A Skopje, en Macédoine, Ubu est roi

A l’occasion du référendum de dimanche, portant sur le changement de nom de la Macédoine, reportage sur la situation dans ce pays, rédigé à l’occasion de mon passage dans sa capitale, Skopje, il y a deux mois. Avec ce triste constat : en Macédoine, Ubu est roi. Les caciques nationalistes au pouvoir mènent une politique délirante, ce que le projet "Skopje 2014" illustre dramatiquement.

« Qui contrôle la Macédoine contrôle les Balkans… L’axe de communication nord-sud est essentiel pour la Serbie comme pour la Grèce, deux pays qui se sont longtemps disputé le territoire de la Macédoine. L’Albanie et la Bulgarie refusent de reconnaître les spécificités culturelles du peuple macédonien. Et toutes s’accordent pour laisser cette périphérie d’une région déjà oubliée de l’Europe dans un état de sous-développement chronique. Notre pays est pourtant la tour de contrôle des Balkans, depuis laquelle on observe ce qui se passe dans la région et où se croisent services de renseignement et réseaux de trafiquants. » Ces paroles viennent de M. M. Arsim Zekolli, ancien ambassadeur de Macédoine auprès de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), interrogé par des journalistes (Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin) du Monde diplomatique en 2016.

La Macédoine est l’un des pays les plus pauvres d’Europe. Pouvoir corrompu s’engageant dans des projets délirant, maffias, milieux diplomatiques et services secrets en ébullition, ex-guérilléros en rupture de ban ayant intégré les hautes sphères du pouvoir… A bien des égards, la capitale de la Macédoine fait penser à celle d’un État des Balkans qui aurait été inventé pour les besoins d’un album de Spirou & Fantasio.

Perdu dans une querelle picrocholine, et qui dure depuis près de trois décennies, à propos de s dénomination, que lui dispute la Grèce, la Macédoine a fait parler d’elle, ces derniers temps, à l’occasion de la signature, par les deux chefs d’Etats concernés, des accords supposés mettre fin à ce conflit grotesque (mais qu’il serait idiot de limiter à une simple querelle nominative). Athènes reprochant à Skopje de vouloir s’emparer, pour des motifs nationalistes, d’une histoire macédonienne qui lui appartient également (puisqu’il y a une Macédoine grecque, avec Thessalonique pour capitale), la Macédoine, après des lustres de luttes byzantines, va donc changer son nom pour s’appeler : République de la Macédoine du Nord. Ne reste plus aux peuples concernés qu’à ratifier ces accords par voie de référendum, ce qui ne va pas de soi –les Macédoniens, notamment, voient rouge.  

Avec la fin de ce conflit, peut-être le pays pourra-t-il enfin avancer dans son processus d’intégration de l’Union Européenne, gelé à cause de la « querelle du nom » -mais ce n’était sans doute qu’un prétexte-, une adhésion que les dirigeants de la Macédoine, pardon, la République de Macédoine du Nord, réclament de leurs vœux depuis belle lurette –tout en s’entendant comme larron en foire avec Poutine, accusé d’ailleurs d’avoir pesé sur l’accord avec la Grèce, et avec les néo-fascistes du groupe de Višegrad. 

Voyons donc sur place de quoi il en retourne, le long du récit des premières 24 heures de mon séjour à Skopje, d'une nuit à une autre, errant dans ses boulevards. 

Arrivée à Skopje

Je suis arrivé à la frontière du pays en bus, depuis Thessalonique. Au travers d'une zone devenue, depuis le début de la dite "crise des migrants", le théâtre de vives tensions -ce qui vaut pour toutes les Balkans. De partout, le long des chemins les plus empruntés, camps de rétention, policiers et barbelés sont apparus, avec leur conséquence fatale et directe, les réseaux de passeurs, qui pullulent du côté d’Idomenie et Evzoni, autour de la frontière gréco-macédonienne. Après une longue attente au poste frontière, et une fouille de tous mes bagages par un flic suspicieux, à la gare de Thessalonique, quant à moi, j’entre en Macédoine sans trop d’encombres. Un train nous attend, sur les quais d’une gare en ruine.

