M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 25 janv. 2018

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Le marchand de cercueils (Alexandre Pouchkine)

Nouvelle traduction de cette petite nouvelle fantastique de 1830...

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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     Pouchkine est le père fondateur de la littérature russe du dix-neuvième siècle. Tous l’ont lu et relu, tous s’y réfèrent, il a inspiré les uns comme les autres. Grand connaisseur des Lettres européennes, « Pouchkine fut le seul, parmi les poètes à s’incarner dans l’âme des autres poètes… La littérature européenne nous offre des génies comme Shakespeare, Cervantès, Schiller. Mais montrez-moi, ne fût-ce qu’un seul parmi tous qui possède au même degré que Pouchkine la capacité de cette compréhension universelle. » déclara Dostoïevski [dans son Discours sur Pouchkine de 1880], comme le rappelle André Gide dans sa préface à sa traduction de La Dame de pique.

     Je me suis un peu appuyé sur la traduction de la nouvelle par André Gide et Jacques Schiffrin (http://ebook-gratuit-francais.com/wp-content/uploads/sites/6/ebooks/pdf/pouchkine_recits_ivan_petrovitch_bielkine.pdf) et, pour le cadrage historique et littéraire, également sur le bel et riche ouvrage d’André Markowicz, Le soleil d’Alexandre (éditions Actes sud).

     La nouvelle fut écrite en 1830 – durant l’automne de 1830, alors que Pouchkine est bloqué à Boldino par l’épidémie de choléra qui ravagera l’Europe l’année suivante – et publiée en 1831.

     Cette nouvelle fait partie des premières œuvres en prose - après le roman inachevé consacré à son aïeul Le nègre de Pierre le Grand – de Pouchkine – en même temps que des premières nouvelles écrites en russe, en dehors de celles de Karamzine, davantage connu pour son Histoire de l’Empire de Russie : il s’agit du cycle des « Nouvelles de Bielkine » , écrivain inventé par Pouchkine, celui-ci rédigeant très sérieusement une « note de l’éditeur » , signée des initiales A.P. Dans cette sorte d’introduction à la petite série de récits de “de feu Ivan Piétrovitch Bielkine”, Pouchkine fait naître son écrivain en 1798 (lui-même est né l’année suivante) et le fait périr suite à un refroidissement en 1828, dans sa trentième année : comme on sait, l’auteur mourra en 1837, à trente-sept ans, non pas d’un mauvais rhume, mais d’un mauvais duel…

     On  retrouve dans ce bref récit l’atmosphère des contes d’Hoffmann, celle du romantisme fantastique allemand – le malheureux héros de La Dame de pique (conte postérieur de trois ans à ces premiers récits en prose) ne s’appelle-t-il pas Hermann ?

Le marchand de cercueils

(Alexandre Pouchkine)

     Ne voyons-nous pas chaque jour les cercueils,

Les rides d'un monde finissant ?

                                           Dierjavine1

     Le reste du saint-frusquin du marchand de cercueils Adrian Prokhorov fut flanqué dans le corbillard et les deux rosses étiques se traînèrent pour la quatrième fois de la rue Basmannaïa à la rue Nikitskaîa, où emménageait Proxhorov avec sa maisonnée. Ayant cadenassé l’ancien magasin, il plaça sur le portail un écriteau indiquant que la maison était à vendre ou à louer, puis se rendit à pied à sa nouvelle demeure. En approchant de la maisonnette jaune qui le tentait depuis si longtemps et qu’il venait enfin d’acquérir pour une coquette somme, le vieux marchand de cercueils constata avec surprise qu’il ne ressentait pas de joie. En franchissant le seuil encore mal connu, et en trouvant le désordre le plus complet dans son nouveau logis, il eut un soupir en repensant à son ancienne masure où il avait fait régner, dix-huit ans durant, un ordre rigoureux ; il réprimanda ses deux filles et la femme à toutes mains qu’il employait, leur reprochant de lambiner, et se mit lui-même à les aider. Bientôt, tout fut à l’endroit ; l’armoire aux icônes, le vaisselier, le divan et le lit occupèrent la place qui leur était assignée dans la pièce du fond ; dans la cuisine et au salon se retrouvèrent les articles du patron : les cercueils de toutes les tailles et toutes les couleurs, ainsi que les armoires contenant les chapeaux de deuil, les manteaux et les flambeaux. À la porte cochère, l’enseigne, un Amour grassouillet tenant à la main un flambeau renversé, annonça : « Vente et garniture de cercueils simples ou peints, location de cercueils, réparation de cercueils usagés » Les jeunes filles s’en furent dans leur petite chambre. Adrian fit le tour de sa maison, s’assit près de la fenêtre et ordonna de faire chauffer le samovar.

