M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 27 sept. 2016

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Suite de la Trilogie de 1898 (Anton Tchékhov)

Deuxième volet : Les groseilles à maquereau. Cette suite a été aussi ajoutée au premier volet, pour les gens qui aiment lire en continu...

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Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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II

Les groseilles à maquereau

     Tôt le matin, le ciel se couvrit de gros nuages ; le temps restait calme, on n’étouffait pas d’ennui, comme en ces jours couverts où les nuées sombres s’étendent, menaçantes, au-dessus des champs et que la pluie se fait désirer. Le vétérinaire Ivan Ivanytch et Bourkine, professeur de lycée de son état, s’épuisaient à marcher dans ces champs qui paraissaient s’étendre à l’infini. On apercevait à peine au loin les moulins à vent du bourg de Mironocitski, sur la droite s’étirait une rangée de collines disparaissant derrière le village, et ils savaient tous les deux qu’il y avait là-bas le lit d’une rivière, des prés, des saules verdoyants, des domaines, et que, du haut de l’une de ces collines, on pourrait voir à nouveau des champs à l’infini, des poteaux télégraphiques et un train semblable, de loin, à une chenille en train de ramper, et, par temps clair, la vue s’étendait jusqu’à la ville. À présent, alors que la nature, par ce temps calme, semblait plongée dans une douce réflexion, Ivan Ivanytch et Bourkine s’énamouraient de ces champs et se pénétraient de la beauté et de la grandeur de ce pays.

     — La dernière fois, alors que nous étions dans la grange du staroste Prokofi, déclara Bourkine, vous vous apprêtiez à raconter une histoire.

     — Oui, je voulais vous parler de mon frère.

     Ivan Ivanytch eut un long soupir et ralluma sa pipe pour commencer son récit, mais, juste à ce moment, il se mit à pleuvoir. Quelques minutes plus tard, c’était une pluie forte et aveuglante qui tombait, et en prévoir la fin semblait hasardeux. Ivan Ivanytch et Bourkine firent halte, irrésolus ; déjà tout mouillés, les chiens attendaient, la queue rentrée, les regardant d’un œil humide.

     — Il faut que nous nous abritions quelque part, fit Bourkine. Allons chez Aliékhine1. Ce n’est pas loin d’ici.

     — Allons-y.

     Ils obliquèrent et arpentèrent le champ fauché, marchant tantôt tout droit, tantôt prenant à droite, jusqu’à déboucher sur une route. Bientôt apparurent des peupliers, un jardin, puis des toits rouges d’entrepôts ; une rivière miroita, et la vue s’ouvrit sur un large cours d’eau, un moulin et des bains2 tout blancs. C’était Sofino, où habitait Aliékhine.

     Le bruit du moulin en pleine activité couvrait celui de la pluie ; la digue tremblait. À côté des charrettes se tenaient des chevaux mouillés baissant la tête, tandis que des gens allaient et venaient, se couvrant la tête avec des sacs. Cela respirait l’humidité et la boue, le spectacle,au bord de l’eau, manquait d’agrément, c’était froid et hostile. Ivan Ivanytch et Bourkine ressentaient déjà l’humidité, la saleté, une gêne de tout le corps, leurs jambes se faisaient plus lourdes dans la boue, et, lorsqu’ils franchirent la digue pour monter vers les entrepôts du maître des lieux, ils le firent en silence, comme fâchés l’un contre l’autre.

     On entendait le bruit d’une tarare dans l’un des entrepôts ; de la poussière s’échappait par la porte ouverte. Sur le seuil se tenait Aliékhine en personne, homme d’environ quarante ans, grand et fort, les cheveux longs, ressemblant davantage à un professeur ou un artiste qu’à un propriétaire. Il portait une chemise blanche et très sale avec une ceinture de corde, un caleçon en guise de pantalon, et ses bottes s’ornaient d’un mélange de paille et de boue. Il avait les yeux et le nez couverts de poussière. Ayant reconnu Ivan Ivanytch et Bourkine, il manifesta une grande joie.

     — Messieurs, je vous en prie, ma maison vous est ouverte, j’arrive tout de suite, dit-il en souriant.

