Cœur de chien (Mikhaïl Boulgakov), chapitres VI et VII

Voici la suite des aventures de l'homme-chien...




VI

     C’était une soirée d’hiver, fin janvier. Avant le dîner et avant la réception des patients. Sur une feuille de papier blanc apposée au chambranle de la porte de l’accueil, on lisait, de l’écriture de Philippe Philippovitch : « Je défends de manger des graines de tournesol dans l’appartement. Ph. Préobrajenski » Et au crayon bleu, de la main de Bormenthal, en lettres grosses comme des gâteaux : « Il est interdit, de cinq heures de l’après-midi à sept heures du matin, de jouer d’un instrument. » Suivait, de la main de Zina : « Lorsque vous rentrez, dites à Philippe Philippovitch que je ne sais pas où il est allé. Fiodor dit qu’il est sorti avec Schwonder.. » Puis venait, de la main de Préobrajenski : « Combien de temps vais-je devoir attendre le vitrier ? » Et de la main de Daria Piétrovna (en caractères d’imprimerie) : « Zina est partie au magasin, elle a dit qu’elle allait le faire venir. »

     Dans la salle à manger, l’atmosphère était pleinement vespérale, en raison de la lampe sous son abat-jour de soie.  La lumière sortant du buffet se cassait en deux : une croix oblique de papier collant reliait un pan à l’autre du miroir. Penché au-dessus de la table, Philippe Philippovitch était plongé dans la lecture d’une immense page de journal étalée devant lui. Il lisait l’entrefilet suivant :

     « … son fils illégitime (comme on disait dans la société bourgeoise pourrie). Voilà les distractions de notre bourgeoisie de pseudo-savants. Tout un chacun peut occuper sept pièces jusqu’à ce que le glaive étincelant de la justice ne lève au-dessus de lui son rayon rouge. Signé Schw… r »

     Deux cloisons plus loin, quelqu’un s’obstinait à  jouer de la balalaïka avec adresse et hardiesse, et les sons d’une variation compliquée de « La lune brille1 » formaient, en se mêlant aux mots de l’entrefilet, une odieuse bouillie dans la tête de Philippe Philippovitch. Ayant terminé sa lecture, il fit mine de cracher par-dessus son épaule et se mit machinalement à fredonner à travers ses dents :

     — La lune bri-ille… La lune bri-ille… La lune bri-ille… Ah zut, elle m’enquiquine, cette fichue mélodie !

     Il sonna. Zina montra sa tête entre les deux pans de la portière.

     — Dis-lui qu’il est cinq heures, qu’il arrête, et fais-le venir ici, s’il te plaît.     

     Philippe Philippovitch était assis dans son fauteuil, devant la table. Un bout de cigare marron dépassait des doigts de sa main gauche. Près de la portière, adossé au chambranle, se tenait debout, croisant les jambes, un homme de petite taille et peu sympathique d’apparence. Les cheveux sur sa tête poussaient de façon sauvage, comme des buissons sur un terrain essouché, et un duvet non rasé couvrait sa figure. Le peu de hauteur de son front était frappant. La brosse dure des cheveux commençait presque immédiatement au-dessus des pinceaux noirs et écartés des sourcils.

     Déchiré sous l’aisselle gauche, le veston était couvert de paille, le court pantalon à rayures était déchiré au genou droit, tandis qu’au genou gauche il arborait une tache lilas. L’homme avait au cou une cravate d’un bleu ciel toxique ornée d’une épingle en faux rubis. Cette cravate était d’une couleur si voyante que, de temps en temps, en refermant ses yeux fatigués, Philippe Philippovitch voyait se dessiner dans le noir, tantôt au plafond, tantôt au mur, une torche enflammée couronnée d’un halo bleu clair. En les rouvrant, il se retrouvait aveuglé car, depuis le sol, des bottines vernies et munies de guêtres blanches projetaient des éventails de lumière.

     « C’est comme s’il portait des caoutchoucs », se dit avec une sensation désagréable Philippe Philippovitch qui soupira, renifla et tourna son attention vers son cigare éteint. L’homme à la porte regardait le professeur de ses yeux troubles et fumait une cigarette en répandant de la cendre sur son plastron.

     La pendule murale jouxtant la gélinotte en bois sonna cinq fois. Quelque chose gémissait encore à l’intérieur lorsque Philippe Philippovitch entama la conversation.

     — Il me semble vous avoir demandé à deux reprises de ne pas dormir dans la soupente de la cuisine – à plus forte raison pendant la journée.

     L’homme toussota, la gorge enrouée comme s’il s’était étranglé avec une arête, et répondit :

     — L’air de la cuisine est plus agréable.

     Sa voix n’avait rien d’ordinaire, elle était sourde, et en même temps sonore comme sortant de l’intérieur d’un petit tonneau.

     Philippe Philippovitch hocha la tête et demanda :

     — D’où sort cette chose ignoble ? Je parle de la cravate.

     Suivant son doigt des yeux, l’homme loucha par-dessus sa lèvre avançant et contempla sa cravate avec amour.

     — En quoi est-elle ignoble ? C’est une cravate d’un grand chic. C’est Daria Piétrovna qui m’en a fait cadeau.

     — Daria Piétrovna vous a fait cadeau d’une chose abominable, dans le genre de  ces bottines. Qu’est-ce que c’est que ces illuminations absurdes ? D’où sortent-elles ? J’avais demandé quoi ? D’acheter des chaussures con-ve-nables ; et ça, qu’est-ce ? Est-il possible que le docteur Bormenthal en ait choisi de pareilles ?

     — Je lui avais demandé de prendre des vernies. Est-ce que je ne vaux pas les autres ? Allez voir rue Kouznietski : tout le monde porte des vernies.

     Philippe Philippovitch tourna la tête et dit d’un ton impérieux :

     — Dormir dans la soupente, terminé. C’est compris ? En voilà une effronterie ! Tout de même, vous gênez. Il y a des femmes, là-bas.

     — Le visage de l’homme s’assombrit et il gonfla ses lèvres.

     — Des femmes, ouais. Oh là là, de vraies dames, hein. C’est de la valetaille ordinaire et ça fait de l’épate comme une femme de Commissaire2. C’est encore la Zinette qui a mouchardé.

     Philippe Philippovitch le regarda sévèrement.

     Je vous interdis d’appeler Zina la Zinette. C’est clair ?

     Silence.

     — Je vous demande si c’est clair ?

     — C’est clair.

     — Vous enlèverez cette saleté de votre cou. Vous… Regardez-vous un peu dans le miroir pour voir de quoi vous allez l’air. Une vraie bouffonnerie. On ne jette pas les mégots par terre, je vous le dis pour la centième fois. Que je n’entende plus la moindre grossièreté dans l’appartement ! Ne pas cracher ! Tenez, il y a un crachoir.  Utilisez soigneusement l’urinoir. Cessez de parler à Zina. Elle se plaint, vous la guettez dans le noir. Prenez garde ! Qui a répondu à un patient : « Demandez aux chiens » ? Vous vous croyez dans un cabaret ?

