Dor. Roumanie, été 2016 : à la rencontre des Roms et Roumains de Transylvanie

En roumain le dor, terme intraduisible, désigne le fait de ressentir le manque de l'être aimé. Je ne sais pas pourquoi j’ai donné ce titre à cet article. Peut-être car la Roumanie est passée d'une utopie à une autre, des lambeaux de l'impossible Noël soviétique, hallucination maladive, au « rêve » libéral dans toute sa bêtise. Ou peut-être pas. Bref. Un récit sur les Roms et Roumains de Roumanie.

A mes deux grands-parents, qui ont grandi à Brăila, et sont morts peu après ce séjour en Roumanie. Et à tous mes cousins, surtout Mathias. Nu uita de unde am venit. 

1.

Le samedi dans la matinée, nous atterrissons à Bucarest. Les zones industrielles et commerciales de goudron et de parpaings que nous traversons en autobus pour rejoindre le centre-ville sont aussi laides que dans mes souvenirs. Ça et là, des chiens errants picorent ce qu'ils trouvent ; il fait beau, cependant. Une fois passé le dense entrelacs d'autoroutes grisonnantes, et les successions de barres d'immeubles d'allure soviétique, nous finissons par atteindre le cœur de la ville, où l'on devine, somnolant, le « boulevard du peuple » et l'immense bâtisse qui jaillit à sa source, le « palais du peuple », aujourd'hui le parlement. Une création délirante, énorme, irréelle, des époux Ceaucescu, qui ont aussi saccagé la vieille ville, remplacé les maisons familiales par des immeubles collectivistes grisâtres, et  favorisé à Bucarest l'apparition de vastes territoires ravagés, irrémédiables balafres dans une ville surnommée autrefois « le Paris des Balkans ».

C'était il y a longtemps. D'autant plus qu'une fois les deux siphonnés truffés de plomb et fourrés dans des tombes anonymes, des multinationales étrangères, Carrefour, Lidl, Brico-Dépôt, H&M, j'en passe, n'ont pas tardé à apparaître. Quelques verrues supplémentaires au visage d'une cité qui sans doute n'en demandait pas tant ; vernis d'abondance consumériste apposée à une réalité économique plus complexe, et surtout plus violente, que ne peut laisser le supposer la simple, et indiscutable, augmentation des points de PIB et l'apparition d'infrastructures modernes.

A la fin du régime des Ceausescu, la Roumanie a basculé, ainsi que tous ses compères ex-soviétiques, dans le néolibéralisme (pour mémoire, la Russie perdra 15 ans d'espérance de vue dans la bataille...). Traian Băsescu, surtout, depuis 2004, a contribué à enfoncer plus profondément encore le pays dans cette voie, qui pour le moment a surtout eu pour résultat de remettre l'économie entière, ou presque, entre les mains d'une poignée d'oligarques peu scrupuleux, sortes de Murdoch à la roumaine. Un dumping social favorable à la Roumanie a, certes, attiré quelques investisseurs étranger et  permis un taux de croissance du PIB de + 8 % en 2007 et en 2008. Mais dans un pays jadis dominé par les classes rurales, déjà désarçonné par les politiques d'urbanisation et d'industrialisation agressive de Ceaucescu (si bien que la population rurale passe de 75 % vers 1950 à moins de 50 vers 1990), l'échec de ces mesures économiques hors-sol était relativement facile à présager.

En l'espace de quelques années, à l’effondrement du régime, une vague de privatisation entraîne de nombreux licenciements et fait exploser le chômage : 3 millions de salariés en moins entre 90 et 97. Conséquence de cette paupérisation, qui touche notamment beaucoup les jeunes : une augmentation de l'économie souterraine, qui représente une bonne partie du PIB. Résultat de tout ça, en 1997, le revenu total des plus riches, qui représentent à peine 7,6 % de la population, équivalait presque au revenu total des plus pauvres, soit 40% des habitants ; et en 2011, le salaire mensuel moyen brut plafonnait à 466 euros.

« Ca ne va pas, ici, nous dit, dans un anglais approximatif (mon roumain étant très imparfait), Mani, soixante-quinze ans, chauffeur de taxi dont l'imposante bedaine touche presque le volant, et père de cinq enfants. Au gouvernement, nous n'avons que des incapables. Et tout devient plus cher, tout le temps, à cause de l'inflation. Imaginez, maintenant pour acheter un kilo de fromage, il faut payer 40 lei ! Ça fait dix euros ». Sa grosse main s'agite en l'air pour marquer son indignation. Il n'en dira pas plus : nous sommes arrivés à la gare routière (de compagnies privées) d'où doit partir le bus qui nous emmènera à Cluj-Napoca, notre prochaine étape, à huit heure de route d'ici.

2.

Cluj-Napoca, cinquième ville du pays (300 000 habitants), est la capitale prospère de la Transylvanie, jadis terre des Marches de l'empire Hongrois, qui avait envoyé des marchands « saxons » (en fait plutôt Souabes, Alsaciens...) y construire de riches cités fortifiées afin de contenir l'arrivée des Ottomans : Alba-Iulia, Sibuk, Sighisoara, Cluj -où est né Mathias Corvin. La ville est réputée débordante d'activité ; le centre nous paraît, cependant, bien tranquille. Historiquement plus hongroise que balkanique ou même roumaine (même s'il ne faut pas le crier sur tous les toits, étant données les relations tendues que peuvent encore entretenir les deux ethnies), Cluj semble avoir conservé des premiers cette sobriété magyare, qui donne parfois à Budapest l'air aussi coincé que Vienne.