     C’était une grande maison à un étage. Aliékhine habitait au rez-de-chaussée deux pièces voûtées et munies de petites fenêtres, un ancien logis d’intendant ; le mobilier était simple et cela sentait le pain de seigle, la vodka bon marché et le cuir des harnais. Le premier étage, avec ses pièces d’apparat, avait rarement l’honneur de sa visite, sauf quand il avait des invités. Ivan Ivanytch et Bourkine  furent accueillis par une jeune femme de chambre dont la beauté les fit s’arrêter en même temps et échanger un regard.

     — Messieurs, vous ne sauriez croire à quel point je suis content de vous voir, fit Aliékhine, pénétrant à leur suite dans l’entrée.  C’est une surprise ! Pélagie2, dit-il en s’adressant à la femme de chambre, donnez à mes hôtes de quoi se changer. Je vais d’ailleurs en faire autant. Mais il faut d’abord que je me lave, la dernière fois doit remonter au printemps. Vous voudrez sûrement profiter des bains, messieurs, le temps qu’on prépare le repas.

     La belle Pélagie, d’allure douce et délicate, apporta des draps de bain et du savon, et ils se dirigèrent tous les trois vers les bains.

     — Oui, dit Aliékhine en se déshabillant, cela fait un moment que je ne me suis pas lavé. Comme vous pouvez voir, mes bains sont excellents, c’est mon père qui les avait installés, mais moi, je n’ai jamais le temps pour ça. 

     Il s’assit sur un gradin et commença à se savonner les cheveux, faisant virer au marron l’eau de son côté.

     — En effet… fit Ivan Ivanytch en jetant un regard significatif sur la tête de leur hôte.

     — Il y a vraiment longtemps que je ne me suis pas lavé, répéta Aliékhine, se savonnant toujours, l’eau devenant, autour de lui, couleur d’encre.

     Ivan Ivanytch sortit des bains et se jeta à l’eau, nageant sous la pluie, avec de grands mouvements des bras qui engendraient des ondes balançant des lys blancs ; il nagea jusqu’à atteindre le milieu de la rivière, avant de plonger pour réapparaître à un autre endroit quelques instants plus tard, nagea encore, replongea, cherchant à toucher le fond. « Dieu du Ciel, répétait-il, au comble du ravissement, Dieu du Ciel… » Il nagea jusqu’au moulin, discuta un peu là-bas avec les moujiks et revint faire la planche au milieu du cours d’eau, exposant son visage à la pluie. Bourkine et Alékhine s’étaient déjà rhabillés et s’apprêtaient à partir, qu’il continuait à nager et à plonger.

     — Ah, mon Dieu…, disait-il. Ah, Seigneur, aie pitié de nous4.

     — Allez, ça suffit ! lui cria Bourkine.

     Ils revinrent tous à la maison. Ce fut seulement après qu’eut été  allumée une lampe dans le grand salon à l’étage, où siégeaient dans des fauteuils Bourkine et Ivan Ivanytch, habillés de peignoirs de soie et de chaudes pantoufles aux pieds, tandis qu’Aliékhine, tout propre, les cheveux peignés, déambulait dans une redingote neuve, jouissant visiblement de sa propreté retrouvée, de la bonne chaleur, de ses habits secs et de ses chaussures souples, après que la belle Pélagie, se déplaçant sans bruit sur le tapis et arborant un doux sourire, eut servi le thé accompagné de confiture, ce fut seulement alors qu’Ivan Ivanytch débuta devant Bourkine et Aliékhine son récit auquel, semblait-il, prêtaient aussi l’oreille les personnages des tableaux, jeunes et vieux, dames et guerriers, impassibles et sévères dans leurs cadres dorés.  

