’est pas non plus trop riche. Il n’avait pas de servante, afin de ne pas donner prise à la médisance, seulement un cuisinier, Afanassi, vieillard dans les soixante-dix ans, ivrogne à moitié toqué, autrefois ordonnance et sachant plus ou moins faire la popote.  Cet Afanassi se tenait d’ordinaire près de la porte, bras croisés et marmonnant tout le temps, avec un profond soupir :

     — Il y en a de plus en plus, de nos jours !

     La chambre à coucher de Biélikov était petite comme un tiroir, avec un lit caché par un rideau. Couché, il s’en recouvrait la tête ; il faisait chaud et étouffant, le vent résonnait contre les portes et bourdonnait dans le poêle ; de lugubres soupirs se faisaient entendre depuis la cuisine…

     Et, sous sa couverture, il mourait de peur.  Il redoutait quelque mauvaise affaire, qu’Afanassi ne l’égorge ou que des voleurs ne se faufilent chez lui, il faisait toute la nuit des rêves inquiétants et le matin, tandis que nous allions ensemble au lycée, il était blême et ennuyeux, on voyait bien que ce lycée populeux l’effrayait et le dégoûtait, que même marcher avec moi côte à côte répugnait à cette créature solitaire.

     — Il y a beaucoup trop de bruit dans nos classes, disait-il comme pour fournir une justification à son anxiété. Tout ceci ne ressemble à rien.

     Et ce professeur de grec, cet homme-étui, figurez-vous qu’il a bien failli se marier.

     Ivan Ivanytch se tourna du côté de la grange et dit :

     — Vous plaisantez !

     — Oui, Il a bien failli se marier, aussi étrange que cela puisse paraître. Un nouveau professeur d’histoire et de géographie avait été nommé chez nous, un certain Kovalienko, Mikhaïl Savvitch, un Ukrainien. Il était arrivé dans notre ville accompagné de sa sœur Varienka6. Lui, jeune, de haute taille, basané, des mains énormes, à coup sûr une voix de basse, ça se devinait rien qu’à le regarder, et, de fait, il avait l’air de parler du fond d’un tonneau : bou-bou-bou… Elle, déjà plus trop jeune, dans les trente ans, mais également élancée, bien faite, le sourcil noir et la joue rouge, – bref, plus une jeune fille mais une vraie pâte de fruits, en outre une vraie luronne, bruyante, toujours à chanter des romances ukrainiennes et à rire aux éclats. À la première occasion, elle partait d’un grand rire : ha-ha-ha ! Nous avons vraiment fait leur connaissance, je me souviens, chez le directeur, qui fêtait son anniversaire. Au beau milieu de ces pédagogues sévères, guindés et ennuyeux, venus là par obligation, voici que nous avons aperçu une nouvelle Aphrodite sortant de l’écume : elle déambulait les mains sur les hanches, riait à gorge déployée, chantait, dansait…  Elle chanta « Les vents tourbillonnent » 7 en y mettant du cœur, puis une autre romance, et encore une autre, nous enchantant tous jusqu’au dernier – y compris Biélikov. Il s’assit à côté d’elle et lui dit avec un sourire suave :

     — La tendresse et l’agrément des sonorités de l’ukrainien font penser au grec ancien.

     Ce qui la flatta, et elle se mit à lui raconter, avec la force de conviction du sentiment, qu’il y avait chez elle, dans le district de Gadiatch, une ferme où vivait sa maman, et qu’il y poussait des poires comme ci, des melons et des citrouilles8 comme ça ! Et qu’on y préparait des bortchs rouge violacé « tellement savoureux, terribles ! »     

     Nous l’écoutions, nous étions tout ouïe, et il nous vint soudain à tous la même pensée.

     — Ce serait bien, de marier ces deux-là, me dit à voix basse l’épouse du directeur.

     Nous nous étions tous souvenus, allez savoir pourquoi, que notre Biélikov n’était pas marié, et nous étonnions brusquement d’avoir jusque là refusé de prendre en considération ce détail. Cette question essentielle du rapport avec les femmes, comment l’abordait-il ? Auparavant, nous nous en moquions pas mal ; nous n’avions même pas envisagé qu’un individu se promenant par tous les temps en caoutchoucs et dormant la tête sous un ciel de lit pût être accessible à l’amour.

     — Il a déjà largement la quarantaine, elle a trente ans, dit la femme du directeur pour préciser sa pensée. J’ai l’impression qu’elle pourrait l’épouser.

     À quelles inutiles absurdités n’en vient-on pas, pour échapper à l’ennui de la province ! Ceci, parce que n’arrive pas ce qui serait nécessaire. Ainsi, que nous prenait-il soudain de vouloir marier ce Biélikov, que nous ne pouvions même pas nous représenter marié, jusque-là ? L’épouse du directeur, celle de l’inspecteur et toutes ces dames revivaient, embellissaient, comme si leur était soudain apparu le but de leur vie. Et la femme du directeur de prendre une loge au théâtre, et qu’y aperçoit-on ? Varienka jouant de l’éventail, radieuse, resplendissante, et, assis à côté d’elle, recroquevillé et courbé, Biélikov, comme arraché de chez lui avec des tenailles. Je donne une soirée, ces dames exigent impérativement que j’invite et Biélikov et Varienka. Bref, la machine s'était mise en branle. Il s’avéra que Varienka n’avait rien contre le mariage. La vie qu’elle menait chez son frère n’était pas si drôle, on savait bien qu’ils passaient leur temps à se disputer et à s’invectiver. Exemple de scène : Kovalienko se balade en ville, grand escogriffe en chemise brodée, avec une touffe de cheveux qui sort de la casquette et lui retombe sur le front ; il a un paquet de livres sous un bras et tient dans l’autre main une grosse canne noueuse. Sa sœur marche derrière lui, portant aussi des livres.

     — Mon petit Mikhaïl, tu ne l’as pas lu, ce livre ! pinaille-t-elle à haute voix. Je t’assure que tu ne l’as pas du tout lu !

     — Et moi, je te dis que je l’ai lu ! lui crie Kovalienko, faisant résonner sa canne sur le trottoir.

     — Ah mon Dieu, Mintchik! Vraiment, il y a de quoi s’énerver ! Une vraie discussion sur les principes.

     — Je te dis que je l’ai lu ! crie une fois de plus Kovalienko.

     Et à la maison, la querelle se poursuivait, comme entre deux étrangers. Une vie pareille l’ennuyait à coup sûr, elle désirait son chez-soi, et l’âge entrait en ligne de compte ; il n’était plus temps de faire la difficile, c’était plutôt le moment de se caser comme on pouvait, va pour un professeur de grec. Il faut bien dire que pour la majorité de nos demoiselles, ce qui compte, ce n’est pas avec qui on se marie, c’est de se marier. Quoi qu’il en soit, Varienka se mit à témoigner à Biélikov une bienveillance ostensible.

     Biélikov ? Oh, lui, il rendait visite à Kovalienko comme à tout le monde. Il arrivait, s’asseyait et se taisait. Il se taisait, tandis que Varienka lui chantait « Les vents tourbillonnent » ou le regardait d’un air pensif, de ses yeux noirs, ou encore partait d’un brusque éclat de rire :

     — Ha-ha-ha !

     En matière amoureuse, en particulier lorsqu’il est question de mariage, la suggestion joue un grand rôle. Tout le monde – aussi bien ses collègues que ces dames – se mit à persuader Biélikov de se marier, que c’était tout ce qui lui restait à faire ; et nous le félicitions, débitions avec emphase toutes sortes de platitudes, par exemple que le mariage était une affaire sérieuse ; en outre, Varienka était belle femme, c’était quelqu’un d’intéressant, la fille d’un Conseiller d’État10, elle avait une ferme, et enfin, à ne pas négliger, c’était la première femme à s’adresser à lui de façon affectueuse, en y mettant du sentiment – le vertige s’empara de lui et il résolut de se marier pour de bon.

     — Il ne restait plus qu’à lui enlever ses caoutchoucs et son parapluie, fit Ivan Ivanytch.

     — Chose impossible, figurez-vous. Il avait mis sur sa table une photo de Varienka et venait chez moi à tout instant me parler d’elle, de la vie de famille, me dire que le mariage était une affaire sérieuse, il allait souvent chez les Kovalienko, mais il n’avait pas changé d’un iota ses habitudes. La décision de se marier l’affectait même négativement, il avait maigri, il était encore plus blême qu’auparavant et semblait, plus que jamais, engoncé dans son étui.

     — Varvara Savvichna me plaît, me disait-il avec un petit sourire forcé, et je sais bien que chacun doit se marier, mais… vous voyez, tout ceci est arrivé si vite… Il faut réfléchir.

     — Comment ça, réfléchir ? je faisais. Épousez-la, point à la ligne.

     — Non, le mariage est une affaire sérieuse, il faut bien peser les obligations qui en découlent, les responsabilités… autrement, il n’en sortira rien de bon. Cela m’inquiète au plus haut point, je n’en dors plus la nuit. Autant l’avouer, j’ai peur : elle et son frère ont une étrange façon de penser, leurs raisonnements sont bizarres, voyez-vous, de plus, ils ont le caractère très vif. En l’épousant, il pourrait bien m’arriver une sale histoire.

     Et il tergiversait, ne faisait pas demande, ce qui décevait grandement la femme du directeur et mécontentait toutes nos dames ; il continuait à soupeser les obligations et les responsabilités, ce qui ne l’empêchait pa de se promener chaque jour avec Varienka, il devait penser que c’était la chose à faire, et me rendait encore visite pour s’entretenir avec moi de la vie de famille. Selon toute vraisemblance, il aurait fini par demander sa main, ce qui aurait donné lieu à l’un de ces mariages aussi vains que stupides, comme il s’en produit chez nous des milliers, tout ça pour tromper son ennui, s’il ne s’était produit brusquement un kolossalische Skandal11. Il faut préciser que Kovalienko, le frère de Varvara, avait pris en grippe Biélikov sitôt fait sa connaissance, et ne pouvait le souffrir.

