M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 29 juin 2015

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Album de famille (6) (Sergueï Dovlatov)

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Chapitre 6

La biographie de mon oncle Aaron* reflète fidèlement l’histoire de notre Etat.

(* C’est le mari de la tante Mara du chapitre précédent...)

Il commença par être lycéen. Puis étudiant et révolutionnaire. Ensuite, pour une courte période, soldat de l’Armée rouge. Puis, aussi bizarre que cela puisse paraître, Polonais blanc.**  (**  Il combattit l’Armée rouge en 1920, du côté polonais ). Redevint ensuite soldat de l’Armée rouge, en sachant un peu mieux ce qu’il faisait. 

Après la fin de la guerre civile, mon oncle entra à l’Université ouvrière. Il se fit ensuite nepman***, et, temporairement, s’enrichit. Puis il prit part à la dékoulakisation.****

(*** homme d’affaires, du temps de la NEP)   (**** il participa au mouvement - brutal et sanglant - de collectivisation dans les campagnes, au tournant de 1929)

Après cela, il s’occupa d’épurer le Parti. Fut à son tour épuré - au motif qu’il avait été, dans le passé, nepman...

Lors de la réunion qui devait statuer sur son cas, il prononça le petit discours suivant :

- Si vous m’excluez, il faudra bien que je le dise à ma femme. Ce qui fera du boucan. Maintenant, à vous de voir...

Les camarades réfléchirent - et votèrent son exclusion.

Par la suite, il fut réhabilité. Et surtout, mon oncle Aaron ne se retrouva jamais en prison.

Il devint travailleur administratif. Directeur de je ne sais plus quoi. Ou seulement directeur-adjoint.

Mon oncle adorait Staline. Il l’aimait comme il aurait aimé un fils dévoyé : ses défauts ne lui échappaient pas.

Il conservait dans des albums rouges les enregistrements en 78 tours des discours du généralissime. A l’époque, existaient de tels albums, avec sur le dessus le portrait en relief du Guide...

Lorsque Staline s’avéra n’être qu’un bandit, mon oncle en fut sincèrement chagriné.

Alors, il se prit d’affection pour Malenkov. Un ingénieur, tout de même - disait-il.

Malenkov déboulonné, il reporta ses sentiments sur Boulganine. Celui-ci avait l’apparence d’un chef de police local, dans un trou perdu d’avant la révolution. Mon oncle, par sa famille, provenait précisément d’un coin perdu, de Rovorossiisk. Peut-être qu’il aimait sincèrement Boulganine, celui-ci lui rappelant les idoles de son enfance.

Exit Boulganine. Il s’éprit de Khrouchtchev. Lorsque celui-ci fut limogé, mon oncle avait épuisé ses sentiments. Distribuer en vain son affection ne lui disait plus rien. 

Il lui restait Lénine, tout de même. Lénine étant mort depuis longtemps, impossible de le déboulonner. Même le salir était difficile. Donc, avec celui-là, on ne risquait pas grand chose...

En outre, mon oncle se dévergonda quelque peu, sur la plan idéologique. Il aimait, et Lénine, et Soljénitsyne. Ainsi que Sakharov - avant tout, parce qu’il avait inventé la bombe à hydrogène. Sans pour autant devenir un poivrot : il combattait pour la vérité.

Mon oncle n’aimait pas Brejnev. Qui lui apparaissait ( à tort ) comme un bouche-trou temporaire...

Vers la fin de sa vie, c’est tout juste s’il ne tourna pas dissident. Un dissident modéré, hein, pas un vlassovien.*  ( * allusion au général Vlassov, utilisé par les hitlériens pendant la guerre ) Dans Soljénitsyne, il triait.

