M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
Abonné·e de Mediapart

307 Billets

0 Édition

Billet de blog 30 juil. 2015

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
Abonné·e de Mediapart

Une petite nouvelle de Tchékhov

Une courte nouvelle d’Anton Tchékhov, comme il en a écrit des centaines, celle-ci datée de 1884. Trois fois rien, une jeune femme déçue. Ironie discrètement révoltée et tendresse acide. Tchékhov...La jeune femme à la datcha

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Une courte nouvelle d’Anton Tchékhov, comme il en a écrit des centaines, celle-ci datée de 1884. Trois fois rien, une jeune femme déçue. Ironie discrètement révoltée et tendresse acide. Tchékhov...

La jeune femme à la datcha  

Lelia N..., jolie blonde de vingt ans, se tient auprès de la palissade d’une datcha et, le menton posé sur une traverse, regarde au loin. La lune qui se lève au-dessus du tertre inonde d’une lumière roussâtre le champ s’étendant à perte de vue, les nuages s’effilochant dans le ciel, la petite gare que, là-bas, on ne distingue presque plus et la rivière toute proche, qu’un vent léger s’amuse à faire frissonner, comme il se distrait à faire bruire les herbes...Tout est calme...Lelia médite...Son visage mignon reflète tant de tristesse, il y a tant de chagrin dans ses yeux qu’il serait grossièrement cruel de ne pas partager sa peine.

Elle compare le passé et le présent. L’année dernière, en ce même mois de mai, rempli de poésie et de senteurs, elle passait l’examen de sortie, dans son institution de jeunes filles. Elle se souvient comment la surveillante, mamzelle Moreau, créature stupide, maladive et terriblement bornée, le visage en proie à une épouvante perpétuelle et le nez fort et emperlé de sueur, conduisait les nouvelles diplômées chez le photographe, pour la photo de la promotion.

- Je vous en supplie, - demandait-elle au maître de cérémonie - ne leur montrez pas de photos masculines !

Elle en avait les larmes aux yeux. Une terreur sacrée s’emparait de ce pauvre lézard, n’ayant jamais approché d’homme, à la vue d’une physionomie masculine.Elle lisait fort bien, dans les moustaches et la barbe du premier démon venu, une félicité conduisant inévitablement à un abîme aussi redoutable que mystérieux, sans espoir de retour. Elle faisait rire les élèves de l’institution, mais celles-ci, toutes imbibées d’idéaux, ne pouvaient s’empêcher de partager cette terreur sacrée. Elles s'imaginaient que, au-dehors, en mettant de côté le paternel souffreteux et les petits frères engagés volontaires, cela grouillait de poètes hirsutes, de chanteurs blêmes et de satiristes jaunâtres, de hardis patriotes et de millionnaires riches comme Crésus ou d’avocats captivants, dont l’éloquence vous tirait des larmes...Il n’y avait plus qu’à jeter un coup d’oeil là-dedans et faire son choix. Lelia elle-même était persuadée qu’à la sortie de l’institution, elle ne ferait que rencontrer des gens semblables aux héros de Tourgueniev, défendant la cause de la vérité et du progrès,  personnages campés à qui mieux mieux par les romans, voire les manuels d’histoire, aussi bien antique que médiévale ou contemporaine...

En ce mois de mai-ci, Lelia est mariée. Son mari est bel homme, riche, jeune, il a de l’éducation, il jouit du respect de tous, et pourtant - la poésie du mois de mai pousse à la sincérité - il est grossier, mal embouché et bête comme trois cents bonshommes idiots.

Le matin, il se réveille à neuf heures pile et, en robe de chambre, s'assied pour se raser. Il se rase de façon méticuleuse, l’air soucieux et le visage pensif, comme s’il venait d’inventer le téléphone. Après quoi, il boit avec componction de l’eau de source. Puis, ayant revêtu les habits les plus propres et les mieux repassés qui soient, il baise la main de sa femme et se rend, dans sa propre calèche, à son bureau de la  compagnie d’assurance. Ce qu’il y fait, au juste, Lelia n’en sait rien. Passe-t-il son temps à recopier des papiers, échafaude-t-il de savants projets ou bien préside-t-il aux destinées de la compagnie - mystère et boule de gomme. A trois heures passées, il rentre du travail en se plaignant de sa fatigue et d’une transpiration excessive qui l’oblige à se changer et à mettre du linge propre. Il prend ensuite son repas, mangeant beaucoup, discourant au moins autant, avec une inspiration élevée.  Tout y passe, de la question féminine aux problèmes de la finance.  Il invective quelque peu l’Angleterre, et tresse une couronne à Bismarck. Il juge les journaux, la médecine, les acteurs comme les étudiants. La jeunesse actuelle est complètement dégénérée !  En un seul repas, sont traités une bonne centaine de problèmes. Chose plus effrayante,ce lourdaud obtient l’approbation des convives. Empilant les absurdités sur les vilenies, il semble plus intelligent que ses invités, auprès desquels il jouit d’un certain prestige.

