M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 25 juil. 2017

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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La caverne (Ievguéni Zamiatine, 1921)

Une belle et sombre nouvelle de l'auteur du roman "Nous autres".

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

     Ingénieur de formation, polyglotte, nouvelliste, dramaturge, théoricien littéraire, Eugène Zamiatine ( 1884-1937) est un intellectuel impressionnant.  

     Esprit rebelle, il verra ses premiers écrits censurés par la censure tsariste. Il lui arrivera la même chose après la révolution, la censure ayant changé de camp. Entre temps, il aura notamment inspiré le groupe des « Frères Sérapion » (voir la présentation de Zochtchenko précédant la nouvelle Les aventures d’un singe).

     Arrêté par le nouveau pouvoir, il est condamné à être expulsé. Ses amis se démènent pour faire reporter la mesure. Il se remet au travail et connaît un énorme succès avec la pièce La puce, inspirée du récit de Leskov Le gaucher. 

     Mais la publication à l’étranger du roman-nouvelle Nous autres, interdit en URSS, lui vaut de nouveau ennuis : il ne peut plus rien publier et risque de mourir de faim. Staline accède (coup de chance, appui de Gorki et fait du prince) à sa demande et le laisse partir pour l’Allemagne puis la France, où il vivra à partir de 1931 jusqu’à sa mort en 1937. Il participe notamment à l’adaptation par Jean Renoir de la pièce de Gorki Les bas-fonds.

     Iouri Annenkov, très lié d’amitié avec Zamiatine, rapporte ainsi dans son Journal de mes rencontres ce que l’Encyclopédie soviétique de 1936 écrivait sur Zamiatine :

« Dans ses œuvres d’avant la révolution (Province, Au diable vauvert, 1913), Zamiatine peint l’abrutissement, l’étroitesse d’esprit et la cruauté des petits-bourgeois et des officiers des coins perdus de province. Dans ses œuvres postérieures à la révolution, Zamiatine continue de montrer la province sous le même jour conservateur et trivial caractéristique, à son sens, également de la Russie soviétique. Dans ses œuvres (en particulier La caverne et les Récits impertinents), l’écrivain bourgeois Zamiatine trace un tableau complètement déformé de la réalité soviétique. Dans le roman Nous autres publié à l’étranger, Zamiatine calomnie haineusement le pays des Soviets. »

Annenkov termine ainsi ce florilège : « Dans les éditions suivantes de l’ “Encyclopédie soviétique“ , le nom de Zamiatine n’est pas mentionné. » 

      Voici donc ce sombre récit datant de1921. Nous sommes à Petrograd, le « communisme de guerre » se termine : terrible famine et froid épouvantable. 

     Remarquer le flot d’images, leur insistance, à rapprocher de ce qu’écrit I. Annenkov à propos de son ami Zamiatine : il s’attachait à la couleur locale d’un récit, à la langue propre du milieu dépeint.

     Si l’on se laisse emporter par ce flot d’images historiques (et préhistoriques), climatiques, telluriques, physiologiques, techniques (de formation, Zamiatine était ingénieur en construction navale), on se retrouve déporté loin dans le temps et l’espace, quasiment à chasser le mammouth, comme le titre l’annonçait.

     Signalons que Tatiana Tolstoï s’est, de façon lointaine, inspirée de cette nouvelle pour son propre récit de 1985 [(’histoire d’une dépression tournant mal) « La chasse au mammouth » .  

La caverne

(Ievguéni Zamiatine) 

     Des glaciers, des mammouths, des étendues désertiques. Des amas de roches sombres qui, la nuit, ressemblent à des maisons ; au milieu des roches, des cavernes. Pas moyen de savoir qui trompette la nuit sur le sentier empierré passant entre les rochers et, reniflant tout du long, y fait flotter une poussière de neige : peut-être un mammouth à la trompe grise ; peut-être le vent ; mais peut-être que le vent n’est que le barrissement gelé d’un mammouth du genre roi des mammouths. Une seule chose est claire : c’est l’hiver. Et, pour éviter de claquer des dents, il faut les serrer fort, aussi fort qu’on peut ; et il faut détacher des copeaux de bois avec une hache de pierre ; et toutes les nuits, il faut transporter son feu dans une autre caverne, toujours plus profondément ; et il faut s’envelopper de toujours plus de peaux de bêtes velues…

     Entre les roches, là où fut jadis Petersbourg, errait la nuit le mammouth à trompe grise.  Et, couverts de peaux, de manteaux, de couvertures, de loques – le peuple des cavernes reculait de grotte en grotte. Le jour de l’Intercession1, Martin Martinytch2 et Macha3 condamnèrent le cabinet de travail ; pour la fête de la Vierge de Kazan4, ils déménagèrent, abandonnant la salle à manger pour se tapir dans la chambre à coucher. Il n’y avait pas moyen de reculer davantage ; il fallait à présent soutenir le siège – ou mourir.