     — Dites, papa, qu’avez-vous à me persécuter comme ça ? pleurnicha brusquement l’homme.

      Philippe Philippovitch rougit et ses lunettes étincelèrent.

     — Qui appelez-vous papa, ici ? Qu’est-ce que c’est que cette familiarité ? Que je n’entende plus ce mot ! Appelez-moi par mon prénom et mon patronyme !

     Une expression insolente s’alluma sur la figure de l’homme.

     — Mais qu’avez-vous tout le temps à… Ne crache pas Ne fume pas. Ne va pas là-bas… Ça rime à quoi, au juste ? On est dans le tramway, on dirait. Qu’est-ce que j’ai le droit de faire ? Et, pour ce qui est de « papa », c’est vous qui avez tort. Est-ce que j’avais demandé à être opéré ? aboyait l’homme, indigné. Joli travail ! On attrape un animal, on lui taillade la tête au couteau, et maintenant il vous dégoûte. Peut-être que je n’ai pas donné mon autorisation, pour cette opération. Pas plus (l’homme promena ses yeux au plafond comme s’il cherchait à se souvenir d’une formule), pas plus que ma famille ne l’a donnée. Peut-être que j’ai le droit d’entamer des poursuites.

     Les yeux de Philippe Philippovitch s’arrondirent complètement, son cigare lui échappa des mains. « Ah le bougre ! » pensa-t-il fugitivement.

     — Vous vous plaignez qu’on ait fait de vous un homme ? demanda-t-il en plissant les paupières. Peut-être préférez-vous retourner courir les décharges ? Geler au bas des portes cochères ? Eh bien, si j’avais su…

     — Mais qu’avez-vous à me reprocher sans cesse ces décharges, ces fosses à ordures ? Je gagnais mon pain moi-même. Et si j’étais mort sous votre couteau ? Qu’avez-vous à répondre à cela, camarade ?

     — Philippe Philippovitch ! s’écria avec irritation Philippe Philippovitch. Je ne suis pas votre camarade ! C’est monstrueux ! « C’est un cauchemar, un cauchemar » se dit-il.

     — Mais bien sûr, voyons… dit l’homme avec ironie en écartant sa jambe d’un air victorieux ; nous comprenons, monsieur. Vous et moi, des camarades ? Impossible. Nous n’avons pas été à l’université, ni habité dans des appartements de quinze pièces avec salles de bains. Seulement, à présent, il serait temps d’abandonner tout ça. Chacun a des droits, à notre époque…

     Philippe Philippovitch écoutait en blêmissant les considérations de l’homme. L’autre interrompit son discours et se dirigea ostensiblement vers le cendrier, une cigarette toute mâchée à la main. Sa démarche était chaloupée. Il écrasa longuement le mégot dans la conque, son expression signifiant clairement : « Voilà pour toi ! Tiens ! » Ayant éteint la cigarette, il se mit à marcher et soudain claqua des dents et fourra son nez sous son aisselle.

     — On attrape les puces avec les doigts ! cria avec rage Philippe Philippovitch ; et je me demande d’où vous les sortez ?

     — Vous croyez que je les élève, ou quoi ? s’offusqua l’homme. Visiblement, les puces ont de l’affection pour moi.

     Là, il farfouilla dans la doublure de sa manche et jeta en l’air une touffe de légère ouate rousse.

     Philippe Philippovitch tourna son regard vers les guirlandes au plafond et ses doigts tambourinèrent sur la table. Ayant exécuté la puce, l’homme s’écarta et s’assit sur une chaise. En laissant retomber ses poignets le long des revers de son veston. Ses yeux louchèrent sur le damier du parquet.  Il éprouvait un grand plaisir à contempler ses bottines. Philippe Philippovitch regarda dans la direction des vives lueurs que lançaient leurs bouts carrés, cligna des yeux puis dit :

     — Quelle est cette autre affaire dont vous vouliez me faire part ?

     — Ah oui, cette affaire ! Oh, une affaire toute simple. Il me faut des papiers, Philippe Philippovitch.

     Philippe Philippovitch fut un peu saisi.

     — Euh… Diable ! Des papiers ! En effet… Mmm… Ah, c’est peut-être faisable… Sa voix était chagrine et hésitante.

     — Écoutez voir, répliqua l’homme avec assurance, comment voulez-vous faire sans papiers ? Pardon-pardon. Vous savez bien qu’il est rigoureusement interdit à quelqu’un d’exister sans papiers. Et d’une, le Comité d’immeuble…

     — Que vient faire ici le  Comité d’immeuble ?

     — Comment ça, ce qu’il vient faire ? En me rencontrant, on me demande : « Alors, mon cher, quand vas-tu te faire enregistrer ? »

     — Ah, Seigneur, s’exclama tristement Philippe Philippovitch. Des rencontres, des questions… J’imagine ce que vous leur dites. Je vous ai pourtant interdit de traîner dans l’escalier.

     — Je suis quoi, un bagnard ? s’étonna l’homme, et la conscience de son bon droit s’alluma jusque dans son rubis. Qu’est-ce que ça veut dire, « traîner » ? Vos paroles sont un peu blessantes. Je marche, comme tout le monde.

     Et il fit bouger ses pieds vernis sur le parquet.

     Philippe Philippovitch se tut et détourna les yeux. « Il faut quand même se contenir », se dit-il. Il alla au buffet et but d’un trait un verre d’eau.

     — Très bien, monsieur, dit-il d’un ton plus calme. Ce n’est pas une question de mots. Alors, que dit votre charmant Comité ?

     — Que voulez-vous qu’il dise… Et vous avez tort de le traiter de charmant. Il défend les intérêts.

     — Les intérêts de qui, permettez-moi de vous demander ?

     — On le sait bien, de qui. De la partie travailleuse.

     Philippe Philippovitch écarquilla les yeux.

     — Parce que vous êtes un travailleur ?

     — Cela va de soi : je ne suis pas un profiteur, un Nepman.

     — Bon, d’accord. Alors, de quoi a-t-il besoin pour défendre votre intérêt révolutionnaire ?

     — De m’enregistrer, c’est clair. Ils disent qu’on n’a jamais vu ça, que quelqu’un habite à Moscou sans être enregistré. Et d’une. Le plus important, c’est la fiche de recensement. Je n’ai pas envie d’être un déserteur. Et puis, le syndicat, la bourse…

     — Puis-je vous demander à quel titre je dois vous enregistrer ? Comme relevant de cette nappe, ou de mon passeport ? Il faut tout de même tenir compte de la situation. N’oubliez pas que vous… Euh… Hum… Vous êtes, si l’on peut dire, un être apparu  de façon inopinée, une créature de laboratoire.

     Philippe Philippovitch perdait toujours plus d’assurance.

     L’homme gardait le silence, l’air triomphant.