Tout le monde, bien sûr, n’a pas la chance de traverser la frontière aussi facilement que moi : depuis l’hiver 2015, parmi les réfugiés, seuls les Afghans, Irakiens et Syriens étaient tenus par le pays comme admissible au droit d’aile, les autres étant tenus pour de simples migrants économiques. En janvier 2016, les afghans ont été exclus de cette liste. Puis, en mars de cette même année, parmi les syriens, les originaires d’Alep étaient toujours admis, mais plus ceux de Damas –une ville totalement sûre, comme chacun sait. Heureusement, de même qu’en Grèce, un vaste mouvement de solidarité des citoyens macédonien est apparu, avec des groupes de volontaires se relayant dans les centres de transit. A Athènes, à Exarcheia, j’avais eu l’occasion de parler de la situation des migrants en Grèce, et plus généralement dans les Balkans, avec une native du quartier qui travaillait, à Lesbos, dans une association s’occupant de ces questions. Selon elle, tous les indicateurs étaient au rouge. Des gens placés dans une immense souffrance, sous les yeux d’une communauté internationale et d'une U.E. au mieux amorphe, au pire très activement décidée à tout faire pour que rien ne s’arrange, avec, en arrière-plan, le grand retour, comme une lèpre, de l’extrême-droite dans la plupart des pays d’Europe.  

Mais je m’égare. Un peu après 22 heures, donc, j’arrive à Skopje. Une grande croix, lumineuse la nuit, surplombe la ville. Sur le chemin, à bord d’une loco déglinguées sans doute plus vieille que Tito lui-même, nous n’avons croisé que des montagnes, et de petits villages déserts. Un Allemand parti s’y promener m’avait dit, à Thessalonique, que les campagnes macédoniennes étaient singulièrement vides, et je veux bien le croire.

Après m’être quelque peu perdu dans la ville déserte, ne devant mon salut qu’à un sympathique chauffeur de taxi, j’arrive à mon hôtel.

Le propriétaire est là. Devant des verres et des bouteilles posés sur une table en palettes de bois, il discute. Il m’accueille, et se présente : Bobby. Je lui dis que j’ai une réservation pour trois jours, à partir de ce soir. Il a l’air un peu gêné. « Attendez ici, me dit-il. Tenez, prenez un verre de rakija », me propose-t-il, ce que j’accepte sans hésiter. Il s’engouffre dans l’hôtel. Deux minutes plus tard, il revient, et me demande de le suivre un instant, l’air toujours aussi gêné. Décidemment… je le suis, cependant. Il prend un petit chemin menant derrière le bâtiment. Et là, à côté du linge séchant sur sa corde, il me présente des matelas disposés dehors, sous une bâche transparente, et m’annonce la nouvelle : « Je suis vraiment désolé. Nous avons fait une erreur dans les réservations, et nous n’avons pas de lit pour vous pour ce soir. Cela vous dérangerait-il de dormir ici ? Bien sûr, vous ne payerez rien. Et pour les autres nuits, je vous ferais une offre ». Il me propose 5 euros les nuits suivantes, soit 10 euros pour trois jours. En échange d’une nuit à la belle étoile…  je ne me fais pas prier, et entre dans la salle d’accueil de l’auberge pour régler les formalités.

Il y a là sa femme et son fils, un jeune gamin capricieux, et au physique ingrat. Bobby recopie les informations de mon passeport. Lisant mon prénom, il s’écrit : « Dràgàn ? Mais d’où tu viens, toi ? » Je lui dis que la mère de ma grand-mère était Serbe, que son père était Grec, et que mes grands-parents étaient Roumains. Il s’esclaffe, et me ressert un deuxième verre de sa délicieuse rakija. Puis il me donne la photocopie, presque illisible, d’un plan de la ville, en m’indiquant comment me rendre dans le centre, et les endroits à visiter : la forteresse, la maison de Mère Teresa… Etonné, ayant séjourné quelques temps en Albanie, je lui demande : « La maison de mère Teresa ? Ce n’est pas à Tirana ? » Soudain un peu bougon, il répond : « Il y en a qui disent que c’est à Tirana, il y a qui disent que c’est à Skopje, moi, je m’en fous, je ne suis pas historien ».

Sans le vouloir, je venais de toucher à l’un des problèmes récurrent de la Macédoine, qui suscite tant de désarroi chez les ultra-nationalistes locaux : tout ce dont elle se réclame, l’un de ses voisins le réclame presque toujours également, et c’est toujours elle qui doit rétropédaler. Mère Teresa ? L’Albanie a déposé le copyright. Alexandre le Grand ? Les Grecs sont déjà dessus, et ils sont même parvenus, à force de pressions diplomatiques, à faire débaptiser une statue équestre de l’empereur installée sur la place centrale de la capitale, et renommé, tout simplement, « statue du guerrier à cheval » (oui, je sais, on touche ici les sommets du ridicule). Même son nom, Macédoine, comme je l’ai déjà souligné, le petit pays va devoir y renoncer –à condition que les référendums dans chacun des pays y soient favorables, ce qui, je me répète, n’est pas acquis.     

