Parce qu’on est tous des punks à chiens

Chers (très chers !) membres du gouvernements, navré, mais vous êtes nuls. Donc, pour tout ce qui est gestion du commun, je vous suggère de nous laisser les clefs, on s’occupe du reste. Chiche, on s’autogère ? On fait société sans vous ? « Là-haut y’a plus personne qui s’occupe de vous ! Il est temps que la meute hurle ! Parce qu’on est tous des punks à chiens. Tous ! » (NOT, dans Le Grand Soir).

Pre-Scriptum : j'ignorais totalement, au moment où j'ai écrit ce billet ce matin en rentrant du boulot, que David Graeber, que je cite longuement, nous avait quitté. C'était un grand monsieur, et un anarchiste de haute volée. La pensée libertaire, après Bookchin, perd une de ses plus belles incarnations. Mais la lutte continue.  

Travaillant à mi-temps dans un lycée, j’ai eu la joie de mesurer le degré d’absurdité navrante, désorganisée par le haut, de cette rentrée covidée qui a vu les fameuses premières lignes, dont je fais partie bien malgré moi, devoir répercuter, suant sous leurs masques, la ribambelle de conneries édictées par les encravatés posés dans leurs fauteuils, et qui se font une idée aussi nette de la réalité de nos conditions de travail que Gérard Depardieu de son taux d’alcoolémie en scooter.   

Le reste de la vie quotidienne que vous nous avez construite à force d’incompétence est à l’avenant ; triste, grise, militarisée, et dysfonctionnelle à un tel degré que chaque jour, vraiment, on n’en revient pas. Mais il est vrai que ce quotidien, vous, vous n’avez pas à y vivre, vous n’êtes pas là à déambuler masqués, la respiration coupée, dans nos rues, à fuir l’omniprésence des flics, à entendre résonner jusqu’aux tréfonds de notre cerveau la voix mécanique, aux accents totalitaires, de vos caméras parlantes, à laisser la mélancolie nous envahir devant tout ce gâchis chaotiquement administré, et à nous surprendre à pleurer un peu comme ça, parce que pourquoi pas, parce que c’est pas ainsi que les hommes vivent…

Heureusement, il y a des bulles, des failles, des interstices, des marges, des anfractuosités, des enclaves. Dans mon petit quartier, chaque jour ou presque, en début de soirée, je vais arroser les plantes de nos jardinières sauvages. Nous y avons posé des livres, qui disparaissent, réapparaissent, sont remplacés par d’autres. Parfois, la terre est humide : des voisins que nous ne connaissons pas sont déjà passé arroser. Il y a souvent un homme, avec son chien, venu de je ne sais quel pays (je ne crois pas reconnaitre la langue qu’il parle), qui discute chaque soir avec le monsieur sans-abris, venu du même pays mystérieux, et qui passe ses journées dans le petit parc avoisinant. Eux aussi prennent soin des plantes, enlevant les petites branches mortes. Mon jardinage fait, je me rends dans mon bar, ou la vie est simple et facile : les bières peuvent être payées plus tard, les concerts s’organisent en un claquement de doigts, et tout le monde aide à rentrer la terrasse, une fois minuit venu.

Ça, c’est vivre. Et, force est de le reconnaitre : ça marche beaucoup mieux que vos ineptes directives interministérielles claffies d’alineas, qui tombent un peu au hasard, au gré de vos humeurs de puissants, et toujours dans votre intérêt à vous, pas dans celui de nos petites existences dont vous n’avez que foutre.

Alors, certes, aux yeux de beaucoup encore, le terme « autogestion » a mauvaise presse. On y voit un délire utopiste de punk à chien échevelés et en guenilles, qui ne serait envisageable qu’à toute petite échelle, entre gens tous d’accord entre eux. Pourquoi ? Parce que c’est bien connu, c’est l’Histoire de l’homme, l’évolution : au début, il y avait de petites communautés, dispersées ici et là, mais l’essor des sociétés humaines, la CIVILISATION quoi, nous a poussés à vivre dans la meilleure forme de gouvernement envisageable : celle de l’Etat-Nation.  

