M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 26 mai 2017

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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L'obier rouge (Vassili Choukchine)

Une longue nouvelle de 1973, puis un film, juste avant la mort de V. Choukchine. Poésies et chansons, histoire d'un voleur mélancolique et insatisfait.

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La grande période créatrice de Vassili Choukchine – dont on trouvera dans les profondeurs de ce blog la traduction d’autres nouvelles – se situe entre 1962 (il a trente-trois ans et il est devenu depuis 1956 acteur de cinéma, puis metteur en scène) et sa mort, en 1974, à l’âge de quarante-cinq ans, des suites d’un ulcère, conséquence d’un alcoolisme très poussé au temps de sa jeunesse.

     La grande nouvelle qui suit fut publiée en 1973, et très vite adaptée pour le cinéma par l’auteur qui souffrait de son mal et mourut l’année suivante pendant le tournage d’un autre film à bord d’un bateau, le Danube. Comme de nombreuses nouvelles deTchékhov (le maître de Choukchine), ce récit est une succession de scènes pittoresques au cours de laquelle s’affine le personnage central, voleur mélancolique et insatisfait en quête d’une chose qui se dérobe, il ne sait pas trop quoi et il n’y croit guère, ce qui rend vite pessimiste le lecteur.

     Je me suis appuyé, Choukchine étant parfois un auteur difficile, car utilisant soit des variantes sibériennes du russe – l’auteur est né dans l’Altaï, au sud de la Sibérie, et nombre de ses récits se situent là – soit l’argot de la pègre, sur la traduction de 1977 de D. Sesemann, pour un livre de nouvelles de V. Choukchine publié par une maison d’édition autrefois liée au Pcf et aujourd’hui disparue, Les éditeurs français réunis.

Signalons pour finir que le titre de la chanson populaire – et rendue célèbre dans le monde entier par les chœurs de l’Armée rouge – « Kalinka » désigne la baie de l’obier, cette petite baie rouge*…

L’obier rouge

(Vassili Choukchine)

     Cette histoire commence dans un camp de redressement par le travail, au nord de la ville de N. , en des lieux d’une beauté sévère.

     C’était pendant la soirée, après une journée de labeur.

     Les gens s’étaient réunis au club…

     Sur la scène apparut un homme aux larges épaules et au visage hâlé qui annonça :

     — Et maintenant, le chœur des anciens récidivistes1 va nous interpréter la rêverie « Les cloches du soir1bis » !

     Sortant des coulisses, les membres du chœur se montrèrent sur la scène un par un. Ils se répartirent en deux groupes – un grand et un petit. Ils n’avaient pas tous des allures de chanteurs, loin de là.

     — Dans le groupe « bom-bom » , annonça encore l’homme aux larges épaules en désignant le groupe le plus grand, se trouvent les gens qui auront demain fini de purger leur peine. C’est notre tradition et nous y tenons. 

    Le chœur se mit à chanter. C’est-à-dire que le petit groupe se mit à chanter, tandis que les membres du grand courbaient la tête et, quand il le fallait, faisaient énergiquement :

     — Bom-bom…

     Dans le groupe « bom-bom » se trouve aussi notre héros – Iégor Prokoudine, quarante ans, le crâne rasé. Il prenait son rôle au sérieux et, au moment de carillonner, plissait le front et balançait sa tête ronde de paysan – pour imiter l’oscillation de la cloche dont le tintement vibre dans l’air du soir.

     Ainsi prit fin le temps de peine de Iégor Prokoudine. Devant lui – la liberté.

     Au matin, dans le bureau d’un des chefs, eut lieu la conversation suivante :

     — Alors, Prokoudine, que vas-tu faire ? demanda le chef. C’était pour lui, visiblement, une question trop souvent posée – les mots sortaient tout seuls de sa bouche.

     — Vivre honnêtement ! – se hâta de répondre Iégor, une réponse si rapide qu’on pouvait la supposer toute prête.

     — Oui, bien sûr, je comprends… Mais comment ? Tu vois ça comment ?

     — J’ai l’intention de m’occuper d’agriculture, citoyen chef.

     — Camarade2.

     — Pardon ?

     — Pour toi, il n’y a plus que des camarades, lui rappela le chef.

     — Aha ! se souvint Iégor, tout content. Il rit même de son étourderie. Oui-oui… Je vais avoir beaucoup de camarades !

     — Et qu’est-ce qui t’attire, dans une ferme ? demanda le chef avec un intérêt sincère.

     — C’est que je suis un paysan ! C’est mon origine. Et j’aime la nature. Je vais m’acheter une vache…

     — Une vache ? dit le chef avec étonnement.

     — Oui, une vache. Avec un pis comme ça. Iégor dessina un pis avec les mains.

     — Ce n’est pas au pis qu’on choisit une vache. Si elle est toute jeune, comment aurait-elle ce genre de pis ? Si tu en prends une vieille, alors oui, elle aura un pis comme ça… Et alors ? Une vache doit être… bien bâtie.

     — Et ça se voit comment – aux pattes ? s’enquit Iégor avec obséquiosité.

     — Hein ?

     — Pour la choisir. D’après les pattes, alors ?

     — Pourquoi les pattes ? C’est la race qui compte. Il y a différentes races – telle ou telle race… Celle de Kholmogorski, par exemple… Les ressources du chef s’arrêtaient là.

     — J’adore les vaches, dit encore Iégor avec force. Je la mettrai dans une stalle…

     Le chef et lui se turent, s’observant.

     — Une vache, c’est bien, concéda le chef. Seulement… tu ne vas pas tout de même pas te contenter d’une vache ? As-tu un métier ?

     — J’ai de nombreux métiers.

     — Par exemple ?

     Iégor réfléchit, afin de choisir parmi ses nombreuses professions la moins… comment dire – la moins utile à un voleur.

     — Ajusteur3

     Le téléphone sonna. Le chef décrocha.

     — Oui. Oui. C’était quelle leçon ? Quel thème ? « Eugène Oniéguine4 » ? Et les questions portaient sur qui ? Tatiana ? Qu’est-ce qu’ils ne comprennent pas à Tatiana ? Je dis, qu’est-ce qu’ils… Le chef écouta un moment une petite voix criarde en regardant Iégor d’un air de reproche et en acquiesçant légèrement de la tête : bon, disait-il, c’est clair. Soit… Écoute un peu : qu’ils ne donnent pas dans la démagogie ! Qu’est-ce que ça veut dire, qu’ils auront des enfants, ou pas ? Comme si c’était le sujet du poème ! Je vais venir leur expliquer ! Dis-leur…D’accord, Nikolaïev part tout de suite chez vous. Le chef reposa le combiné et en décrocha un autre. Tout en faisant le numéro, il disait, mécontent : 

     — Ces chargés  de cours, je les… Nikolaïev ? Oui, ils ont fichu en l’air le cours de littérature : ils ont commencé à poser des questions. Hein ? « Eugène Oniéguine » . Non, pas sur Oniéguine, sur Tatiana : est-ce qu’elle aura des enfants avec le vieillard, ou pas ? Va débrouiller ça.  Allez. Eh, les chargés de cours, tu sais ce que c’est ! fit-il en reposant l’appareil. Ils ont posé des questions.

     Iégor se mit à rire en imaginant le cours de littérature.

     — Ils veulent savoir…

     — Tu es marié ? demanda le chef d’un ton sévère.

     Iégor tira de sa poche de devant une photographie qu’il tendit au chef. Celui-ci la prit et la regarda.

     — C’est ta femme ? fit-il sans cacher son étonnement.

     On voyait sur la photo une jeune femme assez jolie, affichant une bonté lumineuse.

     — Ma future femme, dit Iégor. L’étonnement manifesté par le chef lui avait déplu. Elle m’attend. Mais je ne l’ai jamais rencontrée en chair et en os.

     — Comment ça ?

     — C’est ma « marraine » , nous avons correspondu. Iégor tendit la main et récupéra la photographie. Permettez. Il jeta lui-même un coup d’œil sur le gentil visage à la simplicité bien russe. Baïkalova Lioubov Fiodorovna5. Quelle confiance sur ce visage, hein ? Étonnant, non ? On dirait un caissier.

     — Et qu’est-ce qu’elle écrit ?

     — Qu’elle comprend tout le malheur qui est le mien… Mais, ajoute-t-elle, ce que je ne comprends pas, c’est comment tu as fait pour te retrouver en prison ? De bonnes lettres. Qui m’apaisent… Son mari était un soûlard – elle l’a chassé. Mais ça ne l’a pas fâchée avec le monde entier.

     — Et tu comprends à quoi tu t’engages ? demanda le chef, d’un ton grave et sans élever la voix.

     — Oui, répondit Iégor de la même voix égale, en faisant disparaître la photo.

     — Commence par t’habiller correctement. Regarde-toi… Tu as l’air complètement idiot. Le chef observa Iégor d’un air mécontent. Qu’est-ce que c’est que… pourquoi es-tu habillé comme ça ?

     Iégor portait des bottes, une chemise russe6, un chandail et une casquette  plus ou moins militaire, ce qui lui donnait à moitié l’air d’un chauffeur agricole, à moitié celui d’un plombier, avec une touche de membre d’une troupe de théâtre amateur.

     — Iégor jeta un coup d’œil à sa tenue et eut un petit sourire.

     — C’était adapté à la situation. Et je n’ai pas encore eu le temps de me changer.

     — Des artistes… se contenta de dire le chef en se mettant à rire. Ce n’était pas un méchant homme, et la créativité sans bornes des gens continuait à l’étonner.

     Et la voilà – la liberté !

     Ce qui signifie que la porte se referma derrière Iégor en claquant, et il se retrouva au-dehors, dans un petit bourg. Il aspira à pleins poumons l’air printanier, plissa les paupières et  balança la tête. Il fit quelques pas et s’appuya contre une palissade. Une petite vieille qui passait avec un sac à main s’arrêta.

     — Vous vous sentez mal ?

     — Je vais bien, la mère, dit Iégor. Une bonne idée, d’y aller au printemps. Il faut toujours y aller au printemps.

     — Aller où ? La vieille ne comprenait pas.

     — En prison.

     Là seulement, la vieille comprit à qui elle avait affaire. Elle s’écarta craintivement et trottina un peu plus loin. Regarda encore la palissade qu’elle longeait. Se retourna sur Iégor.

     Or celui-ci faisait signe de la main à une « Volga7 » . La voiture s’arrêta. Iégor entama des pourparlers avec le conducteur8.  À qui, dans un premier temps, la course ne disait rien.  Iégor sortit une liasse de billets de sa poche, la montra… et s’en alla s’asseoir à côté du chauffeur.

     À ce moment, s’approcha d’eux la vieille miséricordieuse, qui n’avait pas hésité à retraverser la rue.

     — Je vous demande pardon, dit-elle en se penchant vers Iégor, mais pourquoi spécialement au printemps ?

     — Se faire boucler ? Eh bien, on se fait boucler au printemps – et on ressort au printemps. La liberté et le printemps ! Que faut-il de plus à l’homme ? Iégor fit un sourire à la vieille et se mit à réciter :

     — Mai, mon mois au bleu profond ! Juin, bleu de ciel9 !

     — Ah, voilà ! La vieille était abasourdie. Se redressant, elle eut un coup d’œil pour Iégor, comme, en ville, on regarde un cheval avançant en pleine rue, au milieu des voitures. La vieille avait un petit visage rubicond et couvert de rides, avec des yeux clairs. Sans le savoir, elle avait causé un grand bonheur à Iégor.

     La « Volga » se mit à rouler.

     La vieille la suivit des yeux un moment.

     — Dites-donc… Un poète. Fet10.

     Et Iégor s’abandonna à la course. Le bourg disparu, s’offraient les vastes espaces. 

     — Dis donc, tu n’aurais pas de la musique ? demanda Iégor.

     Le conducteur, un jeune gars, passa une main derrière le siège et attrapa un magnétophone–transistor.

     — Allume-le. Le dernier bouton…

Iégor tomba sur une bonne musique. Il se renversa sur son siège et ferma les yeux. Cela faisait longtemps qu’il attendait ce moment. Avec impatience.

     — Content ? demanda le chauffeur.

     — Content ? Iégor rouvrit les yeux. Content, oui. Il savourait le mot. Vois-tu, mon petit gars, si je pouvais avoir trois vies, j’en passerais une en prison, la seconde, elle serait pour toi, et la troisième, je me la garderais, pour vivre à ma guise. Mais, comme je n’en ai qu’une, bien sûr que je suis content, là, tout de suite. Et toi, la joie, tu connais ? La plénitude d’un sentiment faisait parfois grimper Iégor à ces hauteurs où siègent les paroles belles et creuses. Alors, tu connais, ou pas ?

     Le chauffeur haussa les épaules sans répondre.

     — Hééé, c’est mauvais signe pour toi, fiston, de ne pas connaître ça.

     — Et se réjouir de quoi ?

     Iégor devint soudain grave. Rêveur. C’était une chose qui lui arrivait, de se mettre d’un seul coup, sans raison, à méditer.

     — Hein ? demanda-t-il du fond de ses pensées.

     — Je disais, de quoi se réjouir tellement ? Le chauffeur était un gars raisonnable, un brin ennuyeux.

     — Ah, là, mon ami, c’est moi qui ne sais pas, de quoi on peut se réjouir, dit Iégor, revenant à contrecœur de ses lointaines contrées. Si tu en es capable, réjouis-toi. Sinon, reste comme ça. Faut pas poser la question. Par exemple, tu aimes la poésie ?

     Nouveau haussement d’épaules incertain.

     — Tu vois, fit avec compassion Iégor. Et tu voudrais être content.

     — Je n’ai jamais dit ça.

     — Il faut aimer la poésie, trancha Iégor pour écourter cette conversation languissante. Écoute un peu ces vers. Et il se mit à réciter, en sautant des passages parce qu’il en avait oublié une partie.

          … dans la blancheur enneigée

          Trépignait, sonore, mon angoisse.

          Salut à toi, mon sombre trépas,

          Vers toi je cours !

          Ville, ô ville !

          En une mêlée cruelle

          Tu as fait de nous des charognes.

          Les champs sont glacés de tristesse…

     Là, j’en ai oublié un petit bout.

          S’étonnant des poteaux télégraphiques…

     Ici, à nouveau, je ne sais plus. Ensuite :

          Que le cœur pesamment se serre,

          C’est la complainte du droit des bêtes sauvages !

          … Comme les chasseurs pourchassent le loup,

          Le prenant en tenaille lors des battues.

          La bête est aux abois… et des profondeurs sombres

          S’abaisse  à l’instant le chien d’un fusil…

          Un bond soudain… et les crocs déchirent

          Et mettent en pièces le bipède ennemi.

          Salut à toi, ma bête préférée !

          Tu vends chèrement ta vie. 

          À ton image – de partout chassé,

          Je passe entre des ennemis de métal.

           Tout comme toi – je suis toujours prêt,

           Et bien qu’entendant le cor sonner la victoire,

           Mon dernier saut, mon bond suprême

           Me fera goûter tout le sang de l’ennemi.

           Et tant pis si dans la molle blancheur

           Je m’écroule pour m’enfoncer dans la neige…

           Toujours sur l’autre rive en mon honneur

           On chantera l’air de la vengeance11.

     Lui-même étourdi par la force de ses paroles, Iégor se tint un moment assis les dents serrés, regardant devant lui. Une résolution se lisait dans ce regard concentré, tendu vers les lointains, comme s’il lançait hardiment un défi à quelqu’un et n’avait peur de rien.

     — Alors, ce poème ?

     — Ce sont de beaux vers.

     — Ils sont bons, oui. Un vrai verre d’alcool. Et toi, tu dis : je n’aime pas la poésie. À ton âge, il faut s’intéresser à tout. Laisse-moi ici… Je vois mes copines

     Sans comprendre de quelles copines il s’agissait, le chauffeur s’arrêta.

     Iégor sortit de la voiture… Une boulaie compacte les entourait. Et cette blancheur se détachait sur la terre noire comme une phosphorescence ! Iégor s’adossa à un bouleau et jeta un coup d’œil à la ronde.

     — Alors, regarde donc ça ! dit-il avec un tranquille enthousiasme. Il se retourna vers l’arbre et en caressa l’écorce. Salut ! Comme tu es… Une vraie fiancée. Tu attends ton promis ? C’est pour bientôt. Iégor revint en vitesse à l’automobile. Tout devenait clair. Il avait besoin de décompresser. Sans attendre. Tout de suite.

— Allez, mon petit gars, à toute allure. Il faut faire quelque chose, sinon mon cœur va se faire la malle. Tu ne trimballes pas d’alcool, avec toi ?

— D’où je le sortirais ?

— Alors, roule. Elle coûte combien, ta boîte à musique ?

— Deux cents balles.

— Je te l’achète trois cents. Elle me plaît.

 En arrivant dans la banlieue du chef-lieu de région, Iégor fit arrêter la voiture un peu avant la maison où l’on devait l’attendre. Il paya largement le chauffeur, prit la boîte à musique et, empruntant un chemin compliqué, passant par les cours, parvint au « gourbi ».

     La bande avait rallié le repaire, surnommé « Les framboisiers » .

     Une agréable jeune femme était assise avec une guitare. Assis à côté du téléphone, un type à la grosse tête de bouledogue regardait obstinément l’appareil. Quatre filles siégeaient encore, les jambes nues… Un jeune gars de haute taille faisait les cent pas, lorgnant le téléphone… Dans un fauteuil, le Lippu, les dents toutes noires, sirotait un verre de champagne… Il y avait encore cinq ou six jeunes gens assis à droite ou à gauche, certains fumant, d’autres non.

     La pièce était moche, balafrée de tous les côtés. Des papiers peints sales et déchirés, d’un bleu douteux évoquant de façon saugrenue le bleu du ciel, ce qui rendait plus pesante l’atmosphère empuantie de ce minuscule univers confiné. On baptise « tanière » ce genre d’habitation, ce qui est une façon d’insulter les bêtes sauvages.

     Ils semblaient tous plongés dans une étrange torpeur. De temps à autre, ils jetaient un coup d’œil au téléphone. On sentait de la tension dans l’air. Seule la jeune femme aux pommettes saillantes pinçait négligemment les cordes de sa guitare et chantait doucement, d’une belle voix pleine d’inspiration :

     L’obier est rouge12,

     L’obier est bien mûr,

     Je sais tout à présent

     Du caractère de mon amant.

     Du caractère de mon amant.

     Oh, quel caractère,

     Je ne l’ai pas satisfait, 

     Et il m’a quittée…

     Et me voici…

     On frappa légèrement à la porte d’entrée, des coups convenus. Tous sursautèrent comme si l’on avait poussé un cri.

     — Chut ! fit le Lippu,. Qui les regarda gaiement. Vous avez les nerfs, dit-il encore. Et il fit signe d’aller ouvrir.

     Le grand gaillard se dirigea vers la porte.

     — La chaînette, dit le Lippu. Il glissa une main dans sa poche et attendit.

     Sans retirer la chaîne, le grand gaillard entrouvrit la porte… et se dépêcha de décrocher la chaîne, avec un regard en arrière vers les autres…

     La porte se referma.

     Et soudain, derrière la porte, éclata une marche. Iégor ouvrit la porte d’un coup de pied et entra au son de sa marche. Accueilli par les »chut ! » de tous les présents, qui avaient quitté leurs sièges. Iégor éteignit l’appareil et regarda autour de lui, surpris.

     On s’approcha de lui pour le saluer… Mais en tâchant de ne pas faire de bruit.

     — Salut, la Guigne. (C’était le surnom de Iégor.)

     — Salut.

     — T’as tiré ton temps ?

     Iégor serrait les mains sans comprendre ce qui se passait. Il reconnaissait plein de gens, certains étaient plus que de simples connaissances – il y avait Lucienne (la femme aux pommettes saillantes), il y avait le Lippu, ceux-là, Iégor était content de les voir. Mais qu’avaient-ils donc ?

     — Qu’est-ce qui vous arrive à tous ?

     — Les nôtres sont en train de faire une boutique, expliqua un type en le saluant. Ils doivent donner de leurs nouvelles… on attend.

     La femme aux pommettes hautes était ravie de revoir Iégor. Elle se pendit à son cou…Et le mangea de baisers. Un brin humides, ses yeux irradiaient d’une joie non feinte.

     — Ma Guigne à moi ! J’avais rêvé de toi cette nuit…

     — Par exemple ! répondit Iégor, tout content. Et, dis-moi, qu’est-ce que je faisais, dans ton rêve ?

     — Tu me serrais très fort dans tes bras.

     — Tu es sûre de ne pas m’avoir confondu avec quelqu’un d’autre ?

     — Voyons, la Guigne !

     — Tourne-toi un peu, fiston ! fit le Lippu. Regardez-moi ce qu’il est beau !

     Iégor vint vers lui, les deux hommes se donnèrent une accolade sans effusion. Le Lippu ne s’était pas levé. Il fixait un regard enjoué sur Iégor.

     — Je me souviens d’un soir de printemps… dit le Lippu. Tous firent silence. L’air était un peu humide, il y avait des centaines de gens à la gare. Toutes ces valises, ça faisait voir trouble. Tous ces gens s’agitaient – ils voulaient partir… Et quelqu’un était assis au milieu de cette foule nerveuse et agitée… Assis sur sa malle rustique et remuant d’amères pensées. Un jeune homme élégant s’est approché de lui pour lui demander : « Pourquoi est-il triste, ce bon gars ? » « C’est que, moi, j’ai la guigne ! Je suis seul au monde, je ne sais pas où aller. » Alors, le jeune homme…

     Le téléphone sonna. Tous en éprouvèrent une secousse.

     — Oui ? demanda en jouant l’indifférence le type à la tête de bouledogue. Il écouta un long moment. En acquiesçant. Tout le monde est ici. Je ne quitte pas. Y a tout le monde. La Guigne s’est pointé… Oui, à l’instant. On attend. Le simili-bouledogue raccrocha et se retourna vers les autres.

     — Ils ont commencé.

     Le groupe manifesta une agitation fébrile.

     — Champagne ! commanda le Lippu.

     Les bouteilles de champagne se mirent à circuler.

     — C’est quel magasin ? demanda Iégor à la Lippe.

     — Ça va chercher dans les huit briques13. À la tienne !

     Ils burent.

     — Lucienne… Joue-nous quelque chose… histoire de faire baisser la tension, demanda le Lippu. C’était un homme maigre à l’aplomb imperturbable, avec des yeux d’une impudence sans limite.  

     — Voici une chanson d’amour, dit l’attirante Lucienne en secouant sa chevelure teinte et en plaquant sa main sur les cordes. Tout le monde se tut.

           Tralala,

           Abracadabra…

           Les yeux et la nuit.

           Soyez gais,

           Et sans chagrin,

           Ou partez au loin !

           Dans les prés, à la faveur de la nuit,

           C’est du bonheur qui se donne !

           Prunelles, prunelles…

           Appel du cœur :

           Faites-moi signe et j’accours !

           Tralala…

     La sonnerie du téléphone retentit de nouveau. Un silence de mort se fit aussitôt.

     — Oui ? fit le bouledogue en faisant un gros effort pour rester calme. Non, c’est une erreur de numéro. Je vous en prie. Ce sont des choses qui arrivent. Le bouledogue raccrocha. Elle se croyait à la blanchisserie, la chienne.

     Nouvelle agitation générale.

     — Champagne ! commanda de nouveau le Lippu. La Guigne, tu as des salutations à nous transmettre ?

     — Plus tard, dit Iégor. Laisse-moi vous admirer un peu. Tiens, tu vois, je ne connais pas ces jeunes-là… Hé bien, nous allons faire connaissance.

     Pour la deuxième fois, les jeunes gens lui serrèrent la main respectueusement. Avec un sourire moqueur, Iégor les regardait soigneusement dans les yeux. Et hochait la tête avec des « C’est ça, oui » .

