All Cats Are Beautiful ?

Chers camarades policiers, il semblerait qu’en ce moment une bonne partie d’entre vous se lève chaque matin en se demandant quoi faire pour qu’on les déteste. Et c’est réussi, même si selon votre employé du ministère, Gérald-les-bon-tuyaux, il « n’y a pas de divorce » entre vous et nous. C’est faux. Quoique… Vous êtes des prolos aussi, non, comme nous ? Un billet garanti sans outrage -ou presque.

Bon, on ne va rien se cacher : depuis le début du régime macronien, l’affection déjà toute relative qu’on vous portait a sérieusement été écornée, ou plutôt, éborgnée à grands coups de LBD. Les Gilets Jaunes, initialement pleins de bonne volonté, vous ont tendu la main, en leur temps : vous leur avez arrachée avec des grenades de désencerclement. Les baqueux, qui semaient depuis des décennies la désolation dans nos banlieues, se sont déversés dans les rues, brisant les crâne des jeunes filles à coup de rangers. Peur sur la ville. Les voltigeurs à la Pasqua ont été réactivés, coursant et matraquant les civils hors de tout cadre légal. Il y eut des morts : Zineb, Steve… et pour notre chère Geneviève, c’est pas passé loin.

Pendant ce temps-là, le pouvoir vous applaudissait : « Allez-y franchement, n’hésitez pas à percuter. Ça fera réfléchir les suivants », vous disait Castaner. On ne fait pas d’omelette dans casser des yeux. Et c’est vrai que, contrairement à Casta, on a bien réfléchi.  

Et là, tandis que la frange la plus fascisante d’entre vous, celle du syndicat Alliance, qui ne tient encore aux « valeurs de la république », si chères aux sart-up-Tartuffe qui nous dirigent, que par les cadeaux Bonux qui leurs sont faits tous les mois, des primes sonnantes au droit à la prise d’étranglement, tandis que cette milice séparatiste, donc, fait passer par son domestique de l’Intérieur un ensemble de loi à faire passer le Chili de Pinochet pour l’Ile aux enfants, pour vous, les gars, c’est le grand relâchement. Lycéens frappés. « Nuit de cristal » des réfugiés, traînés hors de leurs tentes et tabassés. Journalistes traqués et matraqués.

Et, enfin, cerise sanglante sur le gâteau, cette séquence interminable, insoutenable, du lynchage, c’est le mot, et ce mot a une histoire, un sens –connaissez-vous la terrible chanson « Strange fruit », de la grande Billie Holiday ? -  de Michel Zecler, longuement et ardemment passé à tabac. Une abomination qui n’a hélas rien de surprenant, si ce n’est qu’elle survient au moment même où le bon sens et la défense de vos propres intérêts aurait dû vous pousser à vous tenir au calme au moins quelques jours, le temps que ça se tasse et que les remous de l’article 24 et de la rafle de la République ne retombent –mais non, vos collègues n’ont pas su se retenir, c’est dire le degré d’impunité auquel vous êtes, vous, camarades policiers, rendus.  

C’est quoi la suite ? Des pogroms ? Aller voler leur sucette aux gamines à la sortie d’école avant de leur coller un coup de genou dans les dents ? Je frémis d’imaginer la suite. Vraiment. Je vous le dis, camarades policiers : vous faites de plus en plus peur. N’en déplaise à Darmanin, « divorce il y a », et ce divorce est consommé.

Vous noterez cependant bien que moi, le prolo anar, qui vous connait depuis son adolescence comme une menace à fuir, à cause de mes engagements et de ma petite tête de manouche, je vous appelle ici : « camarades ».

Je ne me fais pas d’illusion sur une bonne partie de ceux qui composent vos rangs, et qui n’ont l’air d’attendre que l’avènement de la loi martiale et l’arrivée au pouvoir des colonnes blindées des disciples de Pascal Praud. Je n’attends rien non plus évidemment d’un gouvernement qui a en quelques années passé à la broyeuse l’intégralité ou presque de nos libertés publiques, et avec le sourire. Et j’ai bien conscience, enfin, que les « forces de l’ordre » dont vous faites partie ne sont pas racistes, sexistes, réactionnaires, violentes par accident : elles le sont de façon systémique, systématique. Elles sont à l’image de notre triste république, sans majuscule parce que merde. Sarah El Haïry, nouveau prodige de la macronie, a dit dans un pathétique cri du cœur : « il faut aimer la police, car elle est là pour nous protéger au quotidien. Elle ne peut pas être raciste, car elle est républicaine ! » Sauf que non : c’est précisément parce qu’elle est républicaine qu’elle est raciste. Parce que c’est ce qu’est notre république.

Néanmoins, parmi vous, je me dis que vous êtes encore quelque uns, une fois rentrés chez vous le soir après une brassée d’heures supplémentaires, à vous regarder dans le miroir et à vous demander comment vous en êtes arrivés là, à dégommer des lycéens qui pourraient être vos fils, des réfugiés qui pourraient être vos parents, des producteurs de musique qui pourraient être vos amis, des gilets jaunes qui pourraient être vos voisins.  

A vous dire que vous êtes du même rang, du même sang que nous. Que nous ne sommes pas vos ennemis, nous qui luttons pour des droits qui sont aussi les vôtres, ceux de pouvoir vivre ensemble, en paix, sans violence. Que nos ennemis à nous, ce sont les mêmes que vous, ceux qui nous dirigent, ceux qui vous dirigent aussi. Qui vous donnent des ordres, qui vous demandent de faire le sale boulot en échange d’une paye de merde. Ceux qui ont fait de vous des larbins haïs par tous, par celles et ceux avec qui pourtant vous vivez, ceux avec qui vous partagez les mêmes logements HLM sinistres, les mêmes supermarchés dégueus, la même pauvreté quotidienne, les mêmes rêves, les mêmes envies. L’envie de mener une vie libre de toute contrainte, de toute pression, pleine de temps libre et de rencontre, de dîner entre amis ou en famille, de jeux, de sexe, de tout ce qui nous épanouit, nous rend heureux, loin des bureaux amiantés et des ordres inhumains.  

Alors, je vous le dis, chers camarades : « the time they are a changin », l’avenir nous appartient à nous, les solidaires, et notre révolution restera. Notre courage, aussi. Surtout notre courage, car révolution et courage ne sont qu’une seule et même chose. Et ce qui restera de vous, si ça continue comme ça, ce sera votre lâcheté. Notre courage, votre lâcheté. Celle des donneurs d’ordre, n’en parlons même pas : elle fait partie d’eux. Mais vous, vous avez le choix. Nous, notre choix est fait depuis longtemps. Ne vous reste qu’à faire le vôtre. Rester du côté de la bêtise, de la laideur, de la lâcheté et de la mort, ou nous rejoindre dans le camp de la beauté, du courage et de la vie.

Vous vous dites sans doute, si par un hasard improbable votre regard croise ces mots, que je ne suis qu’un hippie-punk que vous aurez plaisir à dérouiller au détour d’une rue. Mais prenez le temps d’y penser, chers frères opprimés.

Nous, nous avons tout le temps : l’Histoire est de notre côté.

Tous les chats sont beaux, et je veux bien croire que tous les policiers ne soient pas des brutes.

Salutations libertaires,

M.D.

Journaliste punk à chat à Mouais

P.S. : certain.e.s reconnaitront peut-être dans ce texte quelque morceaux d’un chapitre que j’ai rédigé pour un roman non-publié, FUCK, de mon amie Zdenka Ustanak.

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