     — Je ne comprends pas, nous disait-il en haussant les épaules, comment vous pouvez supporter cette sale gueule de cafard. Eh, messieurs, comment faites-vous donc ? Il règne chez vous une atmosphère étouffante, infecte. Vous, des pédagogues, des enseignants ? Vous n’êtes que des ronds-de-cuir, ce n’est pas le temple de la science, chez vous, mais un conseil ecclésiastique, cela empeste l’aigre, comme dans un poste de police. Non, mes amis, je reste encore un peu ici, et je file ensuite dans ma ferme, je pêcherai l’écrevisse et ferai cours aux gosses ukrainiens. Je partirai, et vous vous resterez avec votre Judas, que la couronne aille au gueux.

     Ou encore il riait d’un rire énorme, il en pleurait de rire, dans un registre partant de la basse et montant jusqu’au piaillement aigu, et me demandait en écartant les bras :

     — Qué qui m’veut ? Qué qui lui faut ? Qué qu’il a, à s’assire chez moi et à zyeuter13 ?

     Il surnommait même Biélikov « le requin-araignée 14» . Bien sûr, nous évitions de parler avec lui des projets de mariage de sa sœur Varienka avec ledit « requin-araignée » . Et lorsqu’un jour l’épouse du directeur fit devant lui allusion au fait que ce serait bien de caser sa sœur auprès d’un homme aussi sérieux, et jouissant du respect général, que Biélikov, il fronça les sourcils et grommela :

     — Pas mes oignons. Elle peut bien épouser une vipère si elle le souhaite, je n’aime pas me mêler des affaires d’autrui. 

     Et maintenant, écoutez la suite. Un polisson avait dessiné une caricature : on y voyait Biélikov sous son parapluie, dans son pantalon retroussé sur ses caoutchoucs, donnant le bras à Varienka ; avec, écrit en dessous : « antropos amoureux15 » C’était saisissant de vérité, voyez-vous. L’artiste avait dû y passer bien des nuits, car tout le monde en avait reçu un exemplaire, les enseignants du lycée de garçons comme ceux du lycée de filles, ceux du séminaire comme les fonctionnaires. Biélikov reçut également le sien. La caricature lui fit une très forte impression.

     Nous sortons ensemble de notre résidence – c’était tout juste le premier mai, un dimanche, et nous tous, professeurs et lycéens, étions convenus de nous retrouver au lycée pour aller ensuite à pied dans le petit bois en dehors de la ville – nous sortons, donc, lui verdâtre et tout assombri.

     — Il y a des gens telle d’une méchanceté ! dit-il d’une voix tremblante.

     J’en eus même pitié de lui. Nous marchons, et soudain, figurez-vous, surgit à bicyclette Kavalienko, suivie de Varienka, également à bicyclette, l’air fatiguée, mais très contente, toute joyeuse.

     — Eh bien nous, crie-t-elle, nous partons devant ! Il fait tellement beau, tellement beau, terrible ! 

     Et tous les deux de s’esquiver. De la verdure, mon Biélikov avait viré à la craie, il était pétrifié par la surprise. Il s’arrête et me regarde…

     — Permettez-moi, qu’est-ce ça veut dire ? demanda-t-il. À moins que je n’ai des hallucinations ? Depuis quand trouve-t-on décent, pour un professeur de lycée et pour une femme, d’aller à bicyclette ?

     — Que voyez-vous là d’indécent ? dis-je. C’est bon pour la santé.

     — Comment peut-on oser ? s’écria-t-il, fort étonné de mon calme. Que dites-vous ?

     Il était si choqué qu’il n’a voulu poursuivre et a fait demi-tour.

     Le lendemain, il passait son temps à se frotter les mains et à sursauter, on voyait à sa tête que ça n’allait pas. Il ne fit pas cours, pour la première fois de sa vie. Ne déjeuna pas non plus. Vers le soir, il s’habilla chaudement, bien qu’il fît un temps fort estival, et se rendit chez Kovalienko. Varienka n’était pas chez elle, il ne trouva que son frère.

     — Asseyez-vous, je vous prie, lui dit sans chaleur Kovalienko, en fronçant les sourcils ; émergeant à peine de sa sieste d’après repas, il avait encore les traits ensommeillés, et n’était pas d’humeur.

     Biélikov s’assit, resta silencieux une dizaine de minutes, puis commença :

     — Je viens vous voir pour vous dire ce que j’ai sur le cœur. Ce qui me pèse tant. Un pamphlétaire m’a ridiculisé par un dessin, de même qu’une personne qui nous est proche à tous les deux. Je crois de mon devoir de vous assurer que je n’y suis pour rien… Je n’ai aucunement donné matière à persiflage, tout au contraire, je me suis toujours comporté comme un homme absolument correct.

     Kovalienko restait assis, silencieux, l’air boudeur. Après une courte pause, Biélikov reprit tristement :

     — J’ai quelque chose d’autre à vous dire. Vous débutez dans la carrière, moi j’y suis depuis de nombreuses années et j’estime nécessaire, en tant que collègue plus expérimenté, de vous avertir. Vous roulez à bicyclette, voilà un passe-temps tout à fait inconvenant, en matière d’éducation de la jeunesse.

     — Pourquoi donc ? fit la voix de basse de Kovalienko.

     — Faut-il vraiment vous l’expliquer, Mikhaïl Savvitch, n’est-ce pas assez clair ? Si le professeur roule à bicyclette, que reste-t-il aux élèves ? Il ne leur reste plus qu’à marcher sur la tête ! D’ailleurs, tant qu’une circulaire ne l’a pas autorisé, il faut s’en abstenir. J’en ai été malade, hier ! Lorsque j’ai aperçu votre petite sœur, ma vue s’est brouillée. Une femme ou une jeune fille à bicyclette, quelle horreur !

     — Que désirez-vous, au juste ?

     — Je ne désire qu’une chose : vous mettre en garde, Mikhaïl Savvitch.  Vous êtes un homme jeune, votre avenir est devant vous, il vous faut être très prudent, vous manquez vraiment par trop à vos obligations ! Vous vous promenez en chemise brodée, vous avez sans cesse des livres sous le bras, maintenant c’est la bicyclette. Le directeur est déjà au courant de votre équipée, à vous et votre sœur, bientôt ce sera le tour du patronage… En quoi est-ce bon, tout cela ?

     — Que ma sœur et moi allions à bicyclette ne regarde personne ! dit Kovalienko, devenant tout rouge. Et celui qui se mêlera de mes affaires privées, je l’enverrai se faire voir.

     Biélikov devint blême et se leva.

     — Puisque vous me parlez sur ce ton-là, je ne puis poursuivre, fit-il. Veuillez ne jamais vous exprimer de la sorte à propos des autorités en ma présence. Vous leur devez le respect.

     — Qu’ai-je dit de mal à propos des autorités ? lui demanda Kovalienko en le regardant sans aménité. Je vous prie de me laisser tranquille. Je suis un homme honnête qui ne désire nullement discuter avec un individu de votre acabit. Je n’aime pas les cafards.

     Fébrile, Biélikov s’habilla en toute hâte, une expression d’épouvante peinte sur le visage. C’était la première fois de sa vie qu’on lui sortait de telles grossièretés.

     — Vous pouvez bien dire ce qui vous chante, déclara-t-il en quittant le vestibule et en sortant sur le palier. Je vous avertis, c’est tout : il est possible qu’on nous ait entendus, et, afin de ne pas voir interpréter nos propos de travers, ce dont il ne sortirait rien de bon, je dois rapporter à monsieur le directeur notre conversation… au moins dans ses grandes lignes. Je ne puis m’en dispenser.

     — Rapporter ? Vas-y, va faire ton rapport !

     Kovalienko l’attrapa par l’arrière de son col et le poussa en avant, Biélikov roula dans l’escalier, qui résonna de ses caoutchoucs. C’était un grand escalier raide, mais il roula en bas sans se faire de mal ; il se releva et se tâta le nez : les lunettes, ça allait ? Et juste au moment où il dévalait l’escalier, entrait Varienka, accompagnée de deux dames ; d’en bas, elles observèrent la descente de Biélikov – pour ce dernier, c’était la dernière des abominations. Il eût mieux valu se rompre le cou, se casser les deux jambes, que d’être ainsi la risée générale ; car toute la ville allait l’apprendre, cela remonterait jusqu’au directeur, jusqu’au patronage, – et il n’en sortirait rien de bon ! – il allait faire l’objet d’une nouvelle caricature et pour finir, on le mettrait d’office à la retraite…

     Quand il se releva, Varienka le reconnut et, observant son visage comique, son manteau chiffonné et ses caoutchoucs, ne comprenant pas ce qui s’était passé mais supposant qu’il était tombé de lui-même par mégarde, elle ne put y tenir et partit d’un rire tonitruant dont tout le bâtiment se fit l’écho :

     — Ha-ha-ha !

     Ce gros rire sonore fut la fin de tout : et du projet de mariage, et de l’existence terrestre de Biélikov. Il n’entendait déjà plus ce qu’elle lui disait, ne voyait plus rien. Rentré chez lui, son premier geste fut d’enlever de la table la photographie de Varienka, puis il se coucha pour ne plus se relever.

     Quelques jours plus tard, Anafassi vint me trouver pour me demander si, des fois, il ne faudrait pas quérir le médecin, car le maître n’allait pas fort. J’allai voir Biélikov. Il était couché, recouvert de sa couverture et du rideau, silencieux ; à mes questions, il répondit seulement par des oui ou des non, rien d’autre. Il était couché, tandis qu’Afanassi déambulait, sombre, renfrogné, soupirant lourdement et puant l’alcool.

     Biélikov mourut au bout d’un mois. Nous l’enterrâmes tous ensemble, le personnel des deux lycées et celui du séminaire. À présent qu’il gisait dans son cercueil, il avait une expression douce, agréable, joyeuse, même, comme s’il se réjouissait de se voir enfin mis dans un étui dont il ne sortirait jamais16. Il avait atteint son idéal ! Et, comme en son honneur, il faisait, pour son enterrement, un temps couvert et pluvieux, et nous avions tous des caoutchoucs aux pieds et le parapluie à la main. Varienka était présente, elle aussi, et elle versa quelques larmes lorsque le cercueil fut descendu dans la tombe. J’ai déjà remarqué qu’avec les Ukrainiens, ce sont les rires ou les larmes, ils ne connaissent pas d’humeur intermédiaire.

