M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 31 juil. 2015

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Dovlatov revient...

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La nouvelle qui suit est tirée du recueil " La valise ", déjà traduit en français. On y retrouve le héros du petit roman " Album de famille ", qui nous reparle de sa femme, en donnant une autre version - à comparer avec le chapitre 11 de l'Album - de leur rencontre. Il règle à nouveau (comme dans l'Album ) des comptes avec certaines célébrités du monde littéraire soviétique des premiers temps de l'ère Brejnev. 

La chemise en popeline

Ma femme me dit :

- C’est quand même insensé, de vivre avec un homme qui ne sort pas de chez lui, par pure paresse...

Ma femme exagère toujours. Je dois reconnaître que je m’efforce d’éviter les soucis inutiles. Je peux manger n’importe quoi. Je me fais couper les cheveux uniquement lorsque je n’ai plus figure humaine. Et tout de suite à la tondeuse, comme ça, je suis tranquille pour trois mois.

Bref, je n’aime guère sortir. Je veux juste qu’on me fiche la paix...

Du temps de mon enfance, j’avais une nounou, Louisa Guenrikhovna. Redoutant son arrestation, elle était distraite. Un jour, cette Louisa me fit passer une culotte courte, les deux jambes du même côté. Et j’ai circulé toute la journée comme cela.

J’avais quatre ans, et je m’en souviens fort bien. Bien sûr, je me rendais compte que quelque chose clochait, mais je ne disais rien, n’ayant aucune envie de me rhabiller. C’est pareil de nos jours.

Je me rappelle une foule d’histoires analogues. Depuis l’enfance, je peux supporter beaucoup de choses, pour éviter des tracas inutiles...

Il m’est arrivé de boire pas mal. En vadrouillant à droite et à gauche. On a pu, pour cela, me prendre pour quelqu’un de très sociable. Mais, à peine dégrisé, envolée la sociabilité.

Par ailleurs, je ne peux pas vivre seul. Je ne sais jamais où se trouve le compteur d’électricité, pas plus que je ne sais faire la lessive ou le repassage. Et surtout, je gagne très mal ma vie. 

Je préfère être seul, mais à deux...

Ma femme exagère toujours :

- Tu veux savoir pourquoi tu continues à vivre avec moi ?

- Oui, pourquoi ?

- Seulement parce que tu as la flemme d'acheter un lit pliant !

Je pourrais répondre :

- Et toi ? Pourquoi ne t’en es-tu pas acheté un ? Pourquoi tu ne m’as pas laissé tomber, quand tout allait mal ? Toi qui sais coudre, faire la lessive, supporter des inconnus et, n’oublions pas, gagner de l’argent !

Nous nous connaissons depuis vingt ans. Je m’en souviens encore, c’était un dimanche. Le dix-huit février. Un jour d’élections.

Les activistes faisaient du porte-à-porte, s’efforçant de persuader les gens d’aller voter au plus vite. Moi, je prenais mon temps. Trois fois, même, je m’étais abstenu. Par pour jouer les dissidents. Plutôt parce que toutes ces absurdités me répugnaient.

Et l’on sonne à ma porte. Sur le seuil, une jeune femme, dans un manteau de mi-saison. L’air d’une institutrice - je veux dire, un peu le genre vieille fille. Dépourvue de lunettes, certes, mais avec à la main un cahier à reliure de calicot.

Ayant jeté un coup d’oeil dans son cahier, elle prononce mon nom. J’ai dit :

- Entrez donc. Venez vous réchauffer, boire un peu de thé...

Ses jambes, aperçues dessous son sarrau, m’accablaient. C’est la partie la plus inexpressive du corps, dans notre famille. Et le sarrau en question avait des taches.

- Elena Borissovna, - se présenta-t-elle - votre propagandiste. Vous n’êtes pas encore allé voter... 

C’était davantage un reproche discret qu’une question. J’ai répété :

- Voulez-vous du thé ?

En ajoutant, par souci des convenances :

- Maman est à côté...

Ayant mal à la tête, ma mère se reposait. Ce qui ne l’a pas empêchée de crier bien fort :

- Goûtez donc de mon halva !

J’ai dit :

- On a bien encore le temps, pour aller voter...

C’est alors qu’Elena Borissovna s’est lancée dans un discours totalement inattendu :

- Je le sais, que ces élections sont une complète mascarade. Que voulez-vous que j’y fasse ? Ma tâche est de vous amener au bureau de vote. Autrement, on ne me laissera pas rentrer chez moi.

