1er mai à Nice: face à Macron et au FN, la résistance, c’est aussi la joie

« On est chez nous », ont évidemment gueulé, tassés dans leur salle, les simplets de l’extrême-droite européenne rassemblés à Nice. Vraiment ? Nous pendant ce temps-là, dehors, dans la manif’, puis à la Santa Capelina, tous ensembles, citoyens solidaires, on chantait, on dansait, dans les rues, sur les jetées, la plage. Alors, qui était chez lui ? Et qui n’avait rien à faire là ?

10 heures 30, jardins Albert Premier, Nice. Temps pourri. Les yeux battus –j’ai trop peu dormi-, je me rends au traditionnel rendez-vous du 1er mai. Sur le front de mer, quelques centaines de personnes sont rassemblées, dans une ambiance sereine. Une foule dispersée, mais plus nombreuse qu’on ne pouvait le craindre.

Cette année, évidemment, le contexte est un peu spécial. Car pendant que, de notre côté, nous nous réunissons tranquillement, avec banderoles et drapeaux rouges et noirs, non loin de là, dans le palais des Congrès de l’Acropolis (une propriété de GL Events, les amis de Macron, mais l’extrême-droite aura-t-elle eu elle aussi droit à une ristourne ?), les fachos s'apprêtent, dans les alentours de midi, à se rassembler en masse. Aujourd’hui, à en croire beaucoup de gros titres racoleurs, qui furent la meilleure publicité que les rasés pouvaient espérer pour leur carnaval métallique, Nice devient provisoirement la « capitale » des nationalismes européens. Renonçant au traditionnel défilé d’hommage à Jeanne d’Arc à Paris, aux côtés de skins venus de tout le pays, Marine Le Pen, cette année, s’installe dans une ville qui, effectivement, de Médecin à Estrosi (qui a beau jeu de s’inventer aujourd’hui un brevet d’antiracisme viscéral par lui-même confectionné, et qui n’existe que dans son délire[i]) et Ciotti en passant par Peyrat, n’a jamais été très hostile aux idées qu’elle professe.

Nice, ville méditerranéenne, terre millénaire d’immigration, de métissage, d’échanges, cité-frontière, creuset où se mêlent, depuis longtemps, tous les peuples, toutes les langues, toutes les cultures, de l’Europe de l’est au Maghreb. Mais aussi ville de droite, ville de riches, ville de vieux, ville de fafs. Quelle tristesse, quel dégoût.  

Du coup, tout contents d’être là, à en croire l’article de Lucie Delaporte pour Médiapart, les néo-fascistes du continent se font plaisir, et se lâchent. L’eurodéputé flamand Gerolf Annemans, ancien président du Vlaams Belang, ex-Vlaams Blok, déclare ainsi qu’il « y a une radicalisation des chefs d’État européens devant la force de résistance que nous sommes (…). Soyons conscients que nous sommes la résistance ». Le Tchèque Tomio Okamura, du SPD, se retenant pour une fois de nier le génocide des Roms ou de livrer à une joyeuse saillie islamophobe, de son côté, comparant l’Union européenne et le nazisme et le projet d’un « peuple européen » à celui de Hitler lui-même, s’est offusqué que « ceux qui aiment leur peuple » soient toujours, selon lui, traités de fascistes, alors même qu’ils se livrent à « un véritable combat contre le totalitarisme ». Le Grec Failos Kranidiotis, du groupuscule Nea Dexia, « en lutte contre le peuplement de l’Europe par une immigration clandestine », affirme quant à lui qu’il est parvenu, sans doute au prix d’une longue et fastidieuse enquête, à identifier les « trois piliers de l’Europe : la Grèce, Rome et le christianisme ». Le Polonais Michal Marusik, moins original que son mentor négationniste et antisémite, se borne à souhaiter que « ceux qui ne respectent pas la totalité de nos lois [soient] expulsés du territoire ou [mis] en prison », provoquant une salve de joyeux : « on est chez nous ! », alors même que cette bande d’excités étaient sans doute les seuls, ce jour-là, dans la région, de la Roya où avait lieu la marche des solidarités, jusqu’au centre-ville où défilaient tous ceux qui réclament une politique plus humaine, plus solidaire et plus juste, à ne pas être chez eux.   

Car non, ils n’étaient pas chez eux. Nous tous, citoyens solidaires, cheminots, ouvriers, syndicalistes, aides-soignantes, étudiants bloqueurs, lycéens, chômeurs, précaires, travailleurs sans-papiers, associatifs, venus d’ici ou d’ailleurs, du champs voisin ou de nulle part, nous étions chez nous, pas eux.