     Dans la chambre-caverne de Petersbourg, c’était à présent comme, un peu plus tôt, dans l’arche de Noé : des créatures propres et d’autres sales, dans le désordre du Déluge. Le bureau de Martin Martinytch ; des livres ; des galettes quasi-préhistoriques ressemblant à des poteries ; l’opus 74 de Scriabine5 ; un fer à repasser ; cinq pommes de terres blanches, lavées avec tendresse ; des sommiers en nickel ; une hache ; un chiffonnier ; des bûches. Et, au centre de cet univers, le dieu : un dieu trapu et courtaud, d’un roux tirant sur la rouille, un dieu de caverne, avide d’offrandes – un poêle de fonte.

     Le dieu ronflait puissamment. Dans la caverne obscure trônait ce prodige ardent. Les humains – Martin Martinytch et Macha – tendaient leurs bras vers lui en silence, avec vénération et reconnaissance. Pour une heure alors – c’était le printemps dans la caverne ; pour une heure – on pouvait enlever les peaux de bêtes avec leurs griffes et leurs crocs, et, transperçant la couche de glace entourant les cervelles, pointaient de petites tiges vertes – des pensées.

     — Mart6, as-tu oublié que demain – si, je le vois bien, que tu l’as oublié !

     En octobre, lorsque les feuilles ont déjà commencé à jaunir, à se faner, à se recourber – surviennent des jours aux yeux bleus ; par une pareille journée, en rejetant la tête en arrière pour ne plus voir la terre, on peut encore y croire : la joie est là, c’est encore l’été.. Il en va de même avec Macha, en fermant les yeux et en l’écoutant seulement – on peut s’imaginer qu’elle est celle d’avant, qu’elle va se mettre à l’instant à rire, se lever, vous enlacer, alors qu’une heure plus tôt, comme un couteau raclant une vitre – sa voix n’était pas la même, elle n’était pas du tout la même. 

     — Ah, Mart, Mart ! Comme tout… Tu n’oubliais jamais, avant. Le vingt-neuf : la Sainte Marie…

     Le dieu de fonte continuait à bourdonner. . On n’y voyait rien, comme d’habitude : on aurait de la lumière à dix heures seulement. La voûte sombre et festonnée de la caverne ondulait. Martin Martinytch, accroupi, tout noué – serré, toujours plus serré ! – a la tête en arrière, il contemple le ciel d’octobre – ignorer les lèvres jaunies et déprimées. Et Macha :

     — Tu vois, Mart : en chauffant demain dès le matin, on aurait chaud toute la journée, comme maintenant ! Hein ? Bon, il nous reste quoi ? On a bien encore un stère dans le cabinet ?

     Depuis longtemps, Macha n’avait pas mis les pieds dans le cabinet glacial, elle ne savait pas que là-bas… Le nœud se resserrait sans cesse !

     — Un stère ? Plus que ça ! Je crois que…

     La lumière d’un seul coup : il est dix heures du soir8. Sans finir sa phrase, Martin Martinytch plissa les paupières et se détourna : la lumière n’arrange rien. La lumière révèle son visage chiffonné, couleur de terre ; beaucoup de gens ont ce visage d’argile, à présent : on remonte le temps – direction : Adam. Et Macha :

     — Et tu sais, Mart, je pourrais essayer… peut-être que je me lèverais, si tu chauffais dès le matin.

