«La première bataille, c’est de loger tout le monde dignement» (Macron)

C'est l'hiver mais j’ai un voisin, à sa maison, il manque deux murs: c’est une allée. Un passage donnant sur la mer. On l'appelle Barbie, c’est mon pote. Il dit qu'il est «plus riche que les riches», sauf lorsqu'il se fait harceler par la police et la mairie, comme 300 000 autres personnes à la rue, et comme les « logés » expulsables tels que moi.

Avant ici, il y avait Barbie et ses potes. Ils ont été virés hier. Avant ici, il y avait Barbie et ses potes. Ils ont été virés hier.
EDIT : Barbie a été viré hier de son porche par la police. L'ordre règne, hein ? Et joyeuses fêtes !

300 000 personnes sans domicile fixe en France, deux fois plus qu’en 2012, c’est le chiffre indiqué récemment par une enquête de la fondation Abbé-Pierre. Le Secours Catholique, de son côté, a indiqué que notre pays comptait désormais plus dix millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. Et souvent, je rêve qu’un abbé Pierre zombie revient d’entre les morts, marqué des étoiles de la Grande Ourse comme Ken le survivant, pour distribuer des coups de boule à ceux qui nous dirigent et qui, face à ce désastre, regardent en faisant des selfies et en disant Qu’est-ce qu’on y peut, ma bonne dame.

Barbie, je l’ai connu lors d’une soirée sur la plage de Nice, il y a quelques mois déjà. Il est venu se joindre à notre apéro et ce soir-là, comme beaucoup d’autres avant lui, et bien d’autres encore après, il est venu passer une nuit, histoire de se réchauffer un peu, de dormir à l’abri, de faire une lessive et de prendre une bonne douche, dans le « squat » de la Condamine, en instance d’expulsion lui aussi depuis le 1er décembre –nous avons rendez-vous demain avec le juge d’application des peines.

Je dis « lui aussi », parce que Barbie a également des problèmes avec la mairie et la police, qui veulent le foutre… pas dehors, du coup, mais ailleurs, on ne sait trop où, là où ça dérange pas.

Sortez vos Bescherelle et dégainez les violons, ça va citer de la pensée complexe™ et de l’Humanisme-en-Marche (H&eM) : « La première bataille, c’est de loger tout le monde dignement. Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année, avoir des femmes et des hommes dans les rues, dans les bois ou perdus. C’est une question de dignité, c’est une question d’humanité et d’efficacité […] Je ne veux plus de femmes et d’hommes dans les rues ». Décidément étranger à tout sentiment de honte, notre monarque grand-bourgeois avait par la suite déclaré qu’il ne parlait pas de tous les sans domicile fixe, voyons, mais précisément des demandeurs d’asile, et vraiment je suis navré mais je ne vois pas du tout ce que ça change, parce que sans-papiers ou pas, la rue elle s’en tamponne, elle te tue, te broie, t’épuise, sans distinctions d’origine –et c’est d’ailleurs là son seul point commun avec le Macronisme.

Plus près de nous, le VRP en vidéo-surveillance et pigiste à Nice-Matin Christian Estrosi, accessoirement maire de la métropole niçoise, est descendu de son Olympe pour honorer Ion-Nelu, alias « Jojo », un sympathique monsieur sans-abri qui avait fait don de 150 € d’économies en octobre dernier aux sinistrés de la tempête Alex, en le gratifiant, tenez-vous bien, d’un CDD de six mois en tant qu’agent de propreté de la ville de Nice. Comme la charité envers le petit peuple méritant –pensez donc ! un CDD de balayeur ! - n’a d’intérêt que si on la médiatise, sinon à quoi bon, il l’a bruyamment fait savoir sur les réseaux sociaux et dans les colonnes du journal qui l’emploie, cité plus haut, en saluant le « grand cœur » de Jojo.

Heureusement pour notre bon maire, Jojo ne devait pas être du côté de la Place du Pin quand, à l’été 2018, la municipalité a fait couper l’eau de la fontaine qui s’y trouve afin de prévenir les « nuisances » causées par les clodos. Et ce même Jojo, qui a effectivement bon cœur, a eu l’extrême bienveillance de ne pas mentionner que Nice, qu’Estrosi dirige sans partage depuis plus d’une décennie désormais, ne compte aucun toilette public gratuit, aucun service de douche, que le 115 y est bien évidemment surchargé est que la police municipale y passe une bonne partie de son temps rémunéré à y traquer les gueux qui ont l’audace de venir troubler le bon ordre de la carte postale et le confort des touristes en dormant dans des rues presque intégralement équipées de mobilier urbain anti-SDF.

Estrosi, Macron : le même visage hideux d’une commune inhumanité. Macron qui dans son allocution du nouvel an salue une poignée des milliers de citoyens qui depuis des années font ce qu’ils peuvent pour poser des pansements sur les coups de hachoir que son mandat creuse dans le corps social, dans nos chairs prolétaires à vif. Estrosi qui remet un contrat à un sans-abri comme on remet un bon point à un gamin, sans pensée aucune pour toutes celles et ceux que sa politique municipale continue à traîner dans la gadoue.