     Je reconnais que porter en terre des gens comme Biélikov fait très plaisir. En revenant du cimetière, nous avions tous des mines contrites et réservées ; personne ne voulait trahir ce sentiment joyeux – semblable à celui que nous avions éprouvé longtemps auparavant, durant notre enfance, lorsque, les grandes personnes s’étant absentées, nous  pouvions courir une heure ou deux dans le jardin et jouir d’une liberté complète. Ah, la liberté, la liberté ! Une simple allusion à ce mot, le plus petit espoir de la voir prendre corps nous donne des ailes, non ?

     Nous sommes rentrés du cimetière de bonne humeur. Mais, à peine une semaine plus tard, la vie avait repris son cours ordinaire, une vie rude, pénible, stupide, qu’aucune circulaire nouvelle ne venait restreindre, mais pas tout à fait libre non plus ; aucune amélioration. Ce qui s’expliquait : nous avions enterré Biélikov, mais comme ils restaient nombreux, les gens comme lui, les hommes-étuis, et comme ils resteraient nombreux à l’avenir !

     — Exactement, fit Ivan Ivanovitch en rallumant sa pipe.

     — Comme ils resteraient nombreux ! répéta Bourkine.

     L’enseignant sortit de la grange. C’était un homme de petite taille, corpulent, complètement chauve et nanti d’une barbe noire lui retombant sur le ventre ; deux chiens l'avaient suivi.

     — Tiens, la lune ! dit-il en regardant le ciel.

     Il était déjà minuit. Sur la droite, on voyait le bourg entier, une longue rue s’étirant au loin sur quatre ou cinq verstes17. Tout était plongé dans un profond sommeil ; aucun mouvement, nul bruit, un tel silence avait quelque chose de surnaturel. Lorsqu’on voit, au clair de lune, la grande rue d’un village, avec ses isbas, ses meules et ses saules endormis, une grande paix vous envahit ; profitant de ce calme de la nuit et des ombres qui s’allongent, on s’évade des peines, des soucis et des chagrins ; l’âme s’adoucit, se remplit d’une belle mélancolie sous le regard tendre et apitoyé des étoiles, tout est bien et le mal a quitté le monde. Sur la gauche, se finissait le bourg, la campagne s’étendait jusqu’à l’horizon, pareillement immobile et silencieuse dans la clarté lunaire.

     — Exactement, répéta Ivan Ivanovitch. Et nous qui vivons à l’étroit dans la touffeur des villes, en rédigeant des papiers inutiles et en jouant au wint18, ne sommes-nous pas nous aussi dans un étui ? Et passer sa vie au milieu de fainéants et de chicaneurs, de femmes stupides et oisives,  
en disant et en écoutant toutes sortes d’idioties, ce n’est pas vivre dans un étui, ça ? Si vous voulez, j’ai une histoire fort instructive à vous raconter19.

     — Non, il faut dormir, dit Bourkine. À demain !

     Ils s’étendirent tous les deux sur le foin, dans la grange. Ils s’étaient enveloppés de leur manteau et sommeillaient déjà, que se fit soudain entendre un léger bruit de pas : toup, toup, toup… on marchait non loin de la grange ;  quelques instants s’écoulèrent, le bruit s’arrêta, pour reprendre peu après : toup, toup, toup… Les chiens aboyèrent.

     — C’est Mavra qui se promène, dit Bourkine.

     Le bruit de pas décrut.

     — Voir et entendre des mensonges partout, fit Ivan Ivanytch en changeant de côté, et c’est toi qu’on traite d’idiot de tolérer ces mensonges ; encaisser les vexations et les humiliations, ne pas oser se déclarer ouvertement en faveur des gens honnêtes et libres, mentir soi-même et sourire faussement, et tout ça pour un morceau de pain, un coin chauffé, un grade quelconque qui en soi n’a aucune valeur – ça ne peut plus durer !

     — Mais vous chantez là une autre chanson, Ivan Ivanytch, dit le professeur. Laissez-moi dormir.

     Et dix minutes plus tard, Bourkine dormait. Ivan Ivanytch continuait à se retourner et à pousser des soupirs, à la fin, il se leva, ressortit de la grange, s’assit de nouveau devant le portail et ralluma sa pipe.

  

 

 

 

  1. Doyen de village.
  2. Ivanytch = Ivanovitch, fils d’Ivan.
  3. La deuxième partie signifiant : de l’Himalaya… Le russe n'a pas de H, qu'il remplace par un G.
  4. Anthropos, l’homme, en grec. Dépourvu de « h » , le russe a du mal à rendre le θ grec, qu’il transcrit, soit comme ici avec un t, soit par f, Théodore devenant Fiodor (Dostoïevski, par exemple).
  5. Historien britannique.
  6. Diminutif de Varvara, pour nous : Barbara.
  7. Romance ukrainienne (Maroussia Tchouraï).
  8. Avec une explication de texte intraduisible, le mot signifiant « citrouille » en ukrainien voulant dire « cabaret » en russe…
  9. Diminutif (unkrainien ? ou sobriquet infligé par la sœurette) de Mikhaïl.
  10. Voir la table des rangs (le Tchin de Pierre le Grand) sur Wikipédia.
  11. Tel quel dans le texte russe.
  12. L’expression russe (ou ukrainienne) employée est ancienne.
  13. En russe déformé, sans doute mélange de russe et d’ukrainien.
  14. Titre d’une pièce de l’auteur ukrainien Marko Kropivnitski, écrite pour l’actrice      ukrainienne Maria  Zankovetska, dont Tchékhov avait fait la connaissance.
  15. Voir la note (4).  
  16. Belle image, à la fois remplie de pitié et d’une cruauté absolue : Tchékhov.
  17. La verste fait 1,1 km.
  18. Jeu de cartes fréquemment évoqué par Tchékhov, apparemment disparu.
  19. Annonce le deuxième volet de la trilogie.

 

II

Les groseilles à maquereau 

     Tôt le matin, le ciel se couvrit de gros nuages ; le temps restait calme, on n’étouffait pas d’ennui, comme en ces jours couverts où les nuées sombres s’étendent, menaçantes, au-dessus des champs et que la pluie se fait désirer. Le vétérinaire Ivan Ivanytch et Bourkine, professeur de lycée de son état, s’épuisaient à marcher dans ces champs qui paraissaient s’étendre à l’infini. On apercevait à peine au loin les moulins à vent du bourg de Mironocitski, sur la droite s’étirait une rangée de collines disparaissant derrière le village, et ils savaient tous les deux qu’il y avait là-bas le lit d’une rivière, des prés, des saules verdoyants, des domaines, et que, du haut de l’une de ces collines, on pourrait voir à nouveau des champs à l’infini, des poteaux télégraphiques et un train semblable, de loin, à une chenille en train de ramper, et, par temps clair, la vue s’étendait jusqu’à la ville. À présent, alors que la nature, par ce temps calme, semblait plongée dans une douce réflexion, Ivan Ivanytch et Bourkine s’énamouraient de ces champs et se pénétraient de la beauté et de la grandeur de ce pays.

     — La dernière fois, alors que nous étions dans la grange du staroste Prokofi, déclara Bourkine, vous vous apprêtiez à raconter une histoire.

     — Oui, je voulais vous parler de mon frère.

     Ivan Ivanytch eut un long soupir et ralluma sa pipe pour commencer son récit, mais, juste à ce moment, il se mit à pleuvoir. Quelques minutes plus tard, c’était une pluie forte et aveuglante qui tombait, et en prévoir la fin semblait hasardeux. Ivan Ivanytch et Bourkine firent halte, irrésolus ; déjà tout mouillés, les chiens attendaient, la queue rentrée, les regardant d’un œil humide.

     — Il faut que nous nous abritions quelque part, fit Bourkine. Allons chez Aliékhine1. Ce n’est pas loin d’ici.

     — Allons-y.

     Ils obliquèrent et arpentèrent le champ fauché, marchant tantôt tout droit, tantôt prenant à droite, jusqu’à déboucher sur une route. Bientôt apparurent des peupliers, un jardin, puis des toits rouges d’entrepôts ; une rivière miroita, et la vue s’ouvrit sur un large cours d’eau, un moulin et des bains2 tout blancs. C’était Sofino, où habitait Aliékhine.

     Le bruit du moulin en pleine activité couvrait celui de la pluie ; la digue tremblait. À côté des charrettes se tenaient des chevaux mouillés baissant la tête, tandis que des gens allaient et venaient, se couvrant la tête avec des sacs. Cela respirait l’humidité et la boue, le spectacle,au bord de l’eau, manquait d’agrément, c’était froid et hostile. Ivan Ivanytch et Bourkine ressentaient déjà l’humidité, la saleté, une gêne de tout le corps, leurs jambes se faisaient plus lourdes dans la boue, et, lorsqu’ils franchirent la digue pour monter vers les entrepôts du maître des lieux, ils le firent en silence, comme fâchés l’un contre l’autre.

     On entendait le bruit d’une tarare dans l’un des entrepôts ; de la poussière s’échappait par la porte ouverte. Sur le seuil se tenait Aliékhine en personne, homme d’environ quarante ans, grand et fort, les cheveux longs, ressemblant davantage à un professeur ou un artiste qu’à un propriétaire. Il portait une chemise blanche et très sale avec une ceinture de corde, un caleçon en guise de pantalon, et ses bottes s’ornaient d’un mélange de paille et de boue. Il avait les yeux et le nez couverts de poussière. Ayant reconnu Ivan Ivanytch et Bourkine, il manifesta une grande joie.

     — Messieurs, je vous en prie, ma maison vous est ouverte, j’arrive tout de suite, dit-il en souriant.

