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Billet de blog 2 déc. 2022

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La lutte pour aller bien (enfin, mieux)

I’m back. Je suis pas allé loin, juste au fond du bol, en dép’, avec médocs et tout le toutim. J’en reviens avec cette interrogation : que faire collectivement des troubles psys générés par cette société de m*** ? Quelle place pour ça dans nos luttes ? Parce qu’en vrai, nous avons de très bonnes raisons d’aller mal. Et il va falloir s’y pencher avant de tous devenir fous.

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La crête de la vague est retombée, et j’ai donc pu arrêter ma cure hivernale de Xanax et d’antipsychotiques, youpi. Car oui, pour des raisons qui ne regardent que moi et mes très multiples névroses et obsessions, souvenirs traumatiques et autres visions cauchemardesques, je suis une personne qui souffre beaucoup d’exister. Mais au-delà de mon petit cas et de mon petit cul qui n’ont pas grande importance dans le grand bordel cosmique, j’ai bien l’impression que je ne suis pas seul en ce moment à avoir le moral dans les chaussettes (de Noël).

Cet été, vous savez ce moment où les gens se demandaient s’ils n’allaient pas mourir de chaud à cause des canicules, alors que maintenant ils se demandent s’ils ne vont pas mourir de froid à cause des pénuries, en causant « éco-anxiété » avec Corinne Morel Marleux (je sais je la cite souvent, pour la simple et bonne raison que je l’aime bien et que je fais ce que je veux), cette dernière m’avait dit : « Autour de moi, je vois des gamins qui font des crises d’angoisse dès que le ciel est couvert, des ados qui se retrouvent en HP, des jeunes qui ne veulent plus faire d’enfants et des adultes complètement largués ». Et pour diversifier les sources, je dois dire que ma pote Julie, qui est psy, dresse exactement le même diagnostic avec les ados qu’elle suit régulièrement, dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne pètent pas la forme, de même du reste que la plupart des gens qui m’entourent, dont le moral oscille généralement entre pas ouf, pas top et error 404.

Corinne ajoutait : « Je ne crois pas que ce soit « dépolitiser » que de s’intéresser aux individus, aux émotions et à ce qu’elles génèrent ». Et elle a bien raison. On a souvent bien trop tendance à « individualiser » le fait de ne pas aller bien, qui demeure demeure encore bien trop un impensé de nos luttes, alors même que c’est en soi éminemment politique. Être au fond du bol, creuser le trou, avoir le mentalomètre à zéro, les idées goudron, en chier des commodes Louis XV pour se maintenir psychiquement à flot, tout ça est politique, et devrait avoir une place bien plus centrale dans nos projets d’émancipation collective, d’autant que le niveau global de bien-ou-bien dans nos rangs risque de ne franchement pas aller en s’arrangeant. Car au-delà du fait que je suis fou, j’ai en sus tout un tas d’excellentes raisons d’aller mal. Comme bien d’autres dans ce bien triste pays en cette bien triste période.

Bon, déjà, c’est le Mondial de la honte au Qatar, et tous ceux qui hésitaient à boycotter ou non cette abomination ont visiblement eu la même force de volonté qu’un macroniste devant un conflit d’intérêt, donc chaque soir en ville ça hurle, ça chante, ça se maquille en Schtroumpf-blanc-sang sans aucune dignité, ça popopo-lopopopo et ça s’astique devant la pelouse en s’en battant bien ses burnes de gros con des droits humains et des charniers. Et comme en plus c’est Noël, je vous dis pas l’ambiance, entre les boulevards remplis de décos moches sous lesquelles s’agitent des abrutis venus comme des camés toper leurs merdes en solde et les terrasses qatarisées, il faut être agile pour éviter de se faire engluer dans leur fausse joie puante et ça devient difficile d’avoir la moindre sorte de respect pour ce truc étrange qu’on appelle son prochain.

Autre motif légitime de dép’ bien deep, je suis pauvre, ce qui n’est pas la meilleure des idées quand est sous le régime du deuxième quinquennat macronien, durant lequel l’existence de nous autres a été rendue aussi confortable que le clic-clac pété qui me sert de lit. Rarement on aura vu des turbo-capitalistes aussi forcenés tenter de réhabiliter avec autant d’acharnement le mode de vie quotidien de la Pologne soviétique. « On constate une détérioration très forte de tous les indicateurs qui mesurent la pauvreté et la précarité en France. C’est l’année des tristes records, que ce soit sur les difficultés rencontrées par les Français, sur l’estimation du seuil de pauvreté, sur les inquiétudes concernant l’avenir des enfants », a déclaré un gars d’Ipsos lors d’une conférence de presse présentant le baromètre annuel du Secours Populaire, dont tous les indicateurs sont au rouge pour 2022, et ça ne fait que commencer puisque leur étude a été réalisée en juillet dernier, le meilleur est encore devant nous, bientôt les seuls qui auront les moyens de ne pas devoir bouffer aux Restaus du Cœur ce seront les Enfoirés. Il va falloir s’accrocher pour ne pas être dépressif en plus d’être affamé.

Pour ne rien arranger, je suis de gauche (anarchiste plus précisément, au cas où vous ne seriez pas au courant ce qui est peu probable si vous me lisez régulièrement) et écolo, et là encore, pas facile pour nous de se maintenir la tête hors de l’eau. Entre les pires estimations climatiques réévaluées par les scientifiques pour devenir encore bien pires et les pitoyables fantaisies des connards qui se sont retrouvé à la COP27 pour se faire photographier en tain de planter chacun un arbre avant de décider à l’unanimité et dans l’allégresse de ne rien faire pour empêcher la fin du monde, on se demande parfois si ça ne serait pas mieux de se pendre tout de suite, avant que les fascistes, qui se sentent en France comme ailleurs aussi à l’aise dans nos rues, nos médias et notre assemblée que mon chat sur mes genoux, ne le fassent à notre place.