- Nous n’avons plus de bons écrivains ! - soupire-t-il à table. Cette conviction ne lui vient pas des livres : il n’en lit pas, pas plus que de journaux, du reste. Il mélange Tourgueniev et Dostoïevski, ne comprend ni les caricatures ni les mots d’esprit, et, ayant mis un jour son nez, sur le conseil de Lelia, dans Chtchedrine*, il a jugé que celui-ci écrivait de façon nébuleuse.

- Pouchkine, ma chère**, c’est quand même mieux...C’est bien plus drôle. Voyons, je me rappelle...

Après déjeuner, il va sur la terrasse, et, enfoncé dans un fauteuil confortable, médite. Il réfléchit un long moment, concentré, le front plissé et les sourcils froncés....Il n’informe pas Lelia du fruit de ses réflexions. Elle sait juste que ces deux heures de méditation ne l’ont pas rendu plus intelligent, le voilà qui profère de nouvelles sottises. Le soir, il joue aux cartes avec assiduité. Il réfléchit longuement avant chaque levée, et, si son partenaire commet une bourde, il rappelle, d’une voix posée, articulant soigneusement, les règles du jeu. Le jeu terminé et les invités partis, il boit derechef de l’eau de source et, le visage toujours soucieux, va se coucher. Il dort comme une bûche. A peine parle-t-il parfois dans son sommeil, encore des absurdités.

- Cocher ! Cocher ! - lui a-t-elle entendu dire, la deuxième nuit de leur mariage.

Il émet des gargouillis toute la nuit, du nez, de la poitrine comme du ventre...

Il n’y a guère de quoi dire plus à son sujet, pense Lelia. Elle se tient à côté de la palissade, songeant à lui et le comparant aux autres hommes de sa connaissance : c’est encore lui le meilleur, ce qui ne la console pas. La sainte frousse de mamzelle Moreau promettait davantage, trouve-t-elle.

 *  M. Saltykov-Chtchedrine, écrivain du XIXème siècle

**  En français dans le texte

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
« CNR santé » : la désertification médicale fait dérailler le grand raout institutionnel
Difficile de bien qualifier le Conseil national de la refondation, dans sa version santé, lancé dans la Sarthe. Devant 500 personnes, le ministre de la santé a appelé les « territoires » à trouver leurs « propres solutions ». Des habitants sans médecin traitant ont tenté de rappeler à l’État ses obligations.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — Santé
En ville, à la mer et à la montagne : là où se trouvent les oasis médicales
Cause sans cesse perdue, la lutte contre les déserts médicaux masque une autre réalité : les médecins libéraux s’installent toujours plus nombreux comme spécialistes dans quelques zones privilégiées. Ils sont aussi toujours plus nombreux à pratiquer des dépassements d’honoraires.
par Caroline Coq-Chodorge et Donatien Huet
Journal
Guerre en Ukraine : des Français collaborent avec la « justice » de Poutine
Depuis le lancement de l’invasion de l’Ukraine, plusieurs militants français d’extrême droite fabriquent des preuves de crimes de guerre ukrainiens pour un faux tribunal russe.
par Elie Guckert
Journal — Moyen-Orient
« Les foules iraniennes exigent de séparer le gouvernement de la religion »
Pour le philosophe Anoush Ganjipour, les manifestations en Iran exigent que le pouvoir des mollahs abandonne sa mainmise sur l’espace public. Une telle revendication d’une sécularisation, moderne, procède des injustices commises par la République islamique.
par Antoine Perraud

La sélection du Club

Billet de blog
Dernier message de Téhéran
Depuis des années, mon quotidien intime est fait de fils invisibles tendus entre Paris et Téhéran. Ces fils ont toujours été ténus - du temps de Yahoo et AOL déjà, remplacés depuis par Whatsapp, Signal, etc. Depuis les manifestations qui ont suivi la mort de Mahsa, ces fils se sont, un à un, brisés. Mais juste avant le black out, j'avais reçu ce courrier, écrit pour vous, lecteurs de France.
par sirine.alkonost
Billet de blog
Appelons un chat un chat !
La révolte qui secoue l'Iran est multi-facettes et englobante. Bourrée de jeunesse et multiethnique, féminine et féministe, libertaire et anti-cléricale. En un mot moderne ! Alors évitons de la réduire à l'une de ces facettes. Soyons aux côtés des iranien.nes. Participons à la marche solidaire, dimanche 2 octobre à 15h - Place de la République.
par moineau persan
Billet de blog
Iran - Pour tous les « pour »
Les messages s'empilent, les mots se chevauchent, les arrestations et les morts s'accumulent, je ne traduis pas assez vite les messages qui me parviennent. En voici un... Lisez, partagez s'il vous plaît, c'est maintenant que tout se joue.
par sirine.alkonost
Billet de blog
Voix d'Iran - « Poussez ! »
À ce stade, même s'il ne reste plus aucun manifestant en vie d'ici demain soir, même si personne ne lève le poing le lendemain, notre vérité prévaudra, car ce moment est arrivé, où il faut faire le choix, de « prendre ou non les armes contre une mer de tourments ».
par sirine.alkonost