Les grands magasins, les imposantes constructions type Haussmann et Art Nouveau, les campus et leur lot de bars étudiants vaguement branchés, les grands parcs aérés : tout est là pour faire de Cluj une métropole européenne radieuse et opulente, et d'ailleurs cette année nommée « Ville européenne de la jeunesse », ce dont la municipalité ne s’enorgueillit pas peu. Et c'est vrai que la ville est propre, jolie, avec ses églises, ses théâtres et l'allure quasi-mexicaine de ses rues piétonnes. Ce n'est cependant, hélas pour nous, pas là que nous vivons, étant hébergés à Floresti, cité-dortoir du Sud-Ouest de la ville. On s'y rend en empruntant deux bus (aimablement fournis par RATP), dont le premier serpente lentement, bloqué par la densité de la circulation et des chantiers sur la route, au milieu de blocs rouge brique et gris parpaing d'immeubles délabrés datant de la dictature, avant de déboucher sur une zone commerciale toute neuve, citadelle capitaliste ceinturées par d'immenses parkings goudronnés, où trônent les nouveaux boyards : Decathlon, Carrefour, H&M et tous les autres. On se demande ce qu'il y avait avant dans cette plaine, puis on oublie : pas d'avant dans ce genre d'endroits, mais un présent joyeux, lustré et climatisé. On prend un autre bus, puis on y est : Floresti.

Ici, c'est plutôt le verso, pas cauchemardesque mais mesquin de petitesse miséreuse, du miracle libéral de Cluj qui nous apparaît. Les barres d'immeubles s’enchaînent et se ressemblent, non loin du clocher de ce qui fut autrefois un village d'agriculteurs. Le paysage est triste, morne plaine, même si en fin de journée les gens se rassemblent volontiers aux pieds des bâtiments, dans les rues, pour discuter et regarder jouer les enfants.

« Avant 2007 il n'y avait rien ici, que des fermes », me dira plus tard Alex, roumain natif de Sibiu qui a vécu cinq ans à Floresti. Il me raconte qu'après le Krach, il y a eu dans le pays un boom immobilier, l'état Roumain ayant décidé, peut-être pour se renflouer, d'accorder un très grand nombre de permis de construire à de riches promoteurs privés. Et tout ceci est apparu, effectivement flambant neuf, mais dans la semi-légalité selon lui, étant donné qu'il est interdit de construire des habitations à proximité des sites d'élevage industriel, et qu'il y en a un juste à côté. Enfin, c'est ce qu'il me dit ; et le fait est que, de l'autre côté du trottoir, à quelques mètres à peine du lotissement où nous vivons, une lourde odeur de guano se dégage de cinq ou six gros hangars.

À l'heure où j'écris ces lignes je peux voir, par la fenêtre du rez-de-chaussée, les gens du quartier rentrer chez eux, l'air maussade et/ou hagard, les bras chargés de sacs Carrefours, ceux qui n'ont pas de voiture un peu fatigués par l'heure de bus (quand on a de la chance) nécessaire pour rejoindre Floresti depuis le centre-ville. Des gamins passent, toisant les passants du haut de leurs douze ans. Le soleil crache quelques beaux rayons huileux sur les supermarchés discount, le vieux cimetière traditionnel et les amas d'immeubles en chantier, voués à être identiques aux autres dans cet échiquier sans beauté. Rien à voir ici, sauf la vie nue, un peu mutilée. Que la nuit tombe, et ce sera la fin.

3.

« La Roumanie est un carrefour sur lequel tous les autres peuples sont passés, et souvent pour nous dominer », nous dit Radu (Un homme fascinant. Parlant six langues, il a vécu à Lisbonne, Barcelone, Malaga, Ibiza, et en Suisse, entre autres. Il a purgé deux ans de prison au Brésil, ayant été pris en possession, selon ses dires, de quelques quatre kilos de cocaïne qu'il comptait revendre : « Sur le coup, ça m'avait semblé une bonne idée, dit-il en riant. Mais en fin de compte, ça n'a pas été du tout une bonne affaire » Fin de la parenthèse). D'ailleurs, un dicton Roumain affirme qu'on ne peut pas se faire couper la tête quand l’échine est courbée. Région d'une richesse légendaire, dont l'empire romain ne tarda bien sûr guère à s'emparer, la Dacie (son nom de l'époque) fut successivement sous domination des Goths, des Huns d'Attila lui-même, des Hongrois, des Mongols, des Turcs, sans oublier les slaves ; les Roms, venus d'Inde, vinrent aussi, mais quant à eux pour se voir réduits en esclavage au sein d'un système féodal qui ne sera aboli qu'à la fin du XIXe siècle -un fait qui est scandaleusement sous-mentionné dans les livres d'Histoire roumains.

À la fin du XVIIe siècle, l'empire austro-hongrois boute les Ottomans hors de Transylvanie, laissant à la Sublime Porte la Moldavie et la Valachie. Lassés, des haidouks, bandits de grand chemin qui feront l'objet du (assez médiocre, hélas) récit d'Istrati Domnitza de Snagov, se révoltent  (à partir de la fin du XVIII) et concourent à l'élaboration du roman national romantique, qu'achèvera l’œuvre d'Eminescu. Les Russes arrivent, se posant en protecteur des Othodoxes ; la France passe la tête par la porte, apportant son soutien aux révoltés de 1848, les « bonjouristes ». En 1859, le prince Alexandre Ion Cuza parvient enfin à unir Moldavie et Valachie, et édicte des lois importantes, notamment l'abolition du servage. Renversé, le prince laisse place à la dynastie des Hohenzollern en la personne de Carol, qui devient premier du nom en 1881 à la faveur de l'indépendance.

Mais il faudra attendre 1918 pour que Transylvanie, Moldavie et Valachie s'unissent enfin pour former la Grande Roumanie, désormais prête à devenir le terreau de l'un des nationalismes fascisants les plus méconnus, et pourtant l'un des plus agressifs, de l'époque : celui de la sinistre Garde de Fer de Codreanu, puis du conducator Antonescu. Les pogroms se multiplient, des camps sont crées. Les Juifs sont déportés en Transnistrie (voir le chef-d’œuvre de Edgar Hilsenrath : Nuit). Aujourd'hui, il n'y a presque plus de Juifs en Roumanie.