- Je comprends, - ai-je répondu - Mais il faut être plus prudente. Ce genre de conversation pourrait vous valoir des ennuis.

- Vous, on peut vous faire confiance. Je l’ai tout de suite compris, en apercevant le portrait de Soljénitsyne.

- C’est Dostoïevski. Mais j’aime bien Soljénitsyne aussi...

Après cela, nous avons pris un petit-déjeuner modeste. Avec du halva, tout de même, dont ma mère est venue nous couper un morceau.

La conversation entre nous a bien sûr pris un tour littéraire. Si Lena mentionnait le nom de Gladiline, je lui faisais répéter :

- Tolia Gladiline* ?                               (* Ecrivain soviétique qui émigra en France...)

De même, si l’on venait à parler de Choukchine, je précisais :

- Vassia Choukchine**?           (** Notre ami Vassili Chouchkine, bien connu sur ce blog...)

Et lorsque ce fut le tour d’Akhmadoulina***, je m’exclamai à mi-voix :

- Bellotchka !       (*** Bella Akhmadoulina, écrivain, poétesse et traductrice d’origine tatare)

Après quoi, nous sommes allés faire un tour. Des drapeaux sur les maisons. Des papiers de bonbons dans la neige. Le concierge Gricha, jouant les dandys dans son manteau de ratine.

Je n’avais aucune envie d’aller voter. Pas par paresse, mais parce que m’attirait Elena Borissovna. On pourrait bien voter après l’avoir raccompagnée chez elle...

Nous sommes allés au cinéma, voir « L’enfance d’Ivan**** ».     (**** Film d’A. Tarkovski, 1962 )   Le film se révéla assez bon pour que je puisse me montrer indulgent.

A cette époque, je n’en avais que pour les films policiers, car ils me procuraient une détente appréciable.

Et voilà que je louais - avec une certaine condescendance - les films de Tarkovski. Il faut dire que je lui devais depuis près de six ans un scénario.

En sortant du cinéma, nous nous sommes dirigés vers la Maison des écrivains. J’étais bien certain d’y croiser quelque célébrité. On pouvait compter sur un salut amical de Gorychine. Sur l’accolade avinée de Volf. Sur la volubilité d’Efimov ou de Konietski. Après tout, j’étais ce qu’on appelle un jeune écrivain. Granine lui-même me connaissait. 

Il fut un temps où, à Leningrad, nous avions une quantité de célébrités. Tchoukovski, Oleïnokov, Zochtchenko, par exemple. Kharms, encore, et d’autres. Après la guerre, il en est resté beaucoup moins. Les uns, pour une raison ou pour une autre, avaient été fusillés, les autres étaient partis à Moscou...

Nous sommes montés au restaurant, à l’étage. Nous avons commandé du vin, des sandwiches et des gâteaux. J’ai renoncé à commander une omelette. Mon cousin me le répétait toujours : « Tu ne sais pas t’y prendre avec les plats colorés ».

Sans sortir la main de la poche, je recomptais mon argent.

La salle était vide. Il y avait tout au plus, près de la porte, Rechetov, un écrivain médaillé, occupé à lire un bouquin. A voir son air enthousiaste, son propre roman. J’aurais pu même parier que le titre en était « Me voilà, bonnes gens ! »

Tandis que nous buvions notre vin, j’ai raconté trois épisodes de la vie d’Evtouchenko, dont j’avais été le témoin oculaire.

En attendant, bien qu’il y eût de plus en plus de monde, mes célébrités n’arrivaient pas. En faisant grincer sa prothèse, le nouvelliste Gorianski s’est dirigé vers la fenêtre. Se sont installés au bar Tchikine et Chteïnberg, tous deux poètes. Tchikine disait à l’autre : 

- Ce qui te réussit le mieux, Boria, ce sont les digressions philosophiques.

- Et à toi, Dima, les monologues intérieurs. - répliquait Chteïnberg...

Ces deux-là n’étaient pas des célébrités. Gorianski était connu surtout pour avoir étranglé un gardien, dans un camp allemand.

Vint à passer Khaloupovitch, critique assez connu. Il m’examina longuement, puis déclara :

- Pardonnez-moi, je vous ai pris pour Lev Melinder...

Nous avons commandé deux cents grammes de cognac.*   ( * Les boissons fortes, la vodka en tête, se décomptent au poids...)