     — Eh bien, Macha, bien sûr… C’est à essayer… Bien sûr, dès le matin…

     Le dieu de la caverne baissait d’intensité, s’apaisait, on n’entendit plus qu’un léger crépitement. Ce qu’on entend à présent, c’est qu’en bas, chez les Obiortychev, on fend avec une hache de pierre la coque d’une barque – c’est Martin Martinytch que la hache taille en pièces. Un fragment de Martin Martinytch adressait un sourire d’argile à Macha en mettant dans le moulin à café les épluchures de pomme de terre séchées qui servaient pour les galettes – et un autre fragment de Martin Martinytch, s’envolant comme un oiseau, se cognait à l’aveuglette au plafond, aux vitres et aux murs : « Où trouver du bois  ? – où trouver du bois ? – où trouver du bois ? »

     Martin Martinytch mit son manteau ; il le ceignit d’une ceinture de cuir (la légende veut, chez les hommes des cavernes, qu’on ait plus chaud comme ça) ; à grand bruit, il cogna un seau contre un angle du chiffonnier.

     — Où vas-tu, Mart ?

     — Je reviens tout de suite. Je vais chercher de l’eau en bas. 

     Martin Martinytch resta un moment à se balancer d’un pied sur l’autre en haut de l’escalier sombre et couvert d’éclaboussures gelées, poussa un soupir et, son seau produisant un cliquetis semblable à celui des fers d’un prisonnier, se mit à descendre, vers l’appartement des Obiortychev : ils avaient encore l’eau courante. Obiortychev vint lui-même ouvrir, portant un manteau ceint d’une corde ; il ne s’était pas rasé depuis un bout de temps, et son visage était une sorte de terrain vague envahi par des mauvaises herbes roussâtres et poussiéreuses. À travers les broussailles – des dents jaunes comme la pierre, et entre les pierres – frétillement rapide d’une petite queue de lézard - un sourire. 

     — Tiens, Martin Martinytch ! Quoi, c’est pour prendre de l’eau ? Entrez, entrez, je vous en prie.

     Pas moyen de se retourner, avec le seau, dans le petit espace entre les deux portes, l’extérieure et l’intérieure – Obiortychev entreposait là son bois. Martin Martinytch, l’homme d’argile, se fit mal en se cognant de flanc aux bûches — qui entamèrent nettement l’argile. L’entaille s’approfondit lorsque, dans le couloir plongé dans l’obscurité,  il heurta l’angle d’une commode. Traversée de la salle à manger – dans celle-ci, la femelle Obiortychev et trois petits ; la femelle s’empressant de dissimuler une soupière sous une serviette : venant d’une autre grotte, le nouvel arrivant pouvait se ruer dessus pour s’en emparer, allez savoir. 

     Dans la cuisine, en faisant tourner le robinet, Obiortychev souriait de ses dents de pierre :

     — Alors, dites un peu : comment va votre votre femme ? Hein, comment va votre femme ? Comment va-t-elle ?

     — Oh, vous savez, Alexeï Ivanytch9, c’est toujours pareil. Elle va mal. Demain, c’est sa fête, et je n’ai plus de bois.

     — C’est la même chose pour tout le monde, Martin Martinytch, pour tout le monde, tout le monde10

     Dans la cuisine, on entend l’oiseau prendre son vol, ses ailes bruissent, il part sur la droite, sur la gauche – et soudain, désespéré, il heurte le mur de sa poitrine :

     — Alexeï Ivanytch, je voulais… Alexeï Ivanytch, il n’y a pas moyen… Juste cinq ou six bûches… 

     Les dents de pierre réapparurent à travers les broussailles, ces dents toutes jaunes – à partir des yeux, Obiortychev se recouvrait de dents, des dents toujours plus longues.

     — Allons, allons, Martin Martinytch, allons, voyons ! Nous-mêmes n’avons… Vous savez bien comment c’est, à présent, vous le savez bien, vous le savez bien…

     Plus serré, le nœud ! Plus serré – encore plus serré ! Martin Martinytch resserra sa ceinture, souleva le seau – et retraversa la cuisine, le couloir sombre, la salle à manger. Sur le seuil de la salle à manger, Obiortychev lui tendit une main de lézard furtif :

     — Allez, portez-vous bien… N’oubliez pas de claquer les deux portes, Martin Martinytch, surtout. Les deux portes, les deux, les deux, autrement, pas moyen de garder la chaleur !