Brejnev, mon oncle lui envoyait des lettres anonymes. Il les rédigeait à la caisse d’épargne, à l’encre violette, de la main gauche et en majuscules d’imprimerie. Courtes, les lettres. Par exemple :

« Où conduis-tu la Russie, monstre ? »

Et il signait :

« Général Sviridov** »         ( ** commandant de troupes blindées pendant la guerre )

Ou encore ceci :

« Le BAM*** n’est qu’une fiction »  ( *** Grande voie ferrée reliant le lac Baïkal au fleuve Amour, projet très ancien, réalisé en partie, pendant les années cannibales,  par les déportés du goulag, terminé par la suite pendant les années végétariennes)

Et de signer :

« Général Kolioujny**** »  ( **** autre héros militaire soviétique, mort en 1945 en Pologne )

Il lui arrivait de jouer les poètes :

« Tes sourcils épais réclament du sang frais ! »

Signé : « Général Netchiporenko***** ...»   (***** officier du KGB )

Mon oncle souhaitait en revenir aux sources, au léninisme, et moi non. D’où des disputes sans fin. La polémique ne volait pas très haut. 

- Espion allemand - disais-je de Lénine.

- Andouille sacrilège ! - répliquait-il à mon propos.

Nous nous cantonnions à un cercle assez limité de problèmes : le lynchage, les moeurs décadentes, l’épopée vietnamienne...

Mon oncle se fâchait tout rouge :

- Fasciste, - se mettait-il à crier - espèce de vlassovien* !

Et puis, un jour, mon oncle mourut. En fait, il devait être gravement malade, et avait dû décider qu’il était temps pour lui de partir. Il avait soixante-seize ans.

- Faites venir Sérioja******- demanda-t-il.  ( ****** diminutif de Sergueï )

J’accourus aussitôt. Pâle et amaigri, il gisait sur des oreillers. Il demanda à tous les autres de quitter la pièce.

- Sergueî, - dit-il d’une voix très faible - je vais mourir.

Je restais silencieux.

- Je n’ai pas peur de la mort - poursuivit mon oncle.

Il marqua une pause, et dit encore :

- J’étais de bonne foi, quand je me trompais. Mes erreurs me tourmentent... Ces choses, qui étaient pour moi un étendard sacré, se sont révélées mensongères... Une vraie déroute idéologique, voilà mon bilan...

Il réclama de l’eau. J’approchai une tasse de ses lèvres.

- Sergueï, - poursuivit mon oncle - je n’ai pas arrêté de t’engueuler. Parce que j’avais peur. J’avais peur qu’on t’arrête. Tu es très immodéré...Je te critiquais, mais, en mon for intérieur, je t’approuvais. Il faut que tu me comprennes. Quarante ans dans cette...( là, mon oncle lâcha une grossièreté ) de parti. Soixante ans dans cette ... d’Etat...

- Calme-toi - lui dis-je.

- ...ont fait de moi une putain - termina-t-il.

Dans un effort, il poursuivit :

- Tu étais dans le vrai. Toujours. Je te faisais des objections, parce que j’avais peur qu’il ne t’arrive quelque chose. Pardonne-moi...

Il se mit à pleurer. Comme je le plaignais ! Mais surgirent à ce moment les aides-soignants, qui l’emmenèrent à l’hôpital.

A l’hôpital ordinaire. Ma tante pensait qu’on l’emmènerait au Sverdlovsk.

- Tu es tout de même un vieux bolchevik - disait-elle.

Et lui d’objecter :

- Non. Je ne suis pas un vieux bolchevik.

- Comment cela ?

- Ce terme a une signification précise. Un vieux bolchevik est entré au Parti avant 1935. Et moi, seulement un peu après. 

Ma tante n’en croyait pas ses oreilles.

- Alors, tu n’es pas un vieux bolchevik ?

- Eh non.

- M’est bien égal. Tu as peut-être droit à quelque chose, non ?

- Peut-être. Une pomme, par exemple...

Bref, mon oncle se retrouvait à l’hôpital ordinaire. Quand un médecin vint l’examiner, il lui demanda :

- Docteur, vous avez fait la guerre ?

- Oui - répondit le médecin.

- Eh bien, moi aussi. Alors, dites-moi franchement, entre camarades de guerre, j’en ai pour longtemps, à rester à l’hôpital ?

- Dans le meilleur des cas, un mois - dit le médecin.

- Et si ça tourne moins bien, - fit mon oncle avec un petit rire - beaucoup moins ?..

Il resta environ trois semaines à l’hôpital, après quoi, on le ramena chez lui.

Je lui rendis aussitôt visite.

Il semblait triste et calme. Comme ayant acquis une sagesse supérieure.

Toutefois, lorsque je mentionnai le nom de Che Guevara, il se hérissa un peu.