Il ne me restait plus beaucoup d’argent, et toujours pas de célébrités.

A ce train-là, Elena Borissovna ne saurait jamais que j’étais un jeune écrivain prometteur.

Et voici que passe la tête Dantchkovski. Celui-là, avec de sérieuses réserves, on pouvait le considérer comme une célébrité.

Un jour, venus de Chklov**, les deux frères Dantchikovski avaient fait leur apparition à Leningrad.

(** Ville de Biélorussie )

L’un s’appelait Saveli, l’autre Leonid. Ils entreprirent de se faire littérateurs. Composant des petites chansons, des épigrammes, des saynètes. Au début, ensemble. Par la suite, chacun de son côté. 

Un an plus tard, leurs chemins se sont séparés plus radicalement.

La plus jeune des deux décida de raccourcir son nom de famille. Il se mit à signer : Dantch. Restant en outre Juif.

L’aïné s’y prit autrement. Il raccourcit également son nom, laissant tomber une seule lettre. Signant désormais : Dantchkovski. De la sorte, il russifiait son nom, avec une nuance polonaise.

Un désaccord de type national s’éleva peu à peu entre les deux frères. Ils se disputaient sans cesse sur un fond racial.

- Loup-garou, - criait Leonid - prêcheur en haillons, ivrogne goï ! ***  (*** Non-Juif )

- Boucle-là, gueule de youpin ! - répondait Saveli.

Commença bientôt la campagne contre le cosmopolitisme**** ( **** antisémitisme à peine masqué, repris avec virulence sous Brejnev )           

Leonid fut arrêté. Au même moment, Saveli terminait ses études à l’institut de marxisme-léninisme.

Il fit paraître des articles dans de grosses revues. Puis un premier ouvrage, dont parla la critique. 

Peu à peu, il se fit « léninologue ». c’est-à-dire qu’il pondait sans arrêt d’irrésistibles récits sur Lénine. 

Il commença par écrire « L’enfance de Volodia**** ».   (**** Volodia = Vladimir ).  Ensuite, « Le garçon de Simbirsk »*****                 (***** Devenue Oulianovsk en 1924, devinez pourquoi...)

Après quoi, il sortit, en deux tomes, « Une jeunesse enflammée ». Et, pour finir, en trois tomes, « Debout, les damnés de la Terre ! »

Ayant épuisé le filon biographique, Dantchkovski passa aux études thématiques. Se succédèrent : « Lénine et les enfants », « Lénine et la musique », « Lénine et la peinture », sans oublier « Lénine et l’agriculture ». Tous livres traduits en de nombreuses langues.

Il s’enrichit. Il reçut la médaille « Pour l’honneur ». Au même moment, on réhabilitait son frère, à titre posthume.

Dantchkovski me connaissait bien, pour avoir dirigé, pendant plus d’une année, notre union littéraire. 

Et le voilà qui se montre au restaurant. 

J’ai chuchoté à Elena Borissovna :

- Attention, voici Dantchkovski en personne...Un succès phénoménal...En route vers le prix Lénine...

 Dantchkovski s’est dirigé vers le coin opposé au juke-box. Arrivant à ma hauteur, il a ralenti l’allure.

Avec familiarité, j’ai levé mon verre en guise de salut. Sans y répondre, Dantchkovski a soigneusement articulé :

- J’ai lu ton petit récit drolatique dans « L’Aurore ». Une vraie merde, à mon avis...

Nous sommes restés au restaurant jusqu’à onze heures du soir. Il y avait belle lurette que le bureau de vote avait fermé. Puis, le restaurant lui-même, ferma. Ayant mal au crâne, ma  mère était couchée. Et nous nous promenions toujours, sur la rive de la Fontanka. *

( * Petite rivière coulant à Saint-Petersbourg )

Elena Borissovna m’étonnait par sa résignation. Ou, plus exactement, par son indifférence aux aspects contingents de la vie. On aurait dit que, pour elle, cela ne se passait que sur un écran de téléviseur. 

Elle avait oublié le bureau de vote. Négligé ses obligations. Je le sus plus tard, elle-même n’avait pas voté. 

Et tout ça pour quoi ? Pour des relations bien incertaines avec un auteur de récits drolatiques sans public.

Evidemment, je n’avais pas voté non plus. J’avais moi aussi négligé mes obligations de citoyen. Mais moi, je suis un cas. Serions-nous pareils, tous les deux ?