     Dans le noir, Martin Martinytch posa le seau sur le palier couvert de glace et se retourna pour claquer la première porte. Il prêta l’oreille – il n’entendit que le frissonnement sec de ses os à l’intérieur de son corps, et sa respiration tremblante, faisant comme des pointillés. Tendant la main, il explora le petit espace entre les deux portes - sa main rencontra une bûche, une autre, encore une… Non ! Il se poussa lui-même en vitesse au-dehors et referma à demi la porte. Il restait juste à la claquer pour faire jouer la serrure…

     Mais voilà, il n’en avait pas la force. Il ne pouvait pas refermer cette porte sur les espoirs de Marta. Et sur la ligne en pointillés marquée par la respiration à peine perceptible de sa respiration, s’affrontèrent, dans une lutte à mort, deux Martin Martinytch : l’ancien, l’amateur de Scriabine, qui le savait : il ne devait pas – et le nouveau, l’homme de la caverne,  qui ne savait qu’une chose : il en avait besoin. Grinçant des dents, l’homme de la caverne écrasa l’autre de son poids – et Martin Martinytch, se cassant les ongles, ouvrit la porte, fourra sa main dans le tas de bois – une bûche, une quatrième, une cinquième : sous le manteau, à la ceinture, dans le seau – puis il claqua la porte et hop, retour en haut – en faisant d’énormes bonds de bête sauvage. Au milieu de l’escalier, sur une marche gelée — il se figea soudain, se serra contre le mur : il avait de nouveau entendu la porte cliqueter, en bas, puis ce fut la voix empoussiérée d’ Obiortychev :

     — Qui est là ? Qui est là ? Qui est là ?

     — C’est moi, Alexeï Ivanytch. Je… j’avais oublié la porte… Je voulais… Je suis revenu la fermer…

     — C’est vous ? Hmm… Comment avez-vous pu ? Il faut faire plus attention, plus attention. Vous savez bien qu’on vole tout, de nos jours, vous le savez bien. Comment avez-vous pu ? 

     Le vingt-neuf. Dès le matin, un ciel bas, cotonneux et troué, un souffle glacé passant par les trous. Mais le dieu de la caverne, s’étant rempli le ventre dès l’aube, s’était mis à ronfler avec bienveillance – et tant pis pour les trous, et Obiortychev, tout couvert de dents, pouvait bien recompter ses bûches – peu importait ; seul comptait aujourd’hui ; « demain » ne signifiait rien dans la caverne ; il faudrait des siècles pour que « demain » et « après-demain » reprennent un sens.

     Macha se leva et, chancelant sous un vent invisible, se coiffa comme autrefois : en se recouvrant les oreilles et avec une raie au milieu. Et c’était comme la dernière feuille fanée voltigeant sur un arbre dnudé.  Du tiroir du milieu de son bureau, Martin Martinytch sortit des papiers, des lettres, un thermomètre, une espèce de fiole bleue (qu’il se hâta de remettre dans le tiroir avant que Macha ne l’aperçoive) – et enfin, cachée dans un coin, une petite boîte recouverte de laque noire : dans le fond de la boîte, il y avait encore du vrai – si, si ! du vrai thé !  Ils burent du vrai thé. La tête renversée en arrière, Martin Martinytch écoutait une voix qui ressemblait tant à celle d’autrefois :

     — Tu te souviens, Mart : ma chambre bleue, avec le piano et sa housse, et le petit cheval de bois – un cendrier – sur le piano, et je jouais, et tu étais venu derrière moi…

     Oui, ce soir-là avait été celui de la création de l’univers, avec la lune montrant sa face d’une admirable sagesse, et le carillon de la sonnerie dans le couloir, comme un trille de rossignol.

     — Et tu te rappelles, Mart : le fenêtre ouverte, le ciel vert – et, en bas, créature d’un autre monde, le joueur d’orgue de Barbarie ? 

     Où es-tu, merveilleux joueur d’orgue de Barbarie ?

     — Et sur la berge… Tu te rappelles ? Les branches encore dénudées, l’eau vermeille – et le dernier bloc de glace bleutée, flottant comme un cercueil. Et ce cercueil nous paraissait seulement comique – parce que nous étions immortels. Tu te rappelles ?

     En bas, on se mit à fendre du bois à la hache de pierre. Le bruit cessa, il y eut comme une course, un cri. Martin Martinytch se scinda en deux, l’une des deux moitiés voyait l’immortel joueur d’orgue de Barbarie, l’immortel petit cheval de bois, l’immortel bloc de glace, tandis que l’autre moitié – respirant en pointillés – recomptait les bûches avec Obiortychev.  Voilà que ce dernier a fini de compter, qu’il met son manteau, il est couvert de dents, il claque la porte et…

     — Attends, Macha, je crois qu'on a frappé.