Le pays passe dans le camp des Alliés en 1944 ; mais le mauvais rêve est encore très loin d'être terminé. En 1948, après des décennies de violentes tensions politiques, le mal-nommé Parti Communiste accède au pouvoir. Avec celle d'Albanie, la dictature de type soviétique mao-stalinien qui se met alors en place, bientôt en rupture avec l'URSS, fut la plus violente d'Europe de l'Est : l'industrialisation forcée détruit des pans très riches de la culture paysanne ; les « grands chantiers », tel celui du canal Danube-Mer Noire, deviennent de véritables goulags ; les Partisans, résistants au régime, sont efficacement liquidés par l'armée et la securitate ; et surtout, à partir de 1965, les Ceausescu imposent au pays leurs délires mégalomaniaques et  paranoïaques, à travers leur politique de « systématisation ». Ils sont exécutés sommairement en décembre 1989. Friands de ce genre de matière, les médias occidentaux, et notamment français, s’emparent aussitôt de cette spectaculaire, et savamment mise en scène, « révolution roumaine », se fourvoyant entre autres dans cette piteuse histoire des prétendus charniers de Timisoara. En mai 1990, Iliescu, formé comme Poutine dans les rangs du KGB, est élu premier président de la république Roumaine. Place de l'Université, à Bucarest, les « gueules noires » (membre du fascisant syndicat minier) massacrent une centaine d'opposants pacifiques, étudiants pour la plupart. Les joies de l'économie de marché, et de la « rigueur », dictée par le FMI, commencent ; elles durent toujours. Avec des résultats discutables.

4.

Le travail (un film à tourner, et des ateliers de dessin, de théâtre et de danse auprès d’enfants défavorisés à mener) peine à se mettre en place. Pour pallier à l'ennui, nous passons donc nos interminables jours, souvent pluvieux, à arpenter la ville, ses parcs, ses bars, et à attendre sous un appentis de Floresti le kafkaien (ou Vianesque : que l'on songe au chauffeur fou de l'Automne à Pékin) bus L21, symptôme à lui tout seul de l'état de décrépitude d'une bonne partie des services publics du pays (c'est à dire, celle qui n'a pas encore été privatisée). C'est en patientant avant l’improbable venue de ce bus haïssable que j'ai rencontré Alex.

29 ans, des airs de jeune premier, natif de Sibiu il a, je l'ai déjà mentionné plus haut, vécu cinq ans à Floresti, lorsqu'il étudiait l’informatique à l'université de Cluj. Il travaille aujourd'hui en Suisse comme informaticien ergonome (« Mais ne me parle pas des Google Glass, je t'en supplie !»). Nous discutons, en anglais, à propos de son pays, sur lequel il jette désormais un regard tendre, lointain et volontiers acerbe. Nous commençons à parler d'économie, d'Europe, de la Grèce, de l'hégémonie Allemande. Il dit : « C'est très bien ce que Tsipras [il n’avait pas encore baissé son pantalon] a fait devant le parlement. Il fallait que quelqu'un vienne enfin et dise : il y a un problème en Europe, ça ne marche pas. . Un seul pays ne peut pas imposer son modèle économique à tous les autres. La Roumanie a fait beaucoup d'efforts, dépensé beaucoup d'argent pour intégrer l'Europe. Notamment l'espace Schengen. Le résultat, c'est que nous restons un pays pauvre et que les multinationales allemandes, comme Lidl, sont venues s'implanter dans tout le pays. L'échange a été complètement inégal. Nous n'avions pas les structures d'un pays comme l'Allemagne, nous  avons du les créer, tout ça pour obtenir une économie qui ne marche pas, parce qu'elle ne correspond pas à notre culture. Mais les gens ne s'en rendent pas compte. Mes parents mangent des fruits venus d'on ne sait où, sans réaliser qu'il y a de moins en moins de production locale. »

Puis, il me parle du personnel politique Roumain : « Le nouveau président  [Iohannis, de centre-droit et issu de la minorité dite « Saxonne »] marque un changement. Les gens en ont eu marre, ça a été leur façon de dire : ça suffit. La tradition, ici, depuis longtemps, c'est d'avoir des hommes politiques incompétents mais sympa. Des types drôles, corrompus et incapables de gouverner, d'accord, mais qui peuvent assurer le spectacle. Le président Basescu [libéral] était hilarant, à mourir de rire, un vrai clown. Victor ponta, l’actuel premier ministre [centre-gauche ; accusé de corruption, il a fini par démissionner suite à un vaste mouvement de manifestations.Dacian Cioloș, puis Sorin Grindeanu, lui ont succédé] est quelqu'un qui se donne des allures sympathiques, genre le type avec qui on peut boire des coups et faire des blagues. Mais on ne peut pas dire qu'il soit vraiment compétent, ni très intègre. Le nouveau président tranche avec ça. Il est issu de la minorité Allemande, et il est un peu comme Merckel : sérieux, ordonné, et pas drôle du tout. »

Le bus, dans lequel nous nous trouvons maintenant, stagne longuement dans les bouchons, plus d'une demi-heure durant. Alex plaisante : « Tu vois, ici, il n'y a pas de voie de bus : les transports en commun et les voitures vont aussi lentement les uns que les autres. L'égalité. Et tu dis que Ponta n'est pas un vrai socialiste ! » On s'esclaffe. Pour conclure notre conversation -il doit prendre un train pour se rendre voir ses grands-parents à Suceava-, Alex me parle des Roms : « La vraie misère, ici, je veux dire à grande échelle,  il y a deux endroits où il faut la chercher : du côté de la Moldavie, et chez les Tziganes [en Roumain on désigne souvent les Roms par la désignation péjorative, car issue du vocabulaire Gadjo, « Tzigani »]. Tiens, un exemple. Pas loin d'ici, il y a une décharge, et des gens qui vivent dessus, se nourrissant des ordures. Il y a des enfants qui passent leurs journées à fouiller dans les déchets. Je ne l'ai pas vue, mais on m'en a parlé. Voilà l'un des plus grandes misères que l’on peut trouver en Roumanie ».

Nous passons devant un McDonald, symbole universel absurde d'une prospérité souvent factice : là où arrive le ''développement'', surgissent les McDonald et les KFC -Burger King pour les plus chanceux ; équation essentielle du monde civilisé. Les laissés-pour-compte ne sont que des erreurs de parcours. Alex nous quitte pour rejoindre la gare et attraper son train, qu'il espère ne pas manquer malgré l’heure de retard prise par le bus. Nous, nous restons sur le bord de la route, suffoqués par la foule, enfin arrivés, sans trop savoir que faire.  