     — Très bien, monsieur. Alors, de quoi a-t-on besoin, en fin de compte, pour vous enregistrer et, plus généralement, pour se conformer aux plans de votre Comité ? Voyez-vous, vous n’avez ni nom ni prénom.

     — C’est injustifié. Je peux le plus tranquillement du monde choisir un nom. Je le fais paraître dans le journal et basta.

     — Comment désirez-vous vous appeler ?

     L’homme arrangea sa cravate et répondit :

     — Polygraphe Polygraphovitch.

     — Ne faites pas l’imbécile, répliqua sombrement Philippe Philippovitch. Je suis sérieux.

     Un sourire sarcastique tordit la petite moustache de l’homme.

     — Il y a un truc que je ne pige pas, dit-il gaiement mais avec logique. Je ne dois pas jurer. Ni cracher. Et, venant de vous, j’entends seulement : « imbécile, imbécile ». Apparemment, seuls les professeurs ont le droit de sacrer en Èresseffessèr3.

     Le sang monta au visage de Philippe Philippovitch. Il brisa le verre qu’il était en train de remplir.     

     Ayant bu un autre verre, il se dit : « Dans peu de temps, il me fera la leçon, et il aura raison. Je n’arrive pas à me maîtriser. »

     Il se tourna sur sa chaise, inclina son buste avec une politesse exagérée et dit, d’une voix d’une dureté métallique :

     — Excusez-moi. J’ai les nerfs détraqués. Votre nom m’a paru étrange. Il m’intéresse de savoir où vous l’avez déniché.

     — On me l’a conseillé au Comité. On a cherché dans le calendrier. Lequel veux-tu ? m’a-t-on dit. Et c’est ce que j’ai choisi.

     — Il ne peut rien y avoir de semblable dans aucun calendrier.

     — Assez étonnant, dit l’homme avec un sourire malicieux, vu qu’il y en a un d’accroché dans votre salle d’examen.

     Sans se lever, Philippe Philippovitch se rejeta en arrière pour appuyer sur la sonnerie murale, et Zina se montra.

     — La calendrier de la salle d’examen.

     Un peu de temps s’écoula. Lorsque Zina fut revenue avec le calendrier, Philippe Philippovitch demanda :

     — Où ?

     — La fête est le 4 mars.

     — Montrez-moi… Hum… Ça alors… Dans le poêle, Zina, tout de suite.

     Les yeux écarquillés d’effroi, Zina partit avec le calendrier, tandis que l’homme hochait la tête avec reproche.

     — Puis-je connaître votre nom de famille ?

     — Je suis prêt à accepter mon nom héréditaire.

     — Héréditaire, comment cela ? À savoir ?

     — Boubouliov.

 

* * *

 

     En veste de cuir, Schwonder, le président du Comité d’immeuble, se tenait dans le cabinet, devant le bureau. Le docteur Bormenthal était assis dans un fauteuil. Et le même désarroi se lisait sur les joues rougies par le gel du docteur, qui venait de rentrer, que sur le visage de Philippe Philippovitch, assis à côté de lui.

     — Alors, que faut-il écrire ? demanda ce dernier avec impatience.

     — Eh bien, quoi, dit Schwonder, ce n’est pas compliqué. Rédigez une attestation, citoyen professeur. Disant que le porteur est effectivement Boubouliov Polygraphe Polygraphovitch, euh… né, disons, dans votre appartement.

     Perplexe, Bormenthal remua un peu dans son fauteuil. Un tic fit frémir la moustache de Philippe Philippovitch.

     — Hum… Bon sang ! Comme idiotie, difficile de trouver mieux. Il n’est pas du tout né, mais tout simplement… Eh bien… bref…

     — Ça, ça vous regarde, prononça tranquillement Schwonder avec une joie mauvaise : né, pas né… En gros, vous avez fait une expérience, professeur ! Et c’est bien vous qui avez créé le citoyen Boubouliov.

     — Tout ce qu’il y a de plus simple, aboya Boubouliov qui, près de la bibliothèque, contemplait le reflet de sa cravate dans l’abîme du miroir.

     — Je vous prie instamment de ne pas vous mêler de la conversation, grinça Philippe Philippovitch. Vous avez tort de dire que c’est tout simple. Ce n’est pas simple du tout.

     — Comment voulez-vous que je ne m’en mêle pas ! bougonna Boubouliov, vexé.

     Schwonder le soutint aussitôt.

     — Pardon, professeur, le citoyen Boubouliov a entièrement raison. Il a le droit de participer à une délibération concernant son propre sort, spécialement dans la mesure où il est question de papiers d’identité. Papiers qui sont la chose la plus importante au monde.

     À ce moment, une sonnerie assourdissante frappa les oreilles et interrompit la conversation. Philippe Philippovitch dit « oui… » dans le combiné, rougit et se mit à crier :

     — Je vous prie de ne pas me déranger pour des bêtises. Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

     Et il raccrocha violemment.

     Une joie azurée se répandit sur le visage de Schwonder.

     Rougissant, Philippe Philippovitch lança :

     — Bref, finissons-en.

     Il arracha une feuille de son bloc-notes et y jeta quelques mots qu’il lut ensuite à haute voix avec irritation :

     — « Je certifie par la présente »… Le diable seul sait ce que c’est… euh… « Le porteur de la présente, homme résultant d’une expérience en laboratoire avec opération du cerveau, a besoin de papiers d’identité »… Sapristi ! Moi qui suis en général contre l’obtention de ces stupides papiers d’identité… « Signé : professeur Préobrajenski ».

     — Il est assez étrange, professeur, se fâcha Schwonder, de vous entendre qualifier de stupidité les papiers d’identité. Je ne peux pas accepter la présence dans cet immeuble d’un locataire sans papiers, et non encore recensé par la milice. Et si nous étions demain en guerre contre les vautours impérialistes ?

     — Je n’irai me battre nulle part ! glapit soudain Boubouliov, morose et parlant à la bibliothèque.

     Schwonder se figea de stupeur, mais se reprit vite et fit courtoisement observer à Boubouliov :

     — Citoyen Boubouliov, vos propos sont parfaitement inconsidérés. Le recensement militaire est une obligation.

     — Je me ferai recenser, mais pour ce qui est de faire la guerre, des clous, répondit Boubouliov avec animosité en rajustant son nœud.

     Ce fut le tour de Schwonder de perdre contenance. Préobrajenski échangea avec Bormenthal un regard chargé de tristesse et de méchanceté : « Belle moralité ! » Bormenthal hocha la tête d’un air significatif.

     — J’ai été gravement blessé lors de l’opération, gronda avec dépit Boubouliov. Regardez ce qu’on m’a fait !

     Et il montra sa tête. La cicatrice encore  fraîche de l’opération lui traversait le front.

     — Vous êtes un anarchiste-individualiste ? demanda Schwonder en haussant les sourcils.

     — J’ai droit à un billet blanc4, lui répondit Boubouliov.

     — Bien bien m’sieur, pour le moment, peu importe, répliqua Schwonder interloqué. Le fait est que nous allons envoyer l’attestation du professeur à la milice et qu’on nous donnera les papiers.