     C’était une grande maison à un étage. Aliékhine habitait au rez-de-chaussée deux pièces voûtées et munies de petites fenêtres, un ancien logis d’intendant ; le mobilier était simple et cela sentait le pain de seigle, la vodka bon marché et le cuir des harnais. Le premier étage, avec ses pièces d’apparat, avait rarement l’honneur de sa visite, sauf quand il avait des invités. Ivan Ivanytch et Bourkine  furent accueillis par une jeune femme de chambre dont la beauté les fit s’arrêter en même temps et échanger un regard.

     — Messieurs, vous ne sauriez croire à quel point je suis content de vous voir, fit Aliékhine, pénétrant à leur suite dans l’entrée.  C’est une surprise ! Pélagie2, dit-il en s’adressant à la femme de chambre, donnez à mes hôtes de quoi se changer. Je vais d’ailleurs en faire autant. Mais il faut d’abord que je me lave, la dernière fois doit remonter au printemps. Vous voudrez sûrement profiter des bains, messieurs, le temps qu’on prépare le repas.

     La belle Pélagie, d’allure douce et délicate, apporta des draps de bain et du savon, et ils se dirigèrent tous les trois vers les bains.

     — Oui, dit Aliékhine en se déshabillant, cela fait un moment que je ne me suis pas lavé. Comme vous pouvez voir, mes bains sont excellents, c’est mon père qui les avait installés, mais moi, je n’ai jamais le temps pour ça. 

     Il s’assit sur un gradin et commença à se savonner les cheveux, faisant virer au marron l’eau de son côté.

     — En effet… fit Ivan Ivanytch en jetant un regard significatif sur la tête de leur hôte.

     — Il y a vraiment longtemps que je ne me suis pas lavé, répéta Aliékhine, se savonnant toujours, l’eau devenant, autour de lui, couleur d’encre.

     Ivan Ivanytch sortit des bains et se jeta à l’eau, nageant sous la pluie, avec de grands mouvements des bras qui engendraient des ondes balançant des lys blancs ; il nagea jusqu’à atteindre le milieu de la rivière, avant de plonger pour réapparaître à un autre endroit quelques instants plus tard, nagea encore, replongea, cherchant à toucher le fond. « Dieu du Ciel, répétait-il, au comble du ravissement, Dieu du Ciel… » Il nagea jusqu’au moulin, discuta un peu là-bas avec les moujiks et revint faire la planche au milieu du cours d’eau, exposant son visage à la pluie. Bourkine et Alékhine s’étaient déjà rhabillés et s’apprêtaient à partir, qu’il continuait à nager et à plonger.

     — Ah, mon Dieu…, disait-il. Ah, Seigneur, aie pitié de nous4.

     — Allez, ça suffit ! lui cria Bourkine.

     Ils revinrent tous à la maison. Ce fut seulement après qu’eut été  allumée une lampe dans le grand salon à l’étage, où siégeaient dans des fauteuils Bourkine et Ivan Ivanytch, habillés de peignoirs de soie et de chaudes pantoufles aux pieds, tandis qu’Aliékhine, tout propre, les cheveux peignés, déambulait dans une redingote neuve, jouissant visiblement de sa propreté retrouvée, de la bonne chaleur, de ses habits secs et de ses chaussures souples, après que la belle Pélagie, se déplaçant sans bruit sur le tapis et arborant un doux sourire, eut servi le thé accompagné de confiture, ce fut seulement alors qu’Ivan Ivanytch débuta devant Bourkine et Aliékhine son récit auquel, semblait-il, prêtaient aussi l’oreille les personnages des tableaux, jeunes et vieux, dames et guerriers, impassibles et sévères dans leurs cadres dorés.  

     — Je n’ai qu’un frère, Nikolaï Ivanytch, de deux ans mon cadet. J’ai fait des études et suis devenu vétérinaire, tandis que Nikolaï travaille dans l’administration depuis ses dix-neuf ans. Notre père, Tchimcha-Himalaïski5, était cantoniste6, mais, ayant atteint pendant son service le rang d’officier, il nous laissa en héritage son état de noble7 et son domaine. Après sa mort, ce domaine nous fut arraché en raison de dettes mais, tout de même, notre enfance s’était librement déroulée à la campagne. Tout comme des enfants de paysans, nous passions nos jours et nos nuits dans les champs et les bois, nous nous occupions des chevaux, teillions, pêchions, etc. Et, vous le savez bien, celui qui a, ne serait- ce qu’une fois, attrapé une grémille ou aperçu à l’automne les merles migrateurs s’élancer en volées entières au-dessus des champs, dans l’air froid et pur, celui-là n’est plus bon pour la ville, il aspirera jusqu’à sa mort à vivre au grand air. Dans son administration, mon frère dépérissait. Les années passaient et il restait en place, rédigeant toujours les mêmes paperasses, rêvant toujours de la campagne. Cette nostalgie prit peu à peu la forme d’un souhait bien précis, celui de faire l’acquisition d’une petite propriété quelque part au bord d’une rivière ou d’un lac.

     C’était un homme bon et gentil, je l’aimais, mais son rêve de se cloîtrer dans un chez-soi ne m’a jamais plu. Il se dit que l’homme n’a besoin que de trois archines8 de terre. Mais trois archines, c’est bon pour un cadavre, pas pour un homme. On dit aussi, de nos jours, que c’est une bonne chose que notre intelligentsia ait un penchent pour la terre et aspire à posséder une propriété à la campagne. Mais avec ces propriétés, on retombe sur les trois archines de terre. Quitter la ville, s’extraire de la lutte et de l’agitation quotidiennes, se replier et disparaître sur ses terres, ce n’est pas vivre, c’est une réaction égoïste et paresseuse, cela se rapproche de la vie des moines, mais de moines n’accomplissant aucun exploit. À l’homme il ne faut pas trois archines de terre, ni son coin de campagne, mais la totalité du globe terrestre, la nature entière, de quoi déployer largement ses capacités et réaliser en toute liberté sa propre nature.

     À son bureau, mon frère rêvait de manger la soupe faite avec ses propres choux, embaumant l’air aux alentours, de manger sur l’herbe verte et de faire la sieste au soleil, rester assis des heures entières sur un banc auprès du portail, à contempler les champs et les bois. Les manuels d’agronomie et les conseils de toute sorte trouvés dans les calendriers faisaient sa joie et formaient sa nourriture spirituelle favorite ;  il aimait aussi lire les journaux, mais c’était pour y lire les petites annonces concernant les terrains : à vendre terrain, tant de déciatines9, champs labourés, prés, propriété, rivière, jardin, étangs à dégorgement. Dans sa tête se dessinaient tout de suite les allées dans le jardin, les fleurs et les fruits, les nichoirs à étourneaux, les carassins dans les étangs10, tout, quoi. Les tableaux qu’il composait ainsi dans sa tête dépendaient des annonces sur lesquelles il tombait, mais, pour quelque raison, il y avait toujours des groseilliers épineux11. Il ne pouvait se figurer de propriété ni d’endroit poétique sans y voir de tels groseilliers.

     « La vie à la campagne a aussi ses commodités, disait-il. Tu prends le thé au balcon, pendant que tes canettes s’ébattent dans l’étang, l’air embaume et… et les groseilliers poussent.

     Il dessinait les plans de sa propriété, qui s’ordonnait toujours de la même façon : a) une maison de maître, b) des dépendances pour les domestiques, c) un potager, d) des groseilliers épineux. Il vivait chichement, mangeant insuffisamment, buvant peu, s’habillant n’importe comment, un vrai mendiant, il déposait à la banque tout ce qu’il gagnait. Il était devenu affreusement pingre. Le regarder me faisait mal, je lui envoyais de l’argent pour les fêtes, mais ça aussi, il le gardait. Quand un homme s’est mis une idée en tête, rien à faire.

     Les années s’écoulaient, il fut envoyé dans une autre région, il approchait la quarantaine, et il continuait à lire les petites annonces et à accumuler son magot. Un jour, j’appris qu’il s’était marié. Avec une veuve laide et âgée, ce n’était qu’un mariage d’intérêt, il faisait cela toujours dans le but d’acquérir sa propriété, il avait épousé le gros sac. Et il ne changea rien à ses habitudes, à elle aussi il fit manger de la vache enragée, et il déposa l’argent de sa femme à la banque, à son propre nom12. Elle avait été auparavant mariée à un directeur des postes et était habituée aux petits pâtés et aux petites liqueurs, mais chez son nouveau mari, même le pain noir se faisait rare ; une telle vie la fit dépérir, et deux ou trois ans plus tard, elle rendait le dernier soupir. Naturellement, mon frère ne pensa pas un instant qu’il était responsable de sa mort. La vodka change les hommes, l’argent également. Dans notre ville se mourait un marchand. Avant sa mort, il se fit servir une assiettée de miel et il mangea tous ses billets et tous ses titres en les faisant passer avec le miel, afin que nul n’en hérite. Un jour, à la gare, j’examinais des bestiaux lorsqu’un maquignon tomba devant une locomotive qui lui sectionne une jambe… Nous l’amenons à l’hôpital, il y a du sang partout, c’est affreux – mais lui réclame qu’on aille chercher sa jambe, il est très anxieux, il a peur de perdre les vingt roubles glissés dans la botte.

     — Vous vous éloignez du sujet, dit Bourkine.

     — Après la mort de sa femme, reprit Ivan Ivanytch après quelques instants de réflexion, mon frère se mit à la recherche de sa propriété. Bien sûr, on aura beau chercher pendant cinq ans, en fin de compte, on se flanquera dedans et on achètera tout à fait autre chose que ce que l’on voulait. En passant par un commissionnaire et un transfert de dette, mon frère Nikolaï acheta un terrain de cent-douze déciatines avec une maison de maître, des dépendances et un parc, mais sans verger, sans groseillier ni étang pour les canettes ; il y avait bien une rivière, mais l’eau qui y coulait avait la couleur du café en raison de la proximité d’une briqueterie d’un côté du domaine, tandis qu’à l’autre extrémité se tenait une usine de retraitement d’os. Mais mon frère Nikolaï s’en affligea modérément, il commanda vingt pieds de groseilliers qu’il planta et commença une vie de gentilhomme campagnard.