5.     

Daniela, notre contact, nous attend à Aldești, un petit peu avant Ineu, sur l'une des routes menant à Arad. Auparavant, il nous faut attendre notre bus à Campeni, ville moyenne située aux pieds des monts Apuseni, sur les rives du Raul. Sur cet endroit, peu de choses à signaler. Le café de la gare est agréable ; nous y croisons deux institutrices françaises revenues de Maramures. L'église orthodoxe est magnifique.

L'intéressant, c'est Daniela qui nous l'apprendra un peu plus tard : Campeni trône en fait au milieu de ce que l'on appelle ici les « montagnes d'or », riche réserve de mines aurifères paraît-il extrêmement bien dotées. Depuis des années, la compagnie canadienne Gabriel Resource (ou : Gold Corporation), s’échine à lancer l’exploitation de ce gisement. Soutenue par de nombreux hommes politiques, par exemple l’ancien ministre de l’industrie Radu Berceanu (en échanges de pots de vin? Mais non, voyons !), elle essaye donc assidument, à base de dessous de tables aux autorités compétentes, d’offres et de pressions diverses, de chasser des habitants peu désireux de partir et de les convaincre de revendre leurs terres. L’idée, à terme, une fois que les mines tourneront à plein rendement, et ce pour quinze ans, est de sortir chaque semaine 500 000 tonnes de roches, le tout en utilisant quelques 13 à 15 000 tonnes de cyanure par an et en en rejetant chaque jour 130kg dans les alentours.  

Cela fait plusieurs années qu'un mouvement citoyen (Alburnus Maior), secondé par des ONG roumaines et européennes, lutte contre ce projet, qui nécessiterait l'expropriation de la plupart des habitants de la région ; ce combat est cependant fort peu médiatisé. J'ai promis à Daniela d'écrire quelques lignes à ce sujet pour quelque peu réparer cette injustice, à ma modeste échelle ; c'est chose faite.

Quelques temps plus tard, du reste, j’aurais l’occasion de croiser un homme travaillant sur ce projet de gisement. Un quarantenaire portugais, que nous avions croisé à notre premier passage à Cluj, et que nous retrouvons au retour, deux semaines plus tard, dans un bar. Nous ayant reconnu, il nous salue chaleureusement ; un jeune homme d'ascendance Hongroise, Arthur, avec qui il était en train de parler, se joint aussi à nous. Massif, souriant, la bedaine débordant d'un T-shirt d'adolescent, notre portugais est en fait bien loin de ressembler à ce qu'il est réellement : à savoir, une sorte d'ingénieur, chef d'équipe spécialisé notamment dans tout ce qui relève de l'extraction. C'est grâce à ce travail que, après des études au Canada, il a pu voyager dans le monde entiers (y laissant un grand nombre d'enfants de femmes différentes, enfants qui viennent tous chaque année le voir en Roumanie) avant de débarquer à Cluj, peut-être définitivement. Le projet qui l'occupe en ce moment : les mines d'or de Rosia Montana, puisque notre ami travaille pour la multinationale canadienne chargée de mener à bien l'extraction du gisement. Une extraction, d'ailleurs, sur laquelle il ne se fait aucune illusion quant à ses méfaits (« mais qu'est-ce qu'on y peut ! ») même si son discours est truffé d’ambiguïtés.

Quand je lui demande si cela ne risque pas d'être dangereux, il répond sans ambages : « Bien sûr que oui ! L'extraction est très polluante. Cela sera une catastrophe pour les gens de la région. Mais pour les autres, ça sera très bien : cela va apporter beaucoup de richesse au pays ». Sachant que 2% à peine des bénéfices de la concession iront à l’Etat Roumain. N'étant pas sûr de son avis, et pour cause, je lui demande une nouvelle fois si, selon lui, il faut mener ce projet à terme. Sa réponse : « Oui, il le faut ». Bon. Quitte à détruire la région concernée ? « Oui. Ici, c'est un pays pauvre. Les gens du coin seront déplacés, mais il seront relogés, et ils auront plus d'argent, et la Roumanie aussi ». Je lui dis que, peut-être, les Roumains auraient besoin, avant toute chose, de salaires décents - car vivre avec à peine 200 euros n'est pas chose facile. Il s'étonne, fait les gros yeux ; ses ouvriers, nous dit-il, avec une certaine fierté, sont payés 700, 800 euros, soit, certes, une centaine d'euros de plus que le salaire médian : « 200 euros ? Allons ! Qui, ici, est payé 200 euros ? ». Il s'esclaffe, et pose la question à Arthur, jusque là resté relativement muet, qui lui répond, sobre mais concis : « Qui ? Moi, par exemple ».       

Vingt ans, les cheveux longs, des bracelets de force aux poignets, fluet dans son t-shirt de métaleux, Arthur est un jeune homme doux et réservé. Il travaille à Cluj comme serveur. Une sorte de mi-temps : 13 heures une journée, rien la suivante, et ainsi de suite. Un rythme de vie épuisant pour un salaire de misère. « Comme beaucoup de gens ici, nous dit-il, je suis dépendant de l'aide de la famille ou des amis. Avec le salaire minimum, niveau logement, tu es obligé de te faire héberger ici où là, parce que tu n'as pas les moyens de te payer un appartement ». Il aimerait faire du cinéma, mais il n'a pas les moyens de se payer une caméra. Il galère un peu chaque jour, sans excès. Une misère réelle, même si elle n'a rien de tragique, à côté de laquelle l'opulence bonhomme et insouciante, non dénuée de générosité, de notre ami Portugais, prend tout de même un goût étrange, un peu désagréable.                     

6.

Aldești est un petit village d'un millier d'habitants, à quelques kilomètres de Sebis, la ville (un bien grand mot) la plus proche. Il est structuré en carré, de chaque côté de la route nationale (un bien grand mot, encore une fois : à peine une longue et mince, à une voie, vilaine ligne de bitume défoncé). À droite, quand on regarde en direction d'Ineu, se trouve la salle des fêtes. De l'autre côté l'église orthodoxe, non loin de l'ancienne école, désormais fermée. Il n'y a plus de mairie non plus, le tout ayant été transféré à Bursa, le village d'à côté, qui centralise maintenant toutes les institutions publiques, l’État roumain ayant trouvé ce mode de fonctionnement plus rentable que d'entretenir des fonctionnaires dans chaque communauté rurale.