     — Dites, euh… l’interrompit brusquement Philippe Philippovitch qu’une pensée tourmentait visiblement, vous n’auriez pas une chambre de libre, dans l’immeuble ? Je suis prêt à l’acheter.

     Des étincelles jaunâtres apparurent dans les yeux marron de Schwonder.

     — Non, professeur, à mon grand regret. Et il n’y en a pas de prévue.

     Philippe Philippovitch serra les lèvres sans rien dire. La sonnerie assourdissante du téléphone retentit à nouveau. Sans rien demander, Philippe Philippovitch rejeta le combiné de son support, et l’appareil pendit au bout de son cordon bleu après avoir un peu tournoyé. Tout le monde tressaillit. « Le vieux est à bout de nerfs » se dit Bormenthal, et Schwonder, les yeux brillants, s’inclina et sortit.

     Boubouliov le suivit en faisant crisser les trépointes de ses chaussures.

     Le professeur resta seul avec Bormenthal. Après un petit silence, Philippe Philippovitch hocha légèrement la tête et dit :

     — C’est un cauchemar, parole d’honneur. Vous voyez ça ? Je vous jure, cher docteur, que ces deux semaines m’ont davantage épuisé que les quatorze dernières années ! En voilà un énergumène, c’est moi qui vous le dis…

     Au loin, il y eut un bruit sourd de verre brisé, puis, étouffé, un cri aigu  de femme s’éleva pour cesser l’instant d’après. Une force infernale déferla sur les papiers peints du couloir en direction de la salle d’examen où le fracas se fit entendre avant de refluer aussitôt. Des portes claquèrent et, dans la cuisine, on entendit la voix plus grave de Daria Piétrovna faire écho au tumulte.

     Puis Boubouliov se mit à hurler.

     — Mon Dieu, voilà encore quelque chose ! s’écria Philippe Philippovitch en se précipitant vers la porte.

     — Le chat, comprit Bormenthal en courant derrière lui.

     Ils galopèrent dans le couloir, firent irruption dans le vestibule, tournèrent dans le couloir en direction des toilettes et de la salle de bains. Zina surgit d’un bond de la cuisine et heurta de front Philippe Philippovitch.

     — Combien de fois ai-je dit – pas de chats ! cria Philippe Philippovitch, fou de rage. Où est-il ? Ivan Arnoldovitch, de grâce, allez rassurer les patients qui attendent !

     — Il est dans la salle de bains, le maudit diable, dans la salle de bains ! cria Zina toute essoufflée.

     Philippe Philippovitch s’abattit sur la porte de la salle de bains qui refusa de céder.

     — Ouvrez immédiatement !

     Pour toute réponse, à l’intérieur de la salle de bains fermée à clé, quelque chose bondissant, des cuvettes s’effondrant, et Boubouliov vociférant sauvagement derrière la porte :

     — Je vais te tuer ici même…     

     L’eau résonna dans les tuyaux et se mit à couler. Philippe Philippovitch pesa de tout son poids sur la porte qu’il commença à arracher. En nage, les traits tordus, Daria Piétrovna parut sur le seuil de la cuisine. Puis la vitre de la lucarne située sous le plafond de la salle de bains et donnant sur la cuisine fit entendre un craquement en se lézardant, et deux éclats en tombèrent, suivis par un énorme chat tigré portant au cou un ruban bleu, tel un agent de police. Il tomba tout droit sur la table, en plein dans un long plat qu’il brisa en deux, de là il sauta par terre, puis fit un virage sur trois pattes en brandissant la quatrième comme pour danser, et se glissa aussitôt par une fente donnant sur l’escalier de service. La fente s’élargit, et le chat fut remplacé par la figure d’une vieille femme en fichu. La jupe de la vieille, semée de pois blancs, se retrouva dans la cuisine. La vieillarde passa son index et son pouce sur sa bouche enfoncée, promena sur la cuisine le regard acéré de ses yeux un peu bouffis et dit avec curiosité :

     — Oh, Seigneur Jésus !

     Blême, Philippe Philippovitch traversa la cuisine et demanda d’un air menaçant à la vieille :

     — Vous désirez ?

     — Je serais curieuse de voir le toutou parlant, répondit la vieille d’une voix obséquieuse, et elle se signa.

     Philippe Philippovitch pâlit encore davantage, marcha sur la vieille et lui chuchota d’une voix étranglée :

     — Fichez-moi le camp immédiatement !

     La vieille recula vers la porte et dit d’un ton blessé :

     — Vous êtes drôlement impoli, monsieur le professeur.

     — Dehors, je vous dis ! répéta Philippe Philippovitch, ses yeux s’arrondissant comme ceux d’une chouette.

     Il claqua de ses propres mains la porte de l’escalier de service derrière la vieille.

     — Daria Piétrovna, je vous avais pourtant demandé…

     — Philippe Philippovitch, répondit avec désespoir Daria Piétrovan en faisant des poings de ses mains nues serrées, que voulez-vous que j’y fasse ? Les gens font tout ce qu’ils peuvent pour entrer, il faudrait que je ne m’occupe que de ça.

     Dans la salle de bains, l’eau grondait sourdement, menaçante, mais on n’y entendait plus de voix.

     Le docteur Bormenthal entra.

     —  Ivan Arnoldovitch, je vous prie instamment… Hum… Il y a combien de patients ?

     — Onze, répondit Bormenthal.

     — Renvoyez-les, je ne prendrai personne aujourd’hui.

     D’un doigt replié, Philippe Philippovitch frappa à la porte en criant :

     — Veuillez sortir immédiatement ! Pourquoi vous êtes-vous enfermé ?

     — Hou-hou ! fit faiblement et plaintivement la voix de Boubouliov.

     — Mille diables !… Je n’entends rien, fermez le robinet.

     — Ouah ! Ouah !

     — Mais fermez le robinet ! Je ne comprends pas ce qu’il a fabriqué ! s’écria frénétiquement Philippe Philippovitch.

     Ayant ouvert leur porte, Zina et Daria Piétrovna regardaient depuis la cuisine. Philippe Philippovitch frappa de nouveau bruyamment du poing la porte de la salle de bains.

     — Le voilà ! cria Daria Piétrovna depuis la cuisine.

     Philippe Philippovitch s’y rua. Sous le plafond, par la fenêtre cassée, apparut la bobine  de Polygraphe Polygraphovitch, penchée vers la cuisine. Elle était toute tordue, ses yeux pleuraient et une égratignure s’étirait le long de son nez, flamboyant d’un sang frais.

     — Vous êtes devenu fou ? demanda Philippe Philippovitch; Pourquoi ne sortez-vous pas ?

     Boubouliov regarda derrière lui, triste et inquiet lui-même, et dit :

     — Je me suis enfermé.

     — Faites jouer le loquet. Vous n’avez jamais vu de serrure, ou quoi ?

     — Cette saleté ne s’ouvre pas ! répondu Polygraphe avec effarement.

