Vies et destin de Marina Tsvetaîeva

 

 

 

 

La vie de Marina Tsvetaïeva commence comme un conte de fées qui voudrait se prolonger indéfiniment, la vie se confondant avec un rêve de myope, éternelle amoureuse, que la cruauté des temps va peu à peu rattraper, saisir dans ses pinces et broyer, jusqu’à la tragédie finale. Entretemps sont nés des enfants, l’une très tôt disparue, et des écrits : poèmes, prose, journal, correspondance et traductions.

Elle naît à l’automne 1892 à Moscou. Son père est un universitaire connu, philologue, critique d’art, futur directeur du musée Roumiantsev et créateur du Musée des Beaux-Arts.

Sa mère, de famille germano-polonaise, est pianiste.Elle voudra faire de Marina une musicienne - mais la vocation de celle-ci est ailleurs. Deux ans plus tard, naîtra sa soeur, Anastassia - celle-ci, survivant à bien des vicissitudes, et, elle même écrivain, consacrant une partie de son temps, après la guerre, à faire réhabiliter sa soeur, à diffuser son oeuvre et à obtenir pour elle de l’église orthodoxe l’office des morts, ainsi qu’un emplacement officiel pour sa tombe, au cimetière de Petropavlovsk, à Elgaboura - s’éteindra presque centenaire.

Enfant surdouée, Marina écrit de la poésie dès l’âge de six ans, et non seulement en russe, mais aussi en français et en allemand.

La mère est tuberculeuse, et la famille séjourne en Italie, en Suisse et en Allemagne entre 1902 et 1905.

Premier coup du destin, Maria, la mère de Marina, meurt en 1906. Deux ans plus tard, à l’âge de seize ans, Marina vient à Paris, étudier à la Sorbonne la littérature médiévale française. En 1910, elle fait éditer en Russie à ses frais son premier recueil de poésies, «Album du soir», qui lui vaut l’attention de poètes connus, dont N. Goumiliev, le premier mari d’Anna Akhmatova. S’ensuivront des articles de critiques littéraires, ainsi qu’un deuxième recueil « La lanterne magique ».

En 1911, elle fait la connaissance de Serge Efron, son grand - mais pas unique - amour masculin et, pour elle, la figure du mari. Figure stable, même si la réalité est plus vacillante. De famille partiellement juive, Efron est un touche-à-tout littéraire : récits, théâtre, journalisme. 

Ils se marient en 1912, et leur naît cette même année une fille, Ariane (« Alia »). Encore un recueil de poésies.

En 1914, Marina tombe amoureuse de Sophia Parnok, autre figure féminine du monde littéraire russe. Entretient avec elle une relation ouverte, sous les yeux du mari, qui garde la petite Alia. Marina qualifiera plus tard cette rencontre de «première catastrophe » dans sa vie.

Mais, en fait, Marina passe son temps à tomber amoureuse. Elle-même disait : « Mon âme est insatiable ». Elle pourchasse hommes et femmes, adressant des lettres enflammées à Boris Pasternak, à tel point que la femme de celui-ci, jalouse - on le serait à moins - lui interdit de rencontrer la sulfureuse Marina.

Elle est carrément bisexuelle, écrivant : « Aimer seulement le même sexe que le sien, quelle angoisse ! Mais aimer seulement le sexe opposé, quel ennui ! » Et le brave Serge ? Il écrit à son sujet à un ami : « Marina est un être de passion. C’est un incendie à qui le bois est sans cesse nécessaire, et les cendres superflues. »  

Il se fâche tout de même, lui annonce qu’il va la quitter. Elle en perd la raison quinze jours durant, allant de l’un à l’autre, ne mangeant plus rien, pour lui déclarer finalement qu'elle ne peut pas se passer de lui. Il lui pardonne, et reste avec elle. Mais le destin est à la porte.

En 1917, naissance d’une deuxième fille, Irina - qui va mourir trois ans plus tard. Marina s’en occupe fort peu. La révolution survient. Marina ne lui est guère favorable. Quant à Serge, enseigne dans l’armée en février, il se bat contre les bolcheviks et participe à divers combats des armées blanches, à la défense de la Crimée, notamment. Trois ans plus tard, les vaincus embarquent à Gallipoli. Constantinople, Prague...Il se fixe à Prague, devient étudiant, membre des cercles littéraires et journalistiques de l’émigration russe.

Pendant ce temps, Marina se voit rattrapée par une réalité atroce. Son mari est chez les Blancs, elle n’a pas de moyens de subsistance, c’est la famine. En 1919, elle amène ses deux filles, Alia et Irina, dans un refuge pour enfants, espérant qu’elles s’en sortiront mieux là. Un mois plus tard, voyant qu’en réalité, les gamines meurent de faim, elle reprend avec elle Alia...et abandonne Irina, qui meurt peu après.