     Non, il n’y a personne. Pour le moment. On peut encore respirer, on peut encore rejeter la tête en arrière et écouter la voix – si semblable à celle d’avant.

     C’est le crépuscule. Le vingt-neuf octobre est déjà vieux. Des yeux de vieillard, fixes, troubles – sous ce regard fixe, tout se contracte, se recourbe, se recroqueville. La voûte du plafond s’affaisse, les fauteuils s’aplatissent, ainsi que le bureau, Martin Martinytch, le lit et, sur le lit – une Macha de papier, sans épaisseur.

     Siélikhov, le président du comité d’immeuble11, est venu au crépuscule. Il pesait cent kilos, autrefois, il a fondu de la moitié, il flotte dans son veston comme une noix dans un grelot. Mais il a gardé son gros rire rocailleux.

     — Hé b-bien, Martin Martinytch, primo et secundo, félicitations pour la grande fête de votre épouse. Bien sûr ! Bien sûr ! Obiortychev m’a dit…

     Martin Martinytch fut propulsé à toute allure hors de son fauteuil, cherchant frénétiquement — parler, dire quelque chose…

     — Du thé… je vais tout de suite… à l’instant… Aujourd’hui, nous avons du vrai thé ! Je viens de le…

     — Du thé ? C’est que je préférerais du champagne. Vous n’en avez pas ? Sans blague  ! Gra-gra-gra ! Vous savez, avec un ami, cela fait deux jours qu’on distille de l’alcool à partir de gouttes de Hoffmann12. Qu’est-ce que c’est marrant ! Il était complètement ivre… “Je suis Zinoviev13 : à genoux ! » , qu’il me fait. C’était marrant ! Après, je rentrais chez moi – sur le Champ de Mars14, un type en manches de chemise vient à ma rencontre, ma parole ! « Qu’avez-vous ? » , je lui demande. « Oh, rien, on vient de me déshabiller, je fonce chez moi, à Vassilievski15. » C’était marrant !

     Aplatie sur le lit, la Macha de papier riait. Réduit à un nœud bien serré, Martin Martinytch riait de plus en plus fort – pour entretenir le feu de Siélikhov, pour qu’il ne s’arrête pas, surtout qu’il ne s’arrête pas…

     Siélikhov s’arrêta, eut une sorte de reniflement et se tut. Il ballotta à droite et à gauche dans son veston-coquille, et se leva.

     — Hé bien, madame, votre main. Jébiélo ! Comment, vous ne connaissez pas ? Dans leur jargon : j’ai bien l’honneur – de vous saluer. Jébiélo16. C’est marrant !

     Il tonitrua dans le couloir, dans le vestibule. La dernière seconde – il s’en va, ou alors…

     Le sol vacilla un peu, sembla tournoyer sous les pieds de Martin Martinytch. Un sourire d’argile à la bouche, Martin Martinytch se retint au montant de la porte. Siélikov, haletant, enfonçait ses jambes dans d’énormes bottes.

     Ayant mis ses bottes et sa pelisse, faisant très mammouth — il se redressa, reprenant son souffle. après quoi, il prit en silence le bras de Martin Martinytch, ouvrit sans rien dire la porte du cabinet glacial et s’assit, toujours silencieux, sur le divan.

     Dans le bureau, le sol n’était qu’une banquise ; la banquise craqua imperceptiblement, se détacha du bord – et emmena Martin Martinytch, le fit tournoyer loin du bord opposé, celui du divan – on entendait à peine Siélikov.

     — Primo et secundo, cher monsieur, je dois vous dire : ce fumier d’Obiortychev, je l’écraserais comme un pou, ma parole… Mais, vous le comprenez bien : du moment qu’il porte plainte officiellement, du moment qu’il dit : « J’irai demain à la police » … Quelle vermine ! Je ne peux vous donner qu’un conseil : allez le voir aujourd’hui, tout se suite, et enfoncez-lui ces bûches dans la gorge.

     La banquise allait toujours plus vite. Minuscule, tout aplati, guère plus visible qu’un copeau, Martin Martinytch répondit – se parlant à lui-même ; et pas au sujet des bûches, mais d’autre chose :

     — Très bien. Aujourd’hui même. Tout de suite.