Aldești est traditionnellement un village d'éleveurs, de maraîchers, d'agriculteurs, bien que ces activités ne cessent de disparaître peu à peu, tant il peut s'avérer difficile d'en vivre. De nombreux hommes du village travaillent donc depuis quelques années dans une usine de câblage toute proche, où les amènent des bus spéciaux, chaque jour, les ramenant en fin d'après-midi. La plupart des maisons sont construites sur le même modèle : un grand portail en fer donnant sur une cour intérieure couverte par une pagode en fer sur laquelle s'élève de la vigne vierge, et autour de laquelle s'organise la maison. On y vit souvent nombreux : parents, grands-parents, enfants, petits-enfants. Selon la richesse du foyer, le confort sera plus ou moins rudimentaires, les façades plus ou moins neuves. Les gens du village aiment, quand la chaleur n'est pas trop forte (ou le froid pas trop intense : ici, l'hiver peut être rude et l'été, caniculaire), se tenir sur les bancs en face de chez eux, surtout les vieux, même si, à en croire Dana, cette sociabilité se perd peu à peu : on se salue moins, on s'enferme plus chez soi. Quand les rues seront vides, la Roumanie ne sera plus la Roumanie, selon elle ; mais ce jour est encore loin.

Ici et là les enfants, chaussés ou pieds nus, yeux sombres ou bleus, cheveux noirs ou blonds, peau mate ou blanche, courent sur le gravier, arpentent le bitume, traînant parfois derrière eux un cerf-volant. Des calèches passent, tirées par des chevaux paisibles. Poules et dindons gloussent dans les broussailles. Le soir, les vaches rentrent au village, ensommeillées. Au loin des champs jaunes, brûlés par le soleil de juillet séparent Aldesti des villages alentours, comme Hodis.

« Nous avons tout ce qu'il faut, sauf de l'argent », disait une parente de Dana, qui ajoute quant à elle : « Ce qui veut dire que l'argent, nous n'en avons pas besoin ». La réalité, bien sûr, est un peu plus cruelle ; la vie n'est pas toujours facile dans les campagnes roumaines, souvent largement négligées par les autorités. Ce n'est pas forcément la misère noire, bien qu'elle existe, mais plutôt de petites ou grandes difficultés quotidienne à résoudre : demain, c'est loin, et on est jamais sûr de rien, et surtout pas de l'avenir de ses enfants. C'est l'une des choses qui, pour le meilleur et pour le pire, ont changé depuis que les dépouilles en charpie des Ceaucescu ont été versées dans leur trou.  

7.

La jeune femme qui nous héberge à Aldești se nomme Daniela, mais tout le monde au village l'appelle Dana. Elle a trente-quatre ans, de longs cheveux blonds souvent couverts d'un bandana, la voie douce et posée. Dès notre arrivée, à la sortie du bus, la chaleur de son sourire nous frappe ; elle s'indigne, pleine de tendresse, de nous voir aussi chargés puis, une fois chez elle, nous offre selon une coutume qui lui est chère à boire et à manger, « l'une des traditions les plus typiques de Roumanie », selon elle.

La maison dans laquelle elle vit avec ses deux chiens-loups, Cara et Lupu, est celle où elle a passé ses toutes premières années et où son père a vécu ; celle aussi où il est mort. Il était professeur de français, ce qui explique la présence sur les étagères de vieilles éditions de Stendhal et Flaubert, et l'excellente maîtrise qu'à sa fille de cette langue. Opposé au régime de Ceaucescu, ce père a dû subir une vie errante, au grès de postes dans les villages les plus reculés de la région ; à sa disparition, en 2013, Dana a repris sa maison, où elle mène une vie austère et laborieuse, entre la cuisine au feu de bois, le potager à arroser, les travaux à faire et les soins constants que nécessitent les deux chiens. Sa mère et son beau-père (à la fois machiniste, maçon et l'un des meilleurs cuistots que j'ais jamais croisé) l'aident à mener tout ça à bien.

D'autant plus que Dana est très loin de se limiter à ces activités domestiques. Après avoir fait du chant lyrique, voyagé à droite et à gauche, remporté une sorte de version roumaine de la Star Academy (elle nous l'avoue au bout de quelques jours, honteuse), et surtout suivi à Bucarest une formation d'assistante sociale, un métier qu'elle a exercé de nombreuses années, auprès de la petite enfance notamment, elle est revenue à Aldesti, son village natal, afin de s'y investir grâce à son association Social Activ, créée en 2008. « J'ai lancé ça parce que j'en avais marre de voir des gens agir dans le social mais dire : ça non, je ne fais pas, moi je fais ça, et d'autres dire, moi je fais plutôt ça. Pourquoi ne pas tout faire en même temps ? » Elle a donc, avec quelques amis, formé sa propre structure, aux ambitions herculéennes : faire des projets culturels, sociaux, monter des plateformes artistiques, pédagogiques, créer une maison de l'enfance, une maison de retraite, une bibliothèque, un musée... On n'en est pas encore là, mais Dana n'envisage, à long terme, aucun frein aux actions de l'association. Les travaux qu'elle exécute, dans la maison familiale, avec l'aide de son beau-père Adrian, sont destinés à créer le premier centre culturel de la région ; et cela fait désormais plus d'un an qu'elle se démène pour améliorer l’éducation, à la fois éthique et artistique, des enfants du village et des alentours, qu'elle connaît à peu près tous. Et dans toute la région, elle s'épuise à faire en sorte de sensibiliser les gens à l'écologie (les Roumains ont tendance à jeter leurs ordures n'importe où) et à lutter contre la violence, le tabac, l'alcoolisme, mais aussi l'impolitesse, le manque de solidarité et l'irrespect au quotidien ; c'est pourquoi  elle semble passer, aux yeux d'un certain nombre d'esprit chagrins, pour une indécrottable casse-pied de service.