     — Je n’ai qu’un frère, Nikolaï Ivanytch, de deux ans mon cadet. J’ai fait des études et suis devenu vétérinaire, tandis que Nikolaï travaille dans l’administration depuis ses dix-neuf ans. Notre père, Tchimcha-Himalaïski5, était cantoniste6, mais, ayant atteint pendant son service le rang d’officier, il nous laissa en héritage son état de noble7 et son domaine. Après sa mort, ce domaine nous fut arraché en raison de dettes mais, tout de même, notre enfance s’était librement déroulée à la campagne. Tout comme des enfants de paysans, nous passions nos jours et nos nuits dans les champs et les bois, nous nous occupions des chevaux, teillions, pêchions, etc. Et, vous le savez bien, celui qui a, ne serait- ce qu’une fois, attrapé une grémille ou aperçu à l’automne les merles migrateurs s’élancer en volées entières au-dessus des champs, dans l’air froid et pur, celui-là n’est plus bon pour la ville, il aspirera jusqu’à sa mort à vivre au grand air. Dans son administration, mon frère dépérissait. Les années passaient et il restait en place, rédigeant toujours les mêmes paperasses, rêvant toujours de la campagne. Cette nostalgie prit peu à peu la forme d’un souhait bien précis, celui de faire l’acquisition d’une petite propriété quelque part au bord d’une rivière ou d’un lac.

     C’était un homme bon et gentil, je l’aimais, mais son rêve de se cloîtrer dans un chez-soi ne m’a jamais plu. On dit que l’homme n’a besoin que de trois archines8 de terre. Mais trois archines, c’est bon pour un cadavre, pas pour un homme. On dit aussi, de nos jours, que c’est une bonne chose que notre intelligentsia ait un penchant pour la terre et aspire à posséder une propriété à la campagne. Mais avec ces propriétés, on retombe sur les trois archines de terre. Quitter la ville, s’extraire de la lutte et de l’agitation quotidiennes, se replier et disparaître sur ses terres, ce n’est pas vivre, c’est une réaction égoïste et paresseuse, cela se rapproche de la vie des moines, mais de moines n’accomplissant aucun exploit. À l’homme il ne faut pas trois archines de terre, ni son coin de campagne, mais la totalité du globe terrestre, la nature entière, de quoi déployer largement ses capacités et réaliser en toute liberté sa propre nature.

     À son bureau, mon frère rêvait de manger la soupe faite avec ses propres choux, embaumant l’air aux alentours, de manger sur l’herbe verte et de faire la sieste au soleil, rester assis des heures entières sur un banc auprès du portail, à contempler les champs et les bois. Les manuels d’agronomie et les conseils de toute sorte trouvés dans les calendriers faisaient sa joie et formaient sa nourriture spirituelle favorite ;  il aimait aussi lire les journaux, mais c’était pour y lire les petites annonces concernant les terrains : à vendre terrain, tant de déciatines9, champs labourés, prés, propriété, rivière, jardin, étangs à dégorgement. Dans sa tête se dessinaient tout de suite les allées dans le jardin, les fleurs et les fruits, les nichoirs à étourneaux, les carassins dans les étangs10, tout, quoi. Les tableaux qu’il composait ainsi dans sa tête dépendaient des annonces sur lesquelles il tombait, mais, pour quelque raison, il y avait toujours des groseilliers épineux11. Il ne pouvait se figurer de propriété ni d’endroit poétique sans y voir de tels groseilliers.

     « La vie à la campagne a aussi ses commodités, disait-il. Tu prends le thé au balcon, pendant que tes canettes s’ébattent dans l’étang, l’air embaume et… et les groseilliers poussent.

     Il dessinait les plans de sa propriété, qui s’ordonnait toujours de la même façon : a) une maison de maître, b) des dépendances pour les domestiques, c) un potager, d) des groseilliers épineux. Il vivait chichement, mangeant insuffisamment, buvant peu, s’habillant n’importe comment, un vrai mendiant, il déposait à la banque tout ce qu’il gagnait. Il était devenu affreusement pingre. Le regarder me faisait mal, je lui envoyais de l’argent pour les fêtes, mais ça aussi, il le gardait. Quand un homme s’est mis une idée en tête, rien à faire.