     Le lecteur éclairé sait2 que, aussi bien chez Shakespeare que chez Walter Scott, les fossoyeurs sont gens joyeux et facétieux, comme pour mieux frapper nos imaginations par ce contraste. Par respect pour la vérité, nous ne pouvons suivre leur exemple, et il nous faut reconnaître que le caractère de notre héros s’accordait parfaitement avec son lugubre métier. Adrian Prokhorov était le plus souvent morose et songeur. Il ne sortait de son silence que pour chapitrer ses filles lorsqu’il les surprenait les bras ballants, occupées à regarder les passants par la fenêtre, ou bien pour demander un prix exagéré pour ses articles à ceux qui avaient le malheur (mais parfois aussi le plaisir) d’avoir besoin de recourir auxdits articles. Or donc, Adrian, assis devant la fenêtre et buvant sa septième tasse de thé, était plongé dans de tristes réflexions; Il pensait à la pluie battante qui avait surpris, une semaine plus tôt, juste à la barrière de la ville, le cortège funèbre d’un brigadier en retraite. Plus d’un manteau avait rétréci, plus d’un chapeau s’était gondolé. Il prévoyait d’inévitables dépenses, car sa vieille réserve de vêtements de deuils était dans un état pitoyable. Il avait l’espoir de se rattraper de sa perte grâce à la vieille Trioukhina, une marchande qui était sur son lit de mort depuis près d’un an. Mais la Trioukhina se mourait à Razgouliaï et Prokhorov redoutait que ses héritiers, reniant leurs engagements et reculant devant la distance, ne s’entendissent avec un entrepreneur du coin.

     Ces ruminations furent brusquement interrompues par trois coups frappés à la porte, rituel maçonnique3.. « Qui est là ? » demanda Prokhorov. La porte s’ouvrit et livra passage à un homme dans lequel on reconnaissait au premier coup d’œil un artisan allemand et qui, l’air joyeux, s’approcha du marchand de cercueils. « Excusez-moi, aimable voisin, fit-il dans ce russe abâtardi qui nous fait rire encore de nos jours, excusez-moi de vous déranger… je souhaitais faire au plus vite votre connaissance. Je suis cordonnier, je m’appelle Gottlieb Schulz et j’habite de l’autre côté de la rue, dans cette maisonnette juste en face de vos fenêtres. Je fête demain mes noces d’argent et je vous invite, vous et vos filles, à venir déjeuner chez moi en bonne amitié. » L’invitation fut accueillie favorablement et le marchand de cercueils pria le cordonnier de s’asseoir pour une tasse de thé ; grâce au tempérament sociable de Gottlieb Schulz, ils eurent vite une discussion très cordiale. « Comment vont les affaires de votre excellence ? » s’enquit Adrian. « Hé-hé-hé, répondit Schulz, couci-couça. Je n’ai pas à me plaindre. Bien sûr, mon commerce n’est pas le vôtre : on peut se passer de bottes, mais un mort ne peut vivre sans cercueil4. C’est la pure vérité, observa Adrian, sapristi, si quelqu’un n’a pas de quoi se payer des bottes, il peut toujours rester pieds nus, soit dit sans vous offenser ; mais même un mendiant mort obtient son cercueil, fût-ce gratis. » Cette conversation se prolongea encore de la sorte quelque temps ; enfin, le cordonnier se leva et prit congé en renouvelant son invitation.

     Le lendemain, sur le coup de midi, le marchand de cercueils et ses filles sortirent par la porte de la cour de leur nouvelle demeure et s’en allèrent chez leur voisin. Dérogeant ici à l’usage en cours chez les romanciers actuels5, je ne vais pas décrire le caftan russe d’Adrien Prokhorov, pas plus que la toilette à l’européenne d’Akoulina et de Daria. Je crois cependant qu’il n’est pas superflu de faire remarquer que les deux jeunes filles portaient des souliers rouges et des chapeaux jaunes, ce qu’elles réservaient à des occasions solennelles.