     — Eh bien, voilà qui est parfait, voilà qui est parfait ! C’est vraiment un pou, un sale pou, je vous dirai…

     Il fait encore sombre dans la caverne. Tel un bloc d’argile froide et aveugle – Martin Martinytch se cognait stupidement contre les objets que le Déluge avait entassé dans la grotte. Il eut un frisson : une voix semblable à l’ancienne voix de Macha disait :

     — De quoi discutais-tu là-bas avec Siélikhov ? Hein ? De cartes de ravitaillement ? Mart, j’étais couchée, en train de me dire : en rassemblant notre courage, aller quelque part, au soleil… Ah, comme tu es bruyant !  Tu le fais exprès, on dirait. Tu le sais, pourtant — je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas !

     Comme un couteau raclant une vitre. D’ailleurs, à présent, ça n’avait plus d’importance. Bras et jambes mécaniques. Pour les lever et les abaisser, il faut des chaînes et un treuil, comme pour la flèche d’un mât, sur un navire, et un homme ne suffit pas pour faire tourner le treuil, il en faut trois. Tendant les chaînes de toutes ses forces, Martin Martinytch mit à chauffer la bouilloire pour le thé et une petite casserole, et fourra dans le poêle les dernières bûches d’Obiortychev.

     — Tu entends ce que je te dis ? Pourquoi restes-tu sans rien dire ? Tu m’entends ?

     Cela, bien sûr, n’est pas Macha, ce n’est pas sa voix. Martin Martinytch se déplaçait de plus en plus lentement, ses jambes s’enlisaient dans des sables mouvants, faire tourner le treuil devenait de plus en plus dur. Brusquement, la chaîne d’une poulie cassa, la flèche s’écroula, heurtant fâcheusement la bouilloire et la casserole – tonnerre au sol, et le dieu de la caverne avait des sifflements de serpent. Et de la rive lointaine, du lit – la voix étrangère, stridente :

     — Tu le fais exprès ! Va-t’en ! Tout de suite ! Je ne veux voir personne, je n’ai besoin de rien , de rien ! Va-t’en !

     Le vingt octobre mourut, et moururent l’immortel joueur d’orgue de Barbarie, et les blocs de glace flottant sur l’eau rougie par le crépuscule, et Macha. Et c’est bien. Il ne doit pas y avoir d’improbable lendemain, pas d'Obiortychev, ni de Siélikov, pas de Macha, ni de Martin Martinytch, que tout meure.

     Le Martin Martinytch mécanique et lointain  s’activait encore. Peut-être rallumait-il le poêle, ramassait-il la casserole et faisait repartir la bouilloire, et peut-être que Macha disait quelque chose – il ne l’entendait pas : juste la douleur sourde de l’entaille dans l’argile, causée par certaines paroles, par les angles du chiffonnier, des chaises, du bureau. 

    Martin Martinytch sortait lentement du bureau des paquets de lettres, le thermomètre, de la cire à cacheter, la petite boîte de thé, d’autres lettres. Et enfin, du fin fond du tiroir, dans un coin, la petite fiole bleu foncé.

     Dix heures : la lumière était revenue.  Une lumière électrique toute nue, âpre, prosaïque et froide – comme la vie dans la caverne, et comme la mort. Tout aussi prosaïque, aux côtés du fer à repasser, de l’opus 74 et des galettes – la petite fiole bleue.

     Le dieu de fonte bourdonna avec bienveillance en dévorant les lettres au papier blanc, bleui, jauni comme un parchemin. La bouilloire rappela à bas bruit son existence, à petits coups de son couvercle. Macha se retourna :

     — Le thé est prêt ? Mart, mon chou, donne m’en…

     Elle vit. Une seconde que traversa de part en part la forte lumière électrique, la lumière nue et cruelle : Martin Martinytch blotti devant le poêle ; sur les lettres, un reflet rougeâtre, la teinte qu’avait eu l’eau au crépuscule ; et là-bas, le petit flacon bleu.

     — Mart… Tu… tu veux déjà…

     Dévorant paisiblement les mots amers, tendres, blancs, bleus, jaunes – le dieu de fonte ronronnait doucement. Et Macha, aussi simplement qu’elle avait demandé du thé :

     — Mart, mon chou ! Mart – donne m’en !

     Martin Martinytch lui sourit de loin :

     — Tu sais bien, Macha : il n’y en a que pour une personne.