Nous avons à présent vingt ans de mariage derrière nous. Vingt ans à vivre en se tenant à l’écart, indifférents aux choses de la vie.

Par ailleurs, j’ai quelque chose pour me stimuler, un but, des illusions, des espoirs. Mais elle ? Il lui reste en partage une fille et son éternel détachement.

Je ne me souviens pas l’avoir entendu émettre des objections, contester quoi que ce soit. A peine peut-être une fois ou deux, un « oui » clairement prononcé, ou un sonore et sévère : « non ».

On aurait dit qu’elle regardait sa vie défiler sur un écran de télévision. Le cadre se modifiait, les visages et les voix, le bien et le mal se précipitant en un attelage unique. Et ma bien-aimée, regardant du côté de l’écran, s’occupait de choses plus importantes...

Estimant que ma mère s’était endormie, je suis rentré à la maison. Je n’ai même pas dit à Elena Borissovna : « Allons chez moi ». Je ne lui avais même pas pris le bras.

Simplement, nous voilà tous les deux chez moi. Ceci se passait il y a vingt ans.

Le temps pour nos amis de tomber amoureux, de se marier et de divorcer. D’écrire des vers ou de la prose à ce sujet. De changer de république. D’activité professionnelle, de croyances et d’habitudes. De devenir dissidents et alcooliques. D’attenter à leur vie ou à celle d’autrui.

Tout autour, émergeaient des mondes mystérieux et magnifiques, pour s’effondrer avec fracas.  Comme des cordes trop tendues qui sautent, se brisaient les relations humaines. Nos amis mouraient et renaissaient dans leur quête du bonheur.

Et nous ? Aux séductions de la vie comme à ses effrois, nous opposions notre unique talent : l’indifférence. Quoi de plus solide qu’un château de sable ?... Quoi de plus stable et plus sûr, en matière de vie de famille, que la veulerie partagée ?...Quoi de plus prospère que deux Etats en mauvais termes l’un avec l’autre, mais inaptes à se défendre ?

Je travaillais dans un journal à grand tirage. Pour cent roubles par mois, à peu près. Plus des à-côtés insignifiants. Je me souviens par exemple d’une allocation mensuelle de quatre roubles pour « assimiler le perfectionnement des méthodes économiques ».

Semblable en cela à la plupart des journalistes, je rêvais d’écrire un roman. Seulement, à la différence de la majorité d’entre eux, je m’occupais de littérature pour de bon. Mais ces mêmes revues progressistes écartaient mes manuscrits.

A l’heure actuelle, je ne peux que m’en réjouir. Pour cause de censure, mon apprentissage a duré dix-sept ans. Les récits que, durant cette période, j’aurais voulu faire éditer, me semblent à présent très faibles. Il suffira de mentionner que l’un d’entre eux avait pour titre : « Le destin de Faïna ».

Lena ne lisait pas mes récits. A vrai dire, je ne le lui proposais pas. Et elle ne voulait pas  faire preuve d’initiative. 

En faveur d’un écrivain russe, une femme peut faire trois choses. Elle peut le nourrir. Elle peut croire sincèrement en son génie. Et, pour finir, tout bonnement lui fiche la paix. Ce qui n’exclut pas les deux premières possibilités.

Lena ne s’intéressait pas à mes récits. Je ne suis même pas sûr qu’elle savait où je travaillais. Elle savait seulement que j’écrivais.

A son sujet, j’en savais également fort peu.

Elle travaillait au départ dans un salon de coiffure. Dont elle fut renvoyée après l’histoire du bureau de vote. Elle devint correctrice. Ensuite, à mon grand étonnement, elle termina des études à l’institut de typographie. Si je me souviens bien, elle décrocha un poste dans une maison d’édition sportive. Elle gagnait deux fois plus que moi.

Il est difficile de cerner ce qui nous réunissait. Nos conversations portaient avant tout sur les affaires courantes. Nous avions nos amis, chacun de son côté. Jusqu’aux livres lus, qui nous séparaient. 

Ma femme se contentait d’ouvrir le livre se trouvant à proximité.  Et se mettait à lire en n’importe quel endroit.

Au début, cela me faisait enrager. Ensuite, je me suis rendu compte que c’étaient toujours de bons livres, qui lui tombaient sous la main. Ce qui ne marche pas avec moi : si j’ouvre un livre au hasard, ce sera immanquablement  « Les terres défrichées »*...