     Les années s’écoulaient, il fut envoyé dans une autre région, il approchait la quarantaine, et il continuait à lire les petites annonces et à accumuler son magot. Un jour, j’appris qu’il s’était marié. Avec une veuve laide et âgée, ce n’était qu’un mariage d’intérêt, il faisait cela toujours dans le but d’acquérir sa propriété, il avait épousé le gros sac. Et il ne changea rien à ses habitudes, à elle aussi il fit manger de la vache enragée, et il déposa l’argent de sa femme à la banque, à son propre nom12. Elle avait été auparavant mariée à un directeur des postes et était habituée aux petits pâtés et aux petites liqueurs, mais chez son nouveau mari, même le pain noir se faisait rare ; une telle vie la fit dépérir, et deux ou trois ans plus tard, elle rendait le dernier soupir. Naturellement, mon frère ne pensa pas un instant qu’il était responsable de sa mort. La vodka change les hommes, l’argent également. Dans notre ville se mourait un marchand. Avant sa mort, il se fit servir une assiettée de miel et il mangea tous ses billets et tous ses titres en les faisant passer avec le miel, afin que nul n’en hérite. Un jour, à la gare, j’examinais des bestiaux lorsqu’un maquignon tomba devant une locomotive qui lui sectionne une jambe… Nous l’amenons à l’hôpital, il y a du sang partout, c’est affreux – mais lui réclame qu’on aille chercher sa jambe, il est très anxieux, il a peur de perdre les vingt roubles glissés dans la botte.

     — Vous vous éloignez du sujet, dit Bourkine.

     — Après la mort de sa femme, reprit Ivan Ivanytch après quelques instants de réflexion, mon frère se mit à la recherche de sa propriété. Bien sûr, on aura beau chercher pendant cinq ans, en fin de compte, on se flanquera dedans et on achètera tout à fait autre chose que ce que l’on voulait. En passant par un commissionnaire et un transfert de dette, mon frère Nikolaï acheta un terrain de cent-douze déciatines avec une maison de maître, des dépendances et un parc, mais sans verger, sans groseillier ni étang pour les canettes ; il y avait bien une rivière, mais l’eau qui y coulait avait la couleur du café en raison de la proximité d’une briqueterie d’un côté du domaine, tandis qu’à l’autre extrémité se tenait une usine de retraitement d’os. Mais mon frère Nikolaï s’en affligea modérément, il commanda vingt pieds de groseilliers qu’il planta et commença une vie de gentilhomme campagnard.

     L’an dernier, je suis allé le voir. Je vais venir voir à quoi ça ressemble, me suis-je dit. Dans ses lettres, mon frère baptisait son coin de terre « La lande de Tchoumbarok » ou encore « Le coin de Himalaïski » . J’arrivai là-bas à midi passé. Il faisait très chaud. Partout des fossés, des barrières, des haies, des rangées de sapins récemment plantés – je ne voyais pas comment passer dans la cour ni où laisser mon cheval. Je m’approche de la maison, vient à ma rencontre un gros chien roux ressemblant à un cochon. Trop paresseux pour aboyer. Une cuisinière sort de la cuisine les pieds nus, grosse, ressemblant aussi à un cochon, elle me dit que le maître, ayant déjeuné, fait sa sieste. J’entre et vais voir mon frère, je le trouve assis dans son lit, les genoux recouverts d’une couverture ; il a vieilli et pris de l’embonpoint, il a l’air flasque ; il a les joues et les lèvres gonflées, le nez qui s’étire. il pourrait bien se mettre à grogner dans sa couverture.

     Nous nous sommes embrassé en poussant des cris de joie, attristés aussi en songeant que notre jeunesse est derrière nous, que nous grisonnons tous les deux et qu’il sera bientôt l’heure de mourir. Il s’est habillé et m’a fait faire le tour du propriétaire.

     — Alors, comment vas-tu ? lui ai-je demandé.

     — Je n’ai pas à me plaindre, Dieu merci.

