Confinés dans l’incompétence du pouvoir, «tout est si calme, ça sent le pourri»

Samedi, nous avons organisé un happening pour la culture, les intermittents précaires, les hospitaliers, et contre un régime sanitaire-sécuritaire délirant. Un petit rassemblement revendicatif, donc légal. Sans musique car c’est interdit, sans joie parce que ça fait du bruit. Bilan : verbalisation de notre avocate, de moi-même, et de personnes du public. « Dans la rue, y a plus que des matons…»

Ce jour-là, le 27 février, nous nous sommes donc retrouvés à 14h30 place Pellegrini, dans le quartier République, à Nice. Pour, en petit comité, un concert sans musique, avec un groupe d’artistes venus se tenir debout en silence, leurs instruments levés ou retournés. Et des prises de paroles, parce qu’il nous reste encore ça, nous disions-nous innocemment, le droit de l’ouvrir, de dire notre colère. Froidement, calmement, « dans le respect des gestes barrières », comme ils disent. Pour jouer leur jeu, jusqu’au bout, et voir si vraiment ça marche, si vraiment dans ce cas ils nous laissent tranquilles (spoiler alert : non).

Musique interdite. Nos musiciennes et musiciens en habits de deuil. Inutile de dire qu’en cette triste journée, humide et grise, de confinement, l’ambiance était glaçante. Ne manquait qu’un pendu d’ennui à un lampadaire. Mais même sans musique, la police arrive, rapidement et, nous affirmant sans frémir que tous les rassemblements sont interdits, même à caractère revendicatif, ce qui évidemment est faux, et nonobstant le fait que nous avions averti et la préfecture, et les renseignements, qui ne nous ont pas parlé de l’interdiction éventuelle de notre rassemblement, ce qui revient à l’autoriser, ils entament leur beau travail.

La veille, Florian Philippot avait pu se rassembler avec quelques centaines d’autres camarades d’extrême-droite, dont des néonazis en goguette venus arborer des pancartes antisémites et négationnistes, sans, à ce que j’en sais, que la police ni la préfecture de ne s’en émeuve –il faut dire, ça n’était pas encore confinement, et la loi, c’est la loi –et les ordres, c’est les ordres, même les plus absurdes.   

Des spectateurs nombreux et enthousiastes Des spectateurs nombreux et enthousiastes
Je signale au policier qui me verbalise que j’aurai mieux fait d’être catholique : eux, au moins, ont le droit de se rassembler une demi-heure pour la messe. Aucune réaction. Le monsieur s’en fout. Il a des rues à nettoyer. La planification de l’ennui à échelle industrielle est une tâche à plein temps.

Nous aurons au moins eu le temps de faire nos prises de parole, dont le texte qui suit, que j’ai écrit pour l’occasion et lu en public –et qui vaut, donc, 135 euros, raison pour laquelle, au prix où je l’ai payé (façon de parler, bien sûr : les amendes seront évidemment contestées), je me permets de le citer in extenso 

« On y est. Après des jours de tergiversations, de menaces et de débats, débats auxquels bien sûr les habitantes et habitants de la Côte d’Azur n’ont pas été conviés, pour ne pas déroger à la règle d’or de la gestion de cette crise sanitaire, à savoir ne jamais demander leur avis aux premières personnes concernées, un renforcement du couvre-feu, accompagné d’un confinement en fin de semaine, a été décrété dans les Alpes-Maritimes.

Les évènements –déclarés- que nous avions décidé d’organiser les 27 et 28 février, un rassemblement festif en soutien à la culture dans la vallée de la Roya, et un défilé carnavalesque de quartier, dans le Vieux-Nice, sont donc compromis, comme tant d’autre depuis ce jour du début du mois de mars durant lequel, il y a presque un an maintenant, notre président nous a encouragés à continuer à vivre normalement, avant d’aller lui-même au théâtre, lieu symbolique –une semaine plus tard, il annonçait le confinement total.

La question s’est posée, bien sûr, de maintenir ou non ces évènements. Nous avons débattu, à la recherche, comme toujours entre nous, associatifs libertaires, du consensus, la juste voie qui convienne à tous. Et il s’est rapidement avéré que rien ne nous permettait, dans les conditions actuelles, d’assurer le confort et la sécurité, et de nos musiciennes, musiciens, artistes en tout genre, et des participantes et participants à nos petits rassemblements –dont l’affluence, faut-il le préciser, n’est rien en comparaison d’une journée ordinaire dans un supermarché, qui pis est pendant les soldes.

Rien ne nous le permettait, pas à cause du virus, mais des forces de répression engagées quotidiennement contre tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la culture vivante et populaire, de l’art de rue, de la fête. Car oui : dans la France de 2021, la fête est « clandestine », et la joie collective en plein air, interdite.

Nous croyons en la responsabilité individuelle et chacun fait bien ce qu’il veut, mais nous ne voulons pas, en conséquence, nous montrer responsables des nombreuses amendes, interpellation et gardes à vue[i], pour des prétextes variés, qui ne manqueront pas de pleuvoir sur les personnes présentes à des évènements normalement voués à l’entraide et à la joie –faute de pouvoir assurer ce minimum vital, le report des festivités sonne donc pour nous comme une triste évidence.

Ainsi, par responsabilité, pour nous démarquer avec forces de celles et ceux qui prétendent que « le virus n’existe pas », qu’il n’y a « pas tant de mort », et pour que la fête reste à la fête, donc une proposition ludique et festive et pas une simple confrontation avec des autorités incompétentes, nous sommes prêts à décaler nos évènements à une date ultérieure, propice à leur bonne tenue, en toute liberté, sans attirail policier, sans attestations, dans le respect de la santé de tous et toutes et dans la joie.

