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Billet de blog 3 nov. 2020

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Réinventer ce qu'il nous reste

J’ai fait un cauchemar. Les services publics étaient en miettes. La pauvreté explosait. Les bars étaient fermés. Les manifestations étaient prohibées. Les facs étaient closes, comme tous les lieux de culture. Vendre des livres était interdit. Des attestations étaient nécessaires pour circuler dans les rues. Il y avait des flics partout. Une seule chose m’était permise : travailler.

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Puis je me suis réveillé, et quelle ne fut pas ma joie de constater que c’est bon, je m’étais levé à temps pour aller bosser.

Lundi soir. En bon « travailleur de Schrödinger », me voilà confiné et à la fois de retour à mon boulot de nuit en internat, après des vacances reposantes comme jamais, je vous dis que ça. Au lycée, l’ambiance est bonne, pas du tout anxiogène, pas du tout paranoïaque, et les élèves et professeurs ne sont pas du tout angoissées et déprimés, donc nickel. Dans le silence de la nuit, assis dans le couloir, une fois tout le monde couché, j’en profite donc pour lire un bouquin de circonstance : « La Société ingouvernable, une généalogie du libéralisme autoritaire », de Grégoire Chamayou.

Voyons donc : « depuis presque deux siècles, écrivait déjà avec prescience en 1977 un professeur de la Harvard Business school, a priori pas un gauchiste, les Américains se sont vus reconnaitre la liberté de la presse, le droit de libre expression et de rassemblement, le droit à des procédures judiciaires en bonne et due forme, le droit à la vie privée, à la liberté de conscience […] mais, dans les entreprises, ils ont été privés de la plupart de ces libertés civiles-là […] à partir du moment où un citoyen américain passe la porte de l’usine ou du bureau, de 9h à 17h, il est à peu près sans droits. Le salarié continue bien sûr d’avoir des libertés politiques, mais pas celles qui importent ».

Tiens donc. Sonnez hautbois, résonnez musettes : et maintenant, il ne les a pas non plus à l’extérieur de son travail, puisque, avant 9 heures et après 17 heures, le salarié, qu’est-ce qu’il fait le salarié, eh bien il reste chez lui, bien tranquillement, sans faire de vagues, sans faire de bruit. Avec un peu de chance et s’il est gentil France 2 lui proposera une redif’ d’un film avec Bourvil, mais pas « le passe-muraille », ça pourrait lui donner des idées. Et le salarié, entre État d’urgence sanitaire et sécuritaire, gestion autoritaire du pouvoir macronien et libéralisme décomplexé, les interstices dans lesquels il est sensé pouvoir profiter de sa liberté d’être, d’être tout simplement, en sont réduits à la taille d’une réflexion politique d’Eric Ciotti, c’est dire si leur superficie est limitée.

Donc voilà, on y est : victoire intégrale, totale, incontestable du Kapital. Travaille, consomme, crève (et surtout ferme ta gueule). Au travail, comme c’est la crise, que le chômage est à deux chiffres, fais profil bas, sois déjà content d’avoir un smic, fais tes heures supplémentaires non payées, ne te plains pas. Sinon c’est la porte, et comment tu feras pour nourrir tes gosses ? A 40 balais, la manutention en intérim à 4 heures du matin, tu n’as plus la santé. Donc oui, patron, merci, patron.

Dehors, la même chose : profil bas. Le virus galope, et c’est de ta faute. « Le meilleur moyen de freiner l’épidémie c’est de ne pas tomber malade, Castex, 2020, qu’on file un prix Nobel à cet homme. Donc : masque-toi. Rase les murs. Ecoute les voix des haut-parleurs. Laisse les flics faire leur travail. Et rentre chez toi, vite, très vite, sans t’attarder, sans discuter avec un passant parce que pourquoi pas, non, limite-toi à ta « bulle sociale », tes collègues de travail ne te suffisent pas ?

Et va regarder la télé. Car c’est la seule culture qui vaille, la seule culture « utile », parce que oui, le théâtre, les concerts, les salles associatives, les opéras, les librairies, tous ces trucs remplis de sons, de mouvements, de mots trop compliqués pour toi, petit prolétaire trop souvent indocile, ça va te faire mal à la tête, la culture c’est pas pour les gens comme toi, c’est pour les gens comme le président, lui qui est si brillant, si cultivé, mais pour toi la culture c’est « inutile », totalement inutile, qu’est-ce que tu ferais de toutes ces émotions et de cette beauté et de cette tendresse et de cet espoir et de cette révolte qui ne feront que te rendre malheureux et te distraire quand tu seras au travail ?