Deux anecdotes la définissent parfaitement. La première : nous allons à la rivière avec les enfants des ateliers. Une fois là-bas il y a foule, et Dana commence à trépigner. Après quelques temps, arrive en camion la famille de Gino, petit Gitan du village. Comme elle les connaît bien, elle les salue, avant de leur faire remarquer qu'il était peut-être inutile de se garer à un mètre de l'eau. Elle leur demande également de ne pas jeter leurs mégots dans la rivière, et ils s’exécutent volontiers, sauf un vieux grognon, imposant, tatoué, torse nu et le chapeau à la tête, qui ne paraît pas apprécier le ton de notre amie. Il s'emporte, crie, l'insulte, la menace, pendant de longues minutes, mais Dana ne se laisse pas démonter, droite, fière ; quand je lui demande si tout va bien, elle hausse les épaules : il y a des gens qui ne comprendront jamais, dit-elle.

Deuxième anecdote : nous entrons dans l'église orthodoxe d'Aldesti. Après quelques minutes Dana, pieuse sans l'être de façon ostentatoire, nous dit : on peut prier un peu, si vous le voulez bien. J'ai envie de chanter un morceau, vous n'aurez qu'à regarder vers le haut. Sa voix s'élève, légère, ample, magnifique. Une fois qu'elle eut fini, un long silence ému s'est imposé ; je me suis demandé, la regardant, comment une si petite personne pouvait nourrir en elle autant d'amour et de bonté, mêlés à autant d'humilité. Pas besoin que Dieu existe quand on peut ici-bas compter sur des gens comme Dana.

8.

Les ateliers ont commencé. L'idée est de rester quelques jours à Aldești, avant de partir dans les villages alentours : Hodiș, Bărsa, Cărand. Les enfants sont réactifs, enthousiastes, curieux. Beaucoup ont des vécus familiaux difficiles ; certains vivent dans la pauvreté, dormant à six ou sept dans une seule pièce, devant supporter en plus l'alcoolisme de leurs parents, ou souffrir de problèmes mentaux non pris en charge ; d'autres n'ont pas de soucis sur le plan financier, mais ont à endurer des pères ou des mères violents ou démissionnaires. Ce n'est pas le cas de tous, heureusement. En tous les cas, de tous nos projets, rarement nous avons eu affaire à un public si réceptif ; tous les ateliers, théâtre d'ombre, danse, peinture, marionnette, se passent bien. Dana nous seconde avec efficacité, pour l'animation et surtout pour traduction.

Une fois le travail terminé, le soir, après un succulent repas chez elle ou chez sa mère, elle nous parle de la Roumanie et de ses problèmes. L’État ici, depuis la fin de l'ère soviétique, s'est progressivement délesté d'une bonne partie de ses prérogatives. La plupart des compagnies du bus ont été privatisées, et certaine monnayent fort cher les trajets entre les villages (jusqu'à 4 lei pour un trajet de 2 kilomètres, un prix plus qu'excessif en comparaison du niveau de vie). L’électricité, fournie notamment par EDF, qui a beaucoup investi ici (par exemple dans le nucléaire...), est un service coûteux (toujours en comparaison du niveau de vie : 12/13 euros le kilowatt/heure, soit 50 lei, contre 20 euros en France : mais un café ou une bière valent 2 ou 3 lei...), auxquels d'aucuns préfèrent le gaz, qui n'est cependant accessible que dans quelques grandes villes ; le chauffage au bois s'avère souvent la meilleure solution, la moins onéreuse du moins, pour se chauffer ou cuisiner. Joindre les deux bouts n'est ainsi pas tous les jours évident dans un pays où le salaire minimum, si attractif pour les multinationales, est égal à 800 lei, soit à peu près 200 euros.

« Les études coûtent de l'argent, elles aussi, nous dit Dana, et il y a très peu de bourses. Dans les campagnes, beaucoup ont du mal à accéder à l'université ». Pour la santé, ce n'est pas mieux : « à moins d'être riche et d'avoir une très très bonne assurance, il n'y a vraiment que le minimum de soins qui est pris en charge. Dès le moment où ça commence à être plus lourd, des maladies longues, des traitements coûteux, des radios, des problèmes graves, ce n'est même plus la peine d'y penser ». Des carences auxquelles elle a toujours été confrontée, que cela soit en tant qu'assistance sociale à Bucarest ou en Moldavie, ou en tant qu'animatrice de projets culturels et sociaux ici,  à Aldesti. Elle se sent souvent bien seule. D'autant plus que le nouveau régime économique, selon elle, ne fait qu'encourager les comportements égoïstes : « J'avais neuf ans au moment de la Révolution, je n'ai donc pas beaucoup vécu le communisme, mais je me souviens qu'en ce temps-là, même si la vie était très dure, les gens étaient solidaires. Ils étaient unis. C'est l'une des choses qui ont changé depuis les dernières décennies ». Je lui demande s'il existe, en conséquence, une nostalgie d'avant, d'avant la chute du mur, l'émiettement des Balkans, l'arrivée du FMI. « Oui, répond-elle, ça existe. Chez beaucoup de gens. Pas la nostalgie du régime, mais, comment te dire ? À l'époque, on savait de quoi demain serait fait, il y avait du travail assuré pour tout le monde, du pain pour tout le monde. Aujourd'hui, c'est impossible d'en être sûr. Les gens ne savent pas s'ils pourront assurer l'avenir de leurs enfants. Ils ont peur ».

D'une peur à l'autre, de la terreur politique à la terreur économique, on se demande quand le cauchemar prendra fin. À la télévision, dans les bars, le ''socialiste'' Victor Ponta papillonne, manie avec brio la langue de bois, serre des mains, s'engueule avec son sparring-partner, le président libéral Iohannis ; Dana soupire. D'une bande de clowns à une autre, les dialogues et les personnages (quoique : pas tous, la nomenklatura ayant plutôt bien calculé sa reconversion) changent mais le fond reste le même : une farce cruelle, comme ces histoires sombres, emplies d'humour noir, que les roumains affectionnent ; comme l'histoire de ce bon vieux Dracula, et la morale douloureuse dont ce mythe est porteur : le mal, le mal véritable, aussi grotesque soit-il, est immortel, et nous nous restons tous là, vibrants de peur ou d'indignation mais vaincus d'avance, comme des mouches silencieuses.