L’Etat-Nation, avec à sa tête ses messieurs en costumes (robe en hermine et perruque poudrée chez les Louis, costard « que-le-meilleur-moyen-de-se-payer-c’est-de-bosser » chez les Macron) que nous avons plus ou moins choisi, et qui, par leurs compétences, savent bien mieux que les autres ce qu’il faut faire ou pas, comment nous devons vivre, échanger, nous rencontrer, nous aimer –ou pas.

Je suis cependant au regret de le signaler : cette vision, si prégnante dans notre imaginaire collectif, que l’on retrouve dans la plupart des films, dans de nombreux ouvrages, et dans le crâne de l’éditorialiste moyen, est fausse. Ce récit est contredit par une grande partie de la littérature anthropologique, il est mensonger, et nous dissimule la réalité complexe de la coexistence au sein des sociétés humaines depuis des millénaires. 

La part autogestionnaire de nos sociétés a toujours été présente ; elle a même souvent été prédominante. Les fonctions publiques vitales (santé, redistribution…) que l’on a tendance aujourd’hui à mettre au crédit de l’Etat, ont d’ailleurs été, et sont toujours ici et là, le fait de communautés humaines auto-organisées s’assurant du bon fonctionnement de leur société et du bien-être de ceux qui la constituent. L’Etat, sous sa forme « providence », n’est venu que plus tard s’emparer de la gestion de ces questions ; mais il n’est, lui, contrairement au principe d’entraide, qu’une forme spécifique, historiquement datée, foncièrement autoritaire et intrinsèquement périssable, d’organisation des sociétés humaines.

Cet été, j’ai enfin lu en entier le livre extraordinaire de l’anthropologue anarchiste David Graeber, « Dette, 5000 ans d’Histoire », un ouvrage incontournable, à mettre entre toutes les mains des petits cons de l’EDHEC. Incontournable, car il démonte patiemment, consciencieusement et intelligemment, les fondements précaires (mais si solide dans l’esprit de nos contemporains) de notre société hiérarchique capitaliste.  

La main invisible de Smith, l’idée d’un marché efficient venu se substituer à un système de troc dysfonctionnel ? Un mythe. La monnaie pièce et billet comme intermédiaire inévitable d’échange commerciaux ? Une ineptie anthropologique et historique, tant, aujourd’hui encore, les ardoises (comme dans votre bar préféré), bouts de bois coupés en deux, nœuds sur les fils et autres unités de compte et autres manières de faire ont été massivement, et sont toujours beaucoup, pratiqués sur divers marchés du monde. Ce qui veut dire : non, le marché capitaliste, et son corollaire Etat-national né avec lui, ne sont ni une obligation, ni une nécessité de l’évolution des sociétés humaines.

D’ailleurs, la « Nation », cette glorieuse entité sur laquelle repose la légitimité des nullos qui nous dirigent… Jusqu’à très récemment, et encore aujourd’hui, de nombreuses personnes sur cette planète ne savent même pas dans quels pays ils sont sensés habiter, vivant entre eux d’une façon se voulant la plus distante possible de cette entité qui nous parait si évidente, mais qui est pour eux si abstraite.

Où veux-je en venir ? En ceci : ayant constaté le désastre absolu dans lequel nous a plongé le mode de gestion actuel de nos sociétés, étato-capitaliste, il est grand temps de ne plus se raconter d’histoires, et de se dire que non, non et non, laisser une odieuse clique d’incompétents mâles, blancs et riches nous diriger vers le fond du trou n’est pas une fatalité.  

Graeber développe à ce propos une idée fort intéressante, celle de « communisme primordial » (dans laquelle on reconnait l’anarchie), omniprésente au quotidien de toutes les sociétés humaines, et fondée sur le principe « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » : « En cas de coopération à un projet commun, pratiquement tout le monde respecte ce principe. Si une canalisation s’est rompue et que celui qui la répare dise : « passe-moi la clef anglaise », son collègue ne répondra pas, en général : « et qu’est-ce que j’aurai en échange ? » -même s’ils travaillent pour ExxonMobil, Burger King ou Goldman Sachs. La raison est simple : l’efficacité (ce qui ne manque pas de sel, puisque la pensée reçue prétend que « le communisme, ça ne marche pas ») ».  

