M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 25 oct. 2015

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Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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L'orateur ( Anton Tchekhov )

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Un petit récit drolatique de 1886. 

L’orateur

Par un beau matin, on enterrait l’assesseur de collège* Kirill Ivanovitch Vavilonov, qui avait succombé à deux maladies fort courantes chez nous : une femme acariâtre et l’acoolisme.

Lorsque la procession funéraire quitta l’église pour se diriger vers le cimetière, l’un des collègues du défunt, un certain Poplavski, sauta dans un fiacre et se rua chez son ami Grigori Petrovitch Zapoïkine, homme encore jeune mais déjà passablement populaire. Ainsi que le savent de nombreux lecteurs, Zapoïkine possède le talent rare de prononcer à l’improviste aussi bien un discours de noce que celui d’un jubilé ou encore pour un enterrement. Il peut s’exprimer à tout moment : même à moitié endormi, et aussi bien à jeun qu’ivre-mort ou en ayant plein de fièvre. Son débit est égal, régulier et abondant, comme l’eau s’écoulant d’une gargouille; son répertoire d’orateur comporte bien plus de lamentations qu’on ne trouve de cafards au cabaret. Il est toujours éloquent et bavard, tant et si bien qu’aux noces des marchands, il arrive qu’il faille recourir à la force publique pour l’arrêter.

- Ah, vieux frère, je te cherchais ! - commença Poplavski, qui l’avait trouvé chez lui. - Habille-toi à l’instant et viens avec moi. L’un des nôtres est mort, nous sommes en train de l’expédier dans l’autre monde, de sorte, mon petit vieux, qu’il faut bien, en guise d’adieu, débiter quelques sornettes...Tu es notre seul espoir. Pour du menu fretin, on ne t’aurait pas dérangé, mais celui-là était secrétaire...un pilier de bureau, quoi. Ce ne serait pas correct d’enterrer une huile sans discours.

- Un secrétaire, hein ? - bâilla Zapoïkine. - C’est l’autre ivrogne ?

- Un ivrogne, en effet. Il y aura des crêpes, de quoi saucissonner...on te paiera le fiacre. Allons-y, mon cher ! Déclame-nous devant sa tombe un truc bien pathétique à la Cicéron, nous t’en serons drôlement reconnaissants !

Zapoïkine accepta avec enthousiasme. Il s'ébouriffa les cheveux, prit une expression mélancolique et suivit dehors Poplavski.

- Je le connais, votre secrétaire, - dit-il en s’asseyant dans le fiacre. - Un aigrefin roublard comme il y en a peu, paix à son âme.

- Gricha, on ne dit pas de mal des morts.

- Certes, aut mortuis nihil bene**, n’empêche que c’était un escroc.

Les deux compères rejoignirent la procession. Le cercueil avançait lentement, si bien qu’ils eurent le temps d’aller à trois reprises se rincer le gosier dans un estaminet. 

La prière fut dite au cimetière. Conformément aux usages, la belle-mère, l’épouse et la belle-soeur du défunt pleuraient d’abondance. Lorsque le cercueil fut descendu dans la tombe, la femme s’écria même : « Descendez-moi avec lui !», sans toutefois rejoindre le mari dans sa tombe, s’étant probablement souvenue de la pension à toucher.  Ayant attendu que le silence se fasse, Zapoïkine se porta en avant, parcourut l’assemblée du regard et commença :