9.

C'est la fête, aujourd'hui : deux jeunes gens d'Aldești se marient. Après avoir travaillé la matinée à Hodiș, notre groupe redescend donc au village pour participer à la célébration, à laquelle nous avons été cordialement conviés. Avant d'arriver sur les lieux, j'ai bien sûr en tête quelques images de Chat Noir Chat Blanc, de Kusturica (qui, au demeurant, est Serbe) ; la réalité ne sera pas si éloignée de la fiction -sans kalachnikovs, ni morts ressuscités : joie bruyante et communicative, ostentation dans la dépense, fanfare tonitruante et théâtralité rocambolesque à la sauce balkanique, le tout inondé dans un pieux mélange d'eau de vie et de superstition.

Or donc : à quinze heures trente, nous sommes au rendez-vous pour assister, devant la maison de la famille du marié, à l'arrivée solennelle de ce dernier. Attention cependant ; cette « famille » n'est pas la famille biologique mais une famille spirituelle, d'élection, obligatoire dans les rites du mariage orthodoxe roumain. Aujourd'hui, ce sont les parents d'Isa, l'une de nos élèves, qui ont été choisis, et elle-même trône, bougonne et replète comme à son habitude, dans une magnifique robe blanche en tant que, disons, mariée de substitution, comme le veut la coutume. Tout ceci, c'est Dana qui me l'explique, laborieusement, tandis que le marié se fait attendre.

Soudain, du côté de la route nationale, au bout du bitume fraîchement étalé sur lequel nous nous trouvons, une musique de fanfare retentit : il arrive. Aux bras de jolies jeunes filles courtement et vulgairement vêtues, suivi par un quarteron de musiciens endimanchés (deux saxophones, un accordéon et une percussion cymbale/grosse caisse), le jeune marié s'avance, rondouillet et disgracieux, tout raide dans son costume, l'air empoté derrière le gros bouquet de fleurs jaunes qu'il tient à la main. Des couples de jeunes gens l'entourent, et quelques mères et grand-mères, en ligne, parachèvent la procession. À la tête de celle-ci, un homme porte en bandoulière, autour de la poitrine, une étoffe de dentelle blanche : c'est le  dracul, le diable, chargé de veiller au bon déroulement de la « transaction » (mot élégamment employé par Dana). Tout ce petit monde entre dans la maison de la famille ; la fête peut commencer.

Avant de nous faire entrer, Dana nous présente à l'une des grosses pontes de la cérémonie, un obèse apathique travaillant au ministère de l'agriculture, coiffé d'un chapeau texan et discrètement escorté par un bonhomme à la mine de second couteaux, Borsalino, costume noir, Ray-Ban noire et bec-de-lièvre découvrant une dent en or à l'appui. On le verra plus tard aller jouer les percussions avec le groupe. Cette formalité faite (l'obèse nous laisse pour répondre à son téléphone), nous entrons enfin.

À l'intérieur, au fond de la cour, derrière une table couverte de fleur et de tsuica, le daron impressionne, avec ses lunettes noires, son bouc, ses larges épaules et ses cheveux longs attachés en catogan lui retombant sur le dos : une mine de truand des Balkans, lui aussi, ; il ne dit rien et fume une cigarette après l'autre, simplement occupé à tenir devant lui une grosse bougie blanche et fleurie, accessoire qu'il se traînera jusqu'à la fin de la journée. Tassé à ses côtés, avec à sa gauche l'épouse du père, élégante comme une Jackie Kennedy délocalisée dans les Carpates, le pauvre marié à l'air presque transparent. Devant eux, on mange, on boit : « Profite-en, me conseille l'un des animateur du mariage, aujourd'hui c'est gratuit, mais demain il faudra payer ! » J'opine et, déjà bourré de gâteaux, m’empare d'une bière fraîche. Les enfants de la famille font des rondes, tandis que les autres fusent ici et à pour goûter aux friandises ; des jeunes gens bien mis tournent, s'enlacent, font des pas de droite et de gauche ; la fanfare déroule ses trilles en rythmiques endiablées, façon Bregovic. Une type du village, déjà ivre mort, torse nu et même, à vrai dire, ayant pour seul habit de cérémonie un simple caleçon rouge, fend la foule, hurle, s'agite, danse comme un démon lâché hors de sa boîte ; on ne dit rien, on lui ressert même à boire. Je réussis à faire croire quelques instants à M. qu'il s'agit du père du marié.