( * Roman pompier relevant du réalisme socialiste, de M. Cholokhov. )

Qu’est-ce que donc, qui nous reliait ? Plus généralement, qu’est-ce donc, qui relie les êtres humains ? Question complexe.

Prenons mes cousins, par exemple. J’en ai trois. Ivrognes et voyous tous les trois. Or, il y en a un que j’aime, le deuxième m’indiffère, quant au troisième, je ne le connais même pas...**   (** Le premier, c’est Boria, voyez le chapitre 9 du livre « Album de famille », dans lequel l’auteur a tout bonnement effacé les deux autres.)

Ainsi vivions-nous, côte-à-côte et solitaires. Nous échangions des cadeaux à de rares occasions. Il m’arrivait de dire :

- Il faudrait bien, pour rire, que je t’offre des fleurs.

Lena répondait :

- J’ai tout ce qu’il me faut...

Moi aussi, ça me convenait, de ne pas attendre de cadeaux.

Pourtant, je connaissais une famille où le mari travaillait de l’aube au crépuscule. Sa femme regardait la télévision et faisait du lèche-vitrines. Déclarant par ailleurs :

« Pour son anniversaire, j’ai acheté à Marik des rideaux en tulle, jolis à ravir...»

Quatre années s’écoulèrent ainsi. Puis, notre fille Katia est née. Ce qui était à la fois une difficulté imprévue et un miracle. Nous avions l’habitude d’être deux, et voici que surgissait une troisième créature, bruyante, capricieuse et réclamant des soins.

Notre fille, nous nous sommes contentés de l’aimer, sans presque l’éduquer. D’autant plus  qu’elle a été souvent malade, depuis l’âge de cinq mois.

Il devint évident, avec cette naissance, que nous étions mariés. Katia en était un témoignage irrécusable.

Je me souviens de m’être rendu, avec la poussette, à la rédaction de la revue « L’Aurore » , pour y recevoir mes maigres honoraires. La fonctionnaire de service a ouvert le livre de comptes :

- Signez ici...

Et d’ajouter :

- On a retenu seize roubles, vu que vous n’avez pas d’enfant.

- Mais j’ai une fille - ai-je déclaré.

- Il faudra présenter une attestation.

- Pas de problème.

Et j’ai retiré de la poussette un paquet rose. Je l’ai posé précautionneusement sur le bureau de la caissière en chef. Ce qui me permit de conserver mes seize roubles.

Mes relations avec ma femme sont restées les mêmes. Enfin, presque. Les soucis partagés entamaient notre indifférence mutuelle. Nous donnions ensemble le bain à la petite, par exemple.

Un jour, Lena étant partie travailler, j’étais seul à la maison. Une fois de plus, je me suis mis à farfouiller partout, à la recherche de papiers hautement indispensables. La copie d’un contrat avec un éditeur, je crois bien.

J’ai mis à sac les armoires, tiré l’un après l’autre les tiroirs du bureau. Même la table de nuit y est passée.

Et là, sous un tas de bouquins, de revues et de vieilles lettres, j’ai découvert un album. Un petit album de photographies, presque un exemplaire de poche. Une quinzaine de pages de papier cartonné avec, sur la couverture, l’image en relief d’une colombe.

Je l’ai ouvert. Les premières photos étaient jaunies et déchirées. Certaines avaient perdu leurs coins. Sur l’une, une petite fille au visage rond, en train de caresser un chien. Avec d’infinies précautions. Le chien à longs poils avait les oreilles plaquées en arrière. Sur une autre, une gamine de six ans serrait dans ses bras une poupée de sa fabrication. La gamine et la poupée avaient toutes les deux l’air triste et désemparé.

Après, je suis tombé sur une photo de famille - le père, la mère et la fille. Le père portait un caban long et un chapeau de paille. Ses doigts dépassant à peine des manches. Sa femme avait une épaisse veste tricotée. De hautes épaules, une écharpe en mousseline, des boucles. La fille venait de se tourner de côté, ce mouvement brusque avait ouvert son petit manteau de demi-saison. Son attention avait été attirée par quelque chose qu’on ne voyait pas. Un chien errant ? En arrière-plan se dessinait, cachée en partie par les arbres, la façade du Lycée de Tsarskoïe-Selo.*                                                                               ( * Célèbre lycée impérial )

Sur d’autres photos, apparaissaient fugitivement des parents aux sourires contraints et exagérés. Un cheminot moustachu d’un certain âge, en tenue, une dame à côté du buste de Lénine, un jeune motocycliste. Puis un marin, plutôt un élève d’une école de marine. On pouvait voir comme il était soigneusement rasé. Une jeune fille, avec dans la main des brins de muguet, le regardait en face. 