     Le logement exigu du cordonnier était rempli d’invités, pour la plupart des artisans allemands accompagnés de leurs épouses et de leurs apprentis. Pour représenter les fonctionnaires russes, il ne se trouvait que le policier de quartier6 Iourko, un Finnoisqui, en dépit de son humble condition, avait su acquérir les faveurs de leur hôte. Il servait à ce titre depuis vingt-cinq ans, avec loyauté et fidélité, comme le postillon de Pogorielski8. L’incendie de l’an douze9 qui détruisit la première capitale impériale avait anéanti jusqu’à sa guérite jaune. Mais aussitôt l’ennemi chassé, une nouvelle guérite surgit à sa place, grise cette fois, avec de petites colonnes doriques, et Iourko se remit à faire les cent pas devant avec la hache et la cuirasse de bure10. La plupart des Allemands domiciliés près de la Porte Nikitskaïa11 le connaissaient : il arrivait même à certains d’entre eux de rester dormir chez lui le dimanche soir. Adrian fit aussitôt sa connaissance, y voyant un homme dont on pouvait, tôt ou tard, avoir besoin, et ils se retrouvèrent assis l’un à côté de l’autre lorsqu’on passa à table. Monsieur et madame Schulz  et leur fille Lottchen, demoiselle de dix-sept ans, tout en faisant honneur au repas, aidaient la cuisinière à faire le service. La bière coulait généreusement. Iourko mangeait comme quatre ; Adrian n’était pas en reste ; ses filles se montraient plus guindées ; la conversation – en allemand – se faisait, d’heure en heure, plus bruyante. Soudain, le maître de maison réclama l’attention de tous et, débouchant une bouteille de vin cachetée, dit à voix haute en russe : « À la santé de ma chère Louisa ! » Le vin pétillant moussa dans les verres. Leur hôte embrassa avec tendresse le frais visage de sa compagne12, jeune quadragénaire, et les invités burent en tumulte à la santé de la bonne Louisa. « À la santé de mes aimables invités ! » lança le maître de maison en ouvrant une autre bouteille – et les invités le remercièrent en vidant leurs verres. Alors, les toasts s’enchaînèrent : on but à la santé de chacun des convives en particulier, on but à la santé de Moscou et d’une pleine douzaine de petites villes allemandes, on but à la santé de toutes les corporations, en gros et en détail, on but à la santé des maîtres comme des compagnons. Adrian buvait avec ardeur et devint gai au point de risquer un toast facétieux. Tout-à-coup, l’un des invités, un boulanger corpulent, leva son verre en s’écriant : « À la santé de ceux pour qui nous travaillons, unserer Kundleute13 ! » Proposition qui, comme toutes les autres, fut acceptée dans une joyeuse unanimité. Les convives entreprirent de se saluer individuellement : le tailleur salua le cordonnier, celui-ci le salua en retour, le boulanger leur adressa son salut à tous les deux,eux-mêmes saluèrent le boulanger, et ainsi de suite. Au beau milieu de ces salutations réciproques, Iourka s’écria à l’adresse de son voisin : « Allons, petit père, bois donc à la santé de tes macchabées ! » Ce qui déclencha l’hilarité générale, mais le marchand de cercueils se renfrogna, prenant mal la chose. Personne ne s’en aperçut, la beuverie se poursuivit, et les vêpres sonnaient déjà quand on se leva de table.

     Les invités se séparèrent tard, et d’humeur joyeuse, pour la plupart. Le gros boulanger et un relieur, dont le visage ressemblait à une reliure de maroquin rouge14, raccompagnèrent Iourka à sa guérite, chacun lui prenant un bras., se conformant pour l’occasion à l’expression russe qui signfie : à charge de revanche.  Le marchand de cercueils rentra chez lui ivre et irrité. « En quoi donc, ratiocinait-il à haute voix, en quoi ma profession est-elle moins honorable que les autres ? Marchand de cercueils, ça serait comme bourreau ? Qu’ont-ils à rire, ces hérétiques15 ? Suis-je un bouffon, par hasard ? Moi qui voulais les inviter à venir faire bombance, à pendre la crémaillère chez moi : pas question ! Je vais plutôt inviter ceux pour qui je travaille : mes défunts orthodoxes16. Y penses-tu, petit père ? fit sa femme de chambre, occupée à le déchausser. En voilà des absurdités ! Signe-toi bien vite ! Inviter les morts à venir pendre la crémaillère ! Quelle horreur ! C’est juré, je vais les inviter, reprit Adrian, et pour demain, même. Mes bienfaiteurs, je vous invite à un festin demain soir chez moi ; ce sera à la fortune du pot17. » Ayant dit, le marchand de cercueils gagna son lit et se mit très vite à ronfler.