     — Seigneur ! Il a mis la sécurité ! s’écria Zina en levant les bras au ciel.

     — Il y a un petit bouton, cria Philippe Philippovitch en s’efforçant de dominer le bruit de l’eau. Pressez-le vers le bas ! Vers le bas !

     Boubouliov disparut et reparut quelques instants plus tard à la fenêtre.

     — On n’y voit pas un chien ! aboya-t-il au comble de l’effroi.

     — Mais allumez donc la lampe ! Il est devenu enragé !

     — Ce fichu chat a cassé la lampe, répondit Boubouliov. En cherchant à lui attraper les pattes, à ce salaud, j’ai tourné le robinet et maintenant je ne le retrouve plus.

     Tous les trois levèrent les bras au ciel et restèrent pétrifiés dans cette pose.

     Cinq minutes plus tard, Zina et Daria Piétrovna étaient assises l’une à côté de l’autre sur un tapis trempé, roulé et placé au bas de la porte de la salle de bains, leurs derrières le pressant contre le jour sous la porte, tandis que le portier Fiodor, ayant à la main le cierge nuptial de Daria Piétrovna, grimpait à la lucarne sur une échelle en bois. Son postérieur à gros carreaux gris passa fugitivement en l’air et disparut dans l’ouverture.

     — Dou… Hou-hou ! criait Boubouliov à travers le rugissement de l’eau.

     On entendit la voix de Fiodor :

     — Philippe Philippovitch, de toute façon, il faut ouvrir, nous pomperons l’eau depuis la cuisine.

     — Ouvrez ! cria avec colère Philippe Philippovitch.

     Le trio se leva du tapis, une pression fut exercée de l’intérieur sur la porte de la salle de bains et l’eau jaillit aussitôt dans le petit corridor. Elle s’y divisa en trois torrents : l’un allant tout droit en face, dans les toilettes, un deuxième à gauche, dans la cuisine, et le troisième à droite, dans le vestibule. Bondissant et clapotant, Zina en claqua la porte. Fiodor sortit, de l’eau jusqu’à la cheville, souriant sans qu’on sût pourquoi. Il était trempé, comme habillé d’une toile cirée.

     — J’ai eu du mal à fermer, la pression est forte, dit-il.

     — Et où est-il, l’autre ? demanda Philippe Philippovitch, levant un pied en prononçant des imprécations.

     — Il a peur de sortir, expliqua Fiodor en souriant bêtement.

     — Vous allez me taper dessus, papa ? pleurnicha la voix de Boubouliov dans la salle de bains.

     — Andouille ! répliqua brièvement Philippe Philippovitch.

     Zina et Daria Piétrovna, les pieds nus et leurs jupes retroussées jusqu’aux genoux, ainsi que Boubouliov et le portier, également nu-pieds et ayant roulé le bas de leurs pantalons, jetaient des serpillères mouillées sur le sol de la cuisine et les essoraient dans des seaux sales et dans l’évier.

     Délaissé, le four bourdonnait. Franchissant la porte, l’eau passait directement dans l’escalier de service, dévalant bruyamment les marches jusqu’à tomber au sous-sol.

     Bormenthal se tenait sur la pointe des pieds au milieu d’une mare profonde sur le parquet du vestibule et négociait à travers la porte d’entrée entrebâillée et retenue par la chaîne.

     — Il n’y aura pas de consultations aujourd’hui, le professeur est souffrant. Ayez l’amabilité de vous écarter de la porte, nous avons un tuyau qui s’est rompu…

     — Et quand y a-t-il moyen… sollicitait une voix derrière la porte. Je n’en aurais que pour une minute…

     — C’est impossible – Bormenthal se remit sur les talons –, le professeur est couché et nous avons un tuyau crevé. Demain, je vous prie. Ma petite Zina ! Venez éponger ici, autrement ça va inonder le grand escalier.

     — Les serpillères n’absorbent plus.

     — Nous allons tout de suite écoper avec des chopes, lui fit écho Fiodor. Une seconde.

     Les coups de sonnette se succédaient et Bormenthal, en faction, avait ses semelles dans l’eau.

     — Quand aura lieu l’opération ? insistait la voix, et l’on essayait de s’infiltrer dans le passage.

     — Un tuyau a sauté…

     — Je serais passé en caoutchoucs…

     Des silhouettes bleuâtres parurent derrière la porte.

     — C’est impossible, demain, s’il vous plaît.

     — Mais j’ai rendez-vous.

     — Demain. Catastrophe avec une canalisation.

     Fiodor s’agitait dans le lac aux pieds du docteur, raclant avec une chope, tandis que l’égratigné Boubouliov inventait un nouveau procédé. Il roula une énorme serpillère dont il fit un tuyau, se mit à plat ventre dans l’eau et commença à chasser l’eau du vestibule en direction des toilettes.

     — Qu’as-tu à faire courir l’eau dans tout l’appartement, démon ? se fâchait Daria Piétrovna. Verse-la dans l’évier.

     — Oh, l’évier… – répondait Boubouliov en attrapant l’eau trouble dans ses mains –, elle va tomber dans le grand escalier.

     Un petit banc sortit en grinçant du corridor, Philippe Philippovitch en chaussettes bleues à rayures se tenant dessus avec des mouvements pour rester en équilibre.

     — Ivan Arnoldovitch, cessez de répondre. Allez dans votre chambre, je vous donnerai des pantoufles.

     — Cela ne fait rien, Philippe Philippovitch, aucune importance.

     — Mettez-vous en caoutchoucs.

     — Oh, ce n’est rien. De toute façon, j’ai déjà les pieds mouillés.

     — Ah, mon Dieu ! s’affligea Philippe Philippovitch.

     — Saleté de bête ! dit soudain Boubouliov, se déplaçant à croupetons, une soupière à la main.

     Bormenthal claqua la porte et ne put s’empêcher de se mettre à rire. Les narines de Philippe Philippovitch se gonflèrent et ses lunettes jetèrent des éclairs.

     — On peut savoir de qui vous parlez ? demanda-t-il à Boubouliov de toute sa hauteur.

     — Je parle du chat, en voilà un salaud ! répondit Boubouliov, le regard fuyant.

     — Vous savez, Boubouliov, répliqua Philippe Philippovitch en reprenant son souffle, je n’ai jamais, ce qui s’appelle jamais, vu de créature plus impudente que vous.

     Bormenthal gloussa.

     — Vous n’êtes qu’un effronté, reprit Philippe Philippovitch. Comment osez-vous parler ainsi ? Vous êtes la cause de tout cela, et vous vous permettez en plus… Vraiment, c’est incroyable !

     — Dites-moi, je vous prie, Boubouliov, commença Bormenthal, vous allez courir encore longtemps après les chats ? Vous devriez avoir honte ! C’est répugnant, tout de même ! Espèce de sauvage !

     — Moi, un sauvage ? répliqua Boubouliov d’un air sombre. Je ne suis nullement un sauvage. Il est impossible de le tolérer dans l’appartement. Il ne pense qu’à trouver quelque chose à voler. Il a bouffé la farce de Daria. Je voulais lui donner une leçon.