     De fait, ce n’était plus le timide et misérable fonctionnaire de naguère, j’avais un vrai propriétaire en face de moi. Il s’était déjà fait à son nouvel état, y prenait goût ; il mangeait beaucoup, prenait des bains, avait engraissé, il était déjà en procès avec le voisinage et notamment  avec les deux usines attenant à son domaine, il s’offusquait carrément lorsque les moujiks du coin ne l’appelaient pas « Votre Haute noblesse » . Il se préoccupait du salut de son âme avec hauteur, comme un seigneur, et participait à des œuvres de bienfaisance avec une certaine morgue. Quelles œuvres ? Il soignait toutes les maladies des moujiks avec du bicarbonate de soude et de l’huile de ricin14, et, pour sa fête, récitait au village un Te deum de remerciement puis faisait placer un demi-seau15, il trouvait ça convenable. Ah, ce maudit demi-seau ! Un jour, un gros propriétaire traîne des moujiks au bureau du zemstvo16 à cause de dégâts commis chez lui, et le lendemain, jour de fête, il leur offre un demi-seau, qu’ils boivent en poussant des « hourra » en le saluant jusqu’à terre. L’amélioration des conditions de vie, le fait de manger à sa faim et l’oisiveté développent chez le Russe la présomption et l’impudence. Nikolaï Ivanytch, à qui naguère, quand il était dans son administration, penser par soi-même faisait peur, ne formulait plus à présent que des vérités, et sur un ton de ministre. : « L’instruction est indispensable, mais elle est prématurée pour le peuple » , « les châtiments corporels sont une mauvaise chose, mais dans certains cas, ils se montrent utiles et irremplaçables » .

     — Je connais le peuple et je sais comment lui parler, disait-il. Les gens m’aiment. Sur un signe de moi, les gens du peuple feront tout ce que je demanderai.

     Le tout dit, voyez-vous, avec le bon sourire d’un sage. Il a bien répété une vingtaine de fois : « nous, les nobles » , ou « moi, en tant que noble » ; il était clair qu’il avait déjà oublié que notre grand-père n’était qu’un moujik, et notre père un soldat. Jusqu’à notre passablement absurde nom de famille, Tchimcha-Himalaïski, qui sonnait à présent de manière agréable et significative à ses oreilles.

     Mais il ne s’agit pas tant de lui, que de moi. Ce que je veux vous raconter, c’est le changement qui se produisit en moi au cours de cette visite de quelques heures à sa propriété. Le soir, alors que nous prenions le thé, la cuisinière posa sur la table une assiette remplie de groseilles à maquereau. Elles n’avaient pas été achetées, mais provenaient pour la première fois des arbustes plantés dans le jardin. Nikolaï Ivanytch se mit à rire et regarda quelques instants ces groseilles en silence, les larmes aux yeux, – l’émotion l’empêchait de parler – puis il mit une baie dans sa bouche, me regarda de l’air triomphal d'un enfant recevant enfin son jouet préféré et me dit :

     — Ce que c’est bon !

     Et de manger les baies avec avidité, en répétant :

     — Ah, ce que c’est bon ! Goûte donc !

     C’était dur et acide mais, comme disait Pouchkine, « aux vérités vulgaires, nous préférons un mensonge qui nous distingue17 » . J’avais devant moi un homme heureux dont le rêve le plus cher s’était réalisé, un être qui avait atteint le but de toute sa vie, qui avait obtenu ce qu’il voulait, un homme content de son sort et de lui-même. Mes considérations sur le bonheur humain se teintaient toujours, inexplicablement, d’une nuance de tristesse, à présent, devant cet homme heureux, s’emparait de moi un sentiment pénible, proche du désespoir. Sentiment particulièrement redoutable la nuit. On avait préparé mon lit dans la pièce voisine de la chambre de mon frère et je pus l’entendre qui, ne trouvant pas le sommeil, se levait, s’approchait de l’assiette aux groseilles et en prenait. Je méditais : au fond, comme ils sont nombreux, les gens heureux ! Quelle écrasante armée !  Jetez donc un coup d’œil à la vie telle qu’elle est : impudente oisiveté des puissants, vulgarité ignorante des faibles, partout l’horreur de la pauvreté, les gens vivant à l’étroit, les dégénérés, l’ivrognerie, l’hypocrisie, le mensonge… Mais, à l’intérieur des foyers comme au dehors, silence, calme absolu ; dans une ville de cinquante mille habitants, vous ne trouverez personne pour pousser un cri d’indignation. Nous sont visibles les gens allant au marché faire leurs courses, mangeant le jour et dormant la nuit, nous les entendons dire des bêtises, nous les voyons se marier, vieillir et enterrer leurs défunts ; mais nous refusons de voir et d’entendre ceux qui souffrent, on renvoie dans les coulisses tous les côtés sinistres de la vie. Tout demeure calme, paisible, seules protestent en silence les statistiques : tant de cas de folie, tant de seaux de vodka avalés, tant d’enfants morts de malnutrition… Un tel ordre des choses va de soi ; il est clair que l’homme heureux ne peut se sentir bien qu’à la condition que les malheureux souffrent en silence, autrement son bonheur deviendrait impossible. Il y a là une hypnose universelle. Il faudrait que se tienne à la porte de chaque homme heureux et satisfait quelqu’un avec un maillet, pour lui rappeler sans cesse en tapant sur la porte que le malheur existe, qu’il a beau être heureux tant et plus, un jour ou l’autre, la vie lui montrera les griffes, un malheur surviendra – prenant la forme de la maladie, de la ruine, des pertes, et que ce jour-là, personne ne le verra, personne ne l’entendra, comme aujourd’hui lui-même ne voit ni n’entend les malheureux. Mais en l'absence de l'homme au maillet, l’homme heureux s’en tient à son bonheur, les petits soucis quotidiens le touchent à peine, comme le vent effleure le tremble, et tout va bien.18  