Parce qu’il faut croire que mon pote Barbie, qu’on appelle comme ça à cause de sa grande barbe rousse et soyeuse, il n’a pas assez « grand cœur », lui, pour mériter les honneurs de nos glorieuses institutions républicaines et de leurs représentants. Pourtant, son coin de porche, il le partage avec toutes celles et ceux dans le besoin, toutes celles et ceux qui ont trop froid, qu’il invite à venir partager un coin de matelas, une couette, un coussin, un repos, une bouteille, un éclat de rire. Pas plus tard qu’il y a quelques jours, c’est une femme enceinte qui est venue les rejoindre, fuyant le froid mordant.

Mais malgré cette bonté d’âme qui aurait mérité d’être mentionnée par le président ou saluée par Estrosi, et aussi surprenant que ça puisse paraitre, Barbie est donc, avec ses compagnons de fortune et d’infortune, menacé d’expulsion par les brigades de la municipale, prenant prétexte du dégout de quelques riverains excédés que des gens aient l’affront de ne pas aller s’entraider ailleurs, et d’aller mourir de froid un peu plus loin que sur le pas de leur immeuble.

C’est vrai qu’avec ses copaines, avec sa copine, avec ses deux chiens, Barbie, il a pris ses aises, et il a le plus bel appartement du Vieux-Nice : vue sur la mer, une grande pièce lumineuse, une table, des chaises, plusieurs lits, un sapin pour les fêtes, des cadres aux murs, et un paillasson à l’entrée.

De quoi susciter des jalousies. Jalousie discrète, bien sûr, comme toute jalousie qui se respecte : moi, en tant que riverain, en tant que voisin, je n’ai ainsi jamais eu la chance de croiser les braves gens qui se sont plaint de la présence de Barbie et de ses amis. Tout ce que j’ai vu, c’est des habitants du coin gentiment répondre à leur bonjour, et leur apporter des habits, des draps chauds et de la nourriture. Et je me suis vu, moi, qui aime bien aller prendre l’apéro, le soir, avec mon pote Barbie, en écoutant la mer chanter.

En parlant, aussi, de nos expulsions respectives.

Lui de sa rue, moi de notre appart’. Ni ici, ni là, ni nulle part, notre présence dérange partout. Où vous vous voulez qu’on se mette ? Où est-ce qu'il faut qu'on se cache ?

Ça me rappelle un beau discours, un des plus discours que j’aie jamais entendu, même, et que voix humaine ait jamais prononcé. Un discours de l’abbé Pierre, quel hasard, conspuant avec verve, avec dégout, avec rage, l’horreur satisfaite de ceux qui ont tout,

« ceux qui ont pris tout le plat dans leur assiette, laissant les assiettes des autres vides, et qui ayant tout disent avec une bonne figure « Nous qui avons tout, nous sommes pour la paix ! »… Je sais ce que je dois leur crier à ceux-là : les premiers violents, les provocateurs, c’est vous ! Quand le soir, dans vos belles maisons, vous allez embrasser vos petits-enfants, avec votre bonne conscience, vous avez probablement plus de sang sur vos mains d’inconscients, au regard de Dieu, que n’en aura jamais le désespéré qui a pris les armes pour essayer de sortir de son désespoir. »

Rien à ajouter.

Si ce n’est qu’avec mon cher ami David, nous sommes allés ce jeudi matin recueillir le témoignage de Barbie, vous pourrez y voir sa belle trogne, ses beaux chiens, et écouter son rire communicatif :

Passage Barbie, rue des Ponchettes - Télé Chez Moi © Tele Chez Moi

Si jamais ce billet vous a plus, n’hésitez pas à le partager, notamment au maire de Nice, dont voici le formulaire de contact : nice-ensemble.fr/contact/ Vous pourrez en profiter pour lui signaler que Nice est l'une des grandes métropoles disposant du plus grand nombre de logements vacants, et que s'il souhaite mériter un tant soit peu sa légion d"honneur, comme Al-Sissi et une poignée d'autres dictateurs sanglants, il peut tout de suite commencer les réquisitions.

Vive l’abbé Pierre,

Salutations libertaires, 

Mačko Dràgàn

Je travaille pour un journal mensuel papier, si le cœur vous dit de vous abonnez pour à peine 22 euros par an, bientôt 30 car on galère un peu : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Sources :

https://www.francetvinfo.fr/societe/sdf/pauvrete-des-chiffres-alarmants_4183433.html

https://www.ouest-france.fr/provence-alpes-cote-dazur/nice-06000/nice-le-sdf-qui-avait-offert-ses-economies-aux-sinistres-de-la-tempete-alex-a-trouve-un-emploi-7068775

https://www.liberation.fr/checknews/2019/01/26/macron-avait-il-promis-qu-il-n-y-aurait-plus-de-sdf_1705325

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