     — C’est vous qui mériteriez une leçon ! répondit Philippe Philippovitch. Regardez-vous dans la glace.

     — Il a failli m’éborgner dit Boubouliov d’un ton sinistre en touchant son œil d’une main mouillée et sale.

     Lorsque le parquet noir d’humidité eut un peu séché, tous les miroirs étaient couverts de buée et les coups de sonnette avaient cessé. En pantoufles de maroquin rouge, Philippe Philippovitch se tenait dans le vestibule.

     — Voici pour vous, Fiodor.

     — Merci infiniment.

     — Changez-vous tout de suite. Et puis, tenez : allez boire un verre de vodka chez Daria Piétrovana.

     — Merci infiniment.

     Fiodor hésita, puis déclara :

     — Il y a autre chose, Philippe Philippovitch. Je m’excuse, j’ai honte de vous dire ça. C’est au sujet du carreau dans l’appartement n°7… Le citoyen Boubouliov a lancé des cailloux…

     — Au chat ? demanda Philippe Philippovitch en se renfrognant comme une nuée.

     — Au maître des lieux, en fait. Qui menace de porter plainte.

     — Bon sang !

     — Boubouliov embrassait la cuisinière, là-bas, alors l’autre a commencé à le chasser. Bref, ils se sont querellés.

     — Pour l’amour du Ciel, informez-moi tout de suite, dans ces cas-là ! Combien faut-il ?

     — Un rouble et demi.

     Philippe Philippovitch sortit trois brillantes pièces de cinquante kopecks et les remit à Fiodor.

     — Payer un rouble et demi pour un pareil salopard, entendit-on sur le seuil. Lui-même, il…

     Philippe Philippovitch se retourna, se mordit la lèvre et, sans rien dire, rabattit Boubouliov à l’accueil où il l’enferma à clef. À l’intérieur, Boubouliov se mit aussitôt à donner bruyamment du poing sur la porte;

     — Je vous défends de faire ça ! s’écria Philippe Philippovitch d’une voix exprimant manifestement de la souffrance.

     — Ça, pour sûr, de ma vie je n’ai jamais vu un effronté pareil, observa Fiodor d’un air significatif.

     Bormenthal surgit comme sortant de terre.

     — Pas d’agitation, Philippe Philippovitch, je vous en prie.

     L’énergique Esculape ouvrit la porte de la salle et on l’entendit qui disait :

     — Vous vous croyez où ? Au cabaret ?

     — Voilà, comme ça… fit résolument Fiodor. Comme ça. Une baffe ou deux…

     — Allons, qu’est-ce qui vous prend, Fiodor ? marmonna tristement Philippe Philippovitch.

     — Voyons, c’est qu’on a de la peine pour vous, Philippe Philippovitch.   

                  

  1. https://youtu.be/H7N2Mm7IMSg
  2. Du peuple.
  3. RSFSR : République socialiste fédérative soviétique de Russie.
  4. De réserviste.

     

 

 

VII

 

     — Non, non et non ! dit Bormenthal avec insistance. Veuillez la mettre.

     — C’est quelque chose, ma parole, bougonna Boubouliov, mécontent.

     — Je vous remercie, docteur, dit amicalement Philippe Philippovitch. Moi, j’en ai plus qu’assez de lui faire des remarques.

     — De toute manière, je ne vous laisserai pas manger tant que vous ne l’aurez pas mise. Zina, reprenez la mayonnaise à Boubouliov.

     — Comment ça, « reprenez » ? dit avec désarroi Boubouliov. Je vais tout de suite la mettre.

     De la main gauche, il écarta de Zina le plat, tandis que sa main droite enfonçait sa serviette dans son col, il eut l’air d’un client dans un salon de coiffure.

     — Et je vous prie d’utiliser la fourchette, ajouta Bormenthal.

     Boubouliov poussa un long soupir et se mit à pêcher des morceaux d’esturgeon nageant dans une sauce épaisse.

     — Je reprendrais bien un petit verre de vodka ? interrogea-t-il.

     — Vous n’en avez pas assez bu ? s’enquit Bormenthal. Vous y allez un peu fort sur la vodka, ces derniers temps.

     — Ça vous fait mal au cœur ? demanda Boubouliov en regardant par en-dessous.

     — Vous dites des âneries… intervint sévèrement Philippe Philippovitch, mais Bormenthal l’interrompit.

     — Ne vous inquiétez pas, Philippe Philippovitch, je m’en occupe. Boubouliov, vous dites des sornettes, et le plus révoltant, c’est votre ton péremptoire et l’assurance avec laquelle vous les dites. Cela ne me fait pas mal au cœur, bien entendu, d’autant plus que ce n’est pas ma vodka, mais celle de Philippe Philippovitch. Simplement, c’est mauvais pour la santé. Primo. Et secundo, même sans vodka, vous vous tenez mal.

     Bormenthal montra le buffet recollé.

     — Zinoucha, donnez-moi encore du poisson, s’il vous plaît, articula le professeur.

     Cependant, Boubouliov tendait la main vers la carafe et se versait un petit verre en louchant vers Bormenthal.

     — il faut aussi en proposer aux autres, dit Bormenthal. De la façon suivante : d’abord à Philippe Philippovitch, ensuite à moi et on finit par soi-même.

     Un imperceptible sourire railleur joua sur les lèvres de Boubouliov, qui remplit les verres de vodka.

     — Chez vous, tout est comme à la parade, dit-il. La serviette là, la cravate ici, et puis « excusez-moi », « s’il vous plaît – merci », mais ça n’a rien à voir avec la réalité d’aujourd’hui. Vous vous faites vous-mêmes du mal comme sous le régime des tsars.

     — Et qu’est-ce que c’est, « la réalité d’aujourd’hui » ? J’aimerais savoir.

     Sans rien répondre à Philippe Philippovitch, Boubouliov leva son verre et prononça :

     — Eh bien, je souhaite que tout le monde…

     — De même pour vous, répliqua avec quelque ironie Bormenthal.

     Boubouliov déversa dans son gosier le contenu de son petit verre, fit la grimace, se mit un bout de pain sous le nez, le renifla, puis l’avala, ses yeux se remplissant de larmes.

     — Ses antécédents, lâcha soudain Philippe Philippovitch, comme en pleine torpeur.

     Surpris, Bormenthal lui jeta un regard de côté.

     — Excusez-moi…

     — Ses antécédents ! répéta Philippe Philippovitch en hochant la tête avec amertume. On n’y peut plus rien. Klim.

     Suprêmement intéressé, Bormenthal plongea son regard dans celui de Philippe Philippovitch.

     — Vous croyez, Philippe Philippovitch ?

     — Je ne crois pas, j’en suis sûr.

     — Se peut-il… commença Bormenthal qui s’interrompit en regardant de côté Boubouliov.

     Celui-ci, soupçonneux, se renfrogna.