- Un gangster aventuriste - avançai-je.

- Cornichon, parasite ! - réagit mon oncle. Et de poursuivre dans un grand élan :

- Montre-moi donc une seule idée morale et bonne, en dehors du communisme !..

Puis s’interrompit brusquement, comme se souvenant de l’autre discussion, celle d’avant sa mort. Loucha dans ma direction, comme pour s’excuser.

Je n’ai rien dit.

Après, nous nous sommes souvent revus, et souvent engueulés. Mon oncle maudissait le rock, la désertion de Barychnikov et celle du général Vlassov. Moi - la médecine gratuite, le « Lac des cygnes » et Felix Djerzinski. 

Et puis mon oncle retomba malade. 

- Faites venir Sérioja - demanda-t-il.

Et j’accourus. Il semblait pâle et amaigri. A son chevet, sur un tabouret, une quantité de flacons, ainsi que son dentier, étalant sa nudité rose.

- Sergueï - prononça mon oncle d’une voix faible.

Je lui caressai la main. 

- J’ai une énorme faveur... Promets-moi de faire ce que je vais te demander.

J'acquiesçai silencieusement.

- Etouffe-moi - dit-il.

Silence et désarroi.

- Je n’ai plus envie de vivre. Je ne crois plus au communisme dans un seul pays. Je suis en train de dévaler la pente et de rouler dans le marécage du trotskisme. 

- Ne pense donc pas à ça.

- Tu es prêt à exaucer ma prière ? je le vois bien, que tu hésites...Bien sûr, je pourrais avaler une vingtaine de comprimés de somnifère. Hélas, cela ne marche pas à tous les coups, loin de là...Et si je me retrouvais seulement paralysé ? Devenant ainsi un poids mort encore plus pesant pour tout le monde ? Voilà pourquoi c’est à toi que je m'adresse...

- Arrête, - dis-je - arrête...

- En remerciement, je te lègue mes oeuvres complètes de Lénine. Va les échanger chez un bouquiniste contre « Pinocchio »...Mais, avant, étouffe-moi.

- Arrête.

- Bêtise et méchanceté réunies, - dit mon oncle - vérité nulle part...

- Calme-toi.

- Tu sais ce qui me hante ? - poursuivit-il. - Du temps où nous habitions à Novorossiisk, il y avait une barrière. Une haute barrière brune. Chaque jour, je passais à côté. Je n’ai jamais su ce qu’il y avait de l’autre côté. Je n’ai pas demandé. Je ne trouvais pas ça important...Ce qu’on peut être bête, irréfléchi ! Alors, tu refuses ?

- Arrête - dis-je encore une fois.

Mon oncle, se tournant de l’autre côté, se tut.

Deux semaines plus tard, il était rétabli. Et nous reprîmes nos disputes.

- Espèce d’andouille ! - criait mon oncle. Pas moyen de te faire comprendre ! Le communisme était au départ une idée géniale, même si des adeptes idiots l’ont compromise par leur manque de talent ! Ce n’est pas pour rien que cette idée est partagée par des millions de gens !..

- Partagée par qui ?! rétorquais-je. - Par aucun individu sensé !..

- Alors, personne n’y croit ? Mon oncle devenait tout rouge. - Les gens n’y croient pas, et se taisent ? Tous des hypocrites, c’est ça ?

- Une idéologie, on n’est pas obligé de la partager, - disais-je, - on peut l’accepter, ou simplement la subir. Quand tu es en prison, que ça te plaise ou non, tu y restes.

- Cornichon ! Vlassovien ! Trafiquant !..

Au dessus de son chevet, était accroché un petit portrait de Soljénitsyne. Quand il avait des invités, mon oncle le décrochait.

Et la même scène de se répéter : mon oncle tombait malade, puis guérissait. Et nous nous querellions. Pour nous réconcilier ensuite. Les années passant, il devint vraiment vieux. Ne pouvait plus marcher. Je m’étais très attaché à lui...

Je l’ai déjà dit, la biographie de mon oncle reflète bien l’histoire de notre Etat... De notre bien-aimé et terrifiant pays...

Mon oncle a tout de même fini par mourir, à mon grand regret...

Et me hante l'image d'une haute barrière brune.

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