Et là, force est de le reconnaitre : aujourd’hui, toutes les canalisations ont pété. Alors, si on commençait à être efficaces ? Sans flamber tout de suite l'Etat, parce que nous en avons encore besoin, notamment pour les questions sociales et écologiques, apprendre à faire un pas de côté...

Dans ma petite vie quotidienne, je l’ai déjà dit, nombreux sont les moments où je parviens à me sortir des ornières rouillées de l’indigence technocratique globale. Bien sûr, ils braquent toujours, comme dirait Lordon, le « flingue de la survie sur ma tempe » -notamment du fait de s’être emparé des services communs d’entraide, comme le RSA, dont ils soumettent l’attribution ou non au chantage de la bonne volonté à se mettre à genoux face à leurs codes : « on ne te donnera ce à quoi tu as droit que si tu files doux ! » -j’en suis d’ailleurs à huit mois sans prime d’activité, peut-être en pénalité de ma marginalité…  

Mais, avec les copaines, nous avons notre journal, Mouais, que nous finançons, écrivons, maquettons et distribuons en toute indépendance, sans l’aide d’aucun encravaté, de la même façon que nous n’avons pas besoin d’eux pour planter nos jardinières, organiser nos concerts, nos accueils des personnes en dèche, notre sociabilité quotidienne, et toutes ces jolies choses que nous faisons pour rendre ce monde moins con.  

Nous serions plus nombreux, nous pourrions en faire encore plus, plus de joie, plus de beauté, plus de tout. Plus de société. Plus, et mieux, qu’en suivant les consignes, qu’elles soient économiques, sanitaires ou sécuritaires, des branlos que nous serions bien inspirés de laisser jouer tout seuls avec leurs stylos dorés sur la moquette de leurs grands bureaux.

Leur monde, qu’ils nous imposent, n’est qu’ennui, grisaille et inefficacité. Nous pouvons tous faire sans eux. Nous pouvons tous nous autogérer. Parce qu’en chacun de nous, il y a un punk à chien qui sommeille.

Sur ce point, j’aimerai conclure en beauté avec les mots de ma merveilleuse pote Anaïs, aka la Fourmi Ninja, dans un texte paru dans Mouais cet été : « Un jour, tu te réveilleras révolutionnaire. De la façon en laquelle tu crois. Et même si ça aura sûrement des allures de NOT et Jean-Pierre sur le parking du Leroy Merlin à 20 heures, ce sera beau quand même, parce que tu feras ce qui t’anime profondément. Crame leur monde et sauve le tien. « Parce que vous êtes comme moi, vous êtes mal payés, vous êtes mal considérés, là-haut y’a plus personne qui s’occupe de vous ! Il est temps que la meute hurle ! Parce qu’on est tous des punks à chiens. Tous ! » NOT dans Le Grand Soir »

Vous aurez reconnu une citation tirée de Le grand Soir, film de Benoît Délépine et Gustave Kervern avec Benoit Poelvoorde (NOT) et Albert Dupontel (Jean-Pierre), chef-d’œuvre incontournable lui aussi.

Chiche, on fait société sans eux, et on s’autogère ?

Salutations libertaires,

M.D.

Si vous voulez nous aider à rester des punks à chiens, vous pouvez donner 22 petits euros à notre journal ; vous en recevrez en échange un par mois pendant un an, et plus si affinités : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

NB : pour la petite anecdote, nous venons d’apprendre pourquoi nous n’avons presque plus de courrier depuis presque SIX MOIS : un charmant message vocal de la Poste nous a indiqué que la factrice… n’avait pas les clefs d’en bas de l’immeuble. Face à ce dilemme, deux solutions : en autogestion, elle laisse un mot un bas et on s’arrange, on lui file un double ; en version technocratique : ah bah non, on a gardé tout votre courrier du coup.

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