     — Cette nuit-là, je compris que moi aussi, j’étais un homme heureux et satisfait, poursuivit Ivan Ivanytch en se levant. Moi aussi, à table, j’aimais bien expliquer comment vivre et que croire, disserter sur la façon de diriger le peuple. Je disais moi aussi que l’étude apporte la lumière, que l’instruction est indispensable mais que, pour l’instant on peut se contenter d’apprendre à lire et à écrire aux gens de condition modeste. La liberté est un bien aussi essentiel que l’air que nous respirons, disais-je, mais il faut attendre un peu. Voilà ce que je disais, et maintenant, je vous demande : au nom de quoi attendre ? fit Ivan Ivanytch avec un coup d’œil sévère à Bourkine19. Au nom de quoi attendre ? Sur la base de quelles considérations ? On me dit qu’aucune idée ne se réalise d’un seul coup, que cela se fait toujours graduellement, chaque chose en son temps. Mais qui dit cela ? Si c’est juste, qu’on me le prouve ! Vous invoquez l’ordre naturel, les lois gouvernant les phénomènes, mais où est-il, l’ordre naturel, où est-elle, la loi juste quand je me tiens devant un fossé, et que j’attends qu’il se comble de lui-même ou se remplisse de vase, au lieu de sauter par-dessus ou de construire un pont qui l’enjambe ? Au nom de quoi attendre, encore une fois ? Attendre, alors qu’il faut vivre, qu’on veut vivre, mais que les forces manquent !

     Je suis reparti de bon matin de chez mon frère, et, depuis lors, la vie en ville m’insupporte. Le calme et la tranquillité m’accablent, je n’ose plus regarder par la fenêtre, tant m’est à présent douloureux le spectacle du bonheur familial, d’une famille réunie autour d’une table pour boire le thé. Étant déjà vieux, je ferais un piètre militant, je ne suis même pas doué pour haïr. Je suis juste affligé moralement, mécontent et irrité, un torrent d’idées bouillonne dans ma tête, la nuit, m’empêchant de dormir… Ah, si seulement j’étais jeune !

     Dans son émotion, Ivan Ivanytch fit les cent pas dans la pièce en répétant :

     — Si seulement j’étais jeune !

     Il s’approcha soudain d’Aliékhine et se mit à lui pétrir tantôt une main, tantôt l’autre.

     — Pavel Konstantinytch, dit-il d’une voix suppliante, ne vous apaisez pas, ne vous laissez pas endormir !Tant que vous êtes jeune, fort et dispos, faites le bien sans trêve20 !  Il n’y a pas de bonheur qui tienne, si la vie a un sens et un but, on ne peut les trouver dans notre bonheur individuel, mais seulement dans quelque chose de plus élevé, d’une raison supérieure. Faites le bien !

     Ivan Ivanytch tint ce discours avec un sourire pitoyable et implorant, comme s’il demandait une faveur pour lui-même.