- Peut-on en croire ses yeux et ses oreilles ? N’est-ce pas un mauvais rêve que ce cercueil, ces visages en pleurs, ces gémissements et ces cris ? Hélas, ce n’est pas un rêve, nos sens ne nous trompent pas ! Celui que nous voyions encore récemment alerte, frais et pur comme un jeune homme, celui qui tout récemment encore, sous nos yeux, tel une abeille infatigable, apportait son miel à la ruche commune des services étatiques, celui qui...le voici retourné à la poussière, comme la réalité se travestit en mirage. La mort impitoyable a étendu sur lui sa main crochue au moment où, malgré l’âge le courbant, il était encore plein de vigueur épanouie et rayonnait d’espérances. Perte irréparable ! Qui, auprès de nous, prendra sa place ? Nous ne manquons pas de bons fonctionnaires, mais il n’y a qu’un seul Prokofi Ossipytch. Il était, jusqu’aux tréfonds de l’âme, honnêtement dévoué à sa tâche, ne ménageait pas sa peine, passait des nuits entières sans dormir, était désintéressé, incorruptible...Ce qu’il pouvait mépriser ceux qui s’efforçaient, lésant l’intérêt général, de l’acheter, de l’écarter de son devoir par les séductions d’une vie plus facile ! Oui, de nos propres yeux, nous avons vu Prokofi Ossipytch redistribuer entre les plus pauvres de ses camarades son maigre traitement, et vous venez d’entendre les cris de la veuve et de l’orphelin, de ceux qu’il subventionnait. Dévoué aux devoirs du service et à la bienfaisance, il ignorait les plaisirs de la vie et s’était même refusé les joies de la vie de famille; vous n’êtes pas sans savoir qu’il est resté célibataire jusqu’à la fin de sa vie ! Et qui le remplacera auprès de nous, ce bon camarade ? Je revois son visage glabre et attendri, j’entends sa voix légère, tendre et amicale. Paix à tes cendres, Prokofi Ossipytch ! Repose en paix, honnête et noble travailleur !

Zapoïkine poursuivit, tandis que des chuchotements se faisaient entendre dans l’assistance. Le discours était apprécié, tirant quelques larmes, mais des choses semblaient étranges. D’abord, on ne comprenait pas pourquoi l’orateur appelait le défunt Prokofi Ossipovitch, alors qu’il s’agissait de Kirill Ivanovitch. Ensuite, il était de notoriété publique que le défunt s’était bagarré sa vie durant avec sa femme, si bien qu’on ne pouvait en faire un célibataire; pour finir, il arborait une épaisse barbe rousse, qu’il ne rasait jamais, on ne voyait pas au nom de quoi l’orateur parlait de son visage glabre. Les auditeurs, perplexes, échangeaient des regards en haussant les épaules.

- Prokofi Ossipytch ! - reprit l’orateur, plongeant un regard inspiré dans la tombe. - Tu n’étais pas beau, tu étais sombre et sévère, mais nous savions tous que sous cette rude écorce se cachait un coeur d’ami !

L’assistance se mit alors à remarquer quelque chose d’étrange dans le comportement même de l’orateur. Celui-ci ,regardant fixement dans une seule direction, commença à s’agiter fébrilement, haussant à son tour les épaules. Soudain, il se tut, ouvrit grand la bouche d’étonnement et se tourna vers Poplavski.

- Dis voir, il est vivant ! - fit-il, avec un regard épouvanté.

- Qui ça ?

- Mais Prokofi Ossipytch ! Le voilà qui se tient à côté du monument !

- Ce n’est pas lui qui est mort ! C’est Kirill Ivanytch !

- Mais tu m’avais dit que votre secrétaire était mort !

- Kirill Ivanovitch était également secrétaire. Animal, tu as confondu ! Prokofi Ossipytch, auparavant, était bien notre secrétaire, mais il est passé chef de bureau à la deuxième section, il y a de ça deux ans.

- Ah, le diable ne s’y retrouverait pas, avec vous !

- Pourquoi t’arrêtes-tu ? Continue, ce n’est pas correct !

Zapoïkine se retourna vers la tombe et reprit avec éloquence son discours interrompu. Auprès du monument se tenait bien Prokofi Ossipytch, vieux fonctionnaire au visage glabre. Renfrogné, il regardait avec colère l’orateur.

- Pas de chance pour toi ! - s’amusaient les fonctionnaires, rentrant avec Zapoïkine de la cérémonie. - Tu as enterré un vivant.

- Ce n’est pas bien, jeune homme ! - râlait Prokofi Ossipytch. - Votre discours convient peut-être à un défunt, mais, concernant une personne en vie, c’est du persiflage ! Je vous demande un peu ! Désintéressé, incorruptible, refusant les pots-de-vin ! Dire cela à propos d’un vivant, ce ne peut être qu’une raillerie. Et quant à mon visage, on ne vous a rien demandé. Qu’il soit laid, difforme, admettons, mais pourquoi étaler cela devant tout le monde ? C’est vexant ! 

* Voir le tchin, la table des rangs, sur Wikipedia.

* *  Se taire au sujet des morts, ou n’en dire que du bien.

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