     L’an dernier, je suis allé le voir. Je vais venir voir à quoi ça ressemble, me suis-je dit. Dans ses lettres, mon frère baptisait son coin de terre « La lande de Tchoumbarok » ou encore « Le coin de Himalaïski » . J’arrivai là-bas à midi passé. Il faisait très chaud. Partout des fossés, des barrières, des haies, des rangées de sapins récemment plantés – je ne voyais pas comment passer dans la cour ni où laisser mon cheval. Je m’approche de la maison, vient à ma rencontre un gros chien roux ressemblant à un cochon. Trop paresseux pour aboyer. Une cuisinière sort de la cuisine les pieds nus, grosse, ressemblant aussi à un cochon, elle me dit que le maître, ayant déjeuné, fait sa sieste. J’entre et vais voir mon frère, je le trouve assis dans son lit, les genoux recouverts d’une couverture ; il a vieilli et pris de l’embonpoint, il a l’air flasque ; il a les joues et les lèvres gonflées, le nez qui s’étire. il pourrait bien se mettre à grogner dans sa couverture.

     Nous nous sommes embrassé en poussant des cris de joie, attristés aussi en songeant que notre jeunesse est derrière nous, que nous grisonnons tous les deux et qu’il sera bientôt l’heure de mourir. Il s’est habillé et m’a fait faire le tour du propriétaire.

     — Alors, comment vas-tu ? lui ai-je demandé.

     — Je n’ai pas à me plaindre, Dieu merci.

     De fait, ce n’était plus le timide et misérable fonctionnaire de naguère, j’avais un vrai propriétaire en face de moi. Il s’était déjà fait à son nouvel état, y prenait goût ; il mangeait beaucoup, prenait des bains, avait engraissé, il était déjà en procès avec le voisinage et notamment  avec les deux usines attenant à son domaine, il s’offusquait carrément lorsque les moujiks du coin ne l’appelaient pas « Votre Haute noblesse » . Il se préoccupait du salut de son âme avec hauteur, comme un seigneur, et participait à des œuvres de bienfaisance avec une certaine morgue. Quelles œuvres ? Il soignait toutes les maladies des moujiks avec du bicarbonate de soude et de l’huile de ricin14, et, pour sa fête, récitait au village un Te deum de remerciement puis faisait placer un demi-seau15, il trouvait ça convenable. Ah, ce maudit demi-seau ! Un jour, un gros propriétaire traîne des moujiks au bureau du zemstvo16 à cause de dégâts commis chez lui, et le lendemain, jour de fête, il leur offre un demi-seau, qu’ils boivent en poussant des « hourra » en le saluant jusqu’à terre. L’amélioration des conditions de vie, le fait de manger à sa faim et l’oisiveté développent chez le Russe la présomption et l’impudence. Nikolaï Ivanytch, à qui naguère, quand il était dans son administration, penser par soi-même faisait peur, ne formulait plus à présent que des vérités, et sur un ton de ministre. : « L’instruction est indispensable, mais elle est prématurée pour le peuple » , « les châtiments corporels sont une mauvaise chose, mais dans certains cas, ils se montrent utiles et irremplaçables » .

     — Je connais le peuple et je sais comment lui parler, disait-il. Les gens m’aiment. Sur un signe de moi, les gens du peuple feront tout ce que je demanderai.

     Le tout dit, voyez-vous, avec le bon sourire d’un sage. Il a bien répété une vingtaine de fois : « nous, les nobles » , ou « moi, en tant que noble » ; il était clair qu’il avait déjà oublié que notre grand-père n’était qu’un moujik, et notre père un soldat. Jusqu’à notre passablement absurde nom de famille, Tchimcha-Himalaïski, qui sonnait à présent de manière agréable et significative à ses oreilles.

     Mais il ne s’agit pas tant de lui, que de moi. Ce que je veux vous raconter, c’est le changement qui se produisit en moi au cours de cette visite de quelques heures à sa propriété. Le soir, alors que nous prenions le thé, la cuisinière posa sur la table une assiette remplie de groseilles à maquereau. Elles n’avaient pas été achetées, mais provenaient pour la première fois des arbustes plantés dans le jardin. Nikolaï Ivanytch se mit à rire et regarda quelques instants ces groseilles en silence, les larmes aux yeux, – l’émotion l’empêchait de parler – puis il mit une baie dans sa bouche, me regarda de l’air triomphal d'un enfant recevant enfin son jouet préféré et me dit :

     — Ce que c’est bon !

     Et de manger les baies avec avidité, en répétant :

     — Ah, ce que c’est bon ! Goûte donc !

     C’était dur et acide mais, comme disait Pouchkine, « aux vérités vulgaires, nous préférons un mensonge qui nous distingue17 » . J’avais devant moi un homme heureux dont le rêve le plus cher s’était réalisé, un être qui avait atteint le but de toute sa vie, qui avait obtenu ce qu’il voulait, un homme content de son sort et de lui-même. Mes considérations sur le bonheur humain se teintaient toujours, inexplicablement, d’une nuance de tristesse, à présent, devant cet homme heureux, s’emparait de moi un sentiment pénible, proche du désespoir. Sentiment particulièrement redoutable la nuit. On avait préparé mon lit dans la pièce voisine de la chambre de mon frère et je pus l’entendre qui, ne trouvant pas le sommeil, se levait, s’approchait de l’assiette aux groseilles et en prenait. Je méditais : au fond, comme ils sont nombreux, les gens heureux ! Quelle écrasante armée !  Jetez donc un coup d’œil à la vie telle qu’elle est : impudente oisiveté des puissants, vulgarité ignorante des faibles, partout l’horreur de la pauvreté, les gens vivant à l’étroit, les dégénérés, l’ivrognerie, l’hypocrisie, le mensonge… Mais, à l’intérieur des foyers comme au dehors, silence, calme absolu ; dans une ville de cinquante mille habitants, vous ne trouverez personne pour pousser un cri d’indignation. Nous sont visibles les gens allant au marché faire leurs courses, mangeant le jour et dormant la nuit, nous les entendons dire des bêtises, nous les voyons se marier, vieillir et enterrer leurs défunts ; mais nous refusons de voir et d’entendre ceux qui souffrent, on renvoie dans les coulisses tous les côtés sinistres de la vie. Tout demeure calme, paisible, seules protestent en silence les statistiques : tant de cas de folie, tant de seaux de vodka avalés, tant d’enfants morts de malnutrition… Un tel ordre des choses va de soi ; il est clair que l’homme heureux ne peut se sentir bien qu’à la condition que les malheureux souffrent en silence, autrement son bonheur deviendrait impossible. Il y a là une hypnose universelle. Il faudrait que se tienne à la porte de chaque homme heureux et satisfait quelqu’un avec un maillet, pour lui rappeler sans cesse en tapant sur la porte que le malheur existe, qu’il a beau être heureux tant et plus, un jour ou l’autre, la vie lui montrera les griffes, un malheur surviendra – prenant la forme de la maladie, de la ruine, des pertes, et que ce jour-là, personne ne le verra, personne ne l’entendra, comme aujourd’hui lui-même ne voit ni n’entend les malheureux. Mais en l'absence de l'homme au maillet, l’homme heureux s’en tient à son bonheur, les petits soucis quotidiens le touchent à peine, comme le vent effleure le tremble, et tout va bien.18  

     — Cette nuit-là, je compris que moi aussi, j’étais un homme heureux et satisfait, poursuivit Ivan Ivanytch en se levant. Moi aussi, à table, j’aimais bien expliquer comment vivre et que croire, disserter sur la façon de diriger le peuple. Je disais moi aussi que l’étude apporte la lumière, que l’instruction est indispensable mais que, pour l’instant on peut se contenter d’apprendre à lire et à écrire aux gens de condition modeste. La liberté est un bien aussi essentiel que l’air que nous respirons, disais-je, mais il faut attendre un peu. Voilà ce que je disais, et maintenant, je vous demande : au nom de quoi attendre ? fit Ivan Ivanytch avec un coup d’œil sévère à Bourkine19. Au nom de quoi attendre ? Sur la base de quelles considérations ? On me dit qu’aucune idée ne se réalise d’un seul coup, que cela se fait toujours graduellement, chaque chose en son temps. Mais qui dit cela ? Si c’est juste, qu’on me le prouve ! Vous invoquez l’ordre naturel, les lois gouvernant les phénomènes, mais où est-il, l’ordre naturel, où est-elle, la loi juste quand je me tiens devant un fossé, et que j’attends qu’il se comble de lui-même ou se remplisse de vase, au lieu de sauter par-dessus ou de construire un pont qui l’enjambe ? Au nom de quoi attendre, encore une fois ? Attendre, alors qu’il faut vivre, qu’on veut vivre, mais que les forces manquent !

     Je suis reparti de bon matin de chez mon frère, et, depuis lors, la vie en ville m’insupporte. Le calme et la tranquillité m’accablent, je n’ose plus regarder par la fenêtre, tant m’est à présent douloureux le spectacle du bonheur familial, d’une famille réunie autour d’une table pour boire le thé. Étant déjà vieux, je ferais un piètre militant, je ne suis même pas doué pour haïr. Je suis juste affligé moralement, mécontent et irrité, un torrent d’idées bouillonne dans ma tête, la nuit, m’empêchant de dormir… Ah, si seulement j’étais jeune !

     Dans son émotion, Ivan Ivanytch fit les cent pas dans la pièce en répétant :

     — Si seulement j’étais jeune !

     Il s’approcha soudain d’Aliékhine et se mit à lui pétrir tantôt une main, tantôt l’autre.

     — Pavel Konstantinytch, dit-il d’une voix suppliante, ne vous apaisez pas, ne vous laissez pas endormir !Tant que vous êtes jeune, fort et dispos, faites le bien sans trêve20 !  Il n’y a pas de bonheur qui tienne, si la vie a un sens et un but, on ne peut les trouver dans notre bonheur individuel, mais seulement dans quelque chose de plus élevé, d’une raison supérieure. Faites le bien !