     — J’ai envie de danser, déclara Lucienne. Qui brisa son verre en le jetant par terre.

     — Mollo, Lucienne, fit le Lippu. Commence pas à t’exciter.

     — Va au diable ! répondit Lucienne, éméchée. Allez, la Guigne, notre numéro !

     Et Iégor brisa aussi son verre. Lui aussi avait es yeux qui brillaient.

     — Allez, jeunes gens, faites place. Ouste !

     — Arrête, la Guigne ! dit la Lippe en élevant la voix. C’est pas le moment !

     — Bah, nous entendrons bien la sonnerie ! lui dit-on de toutes parts. Qu’ils se trémoussent.

     — Qu’est-ce qui te prend ? Laisse-les danser !

     — Le Bouledogue surveille le téléphone.

     Le Lippu sortit un mouchoir et, très grand seigneur, quoique avec retard, l’agita, tel Pougatchov14.

     Deux guitares se mirent à jouer la « Barynia15 »

     Lucienne commença… Ah, comme elle dansait ! Elle savait y faire. Sans grandes enjambées, mais avec grâce et précision, et un grand sens du rythme. On aurait cru la voir enfoncer à coups de talons sa vie mutilée dans un cercueil, pour s’envoler ensuite, battant des ailes comme un oiseau. Elle en devenait soudain belle et gentille, une amie… Lorsqu’elle arrivait sur lui, Iégor se mettait aussi en mouvement, bougeant seulement les jambes. Les mains derrière le dos, sans rien faire d’extraordinaire, sans sauter comme un cabri – et c’était bien aussi. Une vraie réussite pour les deux. Cette danse recelait une histoire non tombée définitivement dans l’oubli.

     — Mon cœur meurtri attendait de tels instants, dit gravement Iégor. C’était sûrement pour lui le visage de la liberté tant désirée.

     — Attends un peu, Iégorouchka16, je n’ai pas encore apaisé ton cœur, répliqua Lucienne. Oh, comme je vais te consoler ! Et moi aussi, je trouverai la paix.

     — Fais-le, Lucienne. Vois-tu, mon cœur saigne.

     — Je le ferai. Je vais serrer ton cœur contre le mien et lui dire : « Tu es las, mon chéri ? Ma colombe, ma gentille colombe, est lasse… »

     — Méfie-toi, ça peut donner des coups de bec, une colombe, s’immisça le Lippu.

     — Non, elle n’est pas méchante, dit gravement Iégor sans le regarder. Son bon visage s’était durci fugitivement, comme recouvert d’une ombre. Mais ils ne s’étaient pas arrêtés, ils dansaient toujours. On avait envie de les regarder à n’en plus finir, et les jeunes gens  les mangeaient des yeux avec une avidité mêlée d’angoisse, comme si le cercueil n’allait pas seulement recevoir la part maudite de la vie de Lucienne, mais également cette part détestable de leur vie à eux tous – de quoi sortir ensuite au grand jour, et ce serait le printemps.

     — Cette colombe s’ennuie, dans sa cage, dit tendrement Lucienne.

     — Elle est triste, dit Iégor. Elle voudrait faire la fête.

     — Un bon coup de trique sur la tête, ça la calmera, fit le Lippu.

     — Tu as vu comme ils sont, Iégorouchka ! Hein ? s’écria Lucienne. Ce qu'ils peuvent être méchants !

     — En fait de gens méchants, nous-mêmes, Lucienne, ne sommes pas des agneaux. Mais ce cœur… ce cœur saigne.

     — On le guérira, Iégorouchka, on le guérira… Tu sais bien que je suis une sorcière, je mettrai tout en œuvre, j’userai de tous mes charmes…

     — Les colombes, à la casserole, c’est savoureux, fit le Lippu d’un ton mordant. Maigre comme une lame de couteau, effrayant jeune laissé-pour-compte, il concentrait toute sa personne dans ses yeux. Des yeux qui luisaient de haine.

     — Je te dis qu’il saigne !  dit avec fureur Iégor. Il saigne ! Il était à l’étroit, il saigne ! Il tira d’un coup sur sa chemise… Et se planta devant le Lippu. Les guitares s’étaient tues. Et Lucienne-la-magicienne s’était arrêtée de danser.

     Le Lippu avait déjà la main dans sa poche..

     — Tu remets ça, la Guigne ? demanda-t-il d’un air satisfait.

     — Je te le dis pour la dernière fois, dit Iégor, calme lui aussi, mais avec lassitude, en reboutonnant sa chemise. N’appuie pas où ça me fait mal… Un jour, tu ne seras pas assez rapide. Te voilà prévenu.

     — J’ai entendu.

     — Ehh ! s’affligea Lucienne. Quelle barbe… Encore des morts, du sang… Brrr… Verse-moi donc du champagne, mon ami.

     Le téléphone sonna. On l’avait oublié, celui-là.

     Le Bouledogue se rua sur l’appareil et décrocha… Il écouta un instant et jeta le combiné sur la fourche comme s’il avait senti une brûlure à l’oreille.

     Le premier à bondir fut le Lippu. C’était un homme impétueux. Mais il gardait son calme. 

     — Poissés, fit brièvement le Bouledogue avec effroi.

     — On se tire, ordonna le Lippu. Un par un, dispersion. Tout le monde fait le mort quinze jours. Allez !

     Et chacun partit de son côté. Ils disparurent comme des gens ayant une grande pratique de la chose, sans poser la moindre question.

     — Pas de couples ! dit encore le Lippu. On se retrouve chez Ivan. Pas avant dix jours.

     — Iégor s’assit à la table, se versa un verre de champagne et le but.

     — Qu’est-ce qui te prend, la Guigne ? demanda le Lippu.

     — Moi ? Iégor s’attarda en pleine rêverie. Je crois que je vais me mettre à l’agriculture pour de bon.

     Debout, Lucienne et le Lippu le contemplaient, perplexes.

     — C’est quoi, cette histoire d’agriculture ?

     — Il faut partir, pourquoi restes-tu assis ? le bouscula Lucienne.

     Iégor se ressaisit et se leva.

     — Partir ? Encore un départ… Quand est-ce que ce sera pour moi l’arrivée, bonnes gens ? Où est donc ma brave boîte à musique ? Ah, la voilà. On est obligés de s’en aller ? Peut-être…

     — Tu es fou ! Ils seront ici dans dix minutes. Ils sont sûrement sur nos traces.

     Lucienne alla vers la porte.

     Iégor s’apprêtait à la suivre, mais le Lippu le retint légèrement par l’épaule. Et lui dit doucement :

     — Non. On va se faire remarquer. Nous nous reverrons tous bientôt.

     — Et toi, tu l’accompagnes ? demanda carrément la Guigne.

     — Non, dit le Lippu avec fermeté, d’un air sincère. Barre-toi, cria-t-il brusquement à Lucienne qui s’attardait à la porte.

     Elle lui lança un regard peu amène et sortit. 

     — Va te reposer quelque part, dit le Lippu en remplissant deux verres. Va chez Kolka le Roi, ou chez Vanka Samykine, il a une bonne piaule. Et tu m’excuses, pour … aujourd’hui. Mais, tu sais, la Guigne, toi aussi, tu appuies où j’ai mal, seulement, tu ne t’en rends pas compte. Allez. À ton retour. Et au revoir, en même temps. Te bile pas. T’as de l’oseille ?

     — J’en ai. Les potes m’ont fait une collecte, là-bas.

     — Je peux quand même t’en passer.

     — Vas-y, accepta Iégor.

     La Lippe sortit une liasse de sa poche et la lui tendit.

     — Tu seras où ?

     — Je ne sais pas, je vais voir. Comment vous êtes tombés aussi bas ?

     À ce moment, un des jeunes gars se glissa dans la pièce, tout blême, épouvanté.

     — Le quartier est cerné, dit-il.

     — Et qu’est-ce que tu viens faire ici ?

     — Je ne sais pas où aller… J’ai voulu vous prévenir.    

     — Il vient se jeter dans la gueule du loup, se mit à rire le Lippu. Pourquoi revenir ici ? En voilà, un petit veau… Suivez-moi, les copains !

     Ils sortirent par une porte de service et allaient remonter la rue en longeant un mur mais se fit entendre de ce côté-là le bruit martelé d’une patrouille. Ils s’en allèrent de l’autre côté – de nouveau des pas…

     — Bon, fit le Lippu sans se défaire de son étrange jovialité. Ça sent le roussi. Qu’en dis-tu, Iégor ? Tu sens ?    

     — Par ici ! Iégor poussa les deux autres dans un recoin.

     Des deux côtés, les pas se rapprochaient.

     Et, de la droite, le faisceau d’une puissante torche électrique se mit à balayer le mur.

     Le Lippu sortit un Nagant17 de sa poche…

     — Range-ça, imbécile ! siffla Iégor d’une voix âpre. Espèce de cinglé. Peut-être que les autres la boucleront… Et toi, tu tires dans le tas.

     — Oh, pour ça, je les connais ! s’écria le Lippu avec nervosité. Son calme semblait bien l’avoir abandonné, là.

     — Bon, je vais piquer un sprint, dit rapidement Iégor en cherchant des yeux de quel côté s’enfuir  – ils vont me suivre. J’ai une attestation de remise en liberté. Elle est datée d’aujourd’hui… Je suis couvert. Quand ils m’auront rattrapé, je leur dirai qu’ils m’ont fait peur. Je cherchais une nana, j’ai entendu des coups de sifflet, j’ai bêtement pris peur… Et voilà. Sans rancune !

     Et Iégor s’enfuit à toutes jambes… Il courait comme un dératé. Aussitôt, de tous les côtés, ce fut un concert de sifflements et de piétinements.

     Iégor courait avec une sorte de frénésie, comme un jeune homme… Non content de courir, il se parlait à lui-même et fredonnait. Il aperçut un peu de lumière, se précipita, escalada des conduites et entonna un chant de victoire :

     — Hop, tralala ! Je n’ai rien vu, je ne sais rien !

     Il en avait presque fini avec les conduites… Derrière lui, dans l’obscurité, ses poursuivants étaient tout près. Il s’introduisit en vitesse dans une grosse conduite et fit le mort.

     Un tonnerre de bottes passa au-dessus de lui… Assis, tout recroquevillé, il souriait d’un air content. Et chuchotait :

     — Rii-ien, je n-n’ai rien vu, je n-ne connais per-sonne.

     Il entreprit un jeu dangereux. Lorsque le grondement métallique se fut éloigné, alors qu’il pouvait rester tranquillement là où il était, il se releva et se remit à courir.

     On se lança de nouveau à sa poursuite.

     — Ehh, je n-n’ai rien vu, je n-ne connais personne ! P-personne ! s’encourageait Iégor. Il franchit une haie plutôt élevée, piétina des buissons et atterrit dans un jardin. Un chien se mit à aboyer tout près. Iégor prit ses jambes à son cou, détalant sur le côté…. Il sauta par-dessus une autre haie, et se retrouva dans un cimetière.

     — Salut ! dit Iégor qui se mit à avancer sans faire de bruit.

     Ses poursuivants continuèrent leur course de l’autre côté.

     — Dites donc, je leur ai échappé ! s’étonna Iégor. Si seulement ça se passait toujours comme ça. Quand on veut s’esbigner, en général, on se fait choper comme un môme.

     Et la joie d’être libre, la joie d’être en vie, s’emparèrent de nouveau de lui.

     — Oh, r-rien, je n’ai rien vu, p-personne, je ne connais personne, se remit-il à chanter. Et il mit en marche tout doucement son excellente boîte à musique. Et s’en fut lire les épitaphes des morts. Une rue contournait le cimetière, et le phare d’une auto éclaira un bon moment les croix. Et l’ombre difforme des croix s’étendait par terre, sur les tertres et sur les enceintes… C’était effrayant. La musique sortant du magnétophone paraissait absurde, il éteignit l’appareil.

     — « Dors paisiblement jusqu’au matin de lumière » , réussit à lire Iégor. « Marchand de la première guilde18 Niéviérov » . Qu’est-ce que tu fais ici, toi ? s’étonna-t-il . Mille huit cent quatre-vingt-dix… Ah oui, ça fait déjà longtemps19. C’est bon, marchand de première guilde… « Ils sortent de Kassimov20 avec leurs marchandises21… » Iégor allait se remettre à chantonner, mais se ravisa. « À mon cher mari, sa veuve inconsolable qui ne l’oublie pas » , lut-il un peu plus loin. Il s’assit sur un banc et y resta un moment… Puis se leva.

     — Bon, les gars, vous gisez ici, et moi je m’en vais. On n’y peut rien… Moi, je vais jouer les honnêtes citoyens : il faut bien que je me trouve un coin où aller, non ? Hé oui, il le faut. Et, tout de même, il remit ça encore une fois : « R-rien, je ne sais rien, p-personne, je n’ai vu personne. »

     Puis il se mit à se chercher un refuge.

     De l’entrée d’une isba, juste derrière la porte, une voix lui dit rudement:

     — Casse-toi. Autrement, je sors et tu vas le regretter. Je t’en foutrai, de la guigne.

     Iégor resta quelques instants silencieux.

     — Allez, sors.

     — J’arrive !

     — Sors… Dis-moi si, oui ou non, Ninka22 est ici, demanda Iégor sur un ton amical. Dis-moi juste la vérité ! De toute façon, je le saurai… Et gare à toi si tu m’as menti. 

     Derrière la porte, l’homme se tut à son tour. Et changea de ton, se montrant encore insolent, mais moins menaçant.

     — Y a pas la moindre Ninka ici, qu’on te dit ! C’est si dur à piger ? Ça se balade en pleine nuit…

     — Mettre le feu à la baraque ? réfléchit Iégor à haute voix. Et il remua bruyamment une boîte d’allumettes dans sa poche. Hein ?

     Long silence derrière la porte.

     — Essaye toujours, dit enfin la voix. Mais on n’y entendait plus de menaces. Essaye, de mettre le feu. Ninka n’est pas ici, je te le dis sérieusement. Elle a fichu le camp.

     — Où ça ?

     — Quelque part dans le Nord.

     — Et tu ne pouvais pas le dire tout de suite, au lieu de te mettre à aboyer ?

     — C’est que j’enrage contre vous autres ! C’est à cause de types comme toi qu’elle a fichu le camp… Avec un type comme toi…

     — Alors, dis-toi qu’elle est en sécurité. Il ne lui arrivera rien. Porte-toi bien !

     Iégor se fâcha également en téléphonant d’une cabine.

     — Comment ça, impossible ? Pourquoi donc ? s’égosillait-il.

     S’ensuivit une longue explication.

     — Vous êtes tous des fouteurs de merde, dit-il avec des tremblements dans la voix. Je vais vous attacher tous ensemble, la tête en bas, et vous planter en terre, ça fera un joli bouquet… Sales types ! Iégor raccrocha brutalement… et se mit à réfléchir. Liouba, prononça-t-ll avec une tendresse comique. Voilà. Je vais aller chez Liouba23. Il claqua méchamment la porte de la cabine et se dirigea vers la gare. Chemin faisant, il parlait tout seul :

     — Ah, ma colombe ! Mon petit pigeon d’amour… Mon petit beignet de Sibérie ! Au moins, chez toi, je vais me remplumer… Mes cheveux pourront repousser. Ma chérie toute fondante ! Iégor s’emballait. Je vais t’avaler tout entière! s’écria-t-il dans le silence calme de la nuit. Sans même se retourner pour vérifier que son cri n’avait alarmé personne. Ses pas retentissaient fortement dans la rue déserte ; il avait un peu gelé pendant la nuit, et l’asphalte était sonore. Je vais t’étouffer d’étreintes ! Te mettre en petits morceaux et te bouffer ! Et un verre de gnôle, par là-dessus. Un point, c’est tout !

     Un autocar avait amené Iégor au village de Iasnoïé. Et, sur un petit terre-plein, se tenait Liouba, qui attendait Iégor. Celui-ci l’aperçut et la reconnut tout de suite. Son cœur se mit à battre – c’est elle ! Et il s’avança vers elle.

     — Hé, se dit-il à voix basse, surpris – mais c’est une vraie beauté ! Une aube claire. Une boule de pâte… Le petit chaperon rouge…

     — Bonjour, fit-il poliment, avec une feinte timidité.  Il lui tendit la main. Guéorgui24. Et il serra sa robuste main de paysanne en y mettant du sentiment. Et, à tout hasard, il secoua cette main, toujours avec du sentiment.

     — Liouba. Elle lui jeta un regard d’une simplicité pensive et resta silencieuse. Ce regard inquiéta Iégor.

     — Me voici, dit-il en se sentant complètement idiot.

     — Et me voilà, répondit Liouba. Tout en le regardant d’un air calme et pensif.

     — Je ne suis pas très beau, se hasarda à dire Iégor.

     Liouba se mit à rire.

     — Allons nous asseoir au salon de thé25, dit-elle. Tu vas me parler de toi, hein…

     — Je ne bois pas, se hâta de dire Iégor.

     — Vraiment ? s’étonna sincèrement Liouba. Elle réagissait avec simplicité, avec naturel. Cette ingénuité désarçonnait Iégor.

     — Bien sûr, je ne reste pas toujours à l’écart, mais… ça… les orgies, ça ne me dit rien… Je suis quelqu’un de plutôt sobre.

     — On va juste boire du thé, hein. Tu me raconteras un peu ta vie – Liouba continuait à fixer son « filleul »… D’une façon très étrange, comme si, intérieurement, elle riait d’elle-même et se disait, stupéfaite de sa propre démarche : « Est-ce que je ne joue pas les idiotes ? Dans quoi me suis-je fourrée ? » Allons-y… Raconte. Vois-tu, mes parents sont des gens stricts, ils m’ont dit : pas question de nous ramener ton bagnard. Liouba disant cela en marchant, et en regardant autour d’elle, elle avait l’air calme et gaie. Alors, je leur ai dit : c’est un malheureux hasard, s’il a été arrêté. C’est vrai, non ?

     L’apparition de parents, et stricts, avec ça, avait flanqué un coup à Iégor. Mais il n’en laissa rien paraître.

     — Mais oui, fit-il d’un air inspiré. Un concours de circonstances, une sacrée guigne…

     — C’est bien ce que je dis.

     — Ils sont vieux-croyants26, vos parents ?

     — Non. Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

     — Des gens stricts… Je pourrais les choquer. En fumant, par exemple.

     — Seigneur, mon père est fumeur lui-même. Pas mon frère, c’est vrai…

     — Vous avez aussi un frère ?

     — Oui. Nous sommes une grande famille. Mon frère a deux enfants déjà grands : l’un est étudiant, l’autre termine le lycée.

     —Tout le monde étudie… C’est bien, la félicita Iégor. Bravo. Tout de même, cette famille nombreuse, ça l’enquiquinait.     

     Ils entrèrent dans l’établissement et s’assirent à une petite table dans un coin. Il y avait du monde, toute une navette de gens qui entraient ou s’en allaient… Et tout le monde dévisageait Iégor. Ce qui le mit mal à l’aise.

     — On pourrait prendre une petite bouteille et aller ailleurs ? proposa-t-il.

     — Pourquoi faire ? C’est drôlement bien, ici… Nioura, Niour ! appela Liouba en s’adressant à une serveuse. Mon chou, amène-nous… quoi, au fait ? demanda-t-elle en se tournant vers Iégor.

     — Du vin rouge, fit Iégor avec une petite moue. La vodka me donne des brûlures d’estomac.

     — Du vin rouge, Niour ! Liouba lui faisait une impression curieuse ; elle avait l’air de jouer à un jeu de réflexion, d’y jouer gaiement et tranquillement, en scrutant son partenaire : celui-ci arrivait-il à déchiffrer le jeu ?

     — Alors, Guéorgui… commença-t-elle. Parle-moi un peu de toi.

     — Un véritable interrogatoire, dit Iégor avec un petit rire. Mais Liouba ne se joignit pas à lui, et il redevint sérieux.

     — Que dire ? Je suis comptable, je travaillais pour un service de commerce de détail où, évidemment, les chefs carottaient… Et soudain – paf ! inspection. On m’a embobiné, c’est moi qui ai écopé. Écoute, se mit-il à la tutoyer lui aussi, partons, on me regarde d’une drôle de façon…

     — Laisse donc ! Tu t’en fiches. Tu ne t’es pas évadé, hein.

     — Voici mon certificat ! s’écria Iégor en commençant à chercher dans sa poche.

     — Je te crois, grands dieux ! C’était une façon de parler. Bon, alors ? Tu as pris combien ?

     — Cinq ans.

     — Et ?

     — Et quoi ? C’est tout…

     — Alors te voilà comptable, avec des paluches comme ça ? Je n’en crois rien.

     — Hein ? Mes mains ? Aha. C’est là-bas qu’elles ont forci… Iégor retira ses mains de la table.

     — Avec des mains comme ça, on brise des cadenas, on ne tient pas les comptes… Liouba se mit à rire.

     Et Iégor, passablement inquiet, rit également, mais son rire sonnait faux.

     — Bon, et qu’est-ce que tu comptes faire, ici ? Toujours de la comptabilité ?

     — Non, se hâta de dire Iégor. Terminé, la comptabilité.

     — Alors, tu vas faire quoi ?

     — Faut voir… Tu pourrais peut-être freiner un peu, Liouba ? Iégor la regarda à son tour droit dans les yeux. Tu me sautes dessus : au travail, au travail… Le travail, c’est pas Alitet27. Attends un peu.

     — Et pourquoi m’as-tu raconté des bobards ? demanda tout aussi carrément Liouba. J’ai écrit à votre chef, moi. Et il m’a répondu…

     — Aaah, fit d’une voix traînante Iégor, estomaqué. Ainsi, c’est comme ça… Il se sentit plus léger, joyeux. Bon, allez, pleins gaz. Donne-moi à boire.

     Et il alluma son magnétophone.

     — Tu m’écrivais de si belles lettres, dit avec regret Liouba. De vrais… poèmes…

     — Ah ? Iégor se ranima. Elles te plaisent ? Je gâche peut-être mon talent… Il se mit à chantonner  : J’ai perdu ma jeunesse et mon talent entre quatre murs28. Allez, verse, Lioubov. La centrale, les lumières, la nuit… Allez, verse !

     — T’emballe donc pas. Attends un peu… Causons.

     — Ce salopard de chef ! s’écria Iégor. Et il ne m’a rien dit. Et moi je m’amène comme une fleur ? Comptable… Il eut un petit rire. Comptable… aux articles de consommation courante.

     — Que voulais-tu donc faire, Guéorgui ? s’enquit Liouba. Tu m’as roulée… Tu avais l’intention de me voler ?

     — Hé, la mère ! Tu pousses un peu ! Aller au bout du monde pour en ramener quoi, deux paires de bottes de feutre. Tu m’offenses, Liouba. 

     — Alors, quoi ?

     — Comment ça, quoi ?

     — Que cherches-tu ?

     — Je ne sais pas. Peut-être un peu de repos pour mon cœur… Mais ce n’est pas ça non plus : pour moi, le repos, c’est… Ouais. Je ne sais pas, Lioubov, je ne sais pas.

     — Mon pauvre Iégorouchka.

     Iégor tressaillit et regarda Liouba d’un air effaré : elle avait dit ça exactement comme Lucienne naguère.

     — Hein ?

     — C’est vrai que tu as débarqué ici comme un cheval dans la montagne… sauf que tu ne bats pas encore des flancs et que tu n’as pas l’écume à la bouche. Tu vas finir par tomber. Te traîner et tomber. C’est vrai, que tu n’as personne ? Pas du tout de famille ?