     Après quoi, ils restèrent tous les trois dans leurs fauteuils répartis aux différents angles du salon, silencieux. Le récit d’Ivan Ivanytch n’avait satisfait ni Bourkine ni Aliékhine. Cette histoire de misérable fonctionnaire mangeant des groseilles à maquereau avait ennuyé les généraux et les dames, que la pénombre faisait revivre. Jadis, ces gens qui aujourd’hui les regardaient depuis leurs cadres dorés avaient aussi marché sur ces tapis et s’étaient assis dans ces fauteuils pour prendre le thé, et ces fauteuils où ils étaient assis tous les trois, ces tapis sur lesquels se déplaçait sans bruit la belle Pélagie, ce passé comme ce présent l’emportaient sur tous les récits du monde.  

     Alekhine avait une forte envie de dormir ; il s’était levé très tôt, avant trois heures du matin, pour travailler dans son domaine, et à présent ses yeux se fermaient d’eux-mêmes, mais il restait, par peur de rater une histoire intéressante. Il ne démêlait pas bien si ce que venait de dire Ivan Ivanytch était juste et sensé ; ses hôtes ne parlaient ni de grain ni de foin, encore moins de poix, ce dont ils discutaient n’avait pas de rapport direct avec la vie qu’il menait, lui, cela lui plaisait, il souhaitait entendre d’autres histoires…

     — Tout de même, fit Bourkine en se levant, il est temps d’aller dormir. Permettez-moi de vous dire bonne nuit.

     Aliékhine leur souhaita aussi une bonne nuit et descendit dans ses appartements du rez-de-chaussée, tandis que ses hôtes restaient à l’étage. Ils se virent affecter une grande chambre où trônaient deux vieux lits en bois décoré, avec dans un coin un crucifix d’ivoire ; les larges lits que la belle Pélagie leur avait préparés sentaient les draps frais.

     Ivan Ivanytch se déshabilla en silence et se coucha.

     — Seigneur, pardonne-nous, pauvres pécheurs que nous sommes ! dit-il, disparaissant sous la couverture. Une forte odeur de tabac émanait de la pipe qu’il avait laissée sur une table, et Bourkine, qui ne dormait pas, se demanda longtemps d’où provenait une telle odeur.

     La pluie battit les fenêtres toute la nuit.  

  1. Je transcris en respectant la prononciation, ce qui m’amène à mettre un « i » devant le « é » . Les joueurs d’échecs connaissent, dans le panthéon des joueurs du début du vingtième siècle, le champion Alekhine – ainsi est traduit son nom en français d’ordinaire, mais cela ne rend pas la vraie prononciation. Tout un débat..
  2. Petite maison en bois où le bain est du type sauna.
  3. Je francise par commodité.
  4. Formule liturgique.
  5. Voir le début de « L’homme-étui » .
  6. Mineur des minorités ethniques, en particulier juive, enrôlé prématurément et étudiant dans des écoles spéciales avant incorporation. L’objectif de Nicolas Ier étant d’en faire des chrétiens orthodoxes. Tchékhov nous fait visiter les sombres curiosités de la Russie impériale : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cantoniste
  7. Le cinquième rang, celui de colonel, confère la noblesse héréditaire.
  8. Environ deux mètres. Allusion à la nouvelle de Tolstoï « Ce qu’il faut de terre à un homme » . Deux mètres : la longueur d’une tombe.
  9. La déciatine fait un peu plus d’un hectare.
  10. Voir par exemple la petite nouvelle « Un amour de poisson »…
  11. Ou groseiller à maquereau.
  12. Pas belle, la vie ?
  13. L’auteur a moins de six ans à vivre et la pensée de la mort ne le quitte que rarement.
  14. Ironie amère de médecin. Tchékhov s’épuisait régulièrement à lutter contre la famine et les épidémies de choléra.
  15. De vodka.
  16. Le zemstvo, du mot russe zemlia, qui désigne la terre, est une institution crée en 1864, sous le tsar Alexandre II - celui qui abolit le servage. C’est une assemblée de district – ces assemblées locales élisant à leur tour l’assemblée provinciale – élue par les propriétaires fonciers, les villes et les communautés paysannes. Y sont prépondérants les nobles de province et la bourgeoisie des villes. De telles assemblées se réunissent une fois par an et élisent des bureaux, qui disposent des finances et emploient des salariés. Ils s’occupent localement de la santé, l’instruction publique, la médecine vétérinaire, les ponts et chaussées, etc. Tolstoi a décrit une élection du bureau d’un zemstvo dans Anna Karenine.
  17. Citation un peu modifiée extraite du poème « Le héros » de 1830.
  18. Quel passage !
  19. Rappelons que Boukine est professeur.
  20. Voir la note (14). Ce terrible sur-moi de Tchékhov le jettera en 1890 sur les routes effroyables menant à Sakhaline, au climat fort rude, alors qu’il est déjà malade depuis plusieurs années.