     Ivan Ivanytch tint ce discours avec un sourire pitoyable et implorant, comme s’il demandait une faveur pour lui-même.

     Après quoi, ils restèrent tous les trois dans leurs fauteuils répartis aux différents angles du salon, silencieux. Le récit d’Ivan Ivanytch n’avait satisfait ni Bourkine ni Aliékhine. Cette histoire de misérable fonctionnaire mangeant des groseilles à maquereau avait ennuyé les généraux et les dames, que la pénombre faisait revivre. Jadis, ces gens qui aujourd’hui les regardaient depuis leurs cadres dorés avaient aussi marché sur ces tapis et s’étaient assis dans ces fauteuils pour prendre le thé, et ces fauteuils où ils étaient assis tous les trois, ces tapis sur lesquels se déplaçait sans bruit la belle Pélagie, ce passé comme ce présent l’emportaient sur tous les récits du monde.  

     Alekhine avait une forte envie de dormir ; il s’était levé très tôt, avant trois heures du matin, pour travailler dans son domaine, et à présent ses yeux se fermaient d’eux-mêmes, mais il restait, par peur de rater une histoire intéressante. Il ne démêlait pas bien si ce que venait de dire Ivan Ivanytch était juste et sensé ; ses hôtes ne parlaient ni de grain ni de foin, encore moins de poix, ce dont ils discutaient n’avait pas de rapport direct avec la vie qu’il menait, lui, cela lui plaisait, il souhaitait entendre d’autres histoires…

     — Tout de même, fit Bourkine en se levant, il est temps d’aller dormir. Permettez-moi de vous dire bonne nuit.

     Aliékhine leur souhaita aussi une bonne nuit et descendit dans ses appartements du rez-de-chaussée, tandis que ses hôtes restaient à l’étage. Ils se virent affecter une grande chambre où trônaient deux vieux lits en bois décoré, avec dans un coin un crucifix d’ivoire ; les larges lits que la belle Pélagie leur avait préparés sentaient les draps frais.

     Ivan Ivanytch se déshabilla en silence et se coucha.

     — Seigneur, pardonne-nous, pauvres pécheurs que nous sommes ! dit-il, disparaissant sous la couverture. Une forte odeur de tabac émanait de la pipe qu’il avait laissée sur une table, et Bourkine, qui ne dormait pas, se demanda longtemps d’où provenait une telle odeur.

     La pluie battit les fenêtres toute la nuit.  

 

 

 

  1. Je transcris en respectant la prononciation, ce qui m’amène à mettre un « i » devant le « é » . Les joueurs d’échecs connaissent, dans le panthéon des joueurs du début du vingtième siècle, le champion Alekhine – ainsi est traduit son nom en français d’ordinaire, mais cela ne rend pas la vraie prononciation. Tout un débat..
  2. Petite maison en bois où le bain est du type sauna.
  3. Je francise par commodité.
  4. Formule liturgique.
  5. Voir le début de « L’homme-étui », ainsi que la note (3) de cette première partie.
  6. Mineur des minorités ethniques, en particulier juive, enrôlé prématurément et étudiant dans des écoles spéciales avant incorporation. L’objectif de Nicolas Ier étant d’en faire des chrétiens orthodoxes. Tchékhov nous fait visiter les sombres curiosités de la Russie impériale : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cantoniste
  7. Le cinquième rang, celui de colonel, confère la noblesse héréditaire.
  8. Environ deux mètres. Allusion à la nouvelle de Tolstoï « Ce qu’il faut de terre à un homme » . Deux mètres : la longueur d’une tombe.
  9. La déciatine fait un peu plus d’un hectare.
  10. Voir par exemple la petite nouvelle « Un amour de poisson »…
  11. Ou groseiller à maquereau.
  12. Pas belle, la vie ?
  13. L’auteur a moins de six ans à vivre et la pensée de la mort ne le quitte que rarement.
  14. Ironie amère de médecin. Tchékhov s’épuisait régulièrement à lutter contre la famine et les épidémies de choléra.
  15. De vodka.
  16. Le zemstvo, du mot russe zemlia, qui désigne la terre, est une institution crée en 1864, sous le tsar Alexandre II - celui qui abolit le servage. C’est une assemblée de district – ces assemblées locales élisant à leur tour l’assemblée provinciale – élue par les propriétaires fonciers, les villes et les communautés paysannes. Y sont prépondérants les nobles de province et la bourgeoisie des villes. De telles assemblées se réunissent une fois par an et élisent des bureaux, qui disposent des finances et emploient des salariés. Ils s’occupent localement de la santé, l’instruction publique, la médecine vétérinaire, les ponts et chaussées, etc. Tolstoi a décrit une élection du bureau d’un zemstvo dans Anna Karenine.
  17. Citation un peu modifiée extraite du poème « Le héros » de 1830.
  18. Quel passage !
  19. Rappelons que Boukine est professeur.
  20. Voir la note (14). Ce terrible sur-moi de Tchékhov le jettera en 1890 sur les routes effroyables menant à Sakhaline, au climat fort rude, alors qu’il est déjà malade depuis plusieurs années.

 

 

III

De l'amour 

      Le lendemain1, au déjeuner, on leur servit d’excellent pâtés, des écrevisses et des côtelettes de mouton ; le cuisinier Nikanor monta demander aux invités ce qu’ils souhaitaient pour le dîner. C’était un homme de taille moyenne, aux petits yeux enfoncés dans un visage gras et rasé, et dont la moustache donnait l’impression d’être davantage épilée que rasée.

     Aliékhine leur raconta que la belle Pélagie était amoureuse du cuisinier. Elle ne voulait pas l’épouser, car il était de caractère violent et porté sur la boisson, mais était prête à vivre avec lui. Comme il était très pieux et que ses convictions religieuses n’autorisaient pas ce genre de vie à deux, il exigeait impérativement qu’elle l’épousât et, une fois ivre, l’injuriait et même la battait. Lors de ces accès d’ivrognerie, elle se réfugiait à l’étage et pleurait toutes les larmes de son corps, et Aliékhine et sa servante ne quittaient pas la maison, pour venir en aide à Pélagie en cas de besoin.

     La conversation se mit à rouler sur l’amour.

     — D’où vient l’amour, dit Aliékhine, comment se fait-il que Pélagie soit précisément tombée amoureuse de cette sale gueule de Nikanor, comme tout le monde ici l’appelle, et non d’un homme lui convenant davantage tant au physique qu’au moral, alors qu’en amour il s’agit du bonheur individuel, voilà une question bien embrouillée, que chacun peut aborder à sa façon. On a seulement énoncé jusqu’à présent cette vérité incontestable qu’il y a là « un grand mystère » , tout ce que l’on a dit ou écrit de plus à propos de l’amour n’a fait que reposer la question, et non la résoudre. Telle explication, valable dans un cas précis, ne conviendra pas dans une dizaine d’autres, mieux vaut à mon avis s’en tenir à des explications au cas par cas, sans chercher à généraliser. Il faut, comme disent les médecins, traiter chaque cas individuellement3.

     — Absolument exact, approuva Bourkine.

     — Nous, les Russes convenables, nous nous passionnons pour de telles questions restant sans réponse. Il est courant de poétiser l’amour, de l’orner de roses et de l’embellir de rossignols, mais nous, les Russes, nos embellissements consistent en questions fatidiques, et nous prenons bien soin de choisir les moins intéressantes. Du temps où j’étais encore étudiant, à Moscou, j’avais pour compagne une gentille dame qui, à chaque étreinte, se demandait combien je pourrais lui donner chaque mois, en comparant ce revenu au prix de la livre4 de bœuf. De même, nous ne cessons, amoureux, de nous poser des questions : est-ce ou non honnête, malin ou stupide, où nous mènera tout cela, etc. Que ce soit bien ou non m’échappe, mais je peux témoigner que c’est gênant, insatisfaisant et irritant.

     On sentait qu’il voulait conter une histoire. Les gens vivant seuls ont toujours en tête quelque chose qu’ils aimeraient bien raconter. En ville, les célibataires fréquentent exprès les bains et les restaurants dans le seul but de rencontrer des gens avec qui discuter, et il leur arrive de raconter les histoires les plus passionnantes à des garçons de bains ou des serveurs de restaurant, tandis qu’à la campagne, ils s’épanchent le plus souvent devant leurs hôtes. Un ciel gris se montrait aux fenêtres, la pluie dégouttait des arbres, un temps pareil n’incitait guère à la balade, il ne restait à l’un qu’à raconter, et aux autres qu’à écouter5.

     — Il y a déjà longtemps que je vis à Sofino en exploitant ce domaine, commença Aliékhine, depuis que j’ai terminé l’université. Mon éducation m’a tenu à l’écart du travail manuel et, par inclination, je suis plutôt un rond-de-cuir, mais lorsque je suis arrivé dans cette propriété, j’ai trouvé mon père fort endetté, en partie parce qu’il avait beaucoup dépensé pour mes études, et j’ai décidé de ne pas quitter ce domaine avant d’avoir, par mon travail, réglé ces dettes en totalité. Cette décision prise, je me suis mis au travail, avec un certain dégoût, je dois l’avouer. La terre, ici, a de faibles rendements et, pour ne pas travailler à perte, il faut disposer de beaucoup de travail servile ou, ce qui revient presque au même, employer de nombreux ouvriers agricoles, ou encore travailler en famille, à la paysanne. C’est l’un ou l’autre. Mais, à l’époque, je n’entrais pas dans ces subtilités. Je remuais chaque motte de terre, j’allais embaucher des moujiks et des femmes dans tous les villages aux alentours, il régnait chez moi une activité frénétique ; et moi-même, je labourais, je semais, je fauchais, et tout ça ne m’amusait pas, je prenais des airs dégoûtés, comme un chat campagnard qui, affamé, va manger des concombres dans le potager ; j’avais mal partout et je m’endormais en chemin; au début, j’ai cru pouvoir concilier cette vie laborieuse avec mes habitudes d’homme civilisé ; il suffit pour cela, pensais-je, de s’en tenir à certains rituels. Je m’étais installé ici, à l’étage, dans ces pièces d’apparat, et je me faisais servir du café et des liqueurs après les repas, et le soir en me couchant, je lisais « Le messager européen »5. Mais j’eus la visite de notre petit père Ivan6, qui me siffla en un fois toutes mes liqueurs ; quant au « Messager européen » , il a fini également chez les filles du pope, parce que l’été, en particulier au moment des foins, je n’arrivais pas jusqu’à mon lit, je m’écroulais dans une grange, dans un traîneau ou dans quelque maisonnette de garde-forestier – bien trop fatigué pour lire. Peu à peu, j’ai déménagé au rez-de-chaussée, je me suis mis à manger à l’office et il n’est resté de mon luxe passé que cette domestique qui avait autrefois servi mon père et que je n’avais pas le cœur de renvoyer.