Une demi-heure plus tard, tout ce petit monde se remet en marche, et la procession prend le chemin de la maison de la mariée -encore représentée, à ce moment de la cérémonie, par son substitut de dix ans. Sur la route, on allume une cigarette, on plaisante, on termine son verre, et on en profite pour reprendre ses esprits. Quelques gamins pauvres du village, ravis, le ventre plein, nous courent autour ou se mettent sur nos épaules ; le mariage aura au moins fait ces heureux-là. « Vous allez voir, ça va être drôle », nous prévient Dana tandis que l'on arrive à destination. Effectivement. Là, devant la lourde porte, un comité nous attend, avec à sa tête un autre dracul, un imposant moustachu (et par ailleurs spécialiste du folklore du pays), lui aussi ceinturé de blanc, vers lequel le premier dracul, celui du marié, s'avance : « -Salut ! Dites-moi, nous passions par là, et il se trouve que nous avons un jeune homme à marier ; vous n'auriez pas une fille à nous proposer ? -Nous en avons beaucoup. Je vais te montrer ça », répond l'autre, qui rentre dans la maison pour en ressortir peu après, accompagné d'un homme déguisé en vieille dame. Tout le monde s'esclaffe. « -Quoi !? Qu'est-ce que c'est que ça ? Vous voyez bien qu'elle est beaucoup trop vieille ! -Tu ne m'as pas précisé l'âge ! Répond l'autre en riant ; mais attend, si ce n'est que ça, cela peut s'arranger ». Il disparaît encore, et revient aussitôt, cette fois-ci accompagné d'une petite fille. « -Tu te fiches de moi ! Elle est beaucoup trop jeune ! (nouveaux fous rires dans l'assistance) -Attend donc voir » ; et il revient avec quatre, puis cinq, puis six petites filles qu'il fait sortir une par une de la maison, chacune ayant droit à une bise du marié. « Je t'avais dit, que nous avions beaucoup de filles ici ! », plaisante le second dracul. Le jeu dure encore un peu, à la grande joie des convives. Enfin, on finit par amener la mariée, très jolie dans sa robe grise. Les amoureux s'embrassent, c'est la joie, la transaction est conclue et la fête peut reprendre de plus belle.  Une nouvelle fois, la tsuica coule à flot, de même que les gâteaux ; la musique nous entraîne tous dans des rondes frénétiques où jeunes et vieux, en bottines de cuir verni ou pieds nus, se mêlent allègrement. Ponctuellement, créant aussitôt le silence dans la cour, une bunica hurle, la main levée, des prières traditionnelles destinée à couvrir le marié de compliments et plus ou moins farfelues, du type : « Que je sois maudite, le mari est tellement beau que quand il transpire l'air prend un parfum de rose » ; des choses dans ce goût-là, parfois sexuellement très explicite vis-à-vis de la virilité du jeune homme, me précise Dana, mais ces parties là, elle ne me les traduit pas. 

La plupart des hommes commence à être raisonnablement ivres. La mariée distribue des roses, le marié danse. Une demi-heure plus tard, de nouveau, c'est le départ, cette fois-ci pour la mairie, afin de procéder au mariage civil. Nous n'y assistons pas ; nous préférons rester vers l'église, où doit avoir lieu, au retour du cortège, le rite orthodoxe. Pour tuer le temps, N. et moi discutons avec le pope qui procédera à l'union, un jeune homme de 34 ans (et ancien amoureux de Dana, quand ils étaient tous deux à l'école ; des voies de Dieu sont impénétrables), très sympathique. « Devenir prêtre orthodoxe nécessite de très longues études, que j'ai commencé quand j'avais 16 ans, mais je ne le regrette pas, nous dit-il. Car je me sens utile. Je sais que les gens croient de moins en moins, sont de moins religieux, mais-là-dessus la religion orthodoxe n'est pas, ou du moins ne devrait pas, selon moi, se montrer dogmatique ; il faut s'adapter. L'essentiel de mon travail, c'est plutôt un travail social : aider les gens, créer de la solidarité au sein de la communauté, à Noël par exemple.  C'est ça le plus important ». Il nous laisse après nous avoir offert des icônes en plastique argenté, et nous feuilletons une antique (1830, tout de même) bible en cyrillique. Nous montons sous les voûtes, accompagnés de quelques enfants.

Les mariés arrivent quelques minutes plus tard, et la cérémonie commence. Ça chante  en roumain ; ça récite des passages de la bible ; des encensoirs sont agités ; autour du socle en bois sur lequel repose la bible, ça va et vient, selon une chorégraphie millimétrée mais peu compréhensible ; et pendant ce temps-là, pas vraiment concernés, les gens présents discutent, se lèvent, s'en vont, reviennent. Nous sommes partis, avec J* et les enfants, au moment où les mariés se faisaient coiffer d'une couronne ; nous étions un peu las de ces rites compliqués.

 « Dommage que vous ayez raté la fin, c'est la plus belle partie, nous dit Dana. Mais ce n'est pas très grave ». Elle rit : « La cérémonie doit être terminée. Maintenant, tout le monde va manger à la salle des fêtes, les hommes vont boire jusqu'au petit matin, et demain matin il y aura beaucoup de gens très bourrés dans les rues du village ».            

10.

Le lendemain du mariage, c'est dimanche, jour de congé. Après une petite excursion à Moneasa (une station balnéaire qui est aussi l'emplacement d'une ancienne mine d'uranium, détail charmant) pour y assister à la fête de la crêpe, nous profitons de la fin d'après-midi pour réaliser quelques entretiens destinés à figurer dans le film que nous comptons réaliser. C'est le bon moment : il fait frais, la soirée approche, et tout le monde paraît serein au village ; les enfants jouent dans les rues, et les grands-mères les regardent, tassées sur leurs bancs de bois.

C'est d'ailleurs vers deux de ces dames que Dana nous entraîne tout d'abord. Nous les questionnons, en raccord avec le sujet du conte que nous avons adapté avec les enfants, lors de nos ateliers, sur ce qui est, selon elles, important dans une vie : la famille ? L'amour ? Le travail ? L'argent ? Le voyage ? Toutes les deux se mettent d'accord sur la famille et l'amour -surtout celui de Dieu. L'une d'elle élève seule son petit-fils ; l'autre, elle aussi, doit composer avec les manquements de ses enfants, s'occupant notamment d'une petite-fille un peu retardée : si bien qu'à même pas 70 ans, elle donne l'impression d'en avoir plus de 80. Vies de courage comme il y en a tant. Elles ont tout accordé à leurs maris, morts désormais. Elles se rappellent de leur jeunesse : « Mes pieds ne touchaient jamais le sol tellement je dansais !», dit l'une d'elle ; parlant de ses conquêtes de l’époque, elle ajoute en riant : « Mais maintenant, je ne serais même plus capable d'attraper un escargot ». Elle dit aussi qu'elle a tout fait très vite : été jeune, puis mariée, puis au travail, puis mère, puis vieille. Et qu'elle regrette, dans cette course, de n'avoir pas su s'emparer de sa propre vie.

Pendant que nous parlons, l'homme que nous avions vu ivre mort et en caleçon au mariage, la veille, passe, vêtu d'une belle chemise blanche. Dana l'interpelle, il s'approche, nous salue poliment ; elle lui demande pourquoi diable il s'est mis dans un tel état, hier : « Parce que je fais ce que je veux et que je me fous de ce que pensent les gens », répond-il en riant. Dana l'invite à lui aussi participer à l'entretien. Il nous parle un peu de