Une raison supplémentaire d’avoir envie de mettre la tête dans le four ? Être sensible aux luttes féministes, tiens. Des tarés se servent OKLM des photos de streameuses pour faire des montages pour se branler en imaginant les dominer, Léo Grasset franchit haut la main les plus hauts sommets de l’abjection en commettant une pathétique tentative de disculpation des accusations de viol à son encontre dans une vidéo sans doute sciemment mise en ligne lors de la journée mondiale de lutte contre les violences faites aux femmes, les Iraniennes sont traquées tandis que nos fachos continuent de faire comme s’ils en avaient quelque chose à foutre en en profitant pour vomir leur haine des femmes voilées d’ici, Darmanin est toujours premier ministre, bref, j’ai mal aux femmes que j’aime, et à toutes les autres aussi, et si j’en était une je serais extrêmement fatiguée et déprimée de voir à quel point les choses n’avancent pas.

Quant au fait que je sois journaliste indé, qui pis est en grande partie dans la presse papier, et que la plupart de nos médias soient en train de crever la gueule ouverte pendant qu’Hanouna mène son show Mussolinien sur TV-Bolloré et que tous les milliardaires font carburer leurs journaux-de-garde à la subvention publique, je ne le mentionnerai qu’en passant pour ne pas me faire accuser de geindre inutilement, et c’est vrai que c’est agaçant tous ces petits journaux qui chouinent sous prétexte qu’ils meurent et que tout le monde s’en fout.

Donc, oui, en résumé, il n’y a pas que « l’éco-anxiété », il y a aussi tout le reste, et tout va mal -comment appeler ça, la « totalo-anxiété » ? Un sentiment de douleur, de trop-plein mélangé à du vide, et le ventre qui fait mal pile à l’inverse de quand on est amoureux. Cumulé au fait qu’il est certains jours insoutenable de se sentir entouré d’humains aussi cons, et qui pour la plupart, se dit-on alors intérieurement, dans sa barbe mal rasée car on n’en a plus rien à faire, méritent amplement la fin du monde qui les attend.

Mais alors, vous allez me dire, la lutte pour aller bien, c’est quoi ? Eh bien, je n’en sais foutrement rien, sinon je n’aurais pas écrit tout ce qui précède. Je ne peux que faire que des suppositions. Il y a la base, bien sûr : l’amour, les copaines, la bière, et se bouger le cul tous ensemble pour tenter de faire reculer le merdier ambiant ; la guérilla festive et sereine. Fuir le « coaching bien-être » à deux balles (enfin, généralement à beaucoup plus cher) et l’arnaque du développement personnel et leur préférer la révolution permanente avec des potes avec lesquels nous avons une relation horizontale, transparente et bienveillante. Faire en sorte que le fait de prendre soin de soi et de nos proches ait sa juste place dans nos luttes. Parce que si ne nous aidons pas mutuellement à aller mieux, ce n’est pas cette société démente qui va le faire pour nous.

Et puis, nourrir un imaginaire commun susceptible de nous réconforter. Comme le dit encore Corinne dans une tribune pour Libération : « Nous avons besoin d’imaginaire. Or cette capacité a été consciencieusement rabotée et arasée par les techniques du marketing de la dopamine, l’invasion des profits, des écrans et de la publicité, ce «trop de réalité» dénoncé par Annie Le Brun. Et cette part d’attention et de rêve nous manque cruellement pour inventer de nouveaux lendemains car, comme elle le souligne, «comment douter qu’à la rupture des grands équilibres biologiques […] ne correspond pas une rupture comparable des grands équilibres sensibles dans lesquels notre pensée trouvait encore à se nourrir ?». Nous avons besoin de renforts de nature à débrider l’imaginaire et à briser les tabous, capables de nous donner à voir la variété des possibles et de nous donner l’élan d’oser ce qui n’a pas encore été tenté, de désincarcérer ces futurs inexplorés. La littérature peut venir à notre secours. Elle permet précisément d’expérimenter ce qui est impossible dans la réalité – qu’il s’agisse de dilater le temps, de créer une oasis libertaire, d’interroger la normalité ou de se mettre à l’abri dans une sauvagière »

Une oasis libertaire… Je crois que c’est une chose dont nous avons tous bien besoin, et je ne saurais mieux formuler que Corinne : il nous faut consolider nos équilibres mentaux précaires à grand renfort de fictions consolantes et/ou émancipatrices, car se raconter des histoires, c’est aussi parfois se mettre en mesure de les rendre réelles. Des histoires comme celle racontée dans Vesper Chronicles, par exemple, de Kristina Buozyte et Bruno Samper, petit post-apo belgo-franco-lituannien à petit budget (5 millions!) que j’ai vu il y a quelques jours, et que je vous encourage à regarder également, tant il est beau et bien fait, avec sa photographie à la Vermeer et son univers au croisement entre Cronenberg, Miyazaki, Miller, Jeunet, ou encore Alex Garland.

Sur ce, portez-vous bien, de mon côté je vais faire de mon mieux,

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

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Illustration 1
Capture d'écran de Vesper Chronicles, de Kristina Buozyte et Bruno Samper (2022)

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