Bref. Après un troisième, puis un quatrième verre de rakija, il est plus de minuit, et je suis fin prêt pour dormir. Je m’installe sur mon matelas sous les étoiles.

La folie du projet « Skopje 2014 »

Le lendemain, après avoir bu mon café en compagnie d’un étrange vieillard aux allures de sâdhu indien, sa longue barbe blanche décorée de deux magnifique dreads, manifestement crudivore et occupé à mâchonner une assiette de carotte, je me douche, et pars à la découverte de la ville.

Skopje ayant été détruite à 80% par le tremblement de terre de 1963, qui a fait plus de 1000 morts et des dizaines de milliers de sans-abris, je ne m’attends pas à y trouver beaucoup d’habitations traditionnelles ni de centre historique, d’autant que les travaux de reconstruction ont notamment et surtout été planifiés par l’architecte japonais Kenzo Tage, adepte de béton et d’épure.

Et effectivement : sur le chemin me menant de mon hôtel vers le centre, je vois beaucoup de béton, et beaucoup d’épure, tassés au fond d’une vallée entourée de montagnes verdoyante, quoique sèches, en cette saison caniculaire. Beaucoup d’espaces sont encore en travaux. L’air est lourd, sur le goudron suffocant. 

Mais là n’est pas le plus intéressant.

Car, débouchant sur un grand boulevard pavé et flambant neuf, je finis par arriver dans les alentours de la Place de Macédoine, en plein cœur de la ville. Et là, seules trois lettres sont à même de décrire le sentiment qui apparaît, ou plutôt qui explose, au sein du voyageur découvrant, comme moi, Skopje :

 W.

T.

F ?!

Revenons un peu en arrière. En 2006, l’organisation révolutionnaire macédonienne intérieure – Parti démocratique pour l’unité nationale macédonienne (VMRO – DPMNE), une coalition chrétienne, conservatrice, nationaliste et très fortement anti-albanaise (les Albanais, majoritairement musulmans, constituant la principale minorité du pays, avec les Roms) revient au pouvoir. Ils reprennent alors à leur compte un projet lancé dans les années 90, rapidement abandonné, et qui consistait à donner à la capitale un visage plus accueillant que celui obtenu à l’issu des travaux de reconstruction post-séisme, en utilisant de nombreuses parcelles du centre-ville encore inutilisées.

Nikola Gruevski, l’homme fort du pays en ce temps, leader du VMRO – DPMNE, voit quant à lui plus loin. Il veut faire de Skopje, longtemps mise au rencard par ses voisins, qu’ils soient Serbes, Grecs ou Bulgares, une grande capitale européenne, tel Prague ou Budapest. Et il veut, en parallèle, chanter la grandeur de l’immense nation macédonienne, qui n’a pas encore trouvé, c’est le moins que l’on puisse dire, au sein des nations européennes, la place qui devrait lui revenir légitimement, à savoir au sommet –ou, à tout le moins, quelque part sur la photographie, même au fond à droite.

Le parti lance donc le projet « Skopje 2014 », présenté en 2010 grâce à une vidéo donnant à voir, en images de synthèse, le futur visage de la ville. Deux ponts, une église, un palais, ainsi que de –très- nombreuses statues sont annoncés. Coûts prévisionnels des travaux : 207 millions d’euros, une fortune, surtout pour une petite nation agricole des Balkans, parmi les plus pauvres d’Europe, et à l’économie encore en transition entre modèle Yougoslave et néo-libéralisme sauvage.

Et tout ceci a donné ce que j’ai désormais sous les yeux, tout autour de moi. Et qui ne peut susciter, même chez le visiteur le plus bienveillant, qu’une seule et légitime question : de quel cerveau délirant un tel projet d’urbanisme a-t-il pu surgir ? De quel collectif d’architectes schizoïdes en pleine montée d’acide lysergique les plans d’une telle aberration ont-ils pu voir le jour ?

Le spectacle, pour quiconque met les pieds pour la première fois sur la place de Macédoine, est à la fois hallucinant et consternant. Convenons donc d’un mot-valise : le spectacle est hallusternant. Imaginez qu’un peuple extraterrestre, à partir de diverses photographies glanées au petit bonheur la chance sur terre, ait tenté de recréer sur sa planète la réplique d’une capitale humaine typique : le résultat aurait été plus cohérent que ce qu’a donné Skopje 2014, qui défie toutes les lois du bon sens.