     — Später1… dit à mi-voix Philippe Philippovitch.

     — Gut, répondit l’assistant.

     Zina apporta la dinde. Bormenthal versa du vin rouge à Philippe Philippovitch et en proposa à Boubouliov.

     — Je n’en veux pas. Je boirais plutôt un peu de vodka.

     Sa figure se mit à briller, son front s’emperla de sueur, il devint plus joyeux. Ayant bu du vin, Philippe Philippovitch se radoucit un peu lui aussi. Les yeux plus calmes, il regardait avec davantage de bienveillance Boubouliov, dont la tête noire brillait dans sa serviette comme une mouche dans de la crème.

     Bormenthal, quant à lui, ayant repris des forces, manifesta son tempérament actif.

     — Eh bien monsieur, demanda-t-il à Boubouliov, à quoi allons-nous occuper cette soirée ?

     L’autre cligna des yeux et répondit :

     — Allons au cirque, il n’y a pas mieux.

     — Tous les jours au cirque, fit observer sans acrimonie Philippe Philippovitch, c’est passablement ennuyeux, à mon avis. À votre place, j’irais au théâtre, ne serait-ce qu’une fois.

     — Je n’irai pas au théâtre, répliqua Boubouliov d’un ton hostile, et il fit une grimace.

     — À table, avoir le hoquet coupe l’appétit aux autres, l’informa machinalement Bormenthal. Excusez-moi… Pourquoi, au juste, n’aimez-vous pas le théâtre ?

     Boubouliov regarda à travers son petit verre vide comme dans des jumelles, réfléchit et avança les lèvres.

     — On y fait l’idiot, c’est tout… Des parlottes et des parlottes… Juste de la contre-révolution.

     Philippe Philippovitch se rejeta contre le dossier gothique de sa chaise et il éclata de rire, si bien qu’une palissade dorée scintilla dans sa bouche. Bormenthal se contenta de tourner et de retourner sa tête.

     — Vous devriez lire quelque chose, proposa-t-il. Sinon, vous savez…

     — C’est que je lis déjà tant et plus, répondit Boubouliov qui se versa soudain, d’un geste vif de carnassier, un demi-verre de vodka.

     — Zina, cria Philippe Philippovitch, alarmé, enlevez la vodka, mon enfant, on n’a plus besoin de vodka. Que lisez-vous donc ?

     Une image lui traversa brusquement la tête : celle d’une île déserte, avec des palmiers et un homme vêtu d’une peau de bête et coiffé de même. « Quelque Robinson2 »…

     — Cette… comment dit-on… correspondance d’Engels avec ce… son nom, déjà, à ce diable… Kautsky.

     Bormenthal arrêta à mi-chemin la fourchette qui tenait un morceau de blanc, tandis que Philippe Philippovitch répandait du vin. Pendant ce temps, Boubouliov trouva moyen de s’enfiler sa vodka.

     Philippe Philippovitch posa les coudes sur la table, regarda attentivement Boubouliov et lui demanda :

     — Vous voudrez bien nous apprendre ce que vous pouvez dire au sujet de ce que vous avez lu.

     Boubouliov haussa les épaules.

     — Mais je ne suis pas d’accord.

     — Avec lequel ? Avec Engels, ou avec Kautsky ?

     — Avec les deux, répondit Boubouliov.

     — Voilà qui est remarquable, Dieu m’est témoin.

          Tous ceux qui diront qu’une autre3

     Et vous, de votre côté, que proposeriez-vous ?

     — Mais il n’y a rien à proposer… Et ça écrit, ça écrit… Le congrès, je ne sais quels Allemands… De quoi avoir la tête enflée. Il n’y a qu’à tout prendre et à partager…

     — C’est bien ce que je pensais ! s’écria Philippe Philippovitch en frappant la nappe du plat de la main. C’est exactement ce que je supposais.

     — Et vous connaissez un moyen ? demanda avec intérêt Bormenthal.

     —Il n’y a pas à s’embêter avec le moyen, expliqua Boubouliov que la vodka rendait loquace, l’affaire n’a rien de compliqué. Tout de même :  l’un occupe sept pièces et a quarante pantalons, tandis que l’autre bat le pavé en cherchant sa pitance dans les poubelles…

     — Les sept pièces, vous faites allusion à moi, bien sûr ? demanda Philippe Philippovitch en clignant des yeux d’un air hautain.

     Boubouliov se recroquevilla et se tut.

     — Bon, très bien, je n’ai rien contre le partage. Docteur, on a refusé combien de gens, hier ?

     — Trente-neuf personnes, répondit aussitôt Bormenthal.

     — Hmm… Trois cent quatre-vingt-dix roubles. Bon, il y a trois hommes en cause. Nous n’allons pas compter les dames, Zina et Daria Piétrovna. Votre écot est de cent trente roubles, Boubouliov. Veuillez me les verser.

     — Vous parlez d’une histoire ! s’affola Boubouliov. Et pourquoi donc ?

     — Pour le robinet et pour le chat ! vociféra soudain Philippe Philippovitch, abandonnant son ironie sereine.

     — Philippe Philippovitch ! s’exclama Bormenthal avec inquiétude.

     — Une minute. C’est pour le désordre que vous avez causé et qui nous a fait interrompre les consultations. C’est tout de même intolérable. Un homme sautant comme un primitif dans tout l’appartement et arrachant les robinets. Qui a tué la chatte de madame Polasoukher ? Qui…

     — Vous avez mordu avant-hier une dame dans l’escalier, Boubouliov, s’empressa d’ajouter Bormenthal.

     — Vous vous tenez… rugissait Philippe Philippovitch.

     — Mais elle m’avait flanqué une beigne en plein sur le museau, glapit Boubouliov. Mon museau n’est pas un bien public !

     — Parce que vous lui aviez pincé les seins ! cria Bormenthal en renversant son verre. Vous vous tenez…

     — Vous vous tenez sur le dernier barreau de l’échelle de l’évolution ! cria encore plus fort Philippe Philippovitch. Vous n’êtes encore qu’une créature en formation, faible sur le plan intellectuel, vos actes sont purement bestiaux et, en présence de deux personnes dotées d’une instruction supérieure, vous vous permettez, avec une insupportable désinvolture, d’émettre des avis d’une envergure cosmique, et d’une stupidité tout aussi cosmique, sur le partage général… Au moment même où vous avez avalé plein de poudre dentifrice…

     — Avant-hier, confirma Bormenthal.

     — Voilà, monsieur, tonnait Philippe Philippovitch, mettez-vous bien dans la tête – au fait, pourquoi avez-vous enlevé la pommade au zinc sous votre nez4 ?  – que vous devez vous taire et écouter ce qu’on vous dit. Apprendre et tâcher de devenir un membre disons acceptable de la société socialiste. À propos, quel est le vaurien qui vous a procuré ce petit livre ?

     — Vous ne voyez partout que des vauriens, répondit avec frayeur Boubouliov, abruti par l’attaque venue des deux côtés.