     — Non, je suis un pauvre orphelin. Je l’avais écrit, ça. Tu sais comment on m’appelle ? La Guigne. C’est mon pseudonyme. Mais, tout de même, tu touches mon point sensible, là, doucement, s’il te plaît. Évite. Je n’en suis pas encore à mendier. Faire un casse, une razzia dans un magasin, je saurai encore. Il m’arrive d’être terriblement riche, Liouba. Dommage que tu ne m’aies pas rencontré à ces moments-là… Tu aurais pu voir que ce sale fric… je n’ai que du mépris pour lui.

     — Que du mépris, mais il te fait faire des horreurs.

     — Ce n’est pas pour le fric.

     — Et pour quoi, alors ?

     — En ce bas monde, je suis désormais condamné à être un voleur. Iégor prononça ces paroles avec fierté. Il se sentait à l’aise avec Liouba. Il avait envie de briller devant elle, par exemple.

     — Oho ! Bon, finis ton verre et allons-y, dit-elle.

     — Où ça ? s’étonna Iégor.

     — Chez moi. C’est bien pour ça que tu es venu, non. À moins que tu n’aies une autre marraine à aller voir ? Lioba se mit à rire. Elle était bien en compagnie de Iégor, très bien.

     — Minute… Iégor ne comprenait plus. Tu sais maintenant que je ne suis pas comptable…

     — Tu as drôlement choisi ton métier… Liouba hocha la tête. Tu aurais pu dire éleveur de cochons, ça tenait mieux la route. Tes cochons auraient crevé, on t’aurait condamné pour ça. C’est vrai que tu n’as pas une tête d’escroc. Tu as une bonne tête de paysan… Tu ressembles même aux gars de chez nous. On y va, l’éleveur de porcs ?

     — En passant, répliqua Iégor avec une certaine arrogance, et pour votre information : je suis chauffeur de deuxième classe.

     — Et tu as le permis ? demanda Lioba, incrédule.

     — Mon permis est à Magadan29.

     — Hé bien, tu vois, tu n’as pas de prix, et tu t’appelles la Guigne ! Je t’en ficherai. Allons-y.

     — Mentalité paysanne typique. De bouseux. Petite idiote, je suis un récidiviste. Un voleur, comme  dans les histoires de brigand. Je…

     — Moins fort ! Tu es saoul, ou quoi ?

     — C’est ça. De quoi parlions-nous ? se ressaisit Iégor. Je ne pige rien, explique-moi, s’il te plaît. Bon, on y va. Et ensuite ?

     — Chez moi, tu te reposeras, mettons une semaine… De toute façon, chez moi, y a rien à voler. Repose-toi30…  Après, tu pourras retourner faire tes fric-frac. Partons. Autrement, les gens vont jaser : son rencard est un fiasco. Pourquoi l’a-t-elle fait venir ? Ici, les gens sont comme ça ! Chacun n’a rien de plus pressé que de blâmer autrui. Et puis… tu ne me fais pas peur, voilà.

     — Soit. Et le paternel, il ne va pas… m’assommer ? Sait-on ce qui peut lui passer par la tête.

     — Aucun risque. Fais-moi confiance.

     La maison des Baïkalov était grande et cloisonnée31. Liouba et ses vieux parents en occupaient une partie, son frère et sa famille habitaient l’autre partie, de l’autre côté de la cloison.

     La maison se tenait au bord d’une rivière, sur la berge haute. Au delà de la rivière, s’étendait une immensité, à perte de vue. La demeure était bien aménagée, avec les communs dans une vaste cour, et les bains installés en pleine pente.

     Les vieux Baïkalov étaient justement en train de préparer des pelménis32 lorsque la patronne, Mikhaïlovna33, aperçut Liouba et Iégor par la fenêtre.

     —‘garde donc, la voilà qui l’amène ! dit-elle, sonnant l’alarme. Lioubka34  et son bagnard !

     Le vieillard se colla à son tour à la fenêtre.

     — Hé bien, ça va être gai ! s’emporta-t-il. Faudra un règlement intérieur, une vraie honte ! Ah, elle en fait de belles, la fifille !

     On voyait Liouba expliquer quelque chose à Iégor : elle lui montrait le côté de la rivière, et se retournait pour indiquer le côté du village. Iégor tournait docilement la tête. Mais il regardait surtout la maison, les fenêtres.

     Dans la maison, c’était la panique. Qu’un taulard vienne leur rendre visite, les deux vieillards n’arrivaient toujours pas à y croire. Liouba leur avait pourtant montré le télégramme que Iégor lui avait envoyé, ça leur semblait incroyable. Et pourtant, cela s’avérait vrai, purement et simplement. 

     — Maudite effrontée ! se lamentait la vieille. Mais que veux-tu faire avec une fille de cette impudence ? J’pouvais rien faire…

     — Surtout, ne laisse pas voir que nous avons la trouille, ce genre de truc, la sermonnait le grand-père. Des… brigands, on a en vu d’autres ! Un nouveau Stienka Razine35 !    

     — Nous sommes pourtant bien obligés de l’accueillir, non ? dit la vieille, faisant la première cette réflexion. Comment faire autrement ? Ah, ma tête, je ne sais plus quoi penser…

     — Si. On fera tout comme il faut, mais en ouvrant l’œil. Nous allons peut-être risquer nos vies, grâce à notre fille. Ah, Lioubka, Lioubka…

     Liouba et Iégor firent leur entrée.

     — Bonjour ! dit Iégor avec affabilité.

     En réponse, les deux vieillards inclinèrent la tête… Et se mirent à dévisager Iégor, le fixant dans le blanc des yeux.

     — Voici donc notre comptable, fit Liouba comme si de rien n’était. Ce n’est pas du tout un bandit de grand chemin, il a été victime de… d’un…

     — D’un malentendu, suggéra Iégor.

     — Et maintenant, on prend combien, pour un malentendu ? demanda le vieux.

     — Cinq ans, répondit brièvement Iégor.

     — Pas grand chose. Autrefois, c’était davantage36.

     — Il a trinqué pour quel malentendu, au juste ? demanda carrément la vieille.

     — Les chefs volaient, et lui recopiait les comptes, expliqua Liouba. Bon, l’interrogatoire est terminé ? Iil faudrait penser à lui donner quelque chose à manger. Il a fait une long voyage. Assieds-toi, Guéorgui.

     Iégor se découvrit, révélant sa tête tondue, et s’assit modestement sur un bout de chaise.

     — Reste ici, lui intima Liouba. Je vais faire chauffer le bain37.

     Elle sortit. Elle les laissait seuls exprès, sans doute – le temps qu’ils trouvent un accord. Elle faisait sûrement confiance à ses parents, à leur absence de méchanceté.

     — On peut fumer ? demanda Iégor. 

     Ce n’était pas tant qu’il se fît du mouron – la belle affaire, s’ils le flanquaient dehors ! – mais, tout de même, ça serait mieux si tout se réglait à l’amiable. C’était son intérêt. Certes, l’intérêt n’était pas son unique motivation, néanmoins… Il lui fallait bien se poser quelque part, le temps de voir venir.

     — Vas-y, consentit le vieux. Tu fumes quoi ?

     — Des « Pamir » .     

     — Des cigarettes ?

     — Oui.

     — Donne-m’en une, que j’essaye.

     Le vieux s’assit à côté de Iégor. Il ne faisait que l’observer.

     Ils se mirent à fumer.

     — Alors, c’était quoi, ce malentendu ? T’as réglé son compte à quelqu’un ? demanda le vieux, l’air de ne pas y toucher.

     Iégor dévisagea le rusé vieillard.

     — C’est ça, fit-il évasivement. On a égorgé sept types, mais on a raté le huitième. C’est comme ça qu’on s’est fait pincer…

     La vieille laissa tomber la bûche qu’elle avait dans les mains et s’assit sur un banc.

     Plus malin, le vieux garda son calme.

     — Sept types ?

     — Sept. Égorgés net. On a mis leurs têtes dans un sac et on s’est barrés.

     — Saint, saint, saint38… dit la vieille en faisant un signe de croix. Fédia…

     — Silence ! ordonna le vieux. L’un raconte des sornettes, et l’autre… Et toi, le don Juan, tiens ta langue : il y a des personnes âgées, ici.

     — Dites, les personnes âgées, pourquoi vous empressez-vous de faire de moi un brigand ? On vous parle de comptable, on dirait que ça vous fait ricaner. Très bien. Je sors de prison… Vous croyez qu’il n’y a que des assassins, en prison ?

     — Qui t’a traité d’assassin ? Seulement, tu vois… ton histoire de comptable, hein… ne raconte pas de bobards. Comptable ! Je t’en ficherais, des comptables comme toi ! Les comptables sont des gens paisibles, ils ont un peu des mines de chien battu. Les comptables ont des lunettes et une petite voix… et puis, j’ai remarqué qu’ils avaient tous le nez aplati. Tu fais un drôle de comptable – on pourrait assommer un porcelet de six mois sur ton crâne. Tes histoires de comptable, tu peux les servir à Lioubka. Mais toi, en te voyant entrer, je me suis dit aussitôt : ce gars-là, il s’est retrouvé en taule soit pour une bagarre, soit pour avoir fauché un camion de bois. Pas vrai ?

     — Tu devrais te faire embaucher comme inspecteur, papa, fit Iégor. Tu n’aurais pas ton pareil. Tu n’as pas servi sous Koltchak39, quand tu étais jeune ? Dans les services de renseignements chez les Blancs40 ?

     Le vieillard battait rapidement des paupières. Quelque chose l’avait décontenancé, lui-même ne savait pas quoi, au juste. Les sinistres paroles de Iégor ?

     — Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-il. C’est quoi, ces conneries ?

     — Te voilà bien gêné, tout à coup ! Moi, je demande juste… Bien, une autre question : dans les temps difficiles, tu ne barbotais pas d’épis dans les champs du kolkhoze41 ?

     Le vieux se taisait, abasourdi par le tour inattendu pris par les événements. Éberlué, il avait abandonné son ton condescendant et ne trouvait plus quoi répondre à ce sale type. D’ailleurs, Iégor avait mené son « interrogatoire » de façon à l’embrouiller et à ne pas le laisser reprendre ses esprits. Il avait pu, durant sa vie, voir des experts à l’œuvre.

     — Vous êtes bien embarrassé, hein, poursuivit-il. Bien, bien… Reprenons la question sous un autre angle, plus personnel, disons : nous intervenons souvent, dans les réunions42 ?

     — Tu as fini de faire le mariole ? demanda enfin le vieillard. Il allait se mettre en rogne pour de bon et débiter, sous le coup de la colère, un flot de paroles, mais Iégor bondit comme un ressort, revêtit sa casquette d’uniforme et se mit à marcher de long en large dans la pièce.

     — Voyez-moi comme nous sommes pépères ! commença-t-il en jetant de temps à autre de vifs coups d’œil au vieillard resté assis.Le pays produit de l’électricité, des locomotives, des millions de tonne de fonte43… Les gens s’y donnent de toutes leurs forces. Ils s’y épuisent littéralement, liquident définitivement l’incurie et la bêtise, l’intensité de l’effort les fait pour ainsi dire bégayer – Iégor buta sur le mot « intensité » et le savoura. Les gens attrapent des rides dans le Grand Nord et doivent se faire poser des dents en or… Et pendant ce temps-là, il se trouve d’autres gens pour jeter leur dévolu, parmi toutes les réalisations de l’humanité, sur un poêle ! Pas mal, non ? Très glorieux… Mieux vaut rester les pieds sur le poêle et laisser les copains se donner du mal…

     — Mais il bosse depuis qu’il a dix ans ! intervint la vieille. Il laboure depuis son enfance…

     — Plus tard, les objections, la brusqua Iégor.  Oh, nous sommes tous de braves gens quand on ne touche pas à nos intérêts, quand notre porte-monnaie, pour ainsi dire, reste en dehors du coup…

     — Je suis un stakhanoviste44 de toujours ! s’étrangla quasiment le vieillard. J’ai dix-huit diplômes d’honneur.

     Surpris, Iégor s’arrêta.

     — Alors pourquoi restes-tu sans rien dire ? demanda-t-il  en changeant de ton.

     — Tu ne me laisses pas en placer une !

     — Où y sont, tes diplômes d’honneur ?

     — Là-bas, dit le vieux, lui aussi dérouté.

     — Où ça, là-bas ?

     — Y sont tous rangés dans le placard…

     — Eh ben, c’est pas dans le placard qu’y doivent être, c’est accrochés au mur ! Le placard. Cette manie de tout mettre dans le placard…

     Liouba entra.

     — Alors, ça va, vous autres ? demanda-t-elle gaiement. Elle était toute rouge d’avoir préparé l’étuve, ses cheveux défaits s’échappaient de son fichu… Qu’elle était jolie ! Iégor avait beau faire, ses yeux n’arrivaient pas à s’en détacher. Tout se passe bien ? Sans anicroche ?

     — Eh bien, tu as déniché un gaillard ! déclara le vieillard avec un enthousiasme sincère. Un cogneur ! Un vrai commissaire ! Le vieux se mit à rire.

     La vieille se contenta de hocher la tête… Et serra les lèvres de dépit.

     C’est ainsi que Iégor fit la connaissance des parents de Liouba.

     Il fit plus tard la connaissance de son frère Piétro45, et de la famille de ce dernier.

     Piétro fit son entrée dans la cour à bord d’un camion-benne… L’engin gronda longuement, faisant trembler les vitres. Enfin, il s’immobilisa, son moteur se tut et Piétro sortit de la cabine. Il fut rejoint par son épouse Zoïa,  qui était vendeuse au magasin du coin, petite bonne femme loquace, vive et affairée.

     — Lioubka a de la visite… Tu sais, le gars avec qui elle correspondait, lui annonça-t-elle d’emblée.

     — Ah ? fit sans entrain Piétro, costaud bourru et toujours plongé dans ses pensées. Il donna un coup de pied dans un pneu, puis dans un deuxième.

     — Il prétend qu’il était comptable, qu’il y a eu une inspection… Mais il a une gueule de bandit.

     — Ah ? fit paresseusement Piétro, toujours à contre-cœur. Bon, et alors ?

     — Alors, rien. Faudra être prudent, au début… Va donc jeter un coup d’œil à ce comptable !  Va le voir ! Il a le genre à te flanquer un coup de couteau sans hésiter un instant.

     — Ah ? Piétro continuait à éprouver ses pneus du pied. Bon, et alors ?

     — Va le voir, j’te dis ! Elle l’a bien choisi, tiens ! Va voir à quoi il ressemble – il va vivre sous notre toit.

    — Bon, et alors ?

     — Mais rien ! Zoïa haussait la voix. Je te rappelle que nous avons une fille qui va à l’école ! Toujours la même chanson : « Bon, et alors ? Bon et alors ? » Nous allons être tous ensemble toutes les nuits, figure-toi ! « Bon et alors » Espèce de souche ! On peut égorger sa femme et sa fille sans le voir réagir.

     S’essuyant les mains avec un chiffon, Piétro pénétra dans la maison. « Ne pas le voir réagir » , ça lui ressemblait assez : c’était un homme extraordinairement calme, placide, mais comme coulé dans du bronze. Sa force s’exprimait dans chacun de ses mouvements, dans sa manière de tourner lentement la tête pour vous regarder de ses petits yeux  froids – bien en face, sans ciller et sans la moindre appréhension.

     — Allez donc à l’étuve ensemble, Piétro et toi, dit Liouba. Qu’est-ce que je pourrais te donner comme habits ? Tout de même, pour un gars qui rend visite à sa fiancée, s’amener sans le moindre linge de rechange, on n’a pas idée !

     C’est ça la prison ! s’écria le vieux. C’est pas une station balnéaire. D’une station balnéaire aussi, on peut sortir essoré. L’autre, Iloukha46 Lopatine, qui est allé soigner une névrite : ça lui a coûté la peau des fesses47, et il est revenu sans un rond.

     — Tiens, j’ai trouvé des habits d’homme… Ça t’ira peut-être. Liouba sortit d’un coffre une grande chemise blanche et un caleçon.

     — Comment ça se fait ? demanda Iégor.

     — C’était à mon ancien mari… Liouba se tenait avec les affaires dans les mains.  Et alors ?

     — Et puis quoi encore ? fit Iégor, vexé. Je ne suis pas un va-nu-pieds, pour porter le linge d’un autre. J’ai de l’argent, il suffit d’aller acheter des fringues au magasin.

     — Où donc ? Tout est déjà fermé. Et puis, quoi ? Il a été lavé, ce linge…

     — Prends-le, quoi, fit le vieux. Tu vois bien qu’il est propre.

     Iégor réfléchit et prit les affaires.

     — Quelle dégringolade, grommela-t-il. Je me demande jusqu’où ça ira… Après, je vais vous chanter : « Dans mon potager » 

     — Va, va, dit Liouba en l’accompagnant dehors. Notre Piétro n’est pas le roi de la causette, ne sois pas surpris : il est comme ça avec tout le monde.

     Piétro s’était déjà déshabillé lorsque Iégor pénétra dans le sas précédant l’étuve.

     — Les tondus sont admis ? dit-il en s’efforçant de se montrer jovial, sa bouche esquissant même un sourire.

     — On admet tout le monde, répondit Piétro de la même voix égale que lorsqu’il demandait : « Bon, et alors ? »

     — Faisons connaissance, Guéorgui – Iégor lui tendit la main. Tout en souriant et en plongeant son regard dans les yeux voilés de Piétro. Pour quelque raison, il avait tout de même envie de s’intégrer à ce groupe de gens. Liouba ? 

     — Je dis : moi, c’est Guéorgui.

     — Bon, bon, dit Piétro. On va pas s’embrasser, hein. Guéorgui, va pour Guéorgui. Jora48, quoi…

     — Djordj49. Iégor continuait à lui tendre la main. Son sourire s’était effacé.

     — Hein ? L’autre ne comprenait pas.

     — Zut ! fit Iégor, en colère. Putain, j’ai l’air d’un mendiant, aujourd'hui ! Il jeta son linge sur le banc. Il me reste plus qu’à frétiller de la queue ! Qu’est-ce que je t’ai fait, pour que tu ne daignes pas me serrer la main ?

     Tout ému, il chercha dans sa poche une cigarette et l’alluma. S’assit sur le banc. Il avait les mains qui tremblaient un peu.

     — Qu’est-ce qui te prend ? demanda Piétro ? Tu es en colère ?

     — Va te laver, lui dit Iégor. Je passerai après toi. Je suis un taulard, pas vrai ? Vous d’abord, nous ensuite. Soyez tranquille.

     — Ho ! fit Piétro, qui entra dans l’étuve sans retirer son caleçon. On l’entendit faire du potin avec les cuvettes et les brocs…

     Iégor s’allongea sur le banc avec sa cigarette.

     — Hé bien, faut en passer par là ! dit-il. Comme un parent pauvre, c’est tout.

     La porte de l’étuve s’ouvrit et Piétro reparut, sortant d’un nuage de vapeur.

     — Qu’est-ce qui te prend ?

     — Hein ?

     —  Pourquoi es-tu allongé ?

     — Je suis un enfant trouvé.

     — Ho ! fit Piétro, qui retourna dans l’étuve. Et de verser de l’eau, et de bousculer les sièges, le tout un long moment. N’en pouvant plus, il ouvrit de nouveau la porte.

     — Tu viens, oui ou non ? demanda-t-il.

     — J’ai mon certificat de remise en liberté ! lui hurla Iégor, quasiment en pleine figure. Demain j’irai chercher un passeport, le même que le tien ! Exactement le même, à part une petite mention que personne ne lit. Vu ?

     — Je vais t’attraper et te flanquer dans la cuvette, dit Piétro de son air inexpressif. Te foutre sur la pierre brûlante. Sans passeport. Il était content de son bon mot. Il ajouta : avec ton certificat. Et rigola brièvement.

     — À la bonne heure ! Iégor s’assit sur le banc. Et se mit à enlever ses habits. Si quelqu’un recommence, je lui fais voir mon diplôme !

     Pendant ce temps-là, la mère de Lioubov et Zoïa, la femme de Piétro, avaient pris Liouba dans un coin et l’interrogeaient à qui mieux mieux.

     — Qu’est-ce qui t’as pris de l’amener au salon de thé ? glapissait Zoïa, femme péremptoire et complètement hystérique. À présent, tout le monde sait au village qu’un geôlier50 a débarqué chez toi. Au boulot, on m’a dit carrément…

     — Lioubka, Lioubka, répétait avec difficulté sa mère. Dis-y : si tu es seulement venu te faire du lard pour repartir ensuite te baguenauder, dis-y, alors repars tout de suite, me fais pas honte devant tout le monde. Dis-y, si tu…

     — Et comment se fait-il qu’il n’ait pas de famille ? Hein ? Il a quel âge ? Dix-sept ans ? Ça t’arrive, de réfléchir ?

     — Dis-y comme ça : si tu penses à mal, rassemble ton barda et…

     — Son barda, c’est juste sa ceinture, intervint le vieux resté jusque là silencieux. Qu’avez-vous à tomber sur la petite ? À quoi rime cet interrogatoire ? Le gars montrera lui-même ce qu’il vaut. Quelles garanties peut-elle vous donner là, tout de suite ?

     — Pour l’amour du Christ, arrêtez de me faire peur, dit juste Liouba. Je suis déjà inquiète. Vous croyez que c’est facile, pour moi ?

     — Voilà ! C’est bien ce que j’te dis ! s’écria Zoïa.

     — Tu vas lui dire, ma petite… Lioubka, tu m’entends ? La mère de Lioubka remettait ça. Tu vas lui dire : sois gentil, va dormir ailleurs.

     — Et où donc ?

     — Au soviet rural.

     — À vomir ! se fâcha le vieux. Vous perdez la boule ? Regardez-moi ça : on fait venir un gars, et on l’envoie passer la nuit au soviet rural ! N’importe quoi… Des sauvages !

     — Faudrait que le milicien51 vienne demain tirer son cas au clair, s’entêtait la mère.

     — Il est clair comme de l’eau de roche.

     — Je ne sais pas… dit Liouba. Il me fait l’effet d’un type bien. Je le vois dans ses yeux… Sur sa photo, déjà, j’avais remarqué ses yeux, des yeux… tristes. Rien à faire, j’ai pitié de lui. Peut-être que je…

     À ce moment surgit Piétro, son balai de bouleau52 à la main, qui se mit à se rouler sur la terre humide en poussant des hurlements.

     — Il m’a é–ébouillanté ! criait-il.  Ébouillanté tout vif !

     À sa suite parut Iégor, un broc à la main.

     Tout le monde s’était rué hors de la maison, accourant vers Piétro. Le vieux avait pris une hache.

     — À l’assassin ! À l’assassin ! vociférait éperdument Zoïa. À l’assassin, bonnes gens !

     — Arrête de gueuler, fit Piétro d’une voix dolente en s’asseyant et en tâtant avec précaution son flanc échaudé. Qu’est-ce qui te prend ?

     — Qu’est-ce qui se passe, Piétka53 ? demanda le vieillard tout essoufflé.

     — J’ai demandé à cet abruti de renverser un broc d’eau chaude sur la pierre54, et c’est sur moi qu’il l’a envoyée.

     — Ça m’étonnait, aussi, dit Iégor, confus. Je me disais, comment fait-il pour supporter ça ? De l’eau aussi chaude… J’ai mis un doigt – bouillante ! Comment peut-il ? Il doit être endurci, je me suis dit. Il doit avoir le cuir épais, un vrai taureau. Moi, je ne savais pas qu’il fallait balancer l’eau sur la pierre.

     — « J’ai mis un doigt » le singea Piétro. Mais t’es qui ? Un petit gamin ?

     — Je croyais que tu voulais te rincer…

     — Mais j’avais même pas pris le bain de vapeur ! Je m’étais même pas savonné ! Pourquoi que je me serais rincé ? hurla le placide Piétro.

     — Y faut te mettre de la graisse, dit le vieux après avoir examiné la brûlure. C’est pas bien grave. Faut seulement étaler de la graisse… Quelqu’un en a ?

     — J’ai de la graisse de mouton, fit Zoïa en se précipitant dans la maison.