     Il ne faisait pas encore jour lorsqu’on réveilla Adrian. La marchande Trioukhina avait rendu l’âme pendant la nuit, et son commis avait dépêché un coursier au grand galop pour en informer Adrian. Le marchand de cercueils lui donna dix kopecks de pourboire18, s’habilla en toute hâte et partit en fiacre pour Razgouliaï. Devant le portail de la défunte se tenaient déjà des agents, et des marchands déambulaient comme des corbeaux ayant flairé un cadavre. Jaune comme de la cire, mais point encore affectée par la décomposition, la morte était allongée sur une table19. Autour d’elle se pressaient parents, voisins et domestiques. Toutes les fenêtres étaient ouvertes ; des cierges brûlaient ; des prêtres récitaient des prières. Adrian s’approcha du neveu de Trioukhina, jeune marchand vêtu d’une redingote à la mode, pour lui déclarer que le drap mortuaire et les autres accessoires funèbres lui seraient fournis sans délai et en parfait état. L’héritier le remercia distraitement, ajoutant qu’il ne discuterait pas le prix et qu’il s’en remettait à la probité du marchand. À  son habitude, le fabricant de cercueils jura de s’en tenir au juste prix ; il échangea un regard chargé de sens avec le commis et s’en fut prendre ses dispositions. Il fit toute la journée des allers-retours entre Razgouliaï et la Porte Nikitskaïa ; au soir, il en eut terminé, il rentra chez lui à pied, ayant congédié le cocher. Il faisait clair de lune. Le marchand de cercueils parvint sans encombre à la Porte Nikitskaïa. Près de la Cathédrale de l’Ascension20, il s’entendit héler par notre sergent Iourko qui, ayant reconnu l’homme des pompes funèbres, lui souhaitait bonne nuit.  Il était déjà tard. Le fabricant de cercueils s’approchait de sa maison lorsqu’il lui sembla voir quelqu’un venir près de sa porte, l’ouvrir et disparaître à l’intérieur. « Qu’est-ce que cela signifie ? pensa-t-il. On a encore besoin de moi ? Ou n’est-ce pas plutôt un voleur ? Ou bien des amants venus conter fleurette à mes bêtasses ? Ça se pourrait bien ! » Et le marchand de cercueil songeait déjà à appeler son ami Iourko à l’aide. À cet instant, une autre silhouette apparut près de la porte, s’apprêtant à entrer, mais, apercevant le maître de maison qui accourait, elle s’arrêta et ôta son chapeau tricorne. Adrian eut l’impression de reconnaître l’individu, sans pourtant avoir eu le temps de bien l’observer. « Vous êtes venu me voir ? fit-il, essoufflé. Je vous en prie, entrez. Pas de cérémonies, petit père, répondit l’autre d’une voix sourde, passe devant, montre le chemin à tes invités ! » Adrien n’avait guère eu le temps de faire des cérémonies. La porte était ouverte, il monta l’escalier, l’autre derrière lui. Il sembla au fabricant de cercueils qu’on marchait dans l’appartement. « Quelle diablerie est-ce là ? » se dit-il en se dépêchant d’entrer… là, les jambes lui manquèrent. La pièce était pleine de morts. Par la fenêtre, la lune éclairait leurs figures jaunies ou bleuies, leurs bouches effondrées faisant saillir leurs nez… Adrian reconnut avec épouvante en eux les gens enterrés par ses soins, et celui qui l’avait suivi n’était autre que le brigadier enterré sous l’averse. Les dames comme les messieurs, ils vinrent tous entourer le marchand de cercueils, lui adressant saluts et compliments, en dehors d’un pauvre hère enterré récemment sans avoir rien payé, qui restait humblement à l’écart, cachant sa gêne et ses haillons dans un coin. Tous les autres avaient des tenues décentes : les femmes en bonnets à rubans, les gradés21 en uniformes mais la barbe en désordre, les marchands en caftans de fête. « Vois-tu, Prokhorov, dit le brigadier au nom de toute l’honorable compagnie, nous nous sommes tous levés à ton invitation ; seuls sont restés chez eux ceux à qui manquait la force, ceux qui sont en ruines, qui n’ont plus que la peau sur les os, et encore l’un d’eux n’a-t-il pas résisté à l’appel, tant grande était son envie de venir chez toi… » À ce moment, un petit squelette fendit la foule et s’approcha d’Adrien. Son crâne souriait avec aménité au marchand de cercueils. Des lambeaux de drap rouge ou d’un vert jauni pendaient sur lui comme sur une gaule, et les os de ses jambes cognaient dans ses grandes bottes comme des pilons dans des mortiers… « Tu ne me reconnais pas, Prokhorov, dit le squelette. Te souviens-tu du sergent de la Garde à la retraite Piotr Piétrovitch Kourilkine, celui-là même à qui, en 1799, tu as vendu ton premier cercueil – avec du pin en guise de chêne ? » À ces mots, le mort lui tendit les bras pour une étreinte osseuse – mais Adrian, rassemblant ses forces, le repoussa en jetant un cri. Piotr Piétrovitch chancela, tomba et s’éparpilla complètement. Un murmure d’indignation s’éleva chez les morts ; tous défendirent l’honneur de leur camarade et se pressèrent contre Adrien, l’injure et les menaces à la bouche, et le pauvre maître de maison, rendu sourd par leurs clameurs et à moitié écrasé, perdit contenance et s’écroula, évanoui, sur les os du sergent de la garde à la retraite.