Une photo de classe lustrée s’étalait sur une page entière. Quatre rangées de visages effrayés, tendus, figés. Pas le moindre air joyeux sur ces faces enfantines.

Au centre, le groupe des enseignants. Deux d’entre eux médaillés - peut-être des vétérans du front. Au milieu des autres, la professeure principale. Pas difficile à reconnaître. La vieille tient par les épaules deux écolières au sourire forcé.

Au troisième rang, à gauche, mon épouse. La seule à ne pas regarder l’appareil.

Je la reconnaissais sur toutes les photos. Même sur une petite, représentant un groupe de skieurs. Ou sur une plus minuscule encore, prise à côté de la bibliothèque d’un kolkhoze. Et même sur une photographie froissée, où se mélangeaient une foule de jeunes choristes.

Je reconnaissais la petite fille à l’air maussade et aux chaussures éculées. La jeune fille un brin gênée, dans son maillot de bain bon marché, en dessous de la suscription à grosses lettres : « Eupatoria ».*     ( * En Crimée ) L’étudiante au foulard devant la bibliothèque du kolkhoze. Et, à chaque fois, c’est elle qui avait l’air le plus triste.

J’ai encore tourné quelques pages. J’ai vu un jeune homme avec une casquette de forme hexagonale, une vieille femme se cachant le visage de la main, une ballerine inconnue.

Je suis tombé sur une photo de l’acteur Iakovlev. Ou plutôt, sur une carte postale à son image. Au bas, d’une écriture soignée, se lisait : « Lena ! Le travail artistique exige tout de l’homme, absolument tout. Rafik Abdoulaîev »...

Je suis passé à la page suivante...et le souffle m’a soudain manqué. Je ne comprends même pas ce qui m’a tant surpris. Mais je me suis senti rougir.

J’avais devant moi une photographie de forme carrée, à peine plus grande qu’un timbre-poste. Le front étroit, la barbe en broussaille, l’allure d’un torero déclassé.

C’était ma photo. Datant de l’année dernière, sauf erreur, vu le certificat de l’atelier, dont un coin de la photo portait la trace.

Je suis bien resté assis trois minutes sans bouger. Derrière la vitre, le boucan du rouleau-compresseur. Dans sa cage, le cliquetis de l’ascenseur. Et je restais assis.

A bien y réfléchir, que s’était-il passé ? Rien de particulier. ma femme avait simplement déposé dans cet album une photo de son mari. Quoi de plus normal ?

Et pourtant, allez savoir pourquoi, j’étais extrêmement ému. Voilà qui demandait éclaircissement, encore fallait-il arriver à se concentrer. Ainsi, c’est du sérieux, tout ça ? Et, ressentant cela pour la première fois, je m’interroge : combien d’amour s’est-il envolé, toutes ces années ?...

Je n’arrivais pas à en faire le tour. Je n’imaginais pas que l’amour puisse acquérir une telle force, une telle acuité.

Je me suis dit : « Si j’ai les mains qui tremblent maintenant, qu’est-ce que ce sera plus tard ? »

Bref, je me suis habillé, et suis parti au boulot...

Six ans plus tard, l’émigration a commencé. Les Juifs ont commencé à évoquer leur patrie historique.

Autrefois, un individu normalement constitué avait besoin d’un manteau doublé et d’un bon niveau universitaire. A présent, s’y ajoutait l’appel d’Israël.

Tous les intellectuels en rêvaient. Jusqu’à ceux qui n’avaient pas l’intention de partir. Comme ça, en cas de besoin.

Au début, ont émigré d’authentiques Juifs. A leur suite, se sont précipité des citoyens d’origine plus ou moins claire. Et, un an après, on a laissé partir des Russes. Parmi eux, muni de papiers israéliens, notre vieille connaissance, le Père Mavriki Rykounov.

Et ma femme, à son tour, a décidé d’émigrer. Et moi, de rester.