     — Bon, dégagez, ordonna le vieux. Autrement, va y avoir un attroupement, ici.

     — Bah alors, Iégor ? lui demanda Liouba.

     — Iégor tira sur son caleçon et se remit à se justifier.

     — Voici comment ça s’est passé : il avait déjà fabriqué une quantité de vapeur, on n’arrivait plus à respirer, et il me demande : « File un broc d’eau chaude. » Bon, je me suis dit que le gars voulait équilibrer les températures…

     — « Équilibrer » , le singea de nouveau Piétro. J’t’équilibrerais bien, à c’t’heure, à coups de broc dans la gueule ! Cet abruti m’a échaudé tout un côté. Et si ç’avait été pour de bon de l’eau bouillante ?

     — J’ai quand même mis un doigt…

     — « Mis un doigt ! » Quel abruti, c’est pas possible…

     — Allez, flanque-moi un coup pour de bon, implora Iégor. Je me sentirai mieux. Il tendit le broc à Piétro. Vas-y, je t’en supplie…

     — Piétro, dit Liouba, il ne l’a pas fait exprès. Alors ?

     — Rentrez, bon Dieu ! Piétro se fâchait contre tout le monde. Y a déjà des gens qui rappliquent.

     Devant la haie des Baïkalov on voyait en effet six ou sept curieux.

     — Qué qu’y se passe ? demanda aux autres un nouvel arrivant.

     — C’est le Piétro… Il était bourré, il s’est étalé sur la pierre brûlante, expliqua une mémé.

     — Oho ! fit l’autre. Il s’est tué ?

     — Non… Regarde, il est assis, il récupère.

     — Qu’est-ce qu’il a dû gueuler !

     — Pour gueuler, il a gueulé ! Les carreaux en tremblaient, chez moi.

     — Y a de quoi gueuler…

     — Sur les fesses, alors ? Il s’y est déjà fait ?

     — Comment, sur les fesses ? Non, tu vois bien qu’il est assis.

     — C’est vrai… Sur le côté, plutôt. Et lui, c’est qui, l’gars avec eux ? 

     — Boire comme ça, c’est quelque chose ! s’étonnait la mémé.

     Bien après minuit, ils étaient encore à table.

     Un peu éméchés, les vieux parlaient et reparlaient de leurs affaires. Il en était venu pas mal, une douzaine. Ils discutaient en se coupant la parole, parlant en même temps à deux ou à trois.

     — De qui tu parles ? Hein, de qui tu causes ? Elle est allée se marier au diable, à Kraïouchkino, voilà !

     — C’est juste. Elle a épousé… comment y s’appelle, déjà ? 

     — Mitka Khromov !

     — Voilà, Mitka55.

     — Les Khromov, on les a dékoulakisés56

     — Dékoulakisé qui ? Les Gromov ? Drôle d’idée…

     — Mais non, pas les Gromov, les Khromov !

     — Aha. J’avais entendu les Gromov. Le Mikhaïl Gromov et moi, on allait ramasser en douce des pommes de cèdre.

     — Et donc, quand on a dékoulakisé le Khromov…

     — Tout juste, il avait une beurrerie.

     — Une beurrerie ? Khromov ? Tu plaisantes, c’est les Voïnov qui tenaient la beurrerie ! Khromov, il ramenait des troupeaux de Mongolie. Ils tenaient plutôt une foulerie, les Khromov, la beurrerie, c’était les Voïnov. Ceux-là aussi, on les a dékoulakisés. Le Khromov, on lui a mis la main dessus au beau milieu de ses bêtes… Je me souviens même que lorsqu’on a forcé leur entrepôt – on cherchait des bottes de feutre, ils en fabriquaient – tout le village était venu voir.

     — On en avait trouvé, des bottes ?

     — Neuf paires.

     — Alors, le Mitka, on n’y a pas touché ? 

     — Oh, le Mitka, il s’était déjà mis à l’écart des autres. C’est lorsqu’il a épousé la Klanka57, son père lui a donné sa part58. Eux, ils sont passés à travers. Tout de même, quand on a embarqué son père, Mitka a quitté Kraïouchkino : ça lui disait plus rien d’y rester, après ça.

     — Attends voir, c’est qui, dans cette famille, qui est parti se marier à Karassouk ?

     — C’est Manka59! La Manka, elle est encore en vie, elle habite chez sa fille, à la ville. Mais elle n’est pas heureuse ! Je l’ai rencontrée un jour au marché : elle regrette d’avoir vendu sa maison, au village. Comme elle dit, tant que ses petits-enfants étaient petits, on avait besoin d’elle, maintenant, ils ont grandi et elle se retrouve à charge.

     — C’est bien ça – dirent à la fois plusieurs vieilles. Tant que les petits poussent, on a besoin de toi, quand ils ont grandi, adieu.

     — Ça dépend aussi du gendre. Si tu tombes sur un sale type, là…

     — Oh, les gendres, de nos jours, hein ! On les connaît, les gendres…

     Iégor et Liouba étaient assis un peu à l’écart des anciens. Liouba montrait à Iégor  l’album de famille avec les photso qu’elle avait elle-même rassemblées et qu’elle conservait soigneusement.

     — Et voici Mikhaïl – elle en était à ses frères. Et là, Pavel et Vania, ensemble… Ils ont combattu ensemble, au début de la guerre, puis Pacha60 a été blessé, mais il s’est remis et il est reparti au front. Là, il s’est fait tuer. Vania, il a été tué en dernier, à Berlin. Son commandant nous a écrit… C’est Vania qui me manque le plus, c’était quelqu’un de très gai. Il me prenait toujours avec lui, moi j’étais petite. Je me souviens très bien de lui… Je rêve de lui, en train de rire. Tu vois, sur celle-là aussi, il est train de rire. Et voici notre Piétro… Quel air sévère, il a … quel âge ? Dix-huit ans ? C’est ça, dix-huit ans. Il a été fait prisonnier, les nôtres l’ont libéré par la suite. Il avait été très maltraité… Mais il s’en est tiré sans une égratignure. 

     Iégor releva la tête pour observer Piétro… Ce dernier fumait, assis à l’écart. L’alcool ingurgité paraissait sans effet sur lui, il restait assis, tranquille, rêveur.

     — Ben, je l’ai drôlement… rincé, aujourd’hui. Comme si le diable m’avait tenu la main.

     Liouba se pencha davantage vers Iégor et lui demanda à mi-voix et malicieusement :

     — C’est bien vrai, que tu ne l’as pas fait exprès ? 

     — Bien sûr que c’est vrai ! s’indigna Iégor. J’ai vraiment cru qu’il me demandait de jeter l’eau sur lui, du genre : j’attire le feu sur moi61.

     — Mais tu m ‘as dit que tu étais un gars de la campagne, comment as-tu pu te méprendre ?

     — Hé bien, chaque coin a ses coutumes.

     — Moi, à vrai dire, j’ai pensé que Piétro t’avait sorti un truc qui ne t’avait pas plu, et que tu avais joué les andouilles.

     — Pour qui tu me prends ?

     Sentant qu’on l’observait et qu’on parlait de lui, Piétro regarda dans leur direction… Son regard croisa celui de Iégor. Il eut un sourire sans méchanceté.

     — Alors, Jorjik, tu m’as ébouillanté ?

     — Je te demande pardon, Piétro.

     — On n’en parle plus ! Mets-nous de la musique, de la bonne musique.

     Iégor mit en marche son magnétophone. La marche qui avait accompagné son entrée aux « Framboisiers » éclata de nouveau. Joyeuse, pleine de vie. Elle résonnait étrangement dans cette isba, irruption éclatante de l’agitation du dehors au sein de ces paisibles causeries. Mais le mouvement est le mouvement : à la table, une à une, les conversations moururent. Assis, ils prêtaient l’oreille à la marche, au mouvement.

     La  nuit était silencieuse. La lune se montrait par la fenêtre.

     On avait installé un lit pour Iégor dans la chambre des vieux, derrière un rideau chatoyant que festonnait et traversait le clair de lune.

     Liouba dormait dans sa chambre. La porte en était  ouverte et le silence régnait dans la pièce.

     Iégor n’arrivait pas à dormir. Il devenait enragé, avec ce  silence. 

     Il releva la tête, tendit l’oreille… Rien. Juste le léger ronflement du vieux et le tic-tac de la pendule. 

     Iégor sortit comme une couleuvre de dessous la couverture et, tout blanc dans son caleçon long et son ample chemise, sans bruit, se glissa comme un voleur dans l’autre pièce. Sans heurt ni grincement… À part un craquement émis par un petit os de sa jambe.

     Il avait franchi la porte et fait un ou deux pas dans la chambre, lorsque se fit entendre la voix de Liouba, bien distincte, nullement ensommeillée :

     — Allez, demi-tour !

     Iégor se figea. Resta coi un moment.

     — Qu’est-ce qui se passe ? chuchota-t-il, vexé.

     — Rien du tout. Va dormir.

     — Je n’ai pas sommeil.

     — Eh bien, reste couché… pense à l’avenir.

     — Mais je voulais causer un peu ! se fâcha un peu Iégor. J’ai une ou deux questions à te poser…

     — On discutera demain. Des questions, en pleine nuit ?

     — Juste une question. Iégor se fâchait pour de bon. Une seule…

     — Attrape un truc, Lioubka… Prends une pince à poêlon. C’était la vieille, bien réveillée, elle aussi.

     — J’ai le pilon sous mon oreiller, dit Liouba.

     Iégor retourna à sa place.

     — Il s’est glissé sur la pointe des pieds, le matou, fit encore la vieille. Croyait qu’on l’entendait pas. Mais j’ai des oreilles. Et des yeux.

     — Tu fais un joli cave, tiens ! chuchota Iégor, pestant derrière son rideau. Apaiser ton cœur ! Te remplumer ! Espèce de don Juan à certificat !

     Il resta couché un petit moment sans faire de bruit. Changea de côté.

     — Encore cette putain de lune ! C’est dingue ! Il se retourna encore. En voilà, un cercle défensif ! Et pour défendre quoi ?

     — Arrête de ronchonner dans ton coin, fit la vieille sur un ton déjà plus conciliant. Le voilà qui grogne.

     Et brusquement, à voix haute, une voix claire et exaspérée, Iégor se lança dans une citation :

     — « Son jupon avait de larges bandes rouge et bleu clair, il semblait taillé dans un rideau de théâtre. J’aurais donné beaucoup pour être aux premières loges, mais le spectacle n’a pas eu lieu. » Après une pause, de derrière le rideau s’échappèrent encore dans l’obscurité ces paroles savantes :

     — Lichtenberg ! Aphorismes !

     Le vieillard arrêta de ronfler et demanda, alarmé :

     — Qui ça ? De quoi ?

     — Laisse tomber… c’est l’autre qui râle, fit la vieille, mécontente. Il voulait être aux premières loges, figure-toi.

     — Ce n’est pas moi qui râle, fit remarquer Iégor, c’est Lichtenberg.

     — Je pourrais bien me fâcher, grommela le vieux. Qu’est-ce qui te prend ?

     — Ce n’est pas moi ! s’écria Iégor avec irritation. C’est une citation de Lichtenberg. Et il ne râlait pas, il faisait de l’esprit.

     — Encore un comptable ? demanda le vieux, railleur.

     — Un Français62, répliqua Iégor.

     — Hein ?

     — Un Français !

     — Dormez ! dit la vieille, courroucée. Les voilà qui se mettent à jacter !

     Le silence revint, seulement troublé par le tic-tac de la pendule.

     Et la lune, par les fenêtres, les zyeutait.

     Au matin, après le déjeuner, alors que Liouba et Iégor restaient seuls à table, Iégor déclara :

     — Bon, Lioubov, je vais aller en ville trouver mon équi… mon équipement. Des fringues.

     Liouba le regarda tranquillement, avec un brin d’ironie, mais aussi une tristesse à peine perceptible. Elle se taisait, comme si, dans les paroles de Iégor, elle entendait davantage.

     — Vas-y, lui dit-elle à mi-voix.

     — Qu’as-tu à me regarder comme ça ? Iégor lui-même la contemplait, s’oubliant dans cette belle vision matinale. Il eut un pincement au cœur à l’idée d’une séparation. La tristesse l’envahit lui aussi, mais il était fâché avec la tristesse, ça le rendait nerveux.

     — Comment ça ?

     — Tu ne me crois pas ?

     Liouba observa de nouveau un long silence.

     — Fais selon ton cœur, Iégor. À quoi bon me demander si je te crois ou pas ? Que j’ai confiance ou pas, c’est pas ça qui t’arrêtera.

     Iégor pencha en avant sa tête tondue.

     — Je ne voudrais pas te mentir, Liouba, dit-il d’un ton décidé. J’ai horreur de mentir… Ça m’arrive, bien entendu, mais… ça me pèse, voilà tout. Lorsque je mens, je me méprise. Et l’envie me prend de me foutre en l’air. À la vodka, si possible, gaiement. Je ne vais donc pas te mentir : je ne sais pas ce que je vais faire. Peut-être que je reviendrai. Peut-être que non.

     — Merci de ta franchise, Iégor.

     — Tu es très chouette, laissa échapper Iégor. Et il commença à s’agiter, à se montrer nerveux. Ça y est ! Combien de fois j’ai pu prononcer ce mot… Comme si je bavais. Les mots ne valent rien ! Et les gens… Écoute, voici ce que je vais faire. Iégor posa sa main sur celle de Liouba. Une fois seul, je questionnerai mon cœur. Il le faut, Liouba.

     — Fais ce que tu dois faire. Je ne fais pas de reproches. Si tu t’en vas, je le regretterai. Beaucoup-beaucoup ! Je pleurerai sûrement… Liouba avait déjà les larmes aux yeux.  Mais je ne dirai rien de méchant.

     C’en était trop pour Iégor, qui ne supportait pas de voir quelqu’un pleurer.

     — Allez… Stop, Lioubov. Trop dur. Excuse.

     Et le voilà qui marche en plein champ… Le champ n’a pas été labouré, la terre est juste piquée des premiers brins d’herbe effilés. Iégor marche à grandes enjambées. D’une allure décidée. Avec obstination. Il a toujours vécu de cette façon-là . En tombant, en se relevant et en repartant. Toujours avancer, comme si, dans cette frénésie à aller de l’avant sans s’arrêter ni regarder en arrière, on pouvait espérer sortir de soi-même.

     Et soudain, derrière lui, sans qu’on puisse savoir d’où ils sortent, l’un après l’autre se montrent des gens. Ils apparaissent et le suivent, sans se presser. Ce sont tous ses potes, ses copines, tout fripés, tout râpés, le regard ouvertement impudent. Personne ne dit un mot. Iégor ne parle pas non plus – il marche. Et la foule, derrière lui, ne fait que grandir… Ils poursuivirent un long moment ainsi. Soudain, Iégor s’arrêta net et, sans un regard, les chassa d’un geste violent et prononça, les dents serrées :

     — Ça suffit comme ça ! Ça suffit !

     Il se retourna. Il vit seulement venir à sa rencontre le Lippu. Ce dernier marchait en souriant, une main dans la poche. Iégor serra les dents encore plus fort et mit lui aussi les mains dans ses poches… Et le Lippu s’évanouit. 

     … Iégor se tenait sur le bord de la route, dans l’attente d’un autobus ou d’une voiture qui pourrait l’amener en ville.

     Seul un camion apparut au loin.

     Liouba éprouva toute la journée un malaise qui la fit travailler sans entrain. Tout à trac, elle se confia à une copine, alors qu’elles ressortaient avec le lait de l’étable, après avoir fini de traire les vaches :

     — Le crois-tu, Vierka63, j’ai le béguin pour ce gars. Elle fut surprise de s’entendre prononcer ces paroles. Il faut bien que je le confie à quelqu’un ! J’en suis toute chamboulée.

     — Il est parti pour de bon ? Il a dit quoi ?

     — Il a dit : « Je ne sais pas. »

     — Envoie-le au diable ! Qu’il aille se faire foutre. « Je ne sais pas. » Encore un type marié. Il dit quoi ?

     — Je ne sais pas. Il dit que non.

     — Des bobards ! Sois pas idiote, Lioubka : reprends ton Kolka64, remettez-vous ensemble. De nos jours, les hommes boivent tous ! Montre-moi celui qui ne boit pas65 ! Le mien, avant-hier, tiens, il est rentré… Ah, le parasite ! Et Vierka, petite bonne femme vive et courte de jambes se mit à raconter à mi-voix, en secret :

     — Il est rentré, et je lui ai flanqué un de ces coups avec le rouleau à pâtisserie ! J’ai eu peur, après. Le lendemain matin, il se lève, dit qu’il a mal au crâne, qu’il a dû se cogner quelque part. Moi, je lui ai conseillé de boire moins. Et Vierka partit d’un petit rire.

     — Et où ai-je trouvé le temps ? s’étonna de nouveau Lioubka, plongée dans ses pensées.

     — Hein ? fit Vierka qui ne comprenait pas.

     — Je me demande comment j’ai fait. Je l’ai vu vint-quatre heures, en tout et pour tout… Comment est-ce possible ? Ça arrive donc ?

     — Il a fait de la prison pour quoi ?

     — Pour vol… Et Lioubka regarda sa copine d’un air désarmé.

     — Tu ne gagnes pas au change, dit l’autre. Un ivrogne contre un voleur… T’as vraiment pas de veine ! Reste donc seule, Lioubka. Tu tomberas peut-être sur un gars normal, un de ces quatre. Et celui-là, si l’envie de voler le reprenait, y se passerait quoi ?

     — Comment, y se passerait quoi ? On le flanquerait au trou.

     — T’es pas un peu cinglée ?

     — Oh, je ne sais pas ce que j’ai. J’comprends plus rien. Ça me dégoûte… J’en suis malade, c’est comme si ça faisait une éternité que je l’avais rencontré. Ça fait – vingt-quatre heures. Bien sûr, il m’écrit depuis un an.

     — Quand on a rien à faire, ça coûte rien d’écrire.

     — Mais si tu avais vu ses lettres !

     — Des lettres d’amour ?

     — Mais non… des lettres sur la vie. Ce diable tondu doit en avoir vu, des choses. Il a une façon d’écrire – tu as le cœur serré, en lisant. Et je ne sais plus où j’en suis : tantôt je l’aime, tantôt il me fait pitié. J’en suis toute retournée.

     Pendant ce temps, Iégor vaquait à ses affaires au chef-lieu.

     Il commença par se saper élégamment.

     Dans son costume neuf, arborant cravate et chapeau, les mains dans les poches, il  déambulait sur un trottoir en bois, descendant la grande rue aux maisons en bois de la petite ville. 

     À la poste, il écrivit sur un formulaire de mandat télégraphique une adresse, une somme en toutes lettres et quelques mots d’accompagnement. Il tendit le formulaire, s’accouda devant l’ouverture du guichet et se mit à compter de l’argent.

     — « Tu transmettras l’argent à lippu » , lut la jeune préposée. Lippu, c’est le nom de famille ?

     Iégor hésita une seconde. Et répondit :

     — Parfaitement. Le nom de famille.

     — Alors, il faut mettre une majuscule. En voilà un nom !

     — On a vu pire, dit Iégor. Dans notre boîte, y avait un type qui s’appelait Pistonov66.

     La jeune fille leva la tête. C’était une très jolie fille aux grands yeux et au petit nez retroussé.

     — Et alors ?

     — Et rien. Pistonov, qu’il s’appelait. Iégor restait sérieux. Il portait tout de même un chapeau.

     — Bah, c’est… un nom comme un autre.

     — Oui, comme un autre, acquiesça Iégor. Qui oublia brusquement son chapeau et se mit à sourire. Puis, perdant son flegme : dites, fit-il en passant sa tête dans le guichet, j’arrive tout juste des mines d’or et je ne connais personne, ici…

     — Et alors ?

     — Vous avez un petit ami ? demanda carrément Iégor.

     — Qu’est-ce que ça peut vous faire ? La fille au petit nez, pas plus étonnée que ça, avait interrompu son travail et regardait Iégor.

     — Je me disais comme ça qu’on pourrait faire ensemble la tournée des grands-ducs ?

     — Citoyen67 ! Dit sévèrement la jeune fille en élevant la voix. Veuillez ne pas vous montrer grossier ! Vous venez pour envoyer un mandat ? Alors, faites-le.

     Iégor retira sa tête. Il était un peu ulcéré. Pourquoi interrompre son travail et lui faire les yeux doux ? Iégor en était sûr, à présent : avant de se mettre à l’engueuler, elle lui avait fait les yeux doux. À quoi rimait ce manège?

     — Pourquoi attirer les gens pour leur gueuler dessus ensuite ? s’indignait-il à mi-voix. « Citoyen… » Pour vous, je ne suis pas un citoyen, mais un camarade, et même un ami et un frère.

     La jeune fille releva sur lui ses grands yeux gris.

     — Faites votre travail, dit Iégor. Au lieu de me fusiller du regard, pan-pan !

     La fille toussota et se pencha sur le formulaire.

     — Il est très fier de son chapeau, ne put-elle s’empêcher de dire, en évitant le regard de Iégor.

     Et elle posa le reçu sur le comptoir, toujours sans le regarder, et se mit à autre chose. On pouvait toujours courir pour l’en distraire.

     — Ah les garces ! jurait Iégor en quittant la poste. Vous me danserez la danse des petits cygnes ! La cracovienne ! Il approchait du restaurant de la gare. La polka ! Il s’échauffait. Était apparue dans ses yeux la petite lueur témoin de l’émotion qui faisait battre son cœur à coups redoublés. Il pressa le pas. Pas à dire, ça vous plaît ! Des marionnettes. Des petits chaperons rouges… Je vous en collerai, du patinage artistique ! Électriser le patelin et y foutre le bordel. Ensuite, cela devint confus, il bredouillait ce qui lui passait par la tête : bouc-bouc-boucan ! bouc-bouc-boucan !

     Au restaurant, il commanda une bouteille de champagne et tendit un billet de vingt-cinq roubles au serveur dégourdi, en ajoutant :

     — Gardez la monnaie.

     Le garçon fut un peu interloqué…

     — Merci, merci beaucoup, je vous remercie…

     — Laissez, dit Iégor qui lui fit signe de s’asseoir un instant. Le serveur s’assit à côté de lui. Voilà, j’arrive des mines d’or, reprit Iégor, tâtant le terrain, et je voulais savoir : y a pas moyen de faire un petit bordel, dans le coin ?

     Par réflexe, le serveur jeta un coup d’œil autour de lui…

     — Je me suis exprimé grossièrement… Je suis embêté, parce que j’ai des billets qui me brûlent le pantalon. Iégor sortit de sa poche une assez forte liasse de billets de dix et de vingt-cinq roubles. Hein ? Il faut bien trouver à les employer. Je peux vous demander votre nom ?

     La vue du tas de billets acheva d’inquiéter le garçon qui, de toutes ses forces, tâchait de rester digne. Ce qui était, il le savait bien, le moyen de recevoir davantage.

     — Serguéï Mikhaïlovitch.

     — Ah ? Mikhaïlytch68… J’ai besoin de faire la fête. J’ai été dans le Nord un bon moment…

     — Je crois que j’ai quelque chose pour vous, dit Mikhaïlytch après une sérieuse réflexion. Où êtes-vous descendu ?

     — Nulle part. Je viens d’arriver.

     — Selon toute vraisemblance, on doit pouvoir combiner… Un petit pique-nique, disons, en votre honneur, quoi.

     — Tout à fait, tout à fait, dit Iégor, tout excité. Un petit bordel. Un bon petit boxon… La grande classe.  Hein, Mikhaïlytch ? Vous m’avez plu tout de suite ! Je me suis dit : voilà un gars avec qui je vais pouvoir claquer mon fric !

     Mikhaïlytch se mit à rire pour de bon.