Elle rencontre en 1920 le prince Serge Volkonski, qui l’aide et l’aidera plus tard à Paris.

En 1922, elle décide d’émigrer avec sa fille Alia, rejoindre son mari à Prague. Paraîtront dans les années qui suivent des poésies dédiés à Constantin Rodzevitch - dont on insinue qu’il pourrait être le véritable père du fils qui va naître, Georges - mais, dans l’ensemble, elle reconnaît elle-même que son inspiration poétique est empêchée par sa vie bousculée, et se réfugie dans la prose : récits, correspondance, journal, traductions. 

En 1925, naissance de Georges, et départ de la famille pour Paris. Serge sera journaliste, toujours pour les publications russes émigrées. Souvent malade, il gagne peu. C’est à nouveau la misère. Marina écrit des récits - qui ont plus de succès, dans les cercles de l’émigration russe, que ses dernières poésies - fait des traductions, Alia un peu de broderie. Pas moyen de gâter le petit Georges comme on voudrait. Marina, par l’entremise de Boris Pasternak, a fait la connaissance de R.M. Rilke, avec qui elle correspond. Mais celui-ci meurt...Les années se traînent. Le pire est à venir.

Serge, en fait, est devenu un agent des services secrets russes, il travaille pour le NKVD. Ce qui n’est pas rare, dans l’émigration russe : besoin d’argent, chantage à la famille restée en Urss, mal du pays et désir d’y retourner...En 1937, le scandale éclate : déjà soupçonné de participation à des menées contre Léon Sedov - le fils de Trotski - Serge est accusé d’être mêlé à l’assassinat d’Ignace Reiss, autre espion soviétique ayant eu la malencontreuse idée de devenir trotskiste...Il s’enfuit en Urss, ayant obtenu, peu après Alia, l’autorisation d’y rentrer.

Effondrement de Marina, qui voit disparaître sa fille et son mari. Sur les instances de Georges, qui veut se lancer sur leurs traces, elle revient avec son fils en Urss en 1939. Pour y découvrir que sa fille a été arrêtée et expédiée au bagne - après plusieurs séjours au Goulag, elle sera définitivement réhabilitée en 1955, et mourra, affaiblie par les privations, faisant infarctus sur infarctus, en 1975. Que son mari, arrêté lui aussi, a disparu - il sera fusillé en 1941 - et subir les reproches de Georges, adolescent solitaire, élève brillant mais malheureux. 

Ecrasée par la réalité, elle ne peut plus écrire de poésie. D'ailleurs, personne ne la publierait, elle , épouse et mère d’ennemis du peuple. De désespoir, elle écrit à Staline. Pas de réponse. Elle écrit : « personne ne le sait, mais cela fait déjà un an que je cherche un crochet (pour me pendre)...» Elle a quarante-sept ans, en paraît vingt de plus sur les dernières photos.

Arrive la guerre, l’évacuation. Marina et Georges partent pour Elabouga, sur la rivière Kama. A Tchistopol, où se regroupaient les écrivains évacués, elle reçoit son laisser-passer intérieur (propiska) et adresse une prière au soviet local : qu’on l’engage pour laver la vaisselle dans une cantine pour écrivains. Nous sommes le 26 août 1941. Refus des autorités : elle pourrait bien être une espionne allemande...

Selon certains témoignages, Pasternak, rencontré pendant l’évacuation, lui aurait donné une corde pour boucler sa valise, en ajoutant au passage : « en voyage, ça peut toujours servir. » Et la corde, en effet, va se révéler utile : le 31août 1941, on retrouve Marina Tsvetaïeva pendue. Quelques papiers à côté, l’un portant cette inscription : je n’en peux plus.

Pas de service religieux pour les suicidés. Elle est enterrée quelque part dans le cimetière de Pietropavlovsk, le 2 septembre. On n’a jamais su  exactement où.

 

 

En guise de postface :

 

Georges, que Marina appelait « Mour », sera soutenu par des amis de Marina, mais vivra difficilement. Pas longtemps : il termine le lycée, fait quelques traductions, et se retrouve incorporé en 1944 ( malgré de timides tentatives pour lui éviter le front ) dans un régiment disciplinaire - on n’est pas pour rien membre d’une famille d’ «ennemis du peuple »...Il écrit à sa tante Elisabeth - soeur de Serge - que, dans ce régiment, on n’entend que propos orduriers, les grandes questions étant les rations et le nombre d’années qu’untel a passées en prison...

Il se fait tuer le 07 juillet 1944.

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