     — Mart, de toute façon, je ne suis déjà plus là. Ce n’est plus moi. C’est tout pareil… Mart, tu le comprends bien — Mart !

     Ah, c’est l’autre voix, la même voix… Et, en renversant la tête en arrière…

     — Macha, je t’ai menti : il n’y a plus une seule bûche dans le cabinet. Et je suis allé chez Obiortychev et là, entre les portes… J’ai volé – tu comprends ? Et Siélikhov m’a dit… Je dois tout rapporter – mais j’ai tout brûlé, j’ai tout brûlé – tout17 !

     Indifférent à tout, le dieu de fonte est en train de s’assoupir. La voûte de la caverne  vacille un peu en s’éteignant, comme les maisons, les amas de roches, les mammouths, Macha.

     — Mart, si tu m’aimes encore… Allons, Mart, rappelle-toi ! Mart, chéri !

     L’immortel petit cheval de bois, le joueur d’orgue de Barbarie, le bloc de glace. Et cette voix… Martin Martinytch se releva lentement. Faisant lentement et péniblement tourner le treuil, il ramassa la fiole bleue sur la table et la tendit à Macha.

     Rejetant la couverture, elle s’assit sur le lit, toute rose, vive, immortelle – comme alors l’eau au crépuscule, elle s’empara du flacon et se mit à rire.

     — Hé bien, tu vois : ce n’est pas en vain que je suis tant restée couchée,  à penser à quitter ce endroit. Allume une autre lampe – celle-là, sur la table. Voilà. Maintenant, mets encore quelque chose dans le poêle. 

     Au hasard, Martin Martinytch retira d’autres papiers du bureau et les fourra dans le poêle.

     — Maintenant… Va faire un tour. La lune est dans le ciel, je crois – Ma lune : tu te rappelles ? N’oublie pas d’emporter la clé, autrement, la porte va claquer et tu ne pourras pas…

     Non, la lune n’était pas visible. D’épais nuages noirs formaient une voûte basse – tout n’est qu’une immense caverne silencieuse. À l’infini, des passages étroits entre les murs ; et des amas de roches sombres et couvertes de glace, ressemblant à des maisons ; et au milieu des rochers – des trous profondément creusés, rougeoyant ; dans ces trous, des humains accroupis près du feu. Un petit courant d’air glacé court à leurs pieds, soufflant une poussière blanche et, sans que personne ne l’entende – dans la poussière blanche, par les blocs de pierre et les cavernes où se serrent les gens accroupis –  de sa démarche de mammouth, erre le roi des mammouths.

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Intercession_de_la_M%C3%A8re_de_Dieu
  2. Pour Martinovitch, fils de Martin.
  3. Diminutif de Maria, c’est-à-dire Marie (cf note 7)
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Notre-Dame_de_Kazan
  5. Dernière œuvre du compositeur. https://fr.wikipedia.org/wiki/Cinq_pr%C3%A9ludes_op._74
  6. Pour Martin.
  7. Dans le calendrier julien, soit le 11 novembre dans le grégorien, le nôtre. Et il ne s’agit pas de la Vierge Marie, mais de Sainte Marie (région d’Édesse), nièce de Saint Abramios…
  8. Pendant les terribles années de la guerre civile et du « communisme de guerre » , l’électricité ne revient qu’à cette heure-là.
  9. Pour Ivanovitch, fils d’Ivan.
  10. Une autre mouture, trouvée sur le Web, porte : « — Mais vous avez des chaises, des armoires, Martin Martinytch… Et des livres : ça brûle parfaitement, les livres, parfaitement… — Vous savez bien que ce mobilier n’est pas à nous, il n’y a que le piano… — Vraiment, comme c’est fâcheux ! Comme c’est regrettable ! » Il est possible que ce passage ait été censuré à l’époque, remplacé par le texte que je trouve dans l’édition de Gleb Struve…
  11. Chaque immeuble a son comité.
  12. Vieille médication. https://fr.wikipedia.org/wiki/Friedrich_Hoffmann
  13. Chef bolchevik, à l’époque président du soviet de Petrograd.
  14. Grande place du centre de Petersbourg.
  15. Une des îles de Petersbourg.
  16. Difficile à rendre en français.
  17. Dans la version sur le Web se trouve rajouté ici : « Je ne parle pas des bûches, qu’est-ce que les bûches ? Tu comprends ? » Il y a jusqu’à la fin du texte de légères différences.

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