Difficile à expliquer, ma décision de rester. Apparemment, je n’avais pas encore atteint la ligne où tout bascule. Je voulais épuiser les dernières et incertaines possibilités. Peut-être bien que je fonçais tête baissée faire l’expérience de la répression. Ce sont des choses qui arrivent. Il ne vaut pas un clou, l’intellectuel russe qui n’a pas fait un petit séjour en prison...

La résolution de ma femme me surprenait. Lena se montrait tout de même humble et soumise, d’ordinaire. Et là, d’un seul coup, elle prenait une décision grave et irrévocable.

Des documents de pays étrangers ont fait leur apparition chez nous, portant des cachets rouges. Des barbus à la mine sévère, qui n’avaient pas reçu l’accord des autorités pour émigrer, lui ont rendu visite, porteurs d’instructions rédigées sur du papier à cigarette, et lorgnant avec méfiance de mon côté.

Et, jusqu’à la dernière minute, je n’y ai pas cru. C’était vraiment trop invraisemblable. Comme une expédition vers Mars. 

Je suis prêt à le jurer, jusqu’à la dernière minute, je n’y ai pas cru. Cela se passait sous mes yeux, mais je n’y croyais pas. C’est comme ça, la plupart du temps.

Et cette maudite minute a fini par arriver. Les papiers étaient en règle, le visa obtenu. Katia a réparti entre ses amis sa collection de timbres et d’emballages de bonbons. Il ne restait plus qu’à prendre les billets d’avion. 

Ma mère pleurait. Lena ne savait plus où donner de la tête. Je passais au second plan.

Déjà auparavant, je ne lui bouchais guère l’horizon. Mais à présent, elle avait vraiment d’autres chats à fouetter que de s’occuper de moi.

Elle est partie prendre ses billets. A son retour, elle tenait une boîte en carton sous le bras. Elle s’est approchée de moi, et m’a dit :

- Il me restait un peu d’argent. Tiens, c’est pour toi.

J’ai trouvé dans la boîte une chemise en popeline, d’importation. Fabriquée en Roumanie, je crois bien.

- Hé bien, - ai-je dit - merci. C’est une belle chemise, de bonne qualité sans être tape-à-l’oeil. Vive le camarade Ceaucescu !...

Seulement, à quelle occasion la porter ? Hein, à quelle occasion ?

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Discrimination des femmes : la Défenseure des droits met un carton rouge à l’Olympique lyonnais
Dans une décision dont Mediacités révèle la teneur, l’autorité indépendante, saisie par une ancienne joueuse, reproche à l’OL de ne pas respecter « les principes fondamentaux de non-discrimination fondés sur le sexe » et « la protection de l’intérêt supérieur des jeunes filles mineures ». Tout le football français est concerné.
par Justin Boche (Mediacités Lyon)

La sélection du Club

Billet de blog
Les « bonnes » victimes et les « mauvaises »
Elles en ont de la chance, ces consœurs qui savent reconnaître « les bonnes victimes » des « mauvaises victimes ». Les « vraies victimes » des « fausses victimes ». Les « justes combats » des « mauvais combats ». Elles ont de la chance ou un test ou une poudre magique. Moi, je n’ai pas ça en magasin.
par eth-85
Billet de blog
Ceci n'est pas mon féminisme
Mardi 20 septembre, un article publié sur Mediapart intitulé « Face à l’immobilisme, les féministes se radicalisent » a attiré mon attention. Depuis quelque temps, je me questionne sur cette branche radicale du féminisme qu’on entend de plus en plus, surtout dans les médias.
par Agnès Druel
Billet de blog
Il n’y a pas que la justice qui dit le juste
Dans les débats sur les violences sexistes et sexuelles, il y a un malentendu. Il n’y a pas que l’institution judiciaire qui dit le juste. La société civile peut se donner des règles qui peuvent être plus exigeantes que la loi. Ce sont alors d’autres instances que l’institution judiciaire qui disent le juste et sanctionnent son non respect, et ce n’est pas moins légitime.
par stephane@lavignotte.org
Billet de blog
La diffamation comme garde-fou démocratique ?
À quoi s’attaque le mouvement #MeToo par le truchement des réseaux sociaux ? À la « fama », à la réputation, à la légende dorée. Autrement dit à ce qui affecte le plus les femmes et les hommes publics : leur empreinte discursive dans l’Histoire. Ce nerf sensible peut faire crier à la diffamation, mais n’est-ce pas sain, en démocratie, de ne jamais s’en laisser conter ?
par Bertrand ROUZIES