On y est, ils ont réussi. Au tournant des années 70 et 80, après la vague contestataire qui leur avait fait entrevoir leur fin prochaine, les dominants s’étaient décidés à lancer l’offensive contre leurs ennemis : les campus et leurs universitaires subversifs, les « classes moyennes » éduquées bien décidées à mordre et dévorer la main qui les avait nourris, les services publics qui font disparaitre la peur du cœur des gens, assurés de ne pas se retrouver à la rue, et le plein-emploi, qui donne aux salariés le choix de dire « non ».

Quarante ans plus tard, après des décennies de travail de sape et la dernière salve de sulfateuse du cyborg présidentiel, c’est le bingo : les campus ont été rétamés, les intellectuels critiques précarisés et isolés, les « classes moyennes » paupérisées, les services publics sont réduits en purée, et le plein-emploi n’est plus qu’un lointain souvenir, désormais on bosse où on peut et pour une bouchée de pain, pas le choix.

Ils ont gagné. On a perdu. Et ils peuvent même en plus se taper le luxe de nous accuser, nous, d’être les complices des haines et des crimes que leur guerre sociale implacable a elle-même créée.

Comme il est beau, ce monde. Je suis content d’avoir vécu jusqu’à 29 ans (je refuse d’avoir 30) pour vivre ça. A la télé, les fascistes zemmouriens célèbrent en grande pompe la fin de l’État de droit et de ces saloperies de libertés individuelles. Au pouvoir, ça se fout de notre gueule sans retenue, sans modération, sans scrupules, sur les charniers des victimes des attentats, des tempêtes et des épidémies.

Et tout ce qu’on a le droit de faire pour se changer les idées, c’est bosser.

Petite histoire, tirée du livre de Chamayou. A la fin du XIXème siècle, Georges Pullman, un riche bonhomme, fondateur d’un petit bourg élevé autour de « ses » infrastructures industrielles, en a donc très logiquement déduit qu’il pouvait gérer les habitants de cette ville de la même façon qu’il gérait ses ateliers : c’est-à-dire, hors de tout droit commun. Ce qui a donc fait de « Pullman-city », je ne sais pas comment s’appelait cette sympathique bourgade, une véritable dictature autocratique, sans libertés civiles, sans élections –comme au boulot quoi : car qui parmi vous a élu son patron, a voté pour ses actionnaires ?, et, comme de juste, sans liberté de rassemblement et de manifestation. Paradis capitaliste, enfer prolétaire.

C’est étrange, mais cette ville me fait penser à quelque chose… A un certain pays, jadis des Lumières, aujourd’hui du néon pété branché à un groupe électrogène acheté sur le Bon Coin, marchant au fioul et éclairant un cagibi recouvert de posters de Pascal Praud. Un pays où le papa-patron-président décide tout tout seul, et dans le seul intérêt de ses copains papa-patron qui ne veulent qu’une chose : le moins de liberté pour nous, le plus d’argent pour eux. Paradis capitaliste, enfer prolétaire, on y revient.

A Pullman-city, la cour suprême de l’Illinois a mis fin à cette horreur, c’est donc que rien n’est jamais tout à fait perdu…

Je l’ai dit plus haut, les interstices sont fins. Mais ils existent : ne nous reste donc plus qu’à les meubler. Comme je l’ai fait en lisant et écrivant sur mes heures de travail, par exemple. 

[Petite parenthèse : tandis que je feuilletais le livre de Chamayou, une photographie argentique, qui était glissée entre les pages est tombée par terre : elle avait été prise lors de la marche contre l’islamophobie. Des gens souriants, des femmes, des hommes, rebeus ou non, voilées ou non, avec cette pancarte : « Vivre ensemble, c’est urgent ». Fin de la parenthèse].

Comme chacune et chacun de nous peut le faire en réinventant de nouvelles façons de saboter et de détruire leur monde.

La vie dans les interstices. Savoir tirer profit de ce qu’il nous reste, et qui n’est pas grand-chose, mais toujours bien plus que ce que tous des enfoirés auront jamais.

Car comme l’a écrit Khalil Al-Chams : « Tu vois ce jeune homme là-bas ? Il est amoureux. Son amour le guide

au milieu des entrepôts dévastés, des champs de mines

qui sont notre condition à présent.

Il ne sait pas ce qu'elle est devenue. Son attente

le tient debout depuis qu'a commencé la fin du monde.

Il sera dans le dernier peloton.

Il sera parmi les derniers à dire : non.

Il se tiendra debout sur la dernière barricade.

Puis,

End quitte le bar où tous les clients morts

sirotent à jamais leur dernier verre.

Les immeubles s'écroulent. La pluie

ne cessera jamais.

La Horde s'approche et End et moi,

nous n'avons pas peur.

Car nous nous souvenons. »

Ni oubli, ni pardon.

Salutations libertaires,

M.D.

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