     Le soleil éclairait depuis longtemps le lit où gisait le marchand de cercueils. Ce dernier ouvrit enfin les yeux et vit devant lui la femme de ménage souffler pour activer le feu dans le samovar. Adrian se souvint avec épouvante des événements survenus la veille. Trioukhina, le brigadier et le sergent Kourilkine repassèrent confusément dans son esprit. Il attendit en silence que l’employée entamât la conversation et dît quelque chose à propos de la suite de ses aventures nocturnes.

     — Qu’est-ce que tu as dormi, petit père, Adrian Prokhorovitch22, déclara Axinia en lui donnant sa robe de chambre. Le tailleur d’à côté est venu te voir, et le factionnaire du quartier est passé en coup de vent pour t’informer que c’est aujourd’hui la fête du commissaire de police, mais comme tu dormais23, nous n’avons pas voulu te réveiller.

     — Et n’est-on point venu de chez la défunte Trioukhina ?

     — Défunte ? Serait-elle morte ?

     — Triple buse ! Ne m’as-tu pas aidé hier à organiser son enterrement ?

     — Dis donc, petit père, tu perds la boule, ou c’est-y que t’es encore à cuver ta muflée d’hier ? Tu as ripaillé chez l’Allemand toute la journée, tu es rentré ivre, tu t’es jeté sur ton lit et tu as dormi jusqu’à maintenant, même que les cloches ont fini de sonner pour la messe.

— Pas possible ! fit le marchand de cercueils, tout content.

— Pour sûr, que c’est vrai, répondit la servante.

— Eh bien, dans ce cas, donne-moi du thé en vitesse, et dis aux filles de venir24.  