J’arrive donc aux pieds de la gigantesque (le mot est encore trop faible) statue d’Alexandre le Grand, renommée, pour des raisons diplomatiques déjà citées, la statue du « guerrier à cheval », et faisant face, de l’autre côté du fleuve, à celle, tout aussi gigantesque, de son père, Philippe II de Macédoine, renommée quant à elle, sobrement, « le guerrier ».

Et là, de part et d’autres du Pont de pierre franchissant le Vardar, nauséabond et encombré d’ordures, des bâtiments ont été disséminés, comme au hasard. Aucun plan d’ensemble n’est perceptible. Les esthétiques s’agglutinent. Sur un même espace, sur la même portion congrue du centre-ville, autour de la même place pavée, tous les genres sont représentés. Il y a du haussmannien à la parisienne ou à l’austro-hongroise. De l’Art Nouveau à la praguoise. Du néo-classique singeant le style antique. Quelques évocations du style oriental. Du contemporain à la sauce City londonienne. Du moderne à la Le Corbusier –du cube, donc. Du pas-fini, également, ni fait, ni à faire, grandes bâtisses à l’abandon et vouée à le demeurer, avec leurs échafaudages en lambeaux et leur béton à nu. Et, bien sûr, du n’importe-quoi postmoderne expérimental, telle l’improbable maison de Mère Teresa, édifiante et, hélas, édifiée, meringue baroque située à côté de la cathédrale orthodoxe, aux dômes dorés et dont le clocher lorgne, quant à lui, du côté de Gaudi. Pour couronner le tout, trois imitations en toc de galions espagnols ont été arrimées dans le fleuve, afin d’y servir de restaurants.

Ne manque qu’une pyramide aztèque et la tour Eiffel, et c’est Las Vegas (qui semble du reste être la principale inspiration des architectes, avec son postmodernisme kitsch).     

A ceci, s’ajoutent des dizaines, des centaines de statues. Soyons justes, certaines sont très réussies (notamment celle d’un vieillard faisant la manche, non loin de Justinien). Mais, à nouveau, que dire de la cohérence, à la fois esthétique et idéologique d’un tel bordel, un tel ramassis de barbus et de moustachus, en toge, en armure, en bure ou en costume, de toutes époques et de toutes nationalités ?

A l’évidence, les nationalistes du parti au pouvoir ont voulu faire feu de tout bois, dans leur apologie délirante de la grandeur macédonienne. On trouve donc ici, entre autres : presque aucune femme, autant le préciser tout de suite ; Alexandre et son papa ; les empereurs Justinien et Samuel 1er ; Nexhat Agolli, un antifasciste pro-soviétique Albanais ; Todor Aleksandrov, homme politique macédonien pro-bulgare ; l’assemblée des fondateurs de la République Socialiste de Macédoine, en 1944 ; Josif Bageri, un prêtre catholique Albanais : et d’ailleurs, sauf erreur de ma part, tous les Albanais sélectionnés pour faire partie du récit nationaliste sont chrétiens et non musulmans, provocation notoire et preuve s’il en est de l’hostilité du pouvoir vis-à-vis de cette communauté ; les bateliers de Salonique, un groupe de terroristes anarchistes anti-Ottoman ; les victimes macédoniennes de l’insurrection albanaise de 2001 (guerre civile menée par des groupements armés d’Albanais du Kosovo), nouvelle attaque contre la principale minorité du pays ; Pitu Guli, homme politique Valaque, donc Roumain ; le haïdouc Petar Karpoch ; les frangins Cyrille et Méthode, qui ont évangélisé les Balkans et inventé l’alphabet portant le nom du premier ; des militants, des linguistes, des politiques, des philosophes, des guerriers, des poètes, des écrivains, de l’antiquité à nos jours…

Et enfin, cerise sur un clafouti déjà bien indigeste, une statue de Tose Proevski, chanteur pop contemporain (venu de la communauté Aroumaine, à laquelle le très grand écrivain Serbe Borislav Pekic a consacré son chef-d’œuvre, La Toison d’or, ceci est une digression) mort en 2007 dans un accident de voiture, et qui a représenté la Macédoine à l’Eurovision en 2004 (il a fini 14eme), avec sa chanson Life, dont voici le refrain, poétique et profond : « Life is a book / and you gotta read it ».