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Le renseignement de sources ouvertes, nouvel art de la guerre d’Ukraine
La collecte et l’analyse des traces numériques laissées par les combats qui font rage en Ukraine peuvent-elles avoir une incidence sur le déroulement du conflit ? La guerre du Golfe avait consacré la toute-puissance de la télévision, celle d’Ukraine confirme l’émergence de l’Open Source Intelligence (OSINT).
par Laurent Geslin
Journal
« Bloc syndical » policier : un mariage scellé par Alliance et béni par Darmanin
Treize syndicats de police ont annoncé leur rapprochement en vue des prochaines élections professionnelles. Mercredi, à la Bourse du travail de Paris, le ministre de l’intérieur s’est félicité de cette union née à l’initiative d’Alliance, une organisation très ancrée à droite.
par Pascale Pascariello
Journal — Terrorisme
Tuerie à la préfecture de police : « J’ai eu l’impression qu’il était possédé par le diable »
Mickaël Harpon se considérait comme frappé par une triple peine : handicapé, agent (administratif et non policier) et musulman. À l’issue d’une nuit folle où il s’imagine dialoguer avec Allah, l’informaticien de la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris va tuer quatre collègues.
par Matthieu Suc
Journal — Discriminations
Discrimination des femmes : la Défenseure des droits met un carton rouge à l’Olympique lyonnais
Dans une décision dont Mediacités révèle la teneur, l’autorité indépendante, saisie par une ancienne joueuse, reproche à l’OL de ne pas respecter « les principes fondamentaux de non-discrimination fondés sur le sexe » et « la protection de l’intérêt supérieur des jeunes filles mineures ». Tout le football français est concerné.
par Justin Boche (Mediacités Lyon)

La sélection du Club

Billet de blog
Cher Jean-Luc
Tu as dit samedi soir sur France 2 qu’on pouvait ne pas être d’accord entre féministes. Je prends ça comme une invitation à une discussion politique. Je l'ouvre donc ici.
par carolinedehaas
Billet de blog
Les « bonnes » victimes et les « mauvaises »
Elles en ont de la chance, ces consœurs qui savent reconnaître « les bonnes victimes » des « mauvaises victimes ». Les « vraies victimes » des « fausses victimes ». Les « justes combats » des « mauvais combats ». Elles ont de la chance ou un test ou une poudre magique. Moi, je n’ai pas ça en magasin.
par eth-85
Billet de blog
La diffamation comme garde-fou démocratique ?
À quoi s’attaque le mouvement #MeToo par le truchement des réseaux sociaux ? À la « fama », à la réputation, à la légende dorée. Autrement dit à ce qui affecte le plus les femmes et les hommes publics : leur empreinte discursive dans l’Histoire. Ce nerf sensible peut faire crier à la diffamation, mais n’est-ce pas sain, en démocratie, de ne jamais s’en laisser conter ?
par Bertrand ROUZIES
Billet de blog
Il n’y a pas que la justice qui dit le juste
Dans les débats sur les violences sexistes et sexuelles, il y a un malentendu. Il n’y a pas que l’institution judiciaire qui dit le juste. La société civile peut se donner des règles qui peuvent être plus exigeantes que la loi. Ce sont alors d’autres instances que l’institution judiciaire qui disent le juste et sanctionnent son non respect, et ce n’est pas moins légitime.
par stephane@lavignotte.org