     — Hé ? demanda Iégor. Qu’est-ce qui te fait rire ?

     — O.K. fit joyeusement Mikhaïlytch. Che fous ai gompris.

     Tard dans la soirée, Iégor, vautré sur un canapé pelucheux, parlait au téléphone avec Liouba. Avec lui dans la pièce, il y avait encore Mikhaïlytch, tandis qu’une femme au nez pointu et portant une verrue à la tempe faisait des allers-retours, questionnant Mikhaïlytch à voix basse.

     — Allo-o-ô ! Lioubacha69! criait Iégor. Je te dis que je suis au bureau de recrutement ! Pas moyen de se faire enregistrer ! Qu’il est tard ? Ils travaillent tard, ici. Oui, oui. Iégor fit un signe de tête à Mikhaïlytch. Oui, Lioubacha !

     Mikhaïlytch entrouvrit la porte, la fit claquer violemment et s’approcha à grand bruit de Iégor. Arrivé à côté de lui, il cria fortement :

     — Camarade capitaine ! Je peux vous dire deux mots ?

     Iégor acquiesca de la tête et se remit à parler dans l’appareil, pendant que Mikhaïlytch, sans bruit, se pliait en deux, de rire.

     — Lioubacha, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Il faudra même sûrement que j’y passe la nuit. Oui, oui…

     Iégor écouta encore longuement, en faisant toujours « oui » . En souriant, aussi, et en coulant des regards fiers et heureux en direction de ce faux-jeton de Mikhaïlytch. À un moment, il recouvrit même le combiné de sa paume et annonça : 

     — Elle dit qu’elle s’inquiète, et qu’elle m’attend.

     — Attendre, attendre, c’est ton dest… allait l’applaudir l’obséquieux Mikhaïlytch, mais un regard de Iégor l’arrêta.

     — Oui, Lioubouchka69! Continue de parler, j’aime le son de ta petite voix. J’en suis même tout chose !

     — Poilant ! chuchota Mikhaïlytch en feignant le ravissement. J’en suis même tout chose, qu’il dit ! Il se remit à rire. Il avait un rire effronté, sifflant, qui découvrait ses fausses dents. Iégor lui avait promis une bonne somme pour la fête, alors il se donnait du mal.

     — Où je vais dormir ? Oh, n’importe où, sur un canapé… C’est rien, j’ai l’habitude. Ne te fais pas de mouron. Oui, mon p’tit lapin ! Mon p’tit chou ! Iégor avait un tel accent de sincérité que le rire se figea sur les lèvres de Mikhaïlytch. Au revoir, ma chérie ! Je t’embrasse… Oui oui, je comprends. Au revoir.

     Iégor raccrocha et regarda un moment à travers Mikhaïlytch, sans le voir. On avait l’impression, à ce moment, qu’une douce main invisible lui caressait le visage, faisant perdre peu à peu à ce visage son habituel air dur et rebelle.

     — Bien… fit Iégor, reprenant ses esprits. Alors, le bistrotier, on passe à la gaudriole ? Ça vient, oui ?

     — Tout est prêt.

     — Tu m’as trouvé une robe de chambre ?

     — J’ai trouvé quelque chose… Il m’a fallu aller voir un vieil artiste. On n’a pas de ça, ici !

     — Montre ?

     Iégor enfila la longue robe de chambre piquée, bien élimée par endroits. S’examina.

     — C’était la seule, disait Mikhaïlytch pour s’excuser.

     — Voilà une bonne robe de chambre, dit Iégor. Bien… tu te rappelles ce que j’ai commandé ?

     Mikhaïlytch sortit de la pièce.

     Iégor s’allongea sur le canapé, une cigarette à la bouche.

     Mikhaïlytch entra comme au rapport :

     — Les gens sont réunis pour la gaudriole !

     — Allez ! fit Iégor.

     Mikhaïlytch ouvrit la porte en grand et Iégor, dans sa robe de chambre, la tête un peu inclinée, impétueux comme Caligula, s’en alla se débaucher.

     Les « débauchés » formaient un groupe étrange : des gens d’un certain âge, pour la plupart. Parmi eux, des femmes, mais fort laides, l’air misérable. Tout ce monde siégeait à une table garnie avec faste et fixait Iégor avec perplexité. Celui-ci eut un moment de stupeur, mais n’en laissa rien paraître.

     — Qu’est-ce que c’est que ces têtes d’enterrement ? cria-t-il d’une voix forte et enjouée. Et il gagna le haut bout de la table. Et les regarda tous attentivement.

     — Oui, se lâcha-t-il. Aujourd’hui, on fait une noce à tout casser. Allez ! Remplissez vos verres.

     — Gentil monsieur, lui demanda l’un des convives, un homme âgé, presque un vieillard, explique-nous ce que nous fêtons ! Un événement… ou quoi ?

     Iégor réfléchit.

     — Nous sommes réunis ici, commença avec retenue Iégor  en regardant les bouteilles de champagne, d’une voix pensive, comme pour une oraison funèbre, nous sommes réunis pour… Il releva soudain la tête et parcourut une fois encore des yeux l’assistance. Et son visage abandonna de nouveau ses plis durs et son expression tendue s’effaça. Frères et sœurs, prononça-t-il distinctement, je viens de ressentir une tendre douceur, mon cœur en a frémi. Certes, mes belles paroles vous passent au-dessus de la tête, mais laissez-moi tout de même les prononcer. Iégor parlait avec gravité, avec une énergie solennelle. Il fit même quelque pas, autant que le permettait l’exiguïté de l’endroit, et promena une fois de plus ses yeux sur les convives. C’est le printemps, reprit-il. Bientôt s’ouvriront les fleurs. Les bouleaux verdiront… Iégor s’arrêta, très ému. Il entendait encore la chère voix de Liouba et perdait le fil de son discours.

     — C’est vrai, c’est bientôt la Trinité, dit quelqu’un.

     — On marche, on marche, reprit Iégor, voici une clairière, puis c’est un petit bois qui descend le long d’un ravin au fond duquel on entend un ruisseau gazouiller… Ce que je dis n’est pas très clair ? C’est parce que j’ai honte de ces paroles de cave ! Iégor se sentit vraiment en rogne contre lui-même. Et il se lâcha complètement, parlant d’une forte forte et pleine de colère, comme s’il avait devant lui une foule de contradicteurs. Vous tous, vous me prenez pour un imbécile – regardez-le qui jette trois cents roubles par la fenêtre. Mais si aujourd’hui ça me plaît de vous aimer tous ! Je suis aujourd’hui rempli de tendresse, comme la dernière… comme la vache qui vient de vêler. Que le pique-nique tombe à l’eau, très bien ! C’est même mieux comme ça. Mais sachez que je ne suis pas le dernier des imbéciles. Et si quelqu’un se figure que, parce que j’ai de la tendresse au cœur aujourd’hui, qu’il peut me marcher sur les pieds il se goure. Aimons-nous les uns les autres, braves gens ! Iégor en était presque à crier. Il se frappa violemment la poitrine. Mais qu’avons-nous à grouiller comme des crabes dans un panier ? Vous savez pourtant qu’on a vite fait de mourir ! Je ne vous comprends pas… Iégor refit quelques pas. Je ne comprends pas, je refuse de comprendre !  Je ne m’y retrouve pas moi-même, car chaque nuit je rêve de boutiques et de valises. Terminé ! À votre tour, de voler… Moi, je pose mes fesses sur une souche et je prends racine. Je rigole. Vous me faites pitié. Je me fais pitié également. Mais si quelqu’un d’autre me prend en pitié ou fait la bêtise de m’aimer, je… je ne sais pas, ça me sera pénible, ça m’attristera. Je suis heureux, j’en ai même le cœur serré, mais j’ai peur. J’ai peur ! Vous parlez d’une blague… conclut Iégor, à voix très basse et sur un ton de confidence inattendu. Il se tut, baissant la tête, puis regarda tout le monde avec bonhomie et leur commanda : chacun prend une bouteille de champagne… allez allez ! Vous y êtes ? Bon, ouvrez-la, il y a un fil métallique… feu !

     Ils s’empressèrent, dans le brouhaha des conversations. Les bouchons sautèrent bruyamment, chaudement approuvés. 

     — Versez tout de suite, tant qu’il y a de l’alcool dedans ! ordonna Iégor.

     — C’est vrai que l’alcool s’en va ! Ton verre ! Donne ton verre, compère ! Vite !

     — Hé, où tu vas, comme ça ? T’en renverse.

     — J’en renverse ?

     — Oui, t’en renverse. C’est dommage, un truc aussi cher.

     — Oui, c’est rigolo. ‘garde voir, comme ça pétille ! Ça se bouscule drôlement. Ça doit se garder longtemps.

     — Un peu, oui. Ils doivent tâcher…

     — Ça pétille rien !

     — Mes amis ! dit Iégor avec un attendrissement sincère dans la voix, je suis ravi de vous voir vous activer, le sourire aux lèvres. Et apprécier mon champagne. Je vous aime de plus en plus !

     On n’osait pas trop regarder Iégor en face – il débitait trop d’absurdités. Tandis qu’il parlait, les gens contemplaient leurs verres.

     — On remet ça ! dit Iégor.

     Ils burent.

     — Encore une fois, en vitesse ! Allez !

     Ils s’activèrent bruyamment une fois encore. Une fête étonnante, et à l’œil.

     — T’as vu, ça pétille toujours !

     — Quand même moins, à c’te heure. Moins fort.

     — Le goût est bizarre70, hein.

     — Oui, y a quelque chose de pas très net.

     — Comment ça ?

     — On dirait de la pisse de cheval, à regarder, et le goût est… incertain.

     — Un arrière-goût dans la gorge… Vous ne trouvez pas ?

     — Oui, ça vous élargit le gosier.

     — Ah ! Et  le nez en prend un coup ! On se sent bien !

     — C’est le niveau d’alcool.

     — Tu parles, pour ça, c’est du kvas71. C’est le gaz, pas l’alcool.

     — Bon, on laisse le champagne ! commanda Iégor. C’est le tour du cognac.

     — Pourquoi qu’on se bouscule ?

     — Je veux qu’on chante.

     — T’in-quiète pas pour ça !

     — Allez, au cognac !

     On s’attaqua au cognac. Les gens faisaient ce qu’on leur disait de faire.

     — Vous versez des demi-verres. Le cognac, ça se prend en petites quantités. Et si y en a un qui dit que ça sent la punaise, il se prendra une bouteille sur le crâne. Allez !

     On versa le cognac.

     — Une chanson ! ordonna Iégor.

     — Hé, on n’a encore rien mangé… 

     — Et voilà… se vexa Iégor, qui se rassit. Eh bien, mangez, mangez, ils ne sont jamais rassasiés. Ils boufferaient le monde !

     Les plus scrupuleux repoussèrent leur fourchette et regardèrent Iégor avec embarras.

     — Mangez, mangez donc ! Qu’est-ce qui vous prend ?

     — Toi aussi, tu devrais manger, tu vas être gris.

     — Soyez tranquille. Mangez.

     — Dis donc, tu charries ! protesta un type chauve. Tu nous invites, et ensuite tu nous engueules ? Moi, si je ne mange pas un morceau, je roule sous la table, direct. Ça ne me dit rien du tout. Et à qui ça dirait ?

     — Eh bien, bouffez !

Pendant ce temps-là, au village, les parents de Liouba la soumettaient à un interrogatoire. La pauvre, ça devenait une habitude.

     — Alors comme ça, le bureau de recrutement ne ferme pas, la nuit ? demandait avec incrédulité la vielle.

     Liouba se perdait elle-même en conjectures. Elle ne croyait qu’à moitié à cette histoire de bureau de recrutement. Mais elle avait tout de même eu Iégor au téléphone, elle avait entendu sa voix, ses paroles… Elle poursuivait à présent dans sa tête la conversation. « Eh bien, Iégor, avec toi, on ne s’ennuie pas. Qu’as-tu donc en tête, mon ami ? »

     — Lioubka ?

     — Quoi ?

     — Ce bureau de recrutement… Tout ferme, la nuit, qu’est-ce que tu crois ?

     — Ben, apparemment, non, s’il dit qu’il va rester y dormir…

     — Si c’est ce qu’y dit, t’as raison, écoute-le.

     — Voici ce que j’en pense, trancha le vieux. On lui a dit de se pointer le lendemain matin à huit heures. Pile. C’est ça, les militaires. Il a dû se dire qu’il valait mieux rester dormir que d’y revenir au matin.

     — C’est exactement ce qu’il a dit, se réjouit Liouba : je vais dormir sur un canapé…

     — Mais tous les bureaux sont fermés, la nuit ! s’entêtait la vieille. Enfin, qu’est-ce que vous racontez ? Comment ça se ferait qu’on le laisse dormir là-bas ? Il en profiterait pour dérober un cachet…

     — Voyons, maman !

     Le vieux lui-même eut une moue  devant cette stupidité.

     — Ça lui servirait à quoi, un cachet ?

     — Hé, je disais ça comme ça ! Tout de suite « maman ! » On peut plus placer un mot.

     Iégor était en train de mettre au point sa chorale de « débauchés » .

     — Toi et moi, sermonnait-il le chauve, on démarre – et vous, à mon signal , vous faites « bom-bom » . Allez !

     Au soir carillonnent,

     Carillonnent…

     Iégor fit un signe, mais le groupe « bom-bom » resta sans réaction.

     — Alors quoi ? Je vous l’ai dit : à mon signal, vous faites « bom-bom » .

     —Tu fais signe, mais tu chantes…

     — Allez ! Je gémis d’entendre sonner les cloches. Ça me flanque le mal du pays… Et je chante tout doucement. Vous, c’est « bom-bom » . Mon cafard, vous n’en avez aucune idée. Ce ne sont pas vos oignons.

     — C’est la nostalgie d’un homme en prison, suggéra Mikhaïlytch. Ou en captivité quelque part.

     — Des églises, en captivité ? Lui objecta-t-on.

     — Mais oui ! Pas les mêmes, mais des églises tout de même, avec des cloches. Pas vrai, Guéorgui ?

     — Allez, Bon Dieu ! Pour ce qui est de l’ouvrir, ça vous savez, finit par se fâcher Iégor. Et je cause, et je cause… Ça vous plaît tant que ça ? En voilà, une chiasse verbale !

     — Allez, te fâche pas.

     — Y a de quoi se fâcher, non ? On a beau vous expliquer, vous… Allez !

     Au soir carillonnent…

     Carillonnent…

     — Bom, bom… bo-o-om… retentit un carillon complètement désordonné, confus, une vraie ruine.

     — Iégor agita la main et partit dans l’autre pièce. Il s’arrêta sur le seuil pour déclarer de façon définitive :

     — Faites comme ça vous chante. Ne vous vexez pas, mais je n’arriverai à rien avec vous. Vous avez quartier libre. Vous pouvez même entonner votre « roseau72 » .

     Le groupe « bom-bom » se tut, imité par toute l’assistance en plein désarroi… Mais la table regorgeait de vins et de bonnes choses, si bien qu’ils se désolaient surtout par acquit de conscience. 

     — Qu’est-ce qu’il a ?

     — « Bom-bom » , c’était trop dur à chanter, hein ? leur reprocha Mikhaïlytch. Vous auriez pu faire un effort !

     — Ben, c’était pas très à l’unisson…

     — C’est la faute à Kirill… Y fonçait.

     — Qui est-ce qui fonçait ? s’insurgea Kirill. Je chantais normalement, je faisais bien la cloche. Je le sais, qu’y faut pas aller trop vite. La cloche, faut encore la mettre en branle.

     — Alors, qui c’est qui fonçait ?

     — Laissez tomber, ça ne sert plus à rien. C’est vrai, quoi, il a dit qu’on pouvait prendre du bon temps.

     — Bien sûr, d’un côté, on le mérite pas, mais, ça aurait quel sens, que j’ouvre grand ma bouche comme une andouille, alors que j’ai jamais su chanter ?

     Mécontent, Iégor était affalé sur le canapé lorsque Mikhaïlytch entra.

     — Pardon, Guéorgui, on n’y est pas arrivé… les cloches.

     Iégor ne répondit rien… Avant de demander avec une moue capricieuse :

     — On peut savoir pourquoi elle sont aussi moches ?

     Mikhaïlytch en perdit contenance.

     — Eh bien… Guéorgui, les jolies sont toutes mariées,  elles ont de la famille. Moi, j’ai fait comme tu m’as dit, j’ai réuni des femmes seules.

     Iégor resta absorbé encore un moment. Son visage recommença à s’éclaircir. On aurait dit qu’une joie s’était ranimée en lui, qu’une allégresse s’était rallumée dans son cœur.

     — Tu peux m’appeler un taxi ?

     — Certainement.

     — Pour Iasnoïé. Son prix sera le mien. Appelle ! Iégor se leva, quitta sa robe de chambre, enfila son veston et rajusta sa cravate.

     — Pourquoi Iasnoïé ?

     — J’ai un ami, là-bas. D’émotion, il se remit à marcher de long en large. J’ai le cœur… comme enflammé, Mikhaïlytch. Il va m’entraîner quelque part. Dès qu’il flaire une odeur de liberté, nul endroit ne me convient plus. Appelle, appelle  donc ! Tu avais réuni combien de personnes ?

     — Quinze. Avec nous, ça fait dix-sept. Et alors ?

     — Voilà deux cents balles. Donne leur dix à chacun et garde le reste. Pas d’embrouille ! Je le saurai à mon retour.

     — Voyons, Guéorgui !

     Et voilà Guéorgui filant sur la grande route, au clair de lune – il fonce au village, retrouver Liouba.

     «  Bon, alors, de quoi s’agit-il ? s’interrogeait Iégor avec anxiété. Qu'est-ce qui me prend ? Il était submergé d’émotion. Il ne se rappelait même plus la dernière fois qu’un jupon l’’avait mis dans cet état. 

     — Alors, comment ça se passe, là-bas, la vie de famille ? demanda-t-il au conducteur ? Qu’est-ce qu’on écrit de neuf ?

     — Qu’on écrit où ça ? s’effara l’autre.

     — Eh bien, en général. Dans les livres…

     — Ça scribouille hardi tiens bon. Dans les livres, tout va bien.

     — Et dans la vraie vie ?

     — Dans la vraie vie… Vous avez besoin qu’on vous fasse un dessin ?

     — Plutôt mal, non ?

     — Quéqu’chose comme ça.

     — Comment ça se passe pour toi, par exemple ?

     — Le chauffeur haussa les épaules – d’une façon qui rappelait beaucoup le gars qui avait vendu à Iégor son magnétophone. 

     — Mais qu’est-ce que vous avez, tous ? Les amis, je ne vous comprends pas. Pourquoi tant d’aigreur ? s’étonna Iégor.

     — Et pourquoi je me marrerais avec toi ? Faut qu’on soit aux petits soins ?

     — Qui parle d’être aux petits soins ? C’est ta femme, qu’il faut dorloter. Encore faut-il savoir le faire. Autrement, elle te dira : « Ouste ! Tu sens le bouc ! »

     Le chauffeur se mit à rire.

     — Quoi, on t’a dit ça?

     — Non, c’est moi qui n’aime pas sentir le bouc. On va même baisser un peu la vitre.

     Le chauffeur jeta un coup d’œil à Iégor, mais ne dit rien.

     Et Iégor retourna à ses pensées, qu’il n’arrivait pas à rassembler – ça dansait dans sa tête, à cause de cette Liouba.

     Ils s’approchèrent de la grande maison sans lumière. Iégor descendit. Et perdit d’un coup sa hardiesse. Il restait devant le portail avec ses bouteilles de cognac, ne sachant quoi faire. Il fit le tour, entra par un autre portail, du côté de chez Piétro, monta le perron, donna du pied dans la porte. Après un long silence, une porte intérieure grinça, des pas se firent entendre dans l’entrée – on marchait pieds nus – et la voix de Piétro demanda :

     — Qui est là ?

     — C’est moi, Piétro. Guéorgui, Jorjik…

     La porte s’ouvrit.

     — Qu’est-ce que tu veux ? fit Piétro avec surprise. Tu t’es fait chasser ?

     — Non, non… je ne veux pas les réveiller. Tu as déjà bu du « Rémy Martin » ?

     Piétro resta un bon moment sans répondre, fixant Iégor du regard.

     —Du quoi?

     — « Rémy Martin » . Vingt roubles la bouteille. On va leur faire un sort à l’étuve ?

     — Pourquoi à l’étuve ?

     — Pour ne déranger personne.

     — Allons nous asseoir à la cuisine…

     — Mais non ! On va réveiller quelqu’un.

     — Bon, laisse-moi mettre des chaussures… Et prendre un truc à grignoter.

     — Pas la peine, j’ai plein de chocolat dans mes poches, je pue le chocolat comme une étudiante.

     Dans l’obscurité confinée de l’étuve, venant d’une petite fenêtre, s’étalait au sol une tache de lumière. Ils allumèrent une lanterne et s’assirent à côté de la fenêtre.

     — Pourquoi n’es-tu pas rentré ? s’étonnait Piétro.

     — Je ne sais pas. Vois-tu, Piétro, commença Iégor qui s’interrompit. Il ouvrit une bouteille et le posa sur le rebord de la fenêtre. Tu vois ça – c’est du cognac. Vingt roubles pièce, cette saloperie ! La peau des fesses !

     Piétro extirpa deux verres d’une poche de sa vieille culotte de cheval.

     Ils se turent quelques instants.

     — Je sais pas quoi dire, Piétro. Je m’y retrouve pas trop.

     — Eh ben, ne dis rien. Verse donc ton truc si cher… J’en ai déjà bu pendant la guerre. En Allemagne. Ça sent la punaise.

     — Ah que non, ça ne sent pas la punaise ! s’écria Iégor. Ce sont les punaises qui sentent le cognac. D’où vous avez tous pris ça, que le cognac sent la punaise ?

     — Peut-être que le cher comme celui-ci ne sent pas. Mais l’ordinaire, si, il sent.

     La nuit finissait. La lune brillait toujours. Elle baignait le village entier d’une lumière vert pâle, blême. Pas un bruit. On n’entendait nul chien aboyer, nulle porte grincer. À la campagne, un tel silence précède l’aube. Dans la steppe également – toujours juste avant le lever du soleil, lorsque, invisible, le brouillard humide s’accumule dans les cuvettes. Un silence à frissonner.

     Et soudain, ce silence fut déchiré par une chanson montant de l’étuve :

     Je suis derrière les barreaux, dans l’obscurité, dans l’humidité…

     entama Iégor. Piétro reprit ensuite. Et leur duo se révéla étonnamment harmonieux, leurs voix s’accordèrent en une chant d’une tristesse à provoquer les larmes :

     Jeune aigle élevé en captivité,

     Mon triste camarade, battant des ailes,

     Dévore à coups de bec sa sanglante pitance sous ma fenêtre73

     Au matin, tôt, Iégor accompagna Liouba à la ferme. Comme ça – il l’avait suivie. Il portait toujours son élégant costume, sa cravate et son chapeau. Mais il était un peu pensif. Très contente de se voir ainsi accompagnée, Liouba était radieuse. C’était une belle matinée fraîche, avec un ciel limpide. Y avait pas à tortiller, c’était tout de même le printemps.

     — Pourquoi es-tu triste, Iégorcha74? demanda Liouba.

     — Comme ça… répondit évasivement Iégor.

     — Drôle d’idée, d’aller s’enfermer aux bains en pleine nuit. Vous n’avez pas peur ! Moi, pour rien au monde je n’y irais la nuit. 

     Iégor s’étonna :

     — Peur de quoi ?

     — Des démons, tiens ! Aux bains… Y en a une pagaïe, là-bas.

     Un peu ébahi, Iégor regarda tendrement Liouba… et lui caressa le dos. Une sorte de mouvement incontrôlé.

     — C’est vrai, ça. Ne va jamais aux bains, la nuit. Autrement, ces démons…Oh, comme je les connais !