C’est donc n’importe quoi. On se croirait dans les derniers films Marvel, avec la quasi-intégralité des super-héros de la franchise, de Ant-Man à Rocket Racoon en passant par Black Panther et Iron Man, venant au secours de l’univers : sauf qu’ici, ce sont les héros d’un récit national halluciné et fantasmatique qui viennent au secours d’un régime aux abois, en pleine crise de légitimité.

Un nationalisme kitsch au secours d’un pouvoir aux abois

Car il faut en revenir au cœur de ce pathétique barnum nationaliste, qui a coûté cher à un pays déjà pauvre, et qui connait des problèmes bien plus importants que la réfection grand-guignolesque du centre-ville de sa capitale. Aller jusqu’aux racines politiques de cette improbable fête du slip architecturale, de ces chantiers que mêmes les Ceaucescu des plus grandes heures de la dictature auraient jugés excessifs.

Le VMRO – DPMNE représente l’apogée de la malfaisance en politique (un apogée certes couramment atteint, dans les contrées Balkanique : de la République Serbe de Bosnie au Monténégro, la pègre règne dans les plus hautes instances) : le parti et ses principaux leaders, Nikola Gruevski en tête, sont incompétents, autoritaires et corrompus. Le VMRO – DPMNE, c’est le parti du père Ubu.

La politique menée à partir de 2006, concentré de bêtise libérale mêlant dumping fiscal et social, a laissé la Macédoine exsangue. Comme le rapporte le Monde Diplomatique, la zone économique macédonio-chinoise lancée en périphérie de Skopje est restée à l’Etat de friche. Les privatisations massives ont profondément déséquilibré une économie déjà précaire. Les mesures prises par le gouvernement n’ont profité qu’à une poignée d’entrepreneurs avides, et à une nomenklatura corrompue. En conséquence de quoi, les campagnes sont désertées, et laissée à une population vieillissante. Avec un taux de chômage tournant depuis une décennie maintenant autour des 30%, un record mondial, un salaire moyen équivalent à 350 euro, 20% de personnes en dessous du seuil de pauvreté, une économie informelle représentant un tiers du PIB, le pays n’offre aucune perspective, surtout pour sa jeunesse, et enregistre 20 000 départs par an. Dans les boutiques de Skopje les billets de 1000, trop gros, ennuient les petits commerçants.

A ceci, s’ajoutent les frasques du pouvoir. Les travaux du projet Skopje 2014 sont entachés de suspicion de détournements de fonds publics, le SDSM, le principal parti d’opposition, affirmant ainsi que le budget avait été gonflé par rapport à ce qu’il aurait dû être, posant donc la question : où est passé l’argent ? Nikola Gruevski, englué alors qu’il était premier ministre dans une histoire de vaste système d’écoute concernant 20 000 citoyens (juges, opposants, ministres, diplomates), est poussé, ainsi que son cousin, chef des services secrets, à la démission en 2016, laissant la place à Dimitriev, le n°2 du parti, et restant tout de même aux commandes, en sous-main. Cette démission avait été d’autant plus réclamée par le peuple que Gruevski, non content d’être à la tête d’un réseau d’écoutes illégales, avait poussé le vice jusqu’à obtenir l’amnistie, par le président Ivanov, d’une cinquantaine de proches trempés dans des affaires d’écoute et de corruption. 

Le VMRO – DPMNE régnait ainsi, jusqu’à 2016, sans partage sur la Macédoine. L’opposition, qui crie bien souvent dans le vide, a longtemps refusé de participer aux élections, arguant des suspicions de fraude –ce qui fait peser un sérieux doute sur la légitimité d’un pouvoir ainsi élu. Comme le rapporte encore le Monde diplomatique, « les principaux médias d’opposition ont été mis au pas, comme la télévision privée A1, fermée en 2011 […]. Au sein des institutions, un étroit système de contrôle est censé assurer la loyauté des employés de l’Etat. « Pour obtenir une mutation ou un avancement, il est nécessaire de prendre la carte du VMRO-DPMNE, explique un fonctionnaire qui requiert l’anonymat. Et il faut faire attention à ce que l’on dit pour ne pas perdre son emploi : les espions et les délateurs sont partout. » Les milieux économiques se plaignent aussi discrètement des pressions du régime : dans chaque entreprise, il est « recommandé » d’embaucher un cadre du VMRO-DPMNE pour éviter les contrôles fiscaux intempestifs ».

Ubu, toujours Ubu.