La preuve ? Ils n’étaient pas à la Santa Capelina. La fête où, le 1er mai, à Nice, après la manifestation, se retrouvent tous les résistants, les vrais, pour communier dans la joie.

La Santa Capelina est célébrée ici chaque année, depuis 1997, à Rauba Capeu, une jetée devant son nom au vent qui, par gros temps, y dérobe les chapeaux des passants. Du fait de la vue qu’on peut y admirer, c’est également un lieu très fréquenté par les touristes, au grand dam des locaux. Dans le milieu alternatif niçois, qui lui voue une affection tout particulière, la fête s’est imposée comme l’un des moments phares du passage au printemps, un intermède ludique, populaire et gentiment subversif avant le début de la saison touristique. Comme l’a écrit Christian Rinaudo, « c’est en se prêtant à la réappropriation des espaces publics comme lieux de la dérision et de l’absurde qu’elle permet aussi l’expression d’une authenticité retrouvée. S’y inventent des processions d’un type particulier, qui font voler en éclats les stéréotypes de la tradition figée que l’on donne généralement à voir aux touristes ».

La légende, faussement folklorique, sur laquelle se fonde cet évènement, est la suivante : une jeune femme venait souvent, sans que l’on sache pourquoi, se recueillir sur la jetée, dans une longue attente perpétuellement recommencée. Pourquoi ? Était-ce qu’elle attendait un éventuel compagnon parti en mer ?  Ou était-elle à la recherche de Dieu lui-même ? Mystère. Un beau jour, cependant, son imposant chapeau fut emporté par le vent, tombant dans les criques escarpées qui, ici, jalonnent le littoral, jusqu’au port. Et tandis qu’elle descendait pour le récupérer, un éclair soudain la foudroya –telle Justine, dans l’œuvre de Sade… Neuf mois plus tard, une sainte fantomatiques réapparaissait sur les lieux mêmes de ce drame : la Santa Capelina était née.

Ayant lieu chaque année le jour de la fête du travail –on s’y rend traditionnellement après être passé par la manif’-, la Santa Capelina se veut la célébration de tous ceux qui « travaillent du chapeau », ce qui, ici, se dit aussi « pantailler » -le pantaï (le rêve) étant à Nice une notion cardinale pour les alternatifs. Ceux qui travaillent du chapeau. Les fous, les doux  rêveurs, les utopistes un peu cinglés, ceux qui aiment chanter, danser, fainéanter entre amis, partager un repas, faire un pas de côté dans la course du monde. Les cyniques (au sens grec du terme, celui de Diogène) et les feignants tant haïs par le président. Tout ceux-là, une fois par an, se rassemblent, emmenant avec eux un capeu, un chapeau fait-main, le plus farfelu possible, et un pei, un poisson, destiné à fabriquer la rituelle soupe, préparée sur place, et que tous les convives dévoreront avant d’aller défiler dans le Vieux-Nice.   

Nous sommes donc tous là, ce premier mai. Il fait toujours aussi gris, mais ça n’est pas grave : cela fait des années, désormais, que la Santa Capelina ne s’est pas faite sous la pluie. Tandis que l’on vide les poissons et que l’on coupe le fenouil, les musiciens commencent à jouer, alternant chants partisans, chants traditionnels et chants grivois, dans diverses langues. La sainte est là, faite d’herbes et de fleurs, montée sur une palette tenue par des bambous. On passe pour lui enfoncer, dans le derrière, un petit papier sur lequel on a inscrit un vœux –une autre tradition charmante. Les enfants lui courent autour.

Depuis peu, une balafre orne la jetée de Rauba Capeu : une immonde installation destinée au touriste, le fameux et honni, ici, « #IloveNice », tout de bleu-blanc-rouge, devant lequel des dizaines, des centaines de couillons viennent, chaque jour, se prendre en photo. Mon pote Y., avec des amis, se propose, le temps de la Santa, de s’en débarrasser, et je leur prête main-forte : nous tendons devant la sculpture une bâche, sur laquelle un collectif de graffeurs se met à peindre, signant leur œuvre d’un vibrant : « rendez nous la vue ! ». Des touristes viennent se plaindre auprès de moi, notamment un, un Allemand. Je lui explique la démarche, mais il ne souhaite pas comprendre. Au bout d’un moment, contrarié, il dit qu’il ne reviendra plus et, hautain, m’affirme que sans les touristes, nous ne serions rien. Je lui que c’est faux. Qu’il peut rentrer chez lui, avec tous ses congénères, que ça ne nous importe pas. Qu’ici, pour nous, tous les migrants sont les bienvenus, quelles que soient les raisons qui les ont poussés à quitter leur pays, mais que eux, les touristes, peuvent venir si ça leur chante, mais peuvent surtout et de préférence bien rester chez eux, car nous n’avons pas besoin d’eux, ni de leur argent. Il s’éloigne en grommelant.    