     — Je t’ai entendu arriver en voiture, cette nuit. Je me suit dit que c’était mon saint homme de Kolienka64 qui débarquait.

     — Kolienka ?

     — Oui, mon mari.

     — Aha. Parce qu’il lui arrive de venir ?

     — Bien sûr.

     — Ah bon ? Et qu’est-ce que tu fais ?

     — Je vais m’enfermer dans ma chambre. Et j’attends. Je ne l’ai jamais vu débarquer sans être ivre, et je peux pas le supporter quand il est saoul : il est complètement taré, dans ces cas-là.  Ça me dégoûte tellement que j’en ai la tremblote. 

     Iégor fut au comble de l’émotion en entendant ces vives paroles, où vibrait la colère. Il ne supportait pas, chez les autres, la tristesse résignée, la mollesse de l’esclave. Si sa vie l’avait entraîné si loin sur les marges, cela venait peut-être de ce qu’il avait toujours recherché les gens au profil nettement dessiné, même avec des lignes partant de travers, mais avec des traits bien accusés. 

     — Bien sûr, feignit-il de compatir, quel malheur, ces poivrots !

     — Tu l’as dit, un vrai malheur ! rétorqua Lioba avec candeur. Oui, un sombre malheur : des jurons et des larmes.

     — Une tragédie. Oh là là ! Toutes ces vaches ! Iégor ne pouvait retenir sa surprise.

     — Voilà la ferme où je travaille.

     Iégor était cloué sur place à la vue des vaches.

     — Les voilà donc… ces vaches, ne faisait-il que répéter. Tu as vu, elles t’ont aperçue ! Ça leur fait de l’effet. Tu vois, elles te regardent… Iégor se tut. Pour laisser brusquement échapper, ce fut plus fort que lui :

     — Les seuls souvenirs que je garde de mon enfance, c’est celui de ma mère et celui d’une vache. Elle s’appelait Manka59, la vache. Au printemps, en avril, on l’a sortie de l’enclos pour qu’elle aille un peu dehors. C’est classique : l’hiver, on amène du foin, et, au printemps, quand ça commence à fondre, on en retrouve par terre ou accroché aux haies… Bon… Et elle a reçu un coup de fourche dans le ventre. Elle était entrée dans un autre enclos, chez des gens qui avaient encore un peu de foin… Quelqu’un lui a percé le ventre d’un coup de fourche. Elle s’est ramenée chez nous avec les tripes qui traînaient par terre.

     Choquée par cette histoire simple, Liouba regardait Iégor. Ce dernier regrettait visiblement de s’être laissé aller à ces confidences.

     — Pourquoi me regardes-tu ?

     — Iégorcha…

     — Laisse tomber, dit Iégor. Ce ne sont que des mots. Ça ne vaut rien, les mots.

     — Qu’est-ce qui te prend, tu l’as inventée, cette histoire ?

     — Non, pourquoi ? Mais, toi, écoute-moins ce que disent les gens. Je veux dire, tu peux les écouter, mais oublie les paroles. Autrement, ta crédulité te… Iégor jeta un coup d’œil à Lioba et lui passa de nouveau la main dans le dos, en une caresse tendre et presque pudique : 

— Vraiment, on ne t’a jamais bernée ?

     — Non… Qui donc ?

     — Hmm… Iégor plongea son regard dans les yeux clairs de cette femme et eut un sourire malicieux. Un vrai cauchemar. Il avait tout le temps envie de la toucher. De la regarder.

     — Tiens, voilà le directeur du sovkhoze75, dit Lioba. Il vient de la ferme. Elle était toute animée, soudain, toute souriante, sans savoir pourquoi.

     Venait vers eux un homme encore assez jeune, robuste, bien en chair, sensiblement de l’âge de Iégor. Il marchait d’un pas ferme et assuré, regardant avec curiosité Lioba et l’homme à ses côtés : son mari ? Une simple connaissance ?

     — Pourquoi lui fais-tu de si grands sourires ? s’étonna Iégor avec humeur.

     — C’est quelqu’un de bien, il connaît son affaire. On le respecte. Bonjour, Dmitri Vladimirovitch ! Vous venez de la ferme ?

     — Tout juste. Bonjour ! Le directeur serra énergiquement la main de Iégor. Vous êtes venu nous donner un coup de main, c’est ça ?

     — Dmitri Vladimirovitch, il est chauffeur, dit Liouba avec quelque fierté.

     — Vraiment ? Parfait. On peut le mettre au volant tout de suite ? Il a son permis ?

     — Il n’a pas encore de passeport76. La fierté de Liouba s’était envolée.

     — Aha. Autrement, j’aurais pu l’emmener. Allez savoir pourquoi, le mien, de chauffeur, a été convoqué au bureau de recrutement. Je crains qu’il n’en ait pour un moment.

     — Iégor ! fit avec émotion Lioba. Ça te dit ? Tu verras tout notre district. Ça te plaira !

     L’émoi de Liouba, ainsi que ses paroles assez absurdes au sujet du district, poussèrent Iégor à faire quelque chose qui l’aurait fait sincèrement rire quelques minutes plus tôt.

     — Allons-y, dit-il.

     Et il emboîta le pas au directeur.

     — Iégor ! lui cria Liouba. Tu pourras déjeuner dans un salon de thé. Où vous serez… Dmitri Vladimirovitch, indiquez-lui, il ne connaît pas encore le coin !

     Dmitri Vladimirovitch se mit à rire.

     Iégor se retourna et regarda un moment Liouba. Puis il revint vers le directeur, qui l’attendait.

     — Tu viens d’où ? demanda le directeur. 

     — Moi ? Je suis de votre district, le village de Listvianka.

     — Listvianka ? C’est pas chez nous, ça.

     — Mais si.

     — Pas du tout ! Je connais tout de même mon district.

     — Bizarre… Il ne s’est pas évaporé, ce village ! Iégor avait tout de suite pris en grippe le directeur : bien nourri, content de lui. C’est surtout ce contentement de soi, qu’il ne supportait pas, qu’il n’avait jamais digéré chez quelqu’un. Il existait bien, ce village, je m’en souviens.

     Le directeur examina Iégor avec attention.

     — Mouais, fit-il. Faut croire qu’il a brûlé.

     — Sûrement ça. Dommage. Un chouette village.

     — Bon, alors, tu viens avec moi ?

     — Oui. C’est bien ce qu’on devait faire. Je ne me trompe pas ?

     Ils roulèrent donc à travers les immenses étendues du sovkhoze géant, le « sovkhoze-millionnaire » .

     — Qu’est-ce qui t’as pris de me sortir ça ? demanda le directeur.

     — Vous sortir quoi ?

     — Eh bien… À quoi bon faire le Jacques, d’entrée ?

     — C’est que je n’aime pas qu’on commence par les questions biographiques. Une biographie, c’est que des mots, ça peut s’inventer.

     — Allons, allons…  Comment peut-on s’inventer une biographie ?

     — Comment ? Comme ça… Je n’ai aucun papier, à part une attestation, personne ne me connaît, dans le coin – je peux raconter ce que je veux. Si vous tenez à le savoir, je suis fils de procureur.

     Le directeur se mit à rire. Lui aussi, avait Iégor dans le nez : un type rebelle, de façon absurde.

     — Pourquoi pas ? Regardez-moi, avec ma cravate et mon chapeau… Iégor jeta un coup d’œil à son image dans le rétroviseur. Pourquoi je ne serais pas fils de procureur ?

     — Je ne t’ai pas demandé tes papiers. On roule alors que tu n’as pas ton permis sur toi. Qu’est-ce qui se passe, si nous tombons sur un milicien ?

     — C’est vous le patron.

     Ils stoppèrent devant un rucher. Le directeur sauta lestement de la voiture.

     — J’ai un petit truc à faire ici. Tu peux venir avec moi si ça te dit – le vieux te filera du miel.

     — Non merci. Iégor sortit aussi de l’automobile. Je vais rester ici… à admirer le paysage.

     — Bonne contemplation. Le directeur s’en alla.

     Et Iégor se mit donc à admirer le paysage. Il observa à la ronde. S’approchant d’un petit bouleau, il le tâta.

     — Alors ? Tu commences à verdir ? C’est pour bientôt, hein… Tu vas revêtir ta parure. T’en avais marre de rester tout nu ? En voilà un petit pressé… Attends un peu et tu seras tout beau.

     Un vieil apiculteur sortit d’une bicoque.

     — Amène-toi donc ! cria-t-il à Iégor depuis le perron. Viens boire une tasse de thé !

     — Merci, mon petit père ! J’ai pas envie.

     — Bon, eh ben reste là. Et le vieux disparut.

     Le directeur ressortit très vite, accompagné du vieillard.

     — Venez me voir plus souvent, disait aimablement le vieux. Arrêtez-vous en chemin prendre une tasse de thé. Vous êtes toujours par monts et par vaux.

     — Merci, papa, merci bien. Allez, en route.

     Ils repartirent. 

     Et voilà… dit le directeur en calant un paquet entre les sièges. Cette affaire-là s’appelle de la propolis. Autrement dit, de la colle d’abeille.

     — Ça soigne les ulcères ?

     — Exact. Ça t’est arrivé ? lui demanda le directeur en se tournant vers Iégor.

     — Non, je l’ai juste entendu dire.

     — Oui. Je connais un gars qui est malade. Un brave gars. Il faut l’aider.

     — Il paraît que c’est efficace.

     — Paraît, oui.

     Un village apparut devant eux. 

     — Dépose-moi au club, dit le directeur. Ensuite, tu files à Sosnovka77 – c’est à sept kilomètres d'ici : tu ramèneras le chef d’équipe Saviéliev. S’il n’est pas chez lui, tu n’auras qu’à demander où il est.

     Iégor acquiesça d’un signe de tête.

     Il déposa le directeur au club et repartit.

     Des gens des deux sexes et de tous les âges convergeaient vers le club. Il devait y avoir une réunion. Le directeur se retrouva entouré, il disait quelque chose et semblait de nouveau très sûr de lui, et très content de lui.

     Les jeunes s’étaient mis de côté, discutant avec vivacité, avec force rires.

     Les vieux fumaient devant une palissade.

     La façade du club s’ornait de grandes affiches. Tout ça faisait penser à une fête ayant lieu régulièrement.

     Le club était flambant neuf, de construction récente : on voyait encore à sa base un tas de briques et une vieille benne pleine de ciment figé.

     Iégor déposa le chef d’équipe Saviéliev et partit à la recherche du directeur. On lui annonça que le directeur était au club, sur l’estrade, à la table des présidents.

     Iégor traversa la salle où étaient assis les membres du personnel du sovkhoze, monta sur l’estrade et s’approcha du directeur par-derrière. 

Le directeur discutait en agitant des papiers avec un homme aux larges épaules. Iégor lui toucha la manche.

     — Vladimirytch78

     — Hein ? Ah. Tu l’a ramené ? Bon, tu peux disposer.

     — Non… Iégor fit signe au directeur et quand ils furent de côté, à un endroit d’où l’on ne pouvait pas les entendre, il lui dit :

     — Vous savez conduire ?

     — Oui. Et puis ?

     — Je n’en peux plus. Vous rentrerez par vos propres moyens – moi, j’en peux plus. Je ne peux rien y faire.

     — Qu’est-ce qui se passe ? Tu es malade, ou quoi ?

     — Je ne peux pas faire le chauffeur. D’accord : je suis un imbécile, un irresponsable, un arriéré… Je ne suis qu’un pauvre taulard, mais c’est au-dessus de mes forces. J’ai tout le temps l’impression de vous faire des sourires. Conduire un camion, ça m’irait mieux. Un tracteur ! D’accord ? Ne te vexe pas. Tu es un brave mec, mais… Tu vois, je ne me sens pas bien – je m’en vais.

     Et Iégor redescendit de l’estrade. En retraversant la salle, il se faisait du mauvais sang à propos de tout ce qu’il avait déballé au directeur. Il s’était mis à jacasser comme… comme pour s’excuser.  Mais s’excuser de quoi ? Je ne peux pas le faire – un point, c’est tout. Non, il avait fallu qu’il se justifie, qu’il s’étale, qu’il parle de son irresponsabilité… Pouah ! Iégor en avait gros sur la patate. C’est comme ça, mine de rien, qu’on se retrouve à faire de la lèche. À quêter l’approbation du chef… Pouah ! Tout ça lui était très pénible.

     Quant au directeur, qui suivait Iégor des yeux, il n’avait pas tout compris, en fait, il n’avait rien compris du tout.

     Iégor revenait par les taillis.

     Il déboucha dans une clairière qu’il traversa – puis ce fut encore un petit bois, plus fourni, déjà.

     Il était dans la combe – dans le fond, un ruisseau gazouillait. Iégor s’arrêta à mi-pente.

     — Tiens donc ! dit-il.

     Il demeura un moment, enjamba le ruisseau, remonta la pente…

     Il y avait là un petit bois de bouleaux, une vraie famille nombreuse qui lui tendait les bras.

     Ça alors ! fit Iégor.

     Il entra dans la boulaie. 

     Il marcha un moment au milieu des arbres… Il retira sa cravate et la passa autour d’un arbre que distinguaient sa beauté, sa vigueur élancée et sa blancheur particulière79. Puis il aperçut à côté une haute souche, qu’il gratifia de son chapeau. S’écartant un peu, il admira le spectacle.

     — Les voici à la dernière mode ! dit-il. Il poursuivit son chemin.  En se retournant souvent pour contempler l’élégant couple. Il souriait. Il se sentait le cœur plus léger.

     À la maison, Iégor marchait de long en large, plongé dans ses réflexions. Il fumait. De temps en temps, il se mettait brusquement à fredonner : « Méfiez-vous, fillettes, méfiez-vous des beaux garçons ! » Il s’arrêtait, regardait par la fenêtre ou contemplait la cloison… Et se remettait à déambuler. Il était une fois de plus dévoré d’impatience. On aurait dit qu’il n’arrivait pas à se décider de façon définitive. Il arrêtait sa décision. Puis revenait en arrière… Il était nerveux.

     — Ne te fais pas de mouron, Iégor, dit le vieux. Lui aussi faisait les cent pas, allant jusqu’à la porte et en revenant, se confectionnant une ligne dormante avec du fil écru attaché à un crochet de la porte, et qu’il frottait avec une vieille moufle.  Tractoriste, ce n’est pas moins bien que chauffeur. C’est même mieux, à mon avis. Ça gagne drôlement bien, à l’heure actuelle !

     — Mais je ne me fais pas de mouron.

     — Ces lignes que je tresse… On ira les poser quand l’eau sera un peu plus claire. J’aime beaucoup faire ça.

     — Moi aussi… J’adore poser des lignes.

     — On est deux. Y en a qui préfèrent le filet. Seulement, le filet… on peut se faire pincer, et d’une ; ensuite, le fichu filet, il faut le déplier, le lancer, c’est du boulot, on n’en finit pas !

     — Ouais… Rien que de le lancer. « Méfiez-vous, fillettes… »  Liouba rentre bientôt ?

     Le vieux regarda la pendule.  

     — Devrait, ouais. Ils livrent le lait, là. Ensuite, elle va rentrer. Iégor, faut être gentil avec elle : c’est notre dernière, et le dernier enfant, c’est toujours le plus cher. Quand tu auras des enfants, tu te rappelleras ce que je te dis. C’est une fille gentille, c’est la malchance… On a eu du mal, avec ce satané soûlard.

     — Oui, je sais… Une vraie plaie, ces poivrots ! Moi, les raclures comme ça, je les mettrais à l’ombre. Hop, en taule ! Pour cinq ans. Hein ?

     — En prison, à quoi bon ? Mais les mettre à l’écart une bonne fois, une petite année, commença à s’échauffer le vieux, ça oui ! Tous, autant qu’ils sont !

     — Et Piétro, il rentre bientôt ?

     — Le Piétro ? Lui aussi, y va pas tarder… Hein, à l’ombre, ils pourraient réfléchir.

     — Rester assis à réfléchir, c’est trop facile. Non, faut les faire bosser ! surenchérit Iégor.

     — T’as raison : jouer les bûcherons, tiens !

     — À la mine ! Abattre des arbres, c’est… même un idiot sera d’accord pour travailler au grand air80. Non, à la mine ! À forer, à pelleter !

     Liouba fit son apparition.

     — Tiens ! s’étonna-t-elle. Je me disais, ils rentreront seulement en pleine nuit, et le voilà qui est déjà là.

     — Il n’a pas joué le chauffeur pour le directeur, dit le vieux. Mais l’engueule pas. Y a une raison :  au volant d’une auto, il a mal au cœur.

     — Viens, faut qu’on parle un peu, Liouba, fit Iégor en l’emmenant dans la chambre. Il semblait avoir pris sa décision. 

     À ce moment surgit Piétro, à bord de son camion-benne, et Iégor partit à sa rencontre, sans avoir eu le temps de dire à Liouba ce qui le tracassait.

     Liouba les vit discuter un bon moment, puis Iégor lui fit un signe de la main et elle s’empressa de la rejoindre. Iégor se glissa derrière le volant du camion.

     — Vous allez loin ? demanda le vieux qui avait vu par la fenêtre que Piétro confiait l’engin à Iégor, et que ce dernier s’apprêtait à partir avec Liouba. 

     — J’en sais trop rien… Iégor doit aller quelque part, eut-elle le temps de répondre en partant.

     — Lioubka ! fut pour crier le vieux, mais Liouba avait déjà claqué la porte.

     — Qu’est-ce qu’y manigance, ce Jorjik ? se demanda le vieux à haute voix. Tu parles d’une fichue vie – toujours à redouter quéqu’chose, et va-t-en savoir quoi…

     Et il se dépêcha d’aller chez son fils lui demander où diable Iégor emmenait sa fille.

     —  Il y a un village qui s’appelle Sosnovka, dit Iégor à Liouba, alors qu’ils partaient tous deux à bord du camion. C’est à dix-neuf kilomètres…

     — Sosnovka, je connais.

     — Il y a là-bas une vieille surnommée Koudiélikha. Il vit avec sa fille, mais la fille est à l’hôpital, pour l’instant.

     — D’où tu sors tout ça ?

     — Eh bien, je l’ai appris… j’étais à Sosnovka, aujourd’hui. Mais il ne s’agit pas de ça. Un pote m’a demandé d’aller rendre visite à la vieille et de m’informer au sujet de ses enfants – savoir s’ils sont en vie, où ils vivent…

     — Et qu’est-ce que ça peut lui faire, à ton pote ?

     — Hé bien, c’est une parente à lui, quelque chose comme une tante. On va faire comme ça : une fois sur place, tu vas la voir… Non, on y va tous les deux, mais c’est toi qui lui poses les questions.

     — Et pourquoi ?

     — Et si tu me laissais le temps de t’expliquer ? dit Iégor en élevant la voix. il était nerveux, ça se voyait.

     — Dis donc ! Tu ne me cries pas dessus, Iégor, d’accord ? Je demande plus rien. Alors ?

     — Simplement parce que, si c’est un homme qui lui pose des questions, elle va deviner qu’il a été en prison avec son fils… ou plutôt, son neveu. Et les questions, c’est elle qui va les poser. Or, mon copain m’a défendu de dire à la vieille qu’il est en prison… Ouf ! J’y suis arrivé. Tu as pigé ?

     — Oui, j’ai pigé. Et je trouve quel prétexte, pour l’interroger ?

     — Voyons voir. Par exemple, tu es membre du soviet rural… Non, pas du soviet rural, mais du bureau… tu sais, le machin des pensions.

     — Le bureau régional de la sécurité sociale ?

     — Tout juste. Tu viens vérifier les conditions de vie des personnes âgées. Tu demandes où sont les enfants, s’ils écrivent, etc. Tu vois le topo ?

     — Je vois. Je vais te faire ça au petit poil.

     — Te vante pas trop vite…

     — Tu vas voir ça.

     Iégor se tut. Il était exceptionnellement grave et concentré. Il se força à sourire et dit :

     — Ne te vexe pas, Liouba, je préfère ne rien dire. D’accord ?

     Liouba lui toucha la main.

     — Eh bien, ne dis rien. Fais comme tu veux, je ne demande rien.

     — Et pardon pour tout à l’heure, quand j’ai crié, ajouta-t-il. Moi-même, je n’aime pas quand ça crie.

     Le camion roulait à toute allure. La route suivait la lisière d’une forêt, des racines dénudées et des mottes de terre passaient sous les roues, provoquant des cahots. Quand elle était trop secouée, Lioba agrippait  la poignée de la portière. Iégor regardait droit devant – la bouche serrée, les yeux mi-clos.

     Une vaste isba. Un poêle à la russe, un plancher en bois de pin râclé, lavé et relavé. Une simple table au plateau de bois peint. Dans le coin aux icônes, Saint Nicolas.

     De ses yeux de taupe, un long moment, la vieille  Koudiélikha regarda successivement Liouba, puis Iégor. Ce dernier portait des lunettes fumées.

     — Pourquoi dissimules-tu tes yeux, fiston ? demanda-t-elle. C’est des fois qu’on verrait à travers ?

     Sans piper mot, Iégor se contenta de hausser vaguement les épaules.

     — Grand-mère, on m’envoie recueillir tous les renseignements, déclara Liouba.

     La vieille Koudiélikha s’assit sur un banc, croisant ses mains brunâtres sur son tablier.

     — Des renseignements sur quoi ? J’touche vingt roubles… Avec simplicité, elle leva les yeux sur Liouba. Qu’est-ce qui t’faut d’autre ?

     — Et vos enfants, où sont-ils ? Vous en avez eu combien ?

     — Six, ma mignonne, six. Il y en a une qui vit avec moi, Nioura81, et puis trois autres dans les villes… Kolia82 est à Novossibirsk, il est mécanicien de locomotive, Micha vit également là-bas, il est maçon, et Viéra vit en Extrême-Orient, elle a épousé un militaire. Ils m’ont envoyé une photo de leur famille, il n’y a pas longtemps – ils sont déjà grands, leurs petits : un garçon et une fille.

     La vieille se tut, s’essuya la bouche avec un coin de son tablier, dodelina de sa petite tête d’oiseau et poussa un soupir. Elle aussi était capable de partir au loin mentalement, sans plus faire attention à ses hôtes. Puis elle revint avec eux, jeta un coup d’œil à Liouba et dit, pour rompre ce silence devenant gênant, puisqu’on lui montrait de la sollicitude :

     — Voilà… Ils sont en vie. Et elle retomba dans son silence.

     Iégor s’était assis sur une chaise près de la porte. Pétrifié, il avait regardé la vieille tenir son discours sans faire le moindre geste.

     — Et les deux autres ? demanda Liouba.

     — Ah, ben, eux, je ne sais pas : sont-ils vivants, mes pauvres chéris, ou sont-ils morts depuis longtemps…

     La vieille balança de nouveau sa petite tête desséchée, elle faisait un effort visible pour retenir ses pleurs, mais des larmes coulèrent sur ses mains et elle s’essuya bien vite les yeux avec son tablier.

     — Je ne sais pas. Quand il y avait la famine83, ils sont partis tous les deux, chacun de son côté… À présent, je ne sais pas. C’étaient deux garçons, deux frères… J’ignore ce qu’ils sont devenus.

        Un pesant silence flottait dans l’isba… Liouba ne savait plus quoi demander – la vieille lui faisait pitié. Elle glissa un regard sur Iégor… Celui-ci siégeait comme une statue, les yeux rivés sur la vieille Koudiélikha. Derrière ses lunettes, son visage aussi était complètement figé. Liouba se sentit très mal à l’aise.

     — Allons, grand-mère… Oubliant soudain qu’elle venait « du bureau de la sécurité sociale » , elle s’approcha de la vieille femme, s’assit à ses côtés et – le plus simplement du monde – l’enlaça avec une savante tendresse :

     — Ne pleure pas, ma douce, attends voir : on finira par les retrouver. Faut chercher après, quand même !