    Les premières années, on me choisit comme juge de paix honoraire. Il me fallait parfois aller en ville participer à des réunions ou à des sessions du tribunal de district, pour moi, c’était une distraction. À rester ici en permanence deux ou trois mois, l’hiver, notamment, on se prend, au bout d’un moment, à rêver de redingotes noires. Et, au tribunal de district, on en rencontrait de ces redingotes, ainsi que des uniformes, des fracs, c’était rempli de juristes, tous des gens cultivés ; des gens avec qui on pouvait discuter. Après avoir dormi dans un traîneau et mangé à l’office, se retrouver assis dans un fauteuil, portant du linge propre, des bottines soupes et une chaîne sur le ventre, c’est un sacré luxe !

     On m’accueillait avec cordialité en ville, je m’empressais de rencontrer des gens. Celui avec qui j’ai noué la relation la plus approfondie et, je dois dire, la plus agréable, fut Louganovitch, le vice-président du tribunal de district. Vous le connaissez tous les deux : un homme extrêmement gentil. C’était à l’issue du fameux procès des incendiaires ; les débats avaient duré deux jours, nous étions épuisés. Louganovitch m’a regardé et m’a dit :

     — Ça vous dirait, de venir dîner chez moi ? Allez, venez…

     Invitation qui me surprit, dans la mesure où je le connaissais peu, uniquement dans un cadre officiel, sans jamais avoir été chez lui. Je suis passé en coup de vent à ma chambre d’hôtel pour me changer, avant d’aller à ce déjeuner. Ce fut pour moi l’occasion de faire la connaissance d’Anna Alexiéevna7, l’épouse de Louganovitch.  À l’époque, elle était encore très jeune, elle n’avait guère plus de vingt-deux ans, elle venait, six mois plus tôt, d’avoir eu son premier enfant. C’est une histoire passée, j’aurais maintenant du mal à expliquer ce qu’elle avait de singulier, et qui me plut tant, mais sur le moment, pendant ce repas, tout me semblait d’une limpidité absolue ;  j’avais devant moi une jeune femme exquise, respirant la bonté et l’intelligence, pleine de charme, une femme comme je n’en avais jamais rencontré jusqu’alors ; je me sentis aussitôt en phase avec elle, comme si j’avais déjà aperçu ce visage et ces yeux intelligents dans mon enfance, dans l’album de photos qui traînait sur la commode, chez ma mère.8

     Dans l’affaire des incendiaires, étaient accusés quatre Juifs réputés avoir formé une bande, accusation sans consistance, selon moi9. Lors du déjeuner, cela m’a beaucoup tracassé, je ne me souviens plus de ce que j’ai dit, je revois seulement Anna Alexiéevna hocher la tête à plusieurs reprises et demander à son mari :

     — Dmitri, comment est-ce possible ?

     Louganovitch était une bonne pâte, une de ces personnes candides s’accrochant à l’idée que tout prévenu est coupable, et qu’exprimer des doutes sur la justesse d’un verdict ne peut se faire que dans les formes légales et par écrit, sûrement pas à table et lors d’une conversation privée.

     — Nous en tout cas, nous n’avons pas allumé d’incendie, disait-il d’une voix douce, et, voyez, on ne nous juge pas, on ne nous jette pas en prison.

     Et tous les deux me poussaient à faire davantage honneur au repas ; quelques détails, comme leur façon de préparer ensemble le café ou de se comprendre à demi-mot, m’indiquaient qu’ils vivaient en bonne entente et que leur invité leur plaisait. Après le déjeuner, on joua du piano à quatre mains, puis ce fut le soir et je repartis chez moi. Tout cela se passait en début de printemps. Je suis resté tout l’été qui a suivi à Sofino, sans même avoir le temps de penser à la ville, mais le souvenir de la jeune femme blonde restait fort en moi ; elle n’avait pas besoin que je pense à elle pour rester, telle une ombre légère, dans mon âme. 

     Vers la fin de l’automne, il y eut en ville un spectacle de bienfaisance. En entrant dans la loge du gouverneur (on m’y avait invité à l’entracte), je tombai sur Anna Alexiéevna, assisse à côté de l’épouse du gouverneur, et de nouveau sa beauté et la douceur de ses yeux caressants produisirent en moi cette irrésistible et frappante impression d’une proximité avec elle. 

     Je suis resté assis à ses côtés, ensuite nous sommes allés au foyer.

     — Vous avez maigri, me dit-elle. Auriez-vous été malade ?

     — En effet. Je souffre de l’épaule, et je dors mal quand il pleut.

     — Vous avez l’air tout mou. Vous étiez plus en forme au printemps, quand vous avez déjeuné chez nous. Vous étiez plein d’animation, vous parliez beaucoup, et de façon très intéressante, j’avoue même que je m’étais un peu entichée de vous. Durant l’été, il m’est souvent arrivé de repenser à vous, et en me rendant au théâtre, aujourd’hui, j’avais le pressentiment que je vous y verrais.

     Et elle se mit à rire.

     — Mais aujourd’hui, vous semblez tout mou, répéta-t-elle. Cela vous donne l’air plus vieux.

     Le lendemain, je déjeunai chez les Louganovitch ; après le repas, ils se rendirent à leur datcha pour prendre des dispositions pour l’hiver, et je les y accompagnai. Nous rentrâmes ensemble et, sur le coup de minuit, nous étions en train de prendre le thé chez eux, dans une douce atmosphère familiale, devant un bon feu, la jeune maman allant tout le temps voir si sa fille dormait. Après cela, à chaque fois que je devais venir en ville, je séjournais immanquablement chez les Louganovitch. Je m’étais habitué à eux, et eux à moi. Le plus souvent, j’arrivais chez eux sans me faire annoncer, comme un membre de la famille10.

     — Qui est là ? demandait, depuis les pièces du fond, cette voix traînante qui me plaisait tant.

     — C’est Pavel Konstantinytch, répondait la femme de chambre ou la bonne.

     Anna Alexiéevna me rejoignait et de demandait toujours, l’air soucieuse :

     — Il y a si longtemps qu’on ne vous a pas vu, pourquoi donc ? Il vous est arrivé quelque chose ?

     À chaque fois, on regard, la main gracieuse et fine qu’elle me tendait, sa robe d’intérieur, sa coiffure  et sa voix produisaient encore sur moi cette impression  ressentie à notre première rencontre, celle d’une nouveauté sans précédent et de grande importance dans ma vie. Nos échanges duraient longtemps, nos silences aussi, chacun de nous restant plongé dans ses pensées, ou encore elle me jouait du piano. Lorsque je ne trouvais personne, j’attendais en bavardant avec la bonne ou en jouant avec la petite, ou encore j’allais m’allonger sur un sofa turc, dans le bureau de Louganovitch, pour y lire le journal, et lorsqu’ Anna Alexiéevna rentrait, j’allais l’accueillir dans le vestibule et la débarrassais de ses paquets que je portais avec amour et solennité, comme un vrai gamin.

     On connait l'anecdote où une bonne femme, vivant jusqu'alors sans souci, s'achète un pourceau11. Les Louganovitch vivaient sans soucis, alors ils sont devenus amis avec moi. Si je disparaissais quelque temps, cela signifiait que j’étais malade ou qu’il m’était arrivé quelque chose de fâcheux, et tous les deux de s’inquiéter. Ils se désolaient de voir un homme instruit comme moi, connaissant des langues étrangères, vivre à la campagne en tournant comme un écureuil dans sa cage, travaillant beaucoup et restant sans le sou, au lieu de s’occuper de science ou de littérature. Ils croyaient que je souffrais et que je ne parlais, ne riais et ne mangeais que pour cacher mes souffrances, je sentais sur moi, dans les meilleurs moments, leurs regards scrutateurs. Ils s’émouvaient extrêmement lorsqu’il m’arrivait des ennuis pour de bon, lorsqu’un créancier me harcelait ou que je ne pouvais pas régler une facture ; le couple s’en allait chuchoter devant une fenêtre, après quoi lui s’approchait de moi et, d’un air très sérieux, me disait :

     — Pavel Konstantinytch, si vous êtes à court d’argent en ce moment, nous vous prions, ma femme et moi, d’accepter notre aide sans faire d’histoires.  

     D’émotion, il était cramoisi jusqu’aux oreilles. Ou encore, toujours après le conciliabule devant la fenêtre, il venait  me dire, les oreilles en feu :

     — Mon épouse et moi vous demandons avec insistance d’accepter le cadeau que voici.

     Et il me tendait des boutons de manchette, un porte-cigares ou une lampe ; en retour, de ma campagne, je leur faisais parvenir un volatile abattu, du beurre ou des fleurs. Il faut dire que c’étaient des gens aisés, l’un comme l’autre. À mes débuts, il m’est souvent arrivé d’emprunter de l’argent où j’en trouvais, sans faire trop le difficile, mais aucune force au monde n’aurait pu me contraindre à en emprunter aux Louganovitch. Rien que d’y penser…

     J’étais malheureux. Chez moi, dans les champs ou dans quelque grange, je pensais à elle et m’efforçais de percer le secret de cette belle et intelligente jeune femme, mariée à un homme peu intéressant, déjà vieux (son mari avait plus de quarante ans), et ayant des enfants de lui – de percer le secret de cet homme peu intéressant, bonne pâte aux jugements d’un épais bon sens qui, lors des bals et des soirées, restait en compagnie des gens d’un certain âge, affalé, inutile, avec au visage une expression d’indifférence résignée, comme sur un marché, certain cependant de son bon droit, celui d’être heureux et d’avoir d’elle des enfants ; je voulais tellement comprendre pourquoi c’était lui qu’elle avait rencontré, et non moi, quelle était la raison d’une erreur aussi effroyable.