Les participants sont de plus en plus nombreux, la tête couverte d’un bouquet de fleur, d’un abat-jour, d’un pack de bière, d’un panier en osier, de blettes fraîches, d’un cône signalétique ou de quoi que ce soit d’autre. Une batucada endiablée nous entraîne tous dans une valse frénétique, sous le regard interloqué et curieux des passants, qui ne comprennent rien à ce défilé sauvage.

Il se met à pleuvoir. Nous continuons à danser. Puis, une fois la soupe servie, distribuée et consommée, c’est le départ. Raf et moi, aidés d'un troisième compère, à l'avant, nous emparons de la Santa pour la lever au-dessus de nos têtes, et l’emmener défiler dans la vieille-ville. Nous partons. Comme lors d’un rituel chamanique venu du fond des âges, les enfants vont et viennent sous la Sainte, et la foule, frénétique, crie, hurle, chante, danse, et s’époumone, scandant en boucle ces vers quasi-magiques (et d'une grande vulgarité, pour ceux qui comprennent un peu le nissart) :  

O Santa Santa, ô santa Capelina

Viva lo cuo e canta la mounina

Nous traversons, meute pacifique délirante de joie d’être là, réunis, des ruelles déjà envahies, en cette saison, par des touristes stupéfaits. Deux d’entre eux se joignent à nous : ils sont les bienvenus, tant qu'ils sont prêts à jouer le jeu. Les habitants de la vieille-ville nous saluent depuis leurs fenêtres, ravis.

Il pleut de plus en plus et, après deux heures de défilé, la fête touche –provisoirement- à sa fin. Arrivés jusqu’à la plage, il est temps pour nous de jeter la Sainte à la mer –précisons qu’elle n’est constituée que de matériaux biodégradables-, tandis que les plus courageux, ou les plus ivres, ou les deux, se lancent eux aussi dans les vagues. La batucada continue à jouer. Après plus d’une heure encore à danser sur les galets, sous la pluie, nous nous dirigeons tous vers notre étape finale, au Diane’s, où un verre nous attend déjà.

Concluons.

Quand l’extrême-droite s’invite dans notre ville pour un évènement quelconque, la question se pose toujours : y aller nous aussi, ou pas ? Aller au contact, ou pas ? Toute cette journée, la question s’est posée. Quant à moi, et nous sommes nombreux à le penser, je considère que la meilleure réponse que nous pouvions leur apporter, le plus bel et le plus utile acte de présence que nous pouvions faire, c’était d’être là, tous unis, dans un défilé populaire et métissé, ouvert et subversif, chaleureux et revendicatif, pour savourer ensemble la joie de ne pas être comme tous ces imbéciles, et celle d’être réellement chez nous, comme nous le sommes partout où il y a des chants, des rires, des jolies filles, des enfants, de la danse, des amis, du bon vin, de la bonne bière, un bon repas et des gens pour qui le partage et l’amour seront toujours plus fort que leur contraire.

Car c'est aussi ça, l'essence du politique, même si, bien évidemment, ça ne suffit pas. Mais n'oublions jamais de nous accorder, à nous-même, le plaisir de "faire sa fête" à l'extrême-droite et au gouvernement Macron aussi simplement que ça : en faisant la fête, justement. En retrouvant la joie du collectif.  Et, en bon citoyen "travailleur du chapeau", en chantant :

O Santa Santa, ô santa Capelina

Viva lo cuo e canta la mounina

Salut et fraternité,

M.D.

 

[i] Pour mémoire, Estrosi, formé sous la houlette du réseau Peyrat, maire proche du FN, s’est fait remarquer depuis son accession à la tête de la ville par une politique anti-banlieues, anti-immigrés, anti-musulmans (interdiction des drapeaux étrangers, du burkini…), et j’en passe. La prochaine fois qu’il souhaite se faire le héraut de la cause anti-raciste et le chantre de Nice, terre d’immigration, il sera donc bien inspiré de tourner sept fois la langue dans sa bouche, de s’excuser platement pour un tel passif, puis de se taire et de laisser quelqu’un de plus sincère et de plus compétent que lui s’exprimer sur le sujet.

 

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