     La vieille essuya docilement ses larmes, branla encore du chef.

     — Peut-être qu’on pourra les retrouver… Je te remercie. Tu es toi-même de la campagne, hein ? Une fille simple comme toi… 

     — Bien sûr, que je suis une paysanne. Tes fils, faut les chercher…

     Iégor se leva et sortit.

     Il marcha lentement dans l’entrée. S’arrêtant devant la porte donnant sur l’extérieur, il passa la main sur le chambranle lisse et froid. Il y appuya le front et resta immobile. Il garda un long moment cette position, la main tellement crispée qu’elle était devenue toute blanche. Seigneur, savoir encore pleurer, pouvoir au moins se soulager un peu. Mais ses yeux restaient secs, ses pommettes avaient seulement durci et ses doigts gonflaient à force de serrer ce qui lui tombait sous la main. Et, en cet instant, rien n’aurait pu lui venir en aide, ni l’alcool, ni le tabac, tout lui répugnait. Il souffrait de tout son être, souffrait atrocement, il était sur des charbons ardents. Il n’arrivait qu’à répéter en son for intérieur ceci, qui lui tenait lieu de prière : « Allons, ça suffit ! Assez ! Assez ! »

     Entendant les pas de Liouba, Iégor s’écarta vivement du chambranle et descendit les marches du petit perron. Ayant rapidement gagné l’enceinte, il se retourna pour regarder l’isba. De nouveau concentré, pensif. Il fit le tour du camion en donnant de petits coups de pieds dans les pneus… Enlevant ses lunettes, il contempla encore l’isba.

     Liouba en sortit.

     — Dieu, ce qu’elle a pu me faire pitié ! dit-elle. J’en avais le cœur brisé.

     — On y va, fit Iégor avec autorité.

     Ils tournèrent… Iégor jeta un ultime coup d’œil à l’isba et lança le camion en avant.

     Ils restaient silencieux. Liouba repensait avec tristesse à la vieille.

     Ils sortirent du village.

     Iégor stoppa, posa sa tête sur le volant et ferma les yeux.

     — Qu’as-tu, Iégor ? s’effraya Liouba.

     — Attends un peu… Un moment… dit Iégor d’une voix faible. Moi aussi, vois-tu, j’ai le cœur brisé. C’est ma mère, Liouba. Ma mère.

     Liouba poussa un petit cri.

     — Que dis-tu, Iégor ? Comment…

     — Pas maintenant, dit Iégor farouchement. J’ai besoin de temps… Bientôt. Bientôt.

     — Qu’est-ce que tu racontes, pas maintenant ! Retournons-y !

     — C’est trop tôt ! s’écria Iégor. Laisse aux moins à mes cheveux le temps de repousser… Que j’aie à nouveau figure humaine. Iégor embraya. Je lui aurais envoyé un mandat, mais j’ai peur qu’elle se pointe avec au soviet rural, en demandant de qui ça vient. Elle serait capable de refuser l’argent. Je te le demande, va la voir demain et… raconte-lui quelque chose. Invente un truc. Moi, pour le moment… Je ne peux pas, mon  cœur lâcherait. Je ne peux pas. Tu me comprends ?

     — Arrête-toi, ordonna Liouba.

     — Pourquoi donc ?

     — Arrête-toi, je te dis.

     Iégor obéit.

     Liouba l’enlaça comme elle avait, peu auparavant, enlacé la vieille, avec une tendresse experte, serrant sa tête contre sa poitrine.

     — Seigneur ! Mais pourquoi y a-t-il des gens comme ça ? Si émouvants ? Elle éclata en sanglots. Qu’est-ce que je vais faire de vous ?

     Iégor se libéra de son étreinte, se racla la gorge à plusieurs reprises pour en faire partir la boule qui s’y était logée, embraya et dit, à la fois gaiement et avec une furieuse assurance :

     — T’en fais pas, Lioubacha ! Tout va rentrer dans l’ordre ! Même si je dois y laisser ma peau, avec moi, vous vivrez bien. Et je ne parle pas en l’air.

     Dans l’enceinte, devant la maison, Piétro les attendait.

     — Il a quelque chose, visiblement. Il s’inquiétait pour le camion, conjectura Liouba.

     — Pourquoi donc ? Je lui avais bien dit…

     Ils descendirent de la cabine, et Piétro s’approcha d’eux.

     — Il est là, l’autre, ton… dit-il à son habitude, comme parlant à contrecœur, au prix d’un gros effort.

     — Kolka64 ? s’étonna Liouba en faisant la grimace. Qu’est-ce qu’il me veut encore, ce sale type ? Ce que j’en ai assez, de ce minus !

     — Bon, je vais faire sa connaissance, fit Iégor en jetant un coup d’œil à Piétro qui acquiesça imperceptiblement.

     — Iégor ! s’alarma Liouba. Il doit être saoul. Il va chercher la bagarre. Iégor, il ne faut pas y aller ! Liouba fit un mouvement pour rejoindre Iégor, mais Piétro la retint.

     — N’aie pas peur, dit-il. Iégor…

     Celui-ci se retourna.

     — Il y en a trois autres planqués derrière la haie. Fais gaffe.

     Iégor hocha la tête et entra dans la maison.

     Liouba faisait de vains efforts pour échapper à la poigne solide de son frère.

     — Mais Ils vont le rouer de coups ! dit-elle, au bord des larmes. Piétro, enfin !

     — Le rouer de coups ? dit paisiblement la voix de basse de Piétro. Jorjik ? Ça m’étonnerait. Laisse-les discuter un peu… Et ton Kolia64 va piger une fois pour toutes, tu ne le reverras plus.

     — Aha, dit Kolia, avec un sourire forcé, voilà le nouveau patron. Il se leva de son banc. Moi, je suis l’ancien. Il s’approcha de Iégor. Va falloir qu’on cause un peu. Il se planta devant Iégor. Qu'en dis-tu ?

     Kolia n’était pas vraiment saoul, il avait surtout la gueule de bois. C’était un type de haute taille, d’un physique plutôt agréable, avec des yeux bleus intelligents.

     Les deux vieux observaient avec effroi les deux « patrons » – l’ancien et le nouveau.

     Iégor résolut de passer à l’action, saisit l’autre au collet et l’entraîna hors de l’isba…

     Il l’amena à grand-peine jusqu’au perron et le poussa au bas des marches.

     Kolia tomba par terre. Il ne s’attendait pas à ce que ça démarre de cette façon.

     — Si tu te pointes encore, petite charogne… C’est la dernière fois que tu viens ici, lui dit Iégor, d’en haut. Et il entreprit de descendre.

     Kolia se releva d’un bond… et se mit à gesticuler.

     — Sortons d’ici ! Suis-moi… Allez, allez. Allez, fumier! Arrive un peu !

     Ils étaient déjà sortis de l’enclos. Iégor allait devant, Kolia marchant derrière lui. Très agité, Kolia  poussa même une fois Iégor dans le dos. Celui-ci se retourna et hocha la tête d’un air de reproche.

     — Avance donc, répétait Kolia d’une voix qui tremblait.

     Les trois types dont avait parlé Piétro se montrèrent, venant à leur rencontre.

     — Pas ici, dit Iégor d’une voix résolue. Allons plus loin.

     Ils continuèrent. Iégor était de nouveau en tête.

     — Dites donc, fit-il en s’arrêtant, venez à ma hauteur, on dirait un peloton d’exécution. Il y a du monde qui nous regarde. 

     — Marche donc, répéta Kolia, se maîtrisant à peine.

     Ils avancèrent encore un peu.

À l’abri d’une haute clôture qui les dissimulait aux regards, Kolia, n’en pouvant plus, sauta sur Iégor. Ce dernier s’écarta et lui fit un croche-pied. Kolia se retrouva de nouveau honteusement par terre. Un  deuxième tomba sur Iégor, qui lui flanqua, de toutes ses forces, un grand coup de poing dans le ventre, et le gars se retrouva aussi au sol. Devant le tour pris par les événements, les deux derniers se montrèrent plus hésitants. Mais Kolia se remit d’un bond sur ses jambes et courut arracher un pieu à la clôture. 

     — Attends, salopard ! cracha-t-il, la colère lui coupant le souffle. L’air terrible avec son pieu, il se rua sur Iégor.

     Celui-ci avait eu maintes fois l’occasion de se convaincre que l’être humain ne va jamais jusqu’au bout – toujours, au dernier moment, même si c’est un moment effroyablement court, il a le temps de se dire : qu’est-ce qui arrivera ensuite ? Lorsque l’on tue, c’est qu’on a décidé de tuer. Tuer par mégarde est une chose rare.

     Les mains dans les poches, Iégor regardait Kolia. Ce dernier rencontra son regard tranquille, particulièrement calme, d’un calme sinistre.

     — T’auras pas le temps, dit Iégor. Il se tut, puis ajouta, comme s’il compatissait : Kolia.

     — Et tu me menaces avec quoi ? Hein, avec quoi ? Fit l’autre, s’efforçant de garder l’avantage. Avec ton couteau ? Vas-y, sors-le, ton couteau, sors-le !

     — Arrête de picoler, petit imbécile ! dit Iégor, toujours avec sympathie. T’as bien un pieu entre les mains, mais t’as les mains qui tremblent. Ne mets plus les pieds dans cette maison.

     Iégor pivota sur ses talons et s’en alla. Il entendit quelqu’un faire mouvement derrière lui – Kolia, sûrement – mais les autres l’arrêtèrent :

     — Laisse tomber ! C’est qu’une merde. Un gommeux de la ville. On lui règlera son compte une autre fois.

     Iégor poursuivit son chemin sans se retourner.

     Pour la première fois de sa vie, Iégor avait ouvert un sillon. 

     Il arrêta le tracteur, sauta à terre et se mit à parcourir le sillon, tout étonné de ce qu’il venait de faire : c’était vraiment lui qui venait d’accomplir ça ? Il donna un coup de pied dans une motte de terre, et s’éclaircit la gorge avec circonspection :

     — Hé bien… Jorjik. Fichtre ! Tu es parti pour devenir un travailleur de choc !

     Il balaya la steppe du regard, prit une goulée de cet air printanier sentant la terre et ferma quelques instants les yeux. Il garda cette posture.

     Gamin, il aimait tendre l’oreille au bourdonnement des poteaux télégraphiques. Coller l’oreille au poteau, fermer les yeux, écouter… Que de l’émotion. Iégor n’avait jamais pu oublier ce sentiment : on aurait dit un bourdonnement étranger, ne se produisant pas sur la terre, mais Dieu savait où. En gardant les yeux clos, bien fermés, on pouvait se plonger entièrement dans cette puissante vibration utérine qui se communiquait à vous – on se mettait à vibrer soi-même dans la tête ou dans la poitrine, sans comprendre ce qui se passait. Ça faisait peur, mais c’était bien intéressant. Étrange, de ne garder, d’une vie déjà longue et  bien variée, que ces quelques souvenirs : la vache Manka, et puis les branches de bouleau qu’ils portaient, sa mère et lui, pour alimenter le poêle. Ces chers souvenirs vivaient en lui et, quand il se sentait abattu, il se rappelait sa lointaine campagne, le bois de bouleau au bord de la rivière, la rivière elle-même…  Ça ne le soulageait pas, son cafard se faisait plus profond, sa tristesse s’élargissait, son cœur se serrait d’une autre manière – c’était une souffrance chérie. Et à présent, alors que le champ labouré exhalait une telle paix, alors que le soleil réchauffait sa tête et qu’il lui semblait pouvoir se poser enfin, Iégor avait du mal à comprendre comment cela pouvait se faire – qu’il arrête de courir le monde et trouve la paix. C’était vraiment possible ? Quelque chose lui disait, au fond de lui, que cela ne durerait pas.

     Iégor contempla de nouveau la steppe. Voilà quelque chose qu’il allait regretter.  « Pourquoi je suis aussi bête? se dit-il involontairement. Pourquoi je n’arrive pas à vivre ? Par tous les diables ! Il faut vivre. C’est bien, non ? Eh oui, c’est bien. Alors, réjouis-toi. » Il poussa un lourd soupir.

     — On peut vivre cent quarante ans… en respirant un air pareil, dit-il. C’est alors seulement qu’il aperçut un bouquet de bouleaux à l’extrémité du champ et se dirigea vers les arbres.

     — Oh, les voilà, mes bons amis ! Ils ont tenu le coup : même tout blancs, ils ont gardé leur place en bout de champ. Hé bien, le moment est arrivé de reverdir… Il caressa le tronc d’un bouleau. Oh, oh, ils ont mis leurs beaux habits ! Ah, mes petits fiancés ont mis leurs plus beaux atours. Et ils restent silencieux. Ils auraient pu appeler, faire signe – non, ils se sont bien habillés et ils ont attendu. Je les vois, à présent, de vraies beautés. Bon, il faut que j’aille labourer. Je ne serai pas loin, je passerai vous voir. Iégor s’écarta des arbres, se retourna pour les contempler et se mit à rire : ils ont une sacrée allure ! Et il revint vers son tracteur.

     Tout en marchant, il parlait encore, à son habitude :

     — Si je reste à vous faire la causette, je ne deviendrai jamais un travailleur de choc. Faut ce qui faut… Vous, ça vous est bien égal, mais moi, il faut que je devienne un travailleur de choc. Eh oui. Et Iégor se mit à chanter :

     L’obier est rouge12,

     L’obier est bien mûr,

     Je sais tout à présent

     Du caractère de mon amant.

     Du caractère de mon amant.

     Oh, quel caractère…

     Chantant toujours, il grimpa dans la cabine et remit en marche le colosse métallique. Le bruit de la chanson se perdait dans le grondement et le cliquetis de l’engin.     

     Le soir était venu, ils dînaient tous ensemble : les deux vieux, Liouba et Iégor.

     Ils écoutaient les belles chansons qui sortaient du haut-parleur.

      La porte s’ouvrit tout à coup, et un hôte inattendu fit son apparition : un jeune gars de haute taille, celui-là même qui avait tant paniqué le soir de la rafle.

     Iégor perdit un peu contenance.

     — Oho ! dit-il. Nous avons un invité ! Assieds-toi, Vassia84 !

     — Choura85, rectifia l’autre en souriant.

     — C’est ça, Choura ! Je perds la tête. Je confonds toujours avec ce Vassia, tu te rappelles ? Celui qui était si grand, l’adjudant-chef… Tout en  jacassant, Iégor reprenait ses esprits. C’était vraiment une visite inattendue. Nous avons fait notre service ensemble, Choura et moi, expliqua-t-il. Sous le même général. Assieds-toi, Choura, mange avec nous.

     — Asseyez-vous donc, l’invita aussi la vieille. Et le vieux fit de la place sur son banc :

     — Allez.

     — Je ne peux pas, j’ai un taxi qui m’attend. Il faut que je te cause, Guéorgui… J’ai quelque chose pour toi.

     — Tu vas dîner avec nous, insista Iégor. Ton taxi attendra.

     — Non, non… Choura regarda sa montre. J’ai mon train à prendre…

     Iégor se leva de table. Tout en continuant à pérorer, empêchant Choura de laisser échapper une parole indésirable. Lui-même grand ennemi des mots creux et des discours vides, il était capable, à l’occasion, de jacasser au point d’embobiner tout le monde. Ça lui arrivait aussi lorsqu’il était en plein désarroi.

     — Alors, tu revois les vieux amis ? Eh, les pièces d’or86 ! J’en rêve encore, du régiment. Allons faire un tour, si tu as quelque chose pour moi : c’est dans la voiture ? Un paquet du général, on va voir. Il faut signer un reçu, sans doute ? Tu es venu par le car ? Non, en voiture, ton taxi. Allons-y.

     Ils sortirent.

     Le vieux se taisait… Cette innocente tête de paysan n’eut que cette pensée :

     — Ça va chercher dans les combien, ces ballades en taxi, aller-retour depuis la ville ? C’est combien, le kilomètre ?

     — Je ne sais pas, fit distraitement Liouba. Dans les dix kopecks.

     Elle avait flairé quelque chose de louche dans l’homme venu leur rendre visite.

     — Dix kopecks ? Dix kopecks par trente six verstes87… Ça fait combien ?

     — Ben, trente-six kopecks, quoi, dit la vieille.

     — Bravo pour toi ! s’écria le vieux. Dix verstes, ça fait déjà un rouble. Alors, trente-six, ça fait… trois soixante, voilà ce que ça fait. Plus trois soixante, ça nous fait sept vingt l’aller-retour. Sept vingt, je touchais ça pour un mois de boulot.

     Liouba n’y tint plus et quitta elle aussi la table.

     — Qu’est-ce qu’ils fabriquent ? dit-elle en sortant.

     Dans l'entrée, elle trouva la porte extérieure ouverte. Elle entendit la voix de Iégor et celle de Choura. Et se figea.

     — Tu lui transmettras, tel quel. T’as compris ? La voix de Iégor était dure, hargneuse. Retiens bien et transmets comme il faut.

     — Je transmettrai. Mais tu sais comment il est… 

     — Oui. Lui aussi, il sait comment je suis. Il a reçu l’argent ?

     — Oui.

     — Terminé. Je ne vous dois plus rien. Si vous me cherchez, je monte tout le village contre vous. Iégor eut un rire bref. Je vous le déconseille.

     — La Guigne… Ne te fâche pas contre moi, je fais seulement ce qu’on m’a dit de faire : s’il n’a pas de fric, qu’il m’a dit,  tu lui en donnes. Tiens.

     Et Choura tendit sans doute à ce moment à Iégor une liasse de billets toute prête. Et Iégor, apparemment, s’en empara et gifla Choura avec – une fois, puis une deuxième et une troisième fois. Tout en prononçant à mi-voix, à travers ses dents :

     — Fils de pute ! Morveux ! Il s’y croit, le fils de pute !

     Liouba fit bruyamment tomber quelque chose dans l’entrée. Elle s’avança sur le perron.

     Choura se tenait raide comme un piquet, blême…

     Iégor lui tendit les billets en lui disant doucement, d’une voix un peu sifflante :

     — Tiens. Au revoir, Choura. Transmets mes salutations ! Tu es sûr d'avoir retenu tout ce que j’ai dit ?

     — Oui, je m’en souviens, dit Choura. Il jeta un dernier regard haineux et menaçant à Iégor et retourna à la voiture.

     — Alors voilà. Iégor s’assit sur une marche. Il observa l’automobile braquer… La suivit des yeux et se retourna vers Liouba.

     Celle-ci se tenait debout derrière lui.

     — Iégor… commença-t-elle.

     — Laisse, fit Iégor. Ce sont mes histoires anciennes. De vieilles dettes, comme qui dirait. Ils ne reviendront pas.

     — Iégor, j’ai peur, avoua Liouba.

     — De quoi ? s’étonna Iégor.

     — J’ai entendu dire que chez vous… si quelqu’un veut couper les ponts…

     — Laisse ! lui intima rudement Iégor. Et il répéta : laisse. Assieds-toi. Ne parle plus jamais de ça. Assieds-toi donc… Iégor lui prit le bras et l’attira. Qu’est-ce que tu as, à rester debout derrière moi, comme ça ? Ce n’est pas bien, ce n’est pas très poli.

     Liouba s’assit.

     — Eh bien ? demanda gaiement Iégor. Pourquoi est-elle triste, mon aube claire ? Allez, on ferait mieux d’en chanter une !

     — Seigneur, si tu crois que j’ai envie de chanter…

     Mais Iégor n’écoutait pas.

     — Allez, je vais t’en apprendre une… Je connais une belle chanson. Et Iégor entonna :

     L’obier est rouge,

     L’obier est bien mûr…

     — Mais je la connais ! fit Liouba.

     — C’est vrai ? Hé bien, reprends avec moi. Allez :

     L’obier…

     — Iégor, implora Liouba, au nom du Christ, dis-moi : ils ne te feront rien ?

     Iégor serra les dents et ne répondit rien.

     — Te fâche pas, Iégorouchka16. Qu’as-tu donc ? Liouba se mit à pleurer. Pourquoi tu ne me comprends pas ? Je l’ai tellement attendu, ce bonheur, et voilà qu’on veut me le prendre… Je suis quoi, maudite ? Je n’ai pas le droit d’être heureuse ?

     Iégor prit Liouba dans ses bras et, de la main, essuya ses larmes.

     — As-tu confiance en moi ?

     — Comment avoir confiance, alors que tu ne veux rien dire ? Dis la vérité, Iégor, elle ne me fait pas peur. Nous devrions peut-être partir…

     Iégor fit entendre des lamentations :

     — Oh, oh ! Et moi qui voulais devenir travailleur de choc ! Ma parole, je ne serai jamais travailleur de choc ! Liouba, quand on pleure devant moi, je perds les pédales. Pitié ! Aie pitié de moi, Lioubouchka.

     — Bon, bon, d’accord. Tout ira bien ?

     — Tout ira bien, articula nettement Iégor. Je te le jure sur ce que tu voudras, sur ce qui t’est le plus cher. Allez, chantons. Et il entonna de nouveau :

      L’obier est rouge,

     L’obier est bien mûr…

     Liouba reprit, et leurs voix s’accordèrent si bien qu’elle s’apaisa tout de suite, s’abandonnant au chant.

     Je sais tout à présent

     Du caractère de mon amant.

     Du caractère de mon amant.

     Oh, quel caractère,

     Je ne l’ai pas satisfait, 

     Et il m’a quittée…

     Par-dessus la haie, Piétro les observait, narquois.

     — Vous m’écrirez les paroles, dit-il.

     — Ha, Piétro ! Notre chanson s’est envolée à cause de toi, fit Liouba, vexée.

     — On est venu te voir, Iégor ?

     — Un copain. On met l’étuve à chauffer ?

     — Et comment ! Viens voir un peu, que je te dise…

     Iégor s’approcha de la haie. Piétro se pencha vers lui et lui murmura quelque chose à l’oreille.

     — Piétro ! dit Liouba. Je sais très bien ce que tu as en tête. Après le bain !

     — Je lui demande de jeter un coup d’œil au gicleur, fit Piétro.

     — Je regarderai, dit Iégor. Faut sans doute le nettoyer en soufflant dedans.

     — Je vous en ficherai, du gicleur ! J’ai dit, après l’étuve, conclut sévèrement Liouba. Qui rentra dans la maison. Elle semblait avoir retrouvé son calme, mais l’inquiétude s’infiltrait encore en elle. Cette inquiétude qui ne lâche pas facilement les femmes amoureuses.

     Iégor sauta la haie pour rejoindre Piétro.

     — Le brandy, c’est de la merde, déclara-t-il. Je préfère le champagne ou le « Rémy Martin ».

     — Goûte-le quand même !

     — Tu parles, que j’y ai pas déjà goûté ! Ce qui me va aussi, par exemple, c’est le whisky-soda…

     Devisant de la sorte, ils prirent la direction de l’étuve.

     À présent, on ensemençait le champ que Iégor avait labouré. Iégor était de la partie. C’est-à-dire qu’il conduisait le tracteur qui tirait le semoir en arrière duquel se tenait une jeune femme avec une pelle, pour répartir régulièrement le grain.

     Piétro arriva, à bord de son camion-benne aux bords renforcés – amenant du grain qu’ils versèrent dans le semoir. Ils échangèrent quelques mots :

     — Tu mangeras ici, ou tu rentres à la maison ? demanda Piétro.

     — Ici.

     — Sinon, je te dépose, il faut que j’y aille.

     — Non, j’ai pris tout ce qui me faut. Et pourquoi dois-tu y aller ?

     — Le carburateur a des ratés. Ça doit vraiment être le gicleur.

     Il se mit à rire en repensant au « gicleur » qu’ils avaient nettoyé, la dernière fois, dans l’étuve.

     — J’en ai un en réserve à la maison.