Le VMRO-DPMNE a remporté les élections de 2016, mais Nikola Gruevski a échoué à former un gouvernement. Son ami Gjorge Ivanov est donc obligé de laisser la main à l’opposition, en la personne de Zoran Zaev (celui-là même qui avait dénoncé le système d’écoute), à la tête d’une coalition comportant deux partis des Albanais de Macédoine. Social-Démocrate, Zaev a été accusé en 2008 d’abus de pouvoir, dans le cadre de l’affaire du Global, un centre commercial construit dans une ville dont il était alors le maire. Il ne devra son salut, de même que ses collaborateurs, qu’à l’intervention du président de l’époque, Branko Crvenkovski, qui obtient sa relaxe et qui n’est autre que l’un des fondateurs du parti social-démocrate de M. Zaev. On reste donc entre gens corrompus de bonne compagnie. Et, à travers le président de la République, le VMRO reste bien présent à la tête de l’Etat.

Alors, évidemment, le peuple macédonien s’est soulevé

Il y eut, il y a quelques années, au printemps, la « Révolution des couleurs ». Quelques milliers de manifestants, chaque jour, sont venus, armés de peinture, couvrir de tons chatoyants ces horreurs architecturales montées par le pouvoir en place. Jeunes, moins jeunes, et dans une indifférence assez générale du reste de la société civile, des médias occidentaux, et du gouvernement, ils exigeaient d’une part le report des législatives du 5 juin, d’autre part la démission du président Gjorge Ivanov –ou, à tout le moins, une machine arrière sur le projet d’amnistie des personnes impliquées dans le système d’écoutes illégales dont je parlais plus haut.

Mais cette colère, cette « révolution » qui fut surtout une révolte, est surtout restée cantonné aux classes moyennes éduquées de la capitale… Pendant que les insurgés coloristes, à Skopje, badigeonnaient les absurdes bâtiments d’Ubu, dans le reste du pays, dans les provinces dépeuplées, des manifestations de soutien à Gruevski étaient organisées, rassemblant bien plus de monde.   

Je n’ai pas croisé d’anciens participants à cette « révolution ». Et, dans le centre, toutes ses traces ont été effacées. Le nationalisme des Pères Ubu du pouvoir a bien vite, après quelques péripéties électorales, repris ses droits, la « querelle du nom » venant à nouveau faire oublier corruption, fraudes, mainmise du pouvoir sur les secteurs cruciaux de l’économie…

L’ancien bazar Ottoman, l’autre Skopje

Et ceci est d’autant plus consternant que l’unité que le nationalisme kitsch des caciques macédoniens propose n’est qu’une façade : de l’autre côté du fleuve, c’est une autre ville qui se présente à moi. Comme si cette vieille dame qu’est Skopje, en plus d’avoir était refaite sous toutes les coutures, avait été coupée en deux par le même boucher ayant procédé à l’opération.

A l’entrée du pont de pierre, des familles de Roms sont constamment installées, de charmantes petites filles faisant la manche, l’une d’entre elle en grattant, maladroitement, un minuscule ukulélé. Chaque soir, un marionnettiste y régale les visiteurs avec ses petits spectacles musicaux. Je traverse le pont : de l’autre côté, se trouve notamment le monument commémorant les victimes de l’holocauste. Puis, une fois dépassée la gigantesque statue du « guerrier », et quelques autre représentant des lions ou des femmes enceintes, ainsi qu’une poignée de vendeurs à la sauvette de couteaux coupe-choux (pourquoi pas), j’arrive à l’ancien quartier Ottoman, le vieux bazar, qui s’étale aux pieds de la forteresse de pierre surplombant Skopje.

L’esprit encore embrumé par ce que j’ai pu voir sur la place de Macédoine, j’y pénètre la première fois avec la vive satisfaction de retrouver une ville à échelle humaine. La vieille-ville a été reconstruite en respectant les standards de ce qu’elle était avant le tremblement de terre. De petites maisons basses sont disposées de part et d’autres de minces rues pavées. Des chats errants vont et viennent, miaulant sur les toits de tuiles rouges. Il est vendredi, jour de prière. A l’entrée des nombreuses mosquées, on se lave les pieds et le visage à la fontaine, tandis que le muezzin retentit, hypnotique.  

Je marche tranquillement, bercé par ce chant, en regardant les nombreuses échoppes d’artisans qui peuplent le bazar. Des ferronniers, des menuisiers, des cordonniers. Devant chaque boutique, assis à l’ombre, on boit un café ou un thé, une cigarette plantée entre les dents. Les femmes âgées sont souvent voilées ; les jeunes, très courtement vêtues, à l’occidentale –ou plutôt, à la balkanique, avec cette inimitable touche de vulgarité qu’apportent le minishort et les maquillages au fer à souder. 