Puisse cette date arriver prochainement. On nous a annoncé deux semaines de couvre-feu renforcé : rendez-vous est donc pris dans deux semaines.

Nous décalons, donc. Comme depuis un an, la culture attendra. Comme depuis un an, notre petit milieu associatif, qui se caractérise par des évènements bénévoles, locaux, à petite échelle, responsables et autogérés, attendra –non pas la permission, nous ne l’avons jamais demandée ni le demanderont jamais, mais la simple possibilité de mener notre vie alternative sans mettre en danger, face à la police et aux juges, les copaines venues nous soutenir. Comme depuis un an, l’ennui restera la norme. 

Pour ajouter une touche d'humour, notez la façon très personnelle dont FR3 a retranscrit mon nom Pour ajouter une touche d'humour, notez la façon très personnelle dont FR3 a retranscrit mon nom
Nous décalons, mais nous ne sommes pas dupes. Et nous tenons, aujourd’hui rassemblés, à élever la voix contre un ordre sanitaire démesuré, injuste, et qui fait l’objet de toutes les instrumentalisations sécuritaires les plus répressives.

Si nos évènements se retrouvent compromis, c’est ainsi bel et bien par la faute de la nullité crasse de ceux qui prétendent nous diriger, et qui nous font payer les frais d’une politique capitaliste, consumériste, néo-libérale, autoritaire, tout ceci revenant au même, nous ayant mené droit au désastre pandémique.

Si le maire, le préfet, le président, les ministres, tiennent à nous voir demeurer enfermés, c’est d’une part car nous voir occupés uniquement à consommer et travailler les remplit de joie, mais aussi car ils sont dans l’incapacité, pour avoir patiemment démoli nos services de soin, de nous assurer de pouvoir vivre normalement sans courir de risques sanitaires, ou d’en faire courir à nos proches les plus fragiles –et sans donner encore plus de travail à des soignantes et soignants qui alertent depuis des années sur leur manque de moyens.

Selon le CHU de Nice et France-Bleu, il y a environ 90 lits de réanimation dans les Alpes-Maritimes pour 1,1 millions d'habitants, ce qui représente le chiffre désolant de 0,008% de lit par personne –même pas de quoi mettre un ongle de pied. Notre ville compte le chiffre incroyable de… 23 lits de réanimation Covid, auxquels s’ajoutent 18 lits « normaux », pour plus de 300 000 habitants, ce qui représente cette fois-ci 0,007% de lit Covid par niçois, même pas de quoi allonger un cheveu. Et on vient ensuite nous expliquer qu’il faut rester enfermés chez nous, que nous n’avons pas été sages, et que nous sortirons quand le père-maire nous y autorisera.

Nous ne sommes pas venues aujourd’hui pour faire la fête. L’envie n’y est pas. Nous sommes venues dire à ceux qui nous gâchent sans cesse la fête, en faisant semblant de contrôler la situation, qu’il n’y aura pour eux ni oubli, ni pardon.

Une fois tout ceci derrière nous, monsieur le maire, monsieur le préfet, mesdames et messieurs les ministres, monsieur le président, il faudra rendre des comptes.

Et nous, les associatifs libertaires, nous allons continuer tranquillement, sans vous demander la permission, à habiter notre ville, et à construire un monde plus écologique, plus solidaire et plus juste –ce monde qui remplacera le vôtre, quand il se sera effondré. 

L’avenir est à nous ».

S’est ensuivi une prise de parole de Delphine, amie infirmière, au nom de la CGT-Santé, puis un communiqué de la CGT-Spectacle. Jules a lu un texte qui nous avait été confié par le collectif des intermittents précaires. Nathalie Masseglia, artiste royasque, est venue nous parler de sa belle vallée, dévastée par la tempête, et où la culture, accessible, populaire, peut, doit continuer à vivre.

Et Stéphane a clamé enfin une judicieuse reprise, légèrement modifiée, de la Ronde de nuit, de la Mano Negra :

« Dans la rue, y a plus que des matons,

Tous les apaches sont en prison

Tout est si calme, ça sent le pourri… »

Puis la marée bleue est arrivée, lui donnant tristement raison.

La vidéo est ici :

Flagrant délit de liberté - Télé Chez Moi © Tele Chez Moi

Allez. On lâche rien. Nos associations, Mouais, Concert Chez Moi, Pilule Rouge, Rue Libre Nice, Télé chez Moi, Babazouk vert, et bien d’autres, restent sur le pont.

Mais quand on dit que la vague brune est en train de déferler, il va quand même falloir commencer à nous croire.

Salutations libertaires,

M.D.

Pour s’abonner au journal Mouais, coorganisateur de l’évènement et qui va avoir besoin de sousous pour payer les amendes : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Sources :

https://www.chu-nice.fr/.../reanimation-surveillance...

Merci à Pascal Tournois pour les pourcentages.

https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/alpes-maritimes/nice/nice-rassemblement-en-plein-confinement-ce-samedi-27-fevrier-les-manifestants-verbalises-1975171.html

https://www.nicematin.com/vie-locale/on-avait-le-droit-detre-la-verbalises-a-cause-dune-manifestation-pour-la-culture-a-nice-650744

[i] Les camarades teuffeurs bretons encourent même des peines de prison.

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