     — On peut regarder. C’est quoi, ces ratés ?

     — Laisse, ça serait perdre du temps. C’est vraiment le gicleur. Je suis embêté avec depuis un bout de temps, ça m’ennuyait de le jeter. À présent, il est temps de le changer.

     — C’est toi qui vois. Et Iégor remonta dans sa cabine. Piétro partit apporter du grain à un autre semoir. 

     Avec un rugissement, le tracteur se mit à avancer.

     … Iégor détacha ses yeux des instruments du tableau de bord et regarda vers l’avant, et il aperçut au loin, juste à côté du bouquet de bouleaux en lisière du labour, une « Volga7 » et trois silhouettes.  Il les observa… et les reconnut : le Lippu, Bouldi et un troisième, de haute taille. Et dans l’auto, c’était Lucienne. Elle était assise à l’avant, la portière ouverte, et Iégor, qui ne pouvait pas voir son visage, reconnut sa jupe et ses jambes. Les trois hommes se tenaient à côté de la voiture, attendant l’arrivée du tracteur.

     Le monde était toujours le même. Le soleil d’un jour lumineux brillait au-dessus du champ, le bosquet, là-bas, restait bien vert, la pluie de la veille l’avait bien lavé… Une lourde senteur montait de la terre humide, une odeur si forte qu’elle faisait un peu tourner la tête. La terre tendait ses forces printanières, rassemblait toute sa sève – elle se préparait à donner la vie, une fois encore. Et la ligne bleuâtre de la bande forestière que survolait un nuage blanc et moutonneux, et le soleil au zénith – tout cela était la vie, la vie qui avançait, insouciante, que rien ni personne n’arrêtait.

     Iégor ralentit un peu… Se penchant, il attrapa une clé anglaise, choisissant non pas la plus grosse, mais la plus indiquée, et la fourra dans une poche de pantalon. Il vérifia qu’elle n’était pas visible, sous sa veste.

     Arrivé à la hauteur de la « Volga » , Iégor stoppa et coupa le moteur.

     — Va déjeuner, Galia, dit-il à son aide.

     — Mais on vient de faire le plein de semences, objecta-t-elle.

     — Vas-y, ça ne fait rien. Il faut que je discute avec les camarades… du Comité central du syndicat.

     Galia s’en alla en direction de la maisonnette de l’équipe, qu’on apercevait dans le lointain. En chemin, elle se retourna deux ou trois fois, jetant des coups d’œil à la « Volga » et à Iégor…

     L’air de rien, Iégor coula aussi un regard à travers le champ de labour… À l’autre bout, on voyait se traîner deux autres tracteurs tirant leur semoir ; le léger bourdonnement qui en provenait ne troublait guère la paix de cette immensité en pleine lumière.

     Iégor s’avança vers la « Volga » .

     Le Lippu se mit à sourire alors que Iégor était encore assez loin du groupe.

     — Il est rien crado ! s’exclama le Lippu en souriant. Lucienne, regarde-le donc !

     Lucienne sortit de la voiture. Et, sans sourire, d’un air grave, observa Iégor qui avançait.

     Celui-ci marchait pesamment dans la terre molle… Il regardait ses visiteurs… Également sans sourire.

     Le seul qui souriait, c’était le Lippu. 

     — Ma parole, c’est à ne pas le reconnaître ! s’esclaffait-t-il. On pourrait le croiser sans le reconnaître.

     — Ne lui fais pas de mal, Lippe, fit soudain Lucienne d’une voix un peu enrouée, en regardant le Lippu d’un air impérieux, presque avec méchanceté.

     Le Lippu, quant à lui, palpitait d’une joie mauvaise, chargée de rancune.

     — Lucienne ! Que dis-tu ! C’est lui, qui ne doit pas me faire de mal ! C’est à lui qu’il faut dire de ne pas me toucher. Autrement, son sacré poing pourrait bien glisser sur mon cou de malheur…

     — Le touche pas, fumier ! éclata Lucienne. Tu vas bientôt crever, alors pourquoi…

     — Ferme-la ! dit le Lippu. Son sourire s’effaça, comme emporté par le vent. On vit dans ses yeux la rancune impuissante se changer en rage aveugle : cet homme était désormais sourd à toute parole de justice. De tels êtres font comme le serpent qui, ne trouvant personne à mordre, mort sa propre queue. Ferme-là, ou je vous étends l’un à côté de l’autre. Et je vous fais vous embrasser – ça me rajoutera un article : profanation de cadavres. Ça m’est égal.

     — Je t’en prie, dit Lucienne après quelques instants de silence, ne le touche pas.  Nous, de toute façon, nous n’en avons plus pour longtemps, laisse-le en vie. Qu’il laboure la terre, si c’est ce qui lui plaît.

     — Nous, on est foutus, et lui, il peut continuer à labourer la terre ? Dans un sourire, le Lippu exhiba ses dents pourries. Ça serait juste ? Il a pas fait les trente-six coups, lui, par hasard ?

     — Il a quitté le jeu. Il a son attestation.

     — Il a rien quitté du tout. Le Lippu se tourna vers Iégor. Il ne fait qu’arriver.

     Iégor avançait toujours avec difficulté, la terre molle se collant à ses bottes.

     — Jusqu’à sa démarche, qu’on ne reconnaît plus ! s’exclama le Lippu avec enthousiasme. Y marche comme un travailleur.

     — Comme un prolétaire, proféra le Boudelogue obtus.

     — Comme un paysan, où t’as vu du prolétaire, toi ?

     — Mais la paysannerie, c’est aussi le prolétariat !

     — Bouldi ! Avec tes quatre classes88 et tes deux narines, tu as juste le droit de lire « Mourzilka 89» et de respirer au grand air. Salut, la Guigne ! dit à haute voix le Lippu pour accueillir Iégor.

     — Et qu’ont-ils dit encore ? redemandait Liouba, anxieuse, à ses vieux parents.

     — Rien de plus… Je leur ai expliqué comment y aller…

     — Retrouver Iégor ?

     — Ben oui.

     — Ah mon Dieu ! hurla Liouba en se ruant hors de l’isba.

     Piétro pénétrait justement avec son camion dans l’enceinte de la maison.

     Liouba lui fit de grands gestes pour lui faire signe de s’arrêter sans aller plus loin.

     Piétro stoppa…

     Liouba sauta dans la cabine… Dit quelque chose à Piétro. Le camion recula, braqua et partit à fond de train, cahotant avec fracas au-dessus des ornières de la route.

     — Piétia, frère chéri, vite, vite ! Seigneur, je le savais ! Liouba n’essuyait pas les larmes qui roulaient sur ses joues, elle ne les remarquait même pas.

     — On y sera à temps, dit Piétro. Je l’ai quitté il n’y a pas longtemps…

     — Ils étaient chez nous à l’instant… le temps de demander. Ils sont là-bas. Vite, vite, Piétia !

     Piétro faisait rendre tout ce qu’il pouvait à sa monture énorme et bossue.

     Le groupe qui stationnait à côté de la « Volga » fit mouvement vers le bouquet de bouleaux. Seule la femme resta près de la voiture, elle y monta et claqua toutes les portières..

     Le groupe s’arrêta un peu avant les arbres. Il y eut une discussion… Deux hommes se détachèrent du groupe et revinrent à la voiture. Les deux autres – Iégor et la Lippe – entrèrent dans le bosquet et s’éloignèrent, bientôt on ne les vit plus.

     … C’est lors qu’apparut au loin, sur la route, le camion de Piétro. Les deux hommes attendant à côté de la voiture l’observèrent. Comprenant qu’il fonçait vers eux, ils crièrent quelque chose en direction des arbres. Un homme sortit du bosquet en courant – le Lippu, cachant un objet dans sa poche. Il aperçut à son tour le camion et regagna en courant la « Volga » . L’automobile démarra sur les chapeaux de roue et fila à toute vitesse.

     Le camion parvint à la hauteur du bosquet.

     Liouba jaillit de la cabine et courut vers les bouleaux.

     Silencieux, une main appuyée sur le ventre, Iégor allait à sa rencontre. De son autre main, il se soutenait aux arbres, laissant sur les troncs des taches rouge vif.

     Voyant Iégor blessé, Piétro remonta vite dans la cabine et faillit se lancer à la poursuite de la « Volga » . Mais la voiture était déjà loin. Piétro fit tourner le camion.

     Liouba soutint Iégor sous les bras.

     — Je vais te salir, dit Iégor qui souffrait.

     — Tais-toi, ne parle pas.. La robuste Liouba prit Iégor dans ses bras. Iégor voulut protester, mais un nouveau spasme douloureux l’en empêcha, il ferma les yeux.

     Accouru à toutes jambes, Piétro prit délicatement Iégor des mains de sa sœur et le porta au camion.

     — Ce n’est rien, répétait-il à mi-voix. Une bagatelle… Des gens survivent, qu’on a transpercés d’un coup de baïonnette. Dans une semaine, tu seras sur pied…

     Iégor hocha faiblement la tête et soupira – il avait un peu moins mal.

     — C’est une balle, dit-il.

     Piétro jeta un coup d’œil à son visage livide, serra les dents et ne répondit rien. Il se contenta de presser le pas. 

     Liouba sauta la première dans la cabine. Elle prit Iégor dans ses bras. Elle le casa sur ses genoux, sa tête appuyée sur sa poitrine. Piétro se mit à conduire le camion avec précaution.

     — Tiens le coup, Iégorouchka… mon chéri. On sera bientôt à l’hôpital…

     — Ne pleure pas, fit doucement Iégor sans ouvrir les yeux.

     — Je ne pleure pas…

     — Si… Tes larmes coulent sur mon visage. Il ne faut pas.

     — J’arrête, j’arrête…

     Piétro tournait son volant en tous sens, s’efforçant d’éviter les secousses. Mais elles étaient inévitables et faisaient grimacer Iégor de douleur, à deux reprises il poussa un gémissement.

     — Piétia… dit Liouba.

     — Je fais le maximum. Mais faut pas traîner. Faut se dépêcher.

     — Arrêtez-vous, demanda Iégor.

     — Pourquoi, Iégor ? Faut pas traîner…

     — Non… c’est fini. Faites-moi descendre.

     Ils le déposèrent par terre, sur une veste matelassée.

     — Liouba, appela Iégor, étendu sur le dos, la cherchant au ciel, de ses yeux qui ne voyaient plus. Liouba…

     — Je suis là, Iégorouchka, me voici.

     — L’argent… prononça enfin Iégor avec difficulté, l’argent dans ma veste… partage avec maman… Une petite larme s’échappa de ses paupières closes, roula sur sa tête, hésita, se coula près de l’oreille et se détacha pour choir dans l’herbe. Il était mort.   

     Il gisait dans l’herbe, lui, le paysan russe, dans sa steppe natale, tout près de chez lui… Il gisait, joue contre terre, comme en train d’écouter une chose que lui seul entendait. Comme, dans son enfance, il avait appuyé son oreille aux poteaux télégraphiques. 

     Liouba s’abattit sur sa poitrine, poussant d’atroces gémissements.

     Piétro restait debout à les contempler, pleurant en silence.

     Puis il releva la tête, essuya de sa manche ses larmes.

     — Alors quoi, souffla-t-il puissamment, exprimant dans ce souffle sa force herculéenne, ils vont s’en tirer comme ça ? Contournant le corps allongé ainsi que sa sœur, sans plus se retourner, il courut à grandes enjambées vers son camion.

     Le camion-benne fit rugir son moteur et s’élança dans la steppe parallèlement à la grande route. Piétro connaissait toutes les routes et tous les chemins, dans le coin, et se rendit compte qu’il y avait moyen d’intercepter la « Volga » en lui coupant la route. L’automobile allait contourner le saillant forestier dont la ligne bleuissait l’horizon… Et il y avait un chemin praticable, par lequel, l’hiver, les tracteurs tiraient les traîneaux portant les troncs d’arbres. À présent, après la pluie, ce chemin jongé de branchages était même plus fiable pour le camion que la grande route. Mais pas question pour la « Volga » de l’emprunter. Et comment ces gens-là auraient-ils pu savoir où débouchait ce passage ?

     … Et Piétro intercepta la « Volga » .

     Le camion sortit de la forêt avant que l’élégante auto beige n’ait eu le temps de se faufiler. Ce qui signifiait pour elle la fin : trop tard pour faire demi-tour – le camion fonçait sur elle — pas moyen non plus d’éviter le choc : la route était étroite… Quant à tourner : d’un côté, la forêt, de l’autre, des terres en friche, inondées d’eau de pluie, impraticables pour une auto. La voiture tenta de contourner le camion en faisant un détour en force par le terrain détrempé. Elle se mit à zigzaguer, perdit de la vitesse, ses roues cherchant un appui et son moteur hurlant de toutes ses forces. Piétro la cueillit à ce moment-là. Personne n’eut même le temps  de se sauver en abandonnant la « Volga » … Comme un taureau furieux, l’énorme engin lui défonça le flanc, la renversa et s’arrêta, dressé au-dessus d’elle.

     Piétro sortit de la cabine.

     Venus des labours, ayant quitté leurs tracteurs, accouraient des gens qui avaient vu toute la scène.    

Notes :     

  1. Au sens propre, mais il y a aussi un sens caché : sous Staline, les gens (en particulier les « politiques ») condamnés à une première peine, et arrivant au terme de cette peine, se voyaient souvent coller une rallonge, sans autre forme de procès. Les zeks (privés de libertés) les appelaient, avec l’ironie toute spéciale des camps, les récidivistes. Voir par exemple A. Soljénitsyne, l’Archipel du Goulag. 1bis Note rajoutée ultérieurement: Chanson populaire. Vers d’Ivan Kozlov, d’après ceux du poète irlandais Thomas Moore et musique composée vers 1827 par Alexandre Aliabiev (?).
  2. Parce qu’il n’est plus bagnard.
  3. Très amusant dans le texte, car le même mot veut dire aussi : serrurier…
  4. Pour rafraîchir les mémoires : https://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_On%C3%A9guine
  5. Lioubov (Amour) est le prénom, Fiodorovna (fille de Théodore) le patronyme. Baïkalova est un nom de famille de type géographique : du (lac) Baïkal.
  6. Boutonnée sur le côté.
  7. Marque soviétique d’automobile.
  8. Occasionnels ou non, les VTC existaient en Urss bien avant Uber.
  9. Vers de Serge Iessiénine ( écrit le plus souvent : Essénine) . Qui n’est pas vraiment là par hasard : Iessiénine est connu pour avoir été fasciné par le monde des truands. Signalons une remarquable présentation de ce poète : http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/essenine/essenine.html
  10. Poète russe du dix-neuvième siècle. Ce bref échange montre le rapport très étroit que les Russes avaient autrefois avec la poésie. Sur Fet, voir par exemple : https://fr.wikipedia.org/wiki/Afanassi_Fet
  11. Autre poème de S. Iessiénine, que j’ai retrouvé seulement en russe, daté de 1921 : « Mon ancien monde mystérieux » . Iégor le récite un peu cul par dessus tête.
  12. L’obier a des fleurs blanches, mais de petits fruits rouges.
  13. Pour rendre la somme annoncée, huit mille roubles de l’époque – 1973. Faible somme aujourd’hui, beaucoup plus alors.
  14. Pour faire signe à distance, dans La fille du capitaine, de Pouchkine.
  15. La dame. Chanson et danse : https://youtu.be/_92TuafLVqs
  16. Diminutif caressant de Iégor (Georges). Voir par exemple La steppe, d’A. Tchékhov, sur ce blog.
  17. Revolver très utilisé en Russie impériale, puis en Urss.
  18. Riche marchand. Le nom signifie : peu croyant.
  19. Choukchine se savait malade, et ses récits évoquent très souvent la mort. Il mourut quasiment au même âge que son modèle littéraire, Tchékhov.
  20. Ville russe, région de Riazan.
  21. Citation du savant et poète russe du dix-neuvième siècle Alexandre Veltman, reprise dans des vers d’Ossip Mandelstam.
  22. Diminutif de Nina.
  23. Diminutif de Lioubov : c’est la femme dont il avait la photo, sa correspondante quand il était prisonnier, sa « marraine ». Voir la note 5.
  24. Voir note 16.
  25. On peut aussi y manger… et boire autre chose que du thé. D’où la prudence de Iégor.
  26. Très exactement : Kerjakis. C’est une secte de vieux-croyants de l’Altaï – région natale de l’auteur. Sur les vieux-croyants, voir par exemple : https://fr.wikipedia.org/wiki/Orthodoxes_vieux-croyants
  27. Allusion au livre de Tikhone Siémouchkine, prix Staline 1949, dont fut tiré le film du même nom : Alitet s’en va dans les montagnes
  28. Tiré de la célèbre chanson (de taulards) Taganka. Elle fut chantée par Chaliapine. Pour une interprétation moderne, voir Vladimir Vyssotski.
  29. Port de Sibérie orientale. Célèbre centre de répartition des bagnards, au temps du goulag. Voir notamment le terrible ouvrage de Varlam Chalamov : Récits de la Kolyma.
  30. Comme à la fin de la pièce Oncle Vania : « Nous nous reposerons ! » Choukchine était un fin connaisseur de Tchékhov.
  31. Grandes maisons en bois à cloisons internes formant une croix. Type apparu dans l’Altaï à la fin du dix-neuvième siècle. 
  32. Raviolis sibériens, extrêmement réputés.
  33. Fille de Mikhaïl. Les gens simples sont souvent appelés juste par leur patronyme. Cela peut aussi marquer une proximité de relations, ou encore un respect affectueux : Ilitch, pour Lénine.
  34. Surdiminutif de Lioubov : Lioubov, Liouba, Lioubka, Lioubotchka, Lioubacha…
  35. Cosaque révolté au 17ème siècle : https://fr.wikipedia.org/wiki/Stenka_Razine
  36. Rappelons la vieille blague des zeks, les habitants de l’archipel du goulag : « T’as pris combien ? Huit ans. T’avais fait quoi ? Rien. Ah, tu racontes des bobards. Rien, c’est dix ans. »
  37. Bain de vapeur obtenue en jetant de l’eau sur un poêle en brique ou des pierres chauffées.
  38. « Saint, saint, saint est l’Éternel » Ésaïe, 6.3. Aussi Apocalypse de Saint Jean, 4.8.
  39. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Koltchak
  40. Après octobre 1917, pendant la guerre civile. Voir par exemple : https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_russe
  41. Pour survivre. Valait le Goulag ou pire. À son habitude, Choukchine, dont le père fut fusillé comme koulak (« gros paysan » : la possession d’une vache pouvait suffire, ou opposer la moindre résistance à la collectivisation), évoque le passé par petites touches brèves.
  42. Politiques : en soutien à la ligne du parti, pour voter des motions exigeant la condamnation des « traîtres » , etc.
  43. Parodie du discours soviétique officiel.
  44. Le terme est passé en français. Tout de même, à tout hasard : https://fr.wikipedia.org/wiki/Stakhanovisme
  45. Davantage ukrainien que le russe Piotr (Pierre). Cela, outre l’allusion à Stienka Razine, me fait penser que la famille a été déportée dans l’Altaï, auparavant.
  46. Diminutif d’Ilya, Élie. Lopatine, c’est un peu « La pelle » .
  47. En russe : une vache. On dirait de nos jours, en France : un bras.
  48. Diminutif de Iégor ou de Guéorgui.
  49. Il le prononce à l’anglaise.
  50. L’auteur s’amuse : Zoîa confond les termes.
  51. Policier.
  52. Pour se fouetter : http://www.20minutes.fr/mode/1485139-20141120-bania-russe-vertus-flagellation
  53. Diminutif de Piétro.
  54. Pour faire de la vapeur. Voir la note 37.
  55. Diminutif de Mitia, donc surdiminutif de Dmitri.
  56. Voir la note 41.
  57. Diminutif de Klania, donc surdiminutif de Klavdia (Claudia).
  58. D’héritage.
  59. Diminutif de Mania, surdiminutif de Maria.
  60. Diminutif de Pavel.
  61. « Attirons le feu sur nous » , film de guerre soviétique de 1965.
  62. L’auteur s’amuse, dans un style rappelant fortement celui de Tchékhov : https://fr.wikipedia.org/wiki/Georg_Christoph_Lichtenberg
  63. Diminutif de Viéra (Véra), qui signifie en russe : Foi.
  64. Diminutif de Kolia, surdiminutif de Nikolaï (Nicolas).
  65. Allusion amère ou résignée de l’auteur à son alcoolisme passé, qui va le tuer bientôt.
  66. Dans l’argot de la pègre, cela donne comme nom : Labite.
  67. Équivalent de « Monsieur » en Urss.
  68. Diminutif du patronyme Mikhaïlovitch (fils de Mikhaïl). Par amitié, on appelle familièrement les gens par leur patronyme seul.
  69. Encore un diminutif affectueux…
  70. Les onze degrés du champagne pèsent peu pour des gens plutôt habitués à la vodka, qui fait 40-45°...
  71. Boisson fermentée faiblement alcoolisée. Voir la note précédente.
  72. « Les roseaux bruissaient » , romance populaire russe. (Шумел камыш)
  73. Première strophe du poème d’A. Pouchkine Le Prisonnier (1822).
  74. Diminutif de Iégor. Dans La steppe (A. Tchékhov), le petit garçon s’appelle Iégorouchka…
  75. Ferme d’État.
  76. Passeport intérieur, lui permettant, une fois enregistré, de rester sur place.
  77. La petite pinède.
  78. Pour Vladimirovitch, patronyme du directeur.
  79. Le bouleau est l’arbre favori de Iégor et le symbole forestier de la Russie.
  80. Il y a une sombre ironie cachée dans ce texte. « Au grand air », quand c’est par moins quarante, avec une alimentation réduite, la mort est au bout. Voir Soljénitsyne, Chalamov, Guinzbourg ou encore le beau et cruel récit de G. Herling : Un monde à part.
  81. Dérivé du prénom Anna.
  82. Kolia, déjà rencontré, est un diminutif de Nikolaï, Micha est un diminutif de Mikhaïl et Viéra – qu’on écrit souvent Véra, mais je donne la transcription correcte – provient du slavon, le russe d’église, et signifie : la Foi.
  83. Début des années trente, en Ukraine notamment. Voir la note 44.
  84. Diminutif de Vassili.
  85. Diminutif d’Alexandre.
  86. Titre d’une chanson, sans doute de voleurs.
  87. La verste (ancienne mesure) fait 1,1 km environ. Le vieux va calculer en confondant les deux mesures.
  88. Du CP au CM1…
  89. Bandes dessinées pour enfants, très populaires. Le personnage de Mourzilka, petit lutin jaune à béret rouge, est né en 1924.
  • Texte de la chanson « Kalinka »

https://youtu.be/C_A7Hu0uKNw

Paroles et musique d’origine populaire

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

Ah, sous le pin, sous la verdure,

Vous avez préparé mon lit.

Oh, bonnes gens, bonnes gens,

Vous avez préparé mon lit.

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

Ah, petit pin tout vert,

Ne bruisse pas au-dessus de moi.

Oh, bonnes gens, bonnes gens,

Ne bruisse pas au-dessus de moi.

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

Ah, belle jeune fille,

Donne-moi ton amour.

Oh bonnes gens, bonnes gens,

Donne-moi ton amour.

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

Petite baie de l’obier, petite baie, ma petite baie,

Au jardin, la baie du framboisier, ma petite framboise.

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Billet de blog
La diffamation comme garde-fou démocratique ?
À quoi s’attaque le mouvement #MeToo par le truchement des réseaux sociaux ? À la « fama », à la réputation, à la légende dorée. Autrement dit à ce qui affecte le plus les femmes et les hommes publics : leur empreinte discursive dans l’Histoire. Ce nerf sensible peut faire crier à la diffamation, mais n’est-ce pas sain, en démocratie, de ne jamais s’en laisser conter ?
par Bertrand ROUZIES