Ce même maquillage qu’a constitué Skopje 2014. Car si la Place de Macédoine peut donner le change, avec ses boulevards flambants neufs et ses monuments (se voulant) somptueux, dans la partie Nord de la ville, au-delà du Vardar, comme en France, on dit au-delà du Périph’, la pauvreté du pays apparaît de façon plus évidente (surtout dans les quartiers situés après le bazar).  

Le jeune serveur qui m’amène la portion de nourriture que je lui ai commandée -avec laquelle, conformément aux standards en vigueur ici, il y aurait de quoi faire tenir dix Carla Bruni pendant cinq ans (ou un Depardieu pendant cinq minutes, c’est selon)-, et avec qui je noue conversation, dans un anglais précaire, me demande ce que je pense de Skopje. J’hésite, et lui dit que je trouve le centre, disons, particulier. Il me répond : « Je sais. Personne, ici, ne comprend pourquoi ils ont fait ça. Enfin, plutôt, on sait, mais ce ne sont pas de bonnes raisons. Tout cet argent perdu, pour rien ».

Ici : il veut sans aucun doute dire, de ce côté de la ville. De l’autre côté des fastes de Skopje 2014. Les clochards, par exemple, sont bien plus nombreux, de ce côté-là. Ils sont souvent âgés. Et ils sont tous Roms ou Albanais, les communautés qui connaissent le plus fort taux de chômage.

Je vais déambuler dans le grand marché, derrière l’ensemble formé par les ruelles vieille ville. On y trouve de tout. Nourriture, jouets, vêtements. Cigarettes de contrebande. Ray-ban de contrefaçon. Et de nombreux drapeaux Albanais. Car il semble bien que la plupart des Albanais de Macédoine se trouvent ici. S’il est toujours un peu compliqué de parler de ghetto, surtout dans des Balkans où les logiques communautaires l’emportent encore, traditionnellement, sur des logiques qui se voudraient neutralement « nationales », ici, vis-à-vis des macédoniens albanais musulmans (le fait qu’ils soient musulmans constituant une précision importante), il semble que le mot s’impose.   

C’est de ce côté-là du Vardar, aux pieds de la forteresse, dans les alentours du bazar, que l’on retrouve les laissés pour compte du grand projet national. Les Roms (souvent eux aussi musulmans, spécificité locale), donc, qu’il est de toute façon systématique d’exclure, et ce dans toute l’Europe, et une grande partie des Albanais de Macédoine qui, au-delà des politiciens et ex-« guérilléros » corrompus de l’UÇK-M et d’une poignée de maffieux, sont mis au rencard du récit nationaliste écrit d’une main de fer par les pères Ubu du pouvoir.

On me dira : le gouvernement de coalition, qui a succédé à celui du VMRO-DPMNE, comporte deux partis albanais. Certes. Mais ceci, ici, est une tradition, et ça n’a jamais changé grand-chose à la situation de la minorité albanaise.  

Depuis la fin de l’insurrection albanaise, qui avait vu le groupe armé de l’armée de libération du Kosovo, une fois qu’y furent terminés les combats, venir faire le coup de feu en Macédoine en réclamant le rattachement de future république à Skopje, qui leur avait donc opposé ses forces de sécurité, depuis la fin de cette insurrection, donc, avec les caciques de UÇK-M (l’armée de libération nationale des Albanais de Macédoine), le gouvernement, soucieux tout de même de ne pas se retrouver avec une nouvelle guerre civile sur les bras, marche sur des œufs.

Il achète ainsi la paix sociale, en tirant parti de la corruption des « élites » albanaise. Les accords d’Ohrid, sensés accorder plus de droits à la minorité albanaise, ne sont pas respectés ? Qu’importe ! L’indépendance du Kosovo, déclarée en 2008, a été reconnue. Et il y a des membres du parti Albanais au gouvernement. Ainsi, comme le souligne encore le Monde Diplomatique, « les coalitions gouvernementales comptent toujours un parti albanais formé par les anciens guérilleros, mais cette disposition est essentiellement formelle. De fait, l’alliance entre le VMRO-DPMNE et son partenaire ne repose pas sur des orientations programmatiques, mais sur un partage des postes et des prébendes de l’Etat. Chaque ministre ou secrétaire d’Etat macédonien a sa doublure albanaise ; chaque fonctionnaire, son alter ego issu de l’autre communauté. La fonction publique ne cesse de gonfler, sans rendre pour autant un meilleur service aux citoyens. Le clientélisme se nourrit des logiques de partition ethnique et les renforce ». Et la Turquie, toujours prompte à s'implanter par la technique du "soft power" auprès des communautés musulmanes européenne, pose ses pions -elle finance par exemple de nombreuses mosquées. 