  1. Vers extraits du poème La chute d’eau, datant de 1794.
  2. Pouchkine fait ici allusion aux fossoyeurs chantant dans Hamlet et dans La fiancée de Lammermoor – qui deviendra Lucia di Lammermoor chez Donizetti. (note russe). Par ailleurs, l’allusion à Walter Scott n’est pas neutre, chez Pouchkine, à qui le tsar Nicolas Ier avait refusé la publication de son Boris Godounov, lui conseillant d’en faire un roman à la W. Scott, conseil qui lui avait été soufflé par un journaliste-mouchard : indication trouvée chez A. Markowicz, op. cit.
  3. Pouchkine était lui-même franc-maçon. Plus tard, Tolstoï fera de Pierre Biézoukhov un franc-maçon. Sur les développements de la franc-maçonnerie en Russie :
    https://www.kalinka-machja.com/REGARD-SUR-LA-FRANC-MACONNERIE-RUSSE_a63.html
  4. Tel quel.
  5. Déjouant ainsi, avec un siècle d’avance, la critique qu’André Breton adresse à Dostoïevski : « l’auteur en prend de plus en plus à son aise, il saisit l’occasion de me glisser ses cartes postales… » in Manifeste du surréalisme, et visant un passage de Crime et châtiment.
  6. Sa guérite est sur une place, c’est une sorte de factionnaire. Il sera remplacé plus tard par les sergents de ville.
  7. Outre la création d’une ambiance « à l’allemande » qui va contribuer à plonger le récit dans le romantisme fantastique – Hoffmann est extrêmement célèbre en Russie, au point qu’un siècle plus tard, certains écrivains, s’opposant à la « bolchevisation » de la littérature et à l’imposition de l’enthousiasme révolutionnaire qui conduira vite au réalisme socialiste, formeront le groupe dit « des frères Sérapion » . Voir à ce sujet les nouvelles La caverne et Les aventures d’un singe – on peut voir dans ce texte de Pouchkine une critique implicite de l’état de la Russie en 1830 : tous les artisans sont d’origine allemande, la seule contribution russe est celle d’un factionnaire de police, finlandais de surcroît ! Pouchkine était  patriote, il le rappela dans son adresse « Aux contempteurs de la Russie », après la répression du soulèvement polonais de 1830 :   https://www.herodote.net/29_novembre_1830-evenement-18301129.php   (« Laissez, laissez entre eux se quereller les Slaves… » :     http://blog.despot.ch/post/aux-calomniateurs-de-la-russie-par-alexandre-pouchkine )
  8.  Il s’agit de l’ancien cocher de poste amenant le courrier autrefois. Le personnage apparaît dans le conte La galette au pavot de Lafert, œuvre datant de 1825 et due à Alexieï Piérovski, sous le pseudonyme d’Antoni Pogorielski, récit salué avec enthousiasme par Pouchkine.
  9. Il s’agit de l’incendie de Moscou en 1812, déclenché sur ordre du comte Rostopchine, gouverneur de la ville et père de la future comtesse de Ségur. Voir Guerre et paix
  10. Vers extrait du conte Pakhomovna* l’idiote, de l’écrivain Izmaïlov (1779-1831). * Fille de Pacôme.
  11. De nos jours place de Moscou où l’on trouve la fontaine « Alexandre et Nathalie » , en l’honneur de Pouchkine : https://liveinmsk.ru/up/photos/album/2northtwo/0501.jpg
  12. Le texte n’indique pas « sa femme » . Peut-être ne sont-ils pas mariés, au sens de l’église orthodoxe…
  13. Note en russe : nos clients.
  14. Reprise déformée d’un vers de la comédie Le vantard de Iakov  Kniajnine, auteur de la deuxième moitié du XVIIIe siècle (d’après la notice russe)
  15. Les artisans allemands sont luthériens, et non orthodoxes…
  16. Surgissement du fantastique en une phrase…La Dame de pique sera publiée trois ans plus tard.
  17. En russe : « Je vous régalerai avec ce que Dieu aura envoyé. »
  18. D’ordinaire, en russe, on dit pudiquement « pour le thé » , mais Pouchkine écrit carrément « pour la vodka » .
  19. Coutume russe.
  20. https://fr.123rf.com/photo_56056904_moscou-russie-24-avril-2016-cath%C3%A9drale-de-l-ascension-pr%C3%A8s-de-la-porte-nikitsky-%C3%89glise-orthodoxe-du-dioc%C3%A8se.html
  21. Fonctionnaires de haut rang, civils aussi bien que militaires : cf le « tchin » de Pierre le Grand.
  22. Fils de Prokhor. Notre héros s’appelle donc Adrian Prokhorovitch Prokhorov…
  23. Dans le texte : tu daignais dormir, formule de politesse.
  24. Noter que dans un premier temps, le rêve de Prokhorov satisfait le désir exprimé au début du texte – faire de bonnes affaires sur le dos de la marchande Trioukhina – puis que le travaillent les imprudentes paroles prononcées en s’endormant, jointes aux angoisses liées à son métier, ainsi que des remords liés eux aux entourloupes en tout genre commises par lui – comme ce pin mis en guise de chêne dans sa première affaire ! La modernité de cette petite nouvelle est frappante.

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