     — Je le devine ! s’exclama Philippe Philippovitch en rougissant de colère.

     — Eh bien quoi ? Bon, c’est Schwonder. Ce n’est pas un vaurien… C’est pour que je me cultive…

     — Je vois comme vous trouvez en Kautsky de quoi vous cultiver ! glapit Philippe Philippovitch, devenu jaune. Il appuya furieusement sur la sonnette murale. Ce qui s’est passé aujourd’hui le montre on ne peut mieux. Zina !

     — Zina ! criait Bormenthal.

     — Zina ! hurlait Boubouliov, affolé.

     Zina arriva en courant, toute pâle.

     — Zina, à l’accueil… Il est à l’accueil ?

     — Oui, répondit Boubouliov avec soumission. Il est vert comme du sulfate de fer.

     — Un petit livre vert…

     — Tout de même, le brûler à l’instant, s’écria Boubouliov avec désespoir, c’est un livre de la bibliothèque publique !

     — La correspondance – c’est son titre, de qui déjà, Engels, avec ce démon… dans le poêle !

     Zina détala.

     — Ce Schwonder, ma parole, je le pendrais à la première branche venue ! s’écria Philippe Philippovitch en attaquant avec fureur une aile de dinde. Cette incroyable canaille est installée ici comme un abcès. Non content d’écrire d’invraisemblables libelles dans les journaux…

     Boubouliov lança un regard oblique plein d’une ironie haineuse au professeur. À son tour, Philippe Philippovitch lui décocha un regard en biais et se tut.

     « Aie ! Il ne va rien arriver de bon dans notre appartement, j’ai l’impression. » prophétisa pour lui-même Bormenthal.

     Zina apporta sur un plat rond un baba roux d’un côté et vermeil de l’autre, avec la cafetière.

     — Je ne prendrai pas de baba, déclara aussitôt Boubouliov d’un ton hostile et menaçant.

     — Personne ne vous y invite. Tenez-vous correctement, Docteur, je vous prie.

     Le dîner s’acheva en silence.

     Boubouliov retira de sa poche une cigarette froissée et se mit à fumer. Ayant bu son café, Philippe Philippovitch regarda sa montre, fit jouer son mécanisme à répétition et entendit la petite musique de huit heures et quart. À son habitude, il se rejeta contre le dossier gothique de sa chaise et tendit la main vers le journal posé sur un guéridon.

     — Docteur, s’il vous plaît, emmenez-le au cirque. Seulement, de grâce, regardez le programme pour vous assurer qu’il n’y ait pas de chats.

     — Comment pourrait-on admettre au cirque des saligauds pareils ? fit observer sombrement Boubouliov en hochant la tête.

     — Eh bien, on peut y admettre toutes sortes de gens, répliqua de façon ambiguë Philippe Philippovitch. Alors, qu’y montre-t-on ?

     — Chez Solomonski, se mit à lire Bormenthal, il y a les quatre… Ioussems et « L’homme au point mort ».

     — Qu’est-ce que ces Ioussems ? s’enquit Philippe Philippovitch, soupçonneux.

     — Aucune idée. C’est la première fois que je vois ce nom.

     — Alors, regardez plutôt chez les Nikitine. Il est indispensable que les choses soient claires.

     — Chez les Nikitine… Chez les Nikitine… Hum… Des éléphants et « L’adresse humaine à son comble ».

     — Bien monsieur. Que pensez-vous des éléphants, mon cher Boubouliov ? demanda Philippe Philippovitch, méfiant.

     L’autre se vexa.

     — Vous pensez que je ne comprends rien ? Rien à voir avec un chat. Les éléphants sont des animaux utiles.

     — Eh bien monsieur, c’est parfait. Du moment qu’ils sont utiles, allez les voir. Il faut obéir à Ivan Arnoldovitch. Et ne pas commencer à bavarder au buffet ! Ivan Arnoldovitch, je vous en supplie, ne proposez pas de bière à Boubouliov.

     Dix minutes plus tard, Ivan Arnoldovitch et Boubouliov, ce dernier portant une casquette à bec de canard et vêtu d’un manteau de drap au col relevé, partirent au cirque. L’appartement devint silencieux. Philippe Philippovitch se retrouva dans son cabinet. Il alluma la lampe sous son lourd abat-jour vert, ce qui établit une grande paix dans l’immense cabinet qu’il se mit à arpenter. Le bout de son cigare brilla un long moment d’une lueur vert pâle. Le professeur avait les mains dans les poches de son pantalon, et une pénible pensée tenaillait son front savant dégarni aux tempes. Il faisait clapper ses lèvres, fredonnait à travers ses dents « Vers les rivages sacrés du Nil… » et marmonnait quelque chose. Il posa enfin le cigare dans le cendrier, s’approcha d’une armoire entièrement vitrée et éclaira tout le cabinet grâce à trois forts plafonniers. De la troisième étagère de l’armoire, Philippe Philippovitch retira un bocal étroit qu’il se mit, fronçant les sourcils, à examiner à la lueur des plafonniers. Dans un liquide transparent et pesant flottait, sans tomber au fond, la petite boule blanche retirée des profondeurs de la cervelle de Bouboule.

     Haussant les épaules, tordant les lèvres et faisant « hum hum », Philippe Philippovitch la dévorait des yeux, comme s’il voulait discerner dans cette petite boule blanche insubmersible la cause des événements surprenants ayant complètement chamboulé la vie dans l’appartement de la rue Prétchistienka.

     Il est très possible que cet homme de grand savoir y soit arrivé. En tout cas, ayant observé tout son content l’hypophyse, il serra le bocal dans l’armoire qu’il referma à clef, mit ladite clef dans la poche de son gilet et s’effondra lui-même sur le divan de cuir, la tête rentrée dans les épaules et les mains profondément enfoncées dans les poches de sa veste. Il fit longuement rougeoyer un deuxième cigare en mâchonnant complètement son autre bout et finalement, tout seul et nimbé de vert, tel un Faust chenu, il s’écria :

     — Ma parole, je crois bien que je vais m’y résoudre !

     Nul ne lui répondit. Il n’y avait aucun bruit dans l’appartement. Il est notoire qu’à onze heures du soir, la circulation cesse dans le passage Oboukhov. Les pas éloignés d’un passant attardé se faisaient entendre de façon très espacée, un bruit de semelles qui s’estompait, au-delà des stores. Dans le cabinet, sous les doigts de Philippe Philippovitch, le mécanisme de la montre sonnait doucement au fond du gousset… Le professeur attendait avec impatience que le docteur Bormenthal et Boubouliov reviennent du cirque.

 

  1. Plus tard (allemand).
  2. L’image de Robinson Crusoé se rencontre déjà dans les Récits d’un jeune médecin.
  3. Il se remet à fredonner un passage de la Sérénade de Don Juan, voir la note 6 du chapitre II.
  4. Difficile à rendre : l’expression russe pour « se mettre dans la tête », « se tenir pour dit » est : se faire une entaille dans le nez…

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