     À chaque fois que je venais en ville, je voyais bien à son regard qu’elle attendait mon arrivée ; et elle reconnaissait avoir eu, le matin, le pressentiment de ma venue. Nos longues conversations étaient entrecoupées de longs silences, mais nous restions sans nous avouer notre amour, que nous cachions avec une jalouse timidité. Nous redoutions tout ce qui aurait pu nous dévoiler à nous-mêmes cet amour. Je l’aimais tendrement et profondément, mais je m’interrogeais : où nous mènerait cet amour, si nous lui cédions ? Il me semblait invraisemblable que cet amour tristement muet qui était le mien brisât soudain grossièrement le bonheur que coulaient dans cette maison son mari et ses enfants, tous ces gens qui m’aimaient tant et me faisaient tellement confiance. Serait-ce honnête ? Elle partirait avec moi, mais… où ? Où pourrais-je bien l’emmener ? Les choses eussent été différentes si j’avais mené la vie captivante d’un libérateur, ou d’un savant reconnu, d’un artiste célèbre, d’un peintre de renom, mais à quoi bon la faire passer d’un train-train quotidien à un autre, au moins aussi prosaïque ? Combien de temps durerait notre bonheur ? Que deviendrait-elle si je tombais malade, si je mourais ou si nous cessions tout simplement de nous aimer ?

     Il était clair qu’elle faisait les mêmes raisonnements. Elle pensait à son mari, à ses enfants, à sa propre mère qui aimait son gendre comme un fils. Si elle s’abandonnait à son sentiment, il lui faudrait soit mentir soit dire la vérité, et, dans sa situation, les deux solutions seraient aussi embarrassantes et effrayantes l’une que l’autre. Une autre question la mettait à la torture : son amour me rendrait-il heureux, ou ne ferait-il que compliquer un peu plus ma vie déjà difficile et remplie d’infortunes ? Elle se trouvait déjà trop vieille pour moi, pas assez laborieuse, manquant d’énergie pour démarrer une nouvelle vie, et elle discutait souvent avec son époux de la nécessité pour moi d’épouser une jeune fille digne et intelligente qui puisse faire une bonne maîtresse de maison et m’assister convenablement, – en ajoutant aussitôt qu’on aurait du mal à trouver une telle perle dans toute la ville.

     Et les années s'écoulaient. Anna Alexiéevna avait déjà deux enfants. Quand je passais chez les Louganovitch, la servante m’accueillait avec le sourire, les enfants annonçaient en criant l’arrivée de l’oncle12 Pavel Konstantinytch et se pendaient à mon cou ; ma venue réjouissait tout le monde. Un monde qui ne comprenait pas ce qui se passait dans mon âme et s’imaginait que, moi aussi, je me réjouissais. Tous voyaient en moi un être noble. Adultes comme enfants se montraient absolument charmants avec l’être noble que j’étais pour eux, qui embellissait et purifiait leur existence. Anna Alexiéevna et moi allions ensemble au théâtre, toujours à pied ; nous nous asseyions côte à côte, nos épaules se touchant, je lui empruntais sans rien dire les jumelles, et je sentais qu’elle était proche de moi, qu’elle était mienne, qu’aucun de nous ne pouvait se passer de l’autre, et notre séparation, lorsqu’à chaque fois, en sortant du théâtre, nous nous disions au revoir, ne relevait que d’un bizarre malentendu. On racontait déjà Dieu savait quoi en ville à notre sujet, des choses absolument inexactes.

     Dans les derniers temps, Anna Alexiéevna se déplaça davantage, allant voir tantôt sa mère, tantôt sa sœur ; elle avait des accès de mauvaise humeur, montait en elle une insatisfaction, le sentiment d’avoir gâché sa vie se faisait jour, et alors elle se détournait de son mari et de ses enfants. Elle consultait déjà pour ses nerfs détraqués. 

     Nous poursuivions notre duo silencieux, mais il lui arrivait de s’emporter de façon étrange contre moi devant des étrangers ; quoi que j’aie pu dire, elle n’était pas d’accord, et si je m’engageais dans une controverse, elle prenait le parti de mon contradicteur. Quand il m’arrivait de laisser tomber quelque chose par terre, elle faisait :

     — Bravo.

     Si je m’apercevais, au théâtre, que j’avais oublié les jumelles, elle me disait :

     —J'en étais sûre.

     Que ce soit un bien ou un mal, tout a une fin : dans notre vie, tôt ou tard, tout se termine. Arriva le moment de notre séparation, car Louganovitch fut nommé président de tribunal dans une région plus à l’ouest. Il fallut vendre le mobilier, les chevaux et la datcha. En revenant de celle-ci, en nous retournant pour regarder une dernière fois le jardin et le toit moussu, nous nous sentions tous tristes, et je comprenais que ce n’était pas seulement à la datcha qu’il me fallait dire adieu. Sur la recommandation de ses médecins, Anna Alexiéevna  devait, à la fin du mois d’août, partir en Crimée, 13 et, un peu après, Louganovitch gagnerait avec les enfants sa nouvelle affectation à l’ouest.

     Ce fut une véritable foule qui accompagna Anna Alexiéevna à la gare. Elle avait déjà embrassé son mari et ses enfants et, juste avant la troisième sonnerie14, je n’eus que le temps de bondir dans le compartiment pour lui apporter un panier oublié ; il fallait se dire adieu. Lorsque nos regards se croisèrent, la force nous manqua à tous deux, je la pris dans mes bras et elle s’abandonna, en larmes, contre ma poitrine ; j’embrassai son visage en pleurs, ses  épaules et ses mains, elles aussi mouillées de larmes, – ô, que nous étions malheureux !  – je lui avouai mon amour et compris, à ma grande douleur, ce qu’avait de mesquin, de médiocre et de mensonger tout ce qui avait fait obstacle à notre amour. Je compris que lorsqu’on aime, ce qu’il faut voir, en pensant à cet amour, doit s’élever au-dessus du bonheur et du malheur, de la vertu et du péché, pris dans leur sens habituel, faute de quoi il vaut mieux ne rien penser du tout.

     Je l’ai embrassée une dernière fois, lui ai serré la main et nous nous sommes séparés – pour toujours. Le train avait déjà démarré. Je suis allé dans le compartiment voisin, qui était vide, et m’y suis assis en pleurant ; je suis descendu du train à la première station, pour rentrer à pied à Sofino…

     Durant le récit d’Aliékhine, la pluie avait cessé et le soleil s’était montré. Bourkine et Ivan Ivanytch sortirent sur le balcon ; on avait de là une vue magnifique sur le jardin et le cours d’eau que le soleil faisait miroiter. Tout en admirant ce spectacle, ils éprouvaient de la pitié pour cet homme aux bons yeux intelligents qui venait de raconter son histoire avec une telle franchise, et tournait en effet, dans son immense domaine, comme un écureuil dans sa cage, au lieu de s’adonner à la science ou à quelque autre occupation qui l’eût rendu plus heureux, et ils imaginaient quel avait dû être le chagrin de cette jeune personne, quand il l’embrassait dans le compartiment. Tous les deux l’avaient déjà aperçue en ville, Bourkine avait même fait sa connaissance, il la trouvait jolie.15 

     

   

 

 

 

 

 

  1. Début qui peut intriguer si l'on ignore que ce récit fait suite aux "Groseilles"...
  2. Clin d’œil ironique du Dr Tchékhov, médecin sans doute désabusé.
  3. Un peu plus de quatre cents grammes.
  4. C’est le tour d’Aliékhine d’y aller de son histoire, ce qui terminera la trilogie. Tchékhov avait envisagé un quatrième volet, mais l’épuisement le fit en rester là.
  5. Revue d’inspiration libérale éditée à Saint-Pétersbourg, d’abord trimestrielle puis mensuelle, dont la section littéraire publia Tourguéniev, Gontcharov, Ostrovski, etc.
  6. Un pope.
  7. On ne compte plus les « Anna » chez Tchékhov !
  8. La mère-premier amour apparaît assez rarement chez Tchékhov. Sa mère et sa sœur vivaient avec lui, le père aussi (jusqu’à l’automne de cette année 1898), mais comme un fantôme. La liaison la plus forte est avec sa sœur Macha (Maria), que notre auteur malade et dépressif vampirise, et qui lui survivra plus d’un demi-siècle.
  9. En janvier de cette année 1898, Zola a publié le célèbre « J’accuse » dans L’Aurore, et Tchékhov est dreyfusard, contrairement à son éditeur et ami Souvorine, dont le journal  « Temps nouveau » tire à boulets rouges et sur Dreyfus et sur Zola. Il fallut du temps à Tchékhov pour reconnaître (dans sa correspondance) que Souvorine s’était conduit « de façon abominable ». Sur la vision qu’a Tchékhov de l’intériorisation douloureuse du regard antisémite par les Juifs eux-mêmes (on peut penser à Irène Némirovsky écrivant dans l’entre-deux guerres sous pseudonyme pour des journaux antisémites), se reporter au personnage de Solomon, au chapitre 3 de la nouvelle « La steppe » .
  10. Typiquement russe.
  11. Proverbe russe signifiant que l'homme est souvent la cause de ses propres ennuis.
  12. Appellation fréquente, en Russie comme en Chine, des amis de la famille, de la part  des enfants.
  13. Tchékhov raconte ici ce qui lui arrive à lui, exactement à cette époque.
  14. Elle annonce le départ du train.
  15. Cette dernière vacherie, cette note d’amère nostalgie, met un point final à la trilogie.

 

 

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