Ainsi donc, maffieux et anciens guérilleros s’engraissent, mais pour le petit peuple de la minorité albanaise, rien ne change. Et il constitue toujours un bouc émissaire idéal, un épouvantail bien facile à agiter, quand l’occasion se présente, comme lorsque, en mai 2015, en plein scandale des écoutes, et pour en détourner une société civile à bout, le gouvernement fait donner l’assaut dans le quartier musulman de la ville de Kumanovo, au prétexte d’y arrêter quelques mercenaires albanais, « terroristes » supposés qui trouvent tous la mort dans l’intervention, ainsi que neuf policiers.

A l’époque, personne n’avait été dupe, les communautés demeurèrent soudées, affirmant leur unité. Mais il est toujours dangereux de jouer avec des allumettes à côté d’un baril de poudre. Et avec des logiques ethniques toujours aussi instrumentalisées par des pouvoirs corrompus, les Balkans demeurent aujourd’hui la même poudrière qu’avant 14-18, que l’ère de la Yougoslavie de Tito, quoiqu’on puisse en penser, avait temporairement (et un brin artificiellement, certes) apaisée. Le retour en force des extrêmes-droites, notamment autour du noyau dur de Višegrad, laisse même présager du pire.  

Le soir, je me ballade à nouveau dans les petites ruelles du vieux Skopje. A partir de 21, 22 heures, tout est très calme. Les boutiques ont fermé, ainsi que la plupart des restaurants. Sur quelques terrasses, des hommes jouent aux cartes ou aux dominos, en buvant du café. Je passe la grande voie qui se trouve derrière le marché, fermé à cette heure, et n’y trouve qu’un quartier résidentiel, presque désert, étalé autour d’une grande mosquée. Je reviens donc sur mes pas. Dans une rue, je trouve quelques bars branché. Un DJ y mixe même de la musique, mais les tables sont presque vides.

Je traverse à nouveau le fleuve. C’est samedi soir, et il s’y trame une grande animation, sur la place de Macédoine, où des groupes de touristes (souvent venus, semble-t-il, des pays voisins, les occidentaux demeurant plutôt rares) font des selfies à côté des statues, et le long de la rive sud du Vardar, où des bars sympathiques, comme la Casa Cubana et L’Etna, sont remplis J’y bois une bière, pensif.

Puis, je décidé de rentrer à mon auberge, après avoir acheté de la bière à une épicerie. Dans une rue, je croise un groupe de jeunes, assis sur un banc. Ils ont le crâne rasé. A mon passage, ils se lèvent, et commencent à marcher dans ma direction. Je dois confesser certains a priori vis-à-vis des jeunes personnes au crâne rasé ; et comme ma tête n’est pas particulièrement celle d’un macédonien typique, pouvant éventuellement me faire passer, à des yeux non exercés, pour un arabe ou un manouche, je décide de bifurquer rapidement, afin d’aller me noyer dans la foule d’un boulevard. Puis, retournant vers le centre, je retrouve la Place de Macédoine, où je m’installe finalement sur les rives du Vardar pour y boire ma bière, en contemplant les lumières illuminant la forteresse.

Peut-être que ces jeunes hommes ne me voulaient rien. Mais peut-être, également, se sont-ils dit que j’avais plutôt une tête à faire partie de l’autre rive.

Je rentre à mon hôtel, en me disant que cette pauvre vieille dame qu’est Skopje, balafrée, manipulée, contrefaite, saccagée, aura sans doute bien du mal à se remettre des traitements que lui ont fait subir les pères Ubu.

Et se n'est pas un referendum et un changement de nom qui fera oublier ça. Plus longtemps, du moins.

M.D.

PS : les avis émis dans ce papier sur l'esthétique de la ville de Skpoje ne regardent évidemment que moi, et assument tout à fait leur subjectivité. J'ai croisé de nombreuses personnes, en Macédoine ou ailleurs, qui trouvaient ça beau. Reste la question du prix de ces travaux coûteux et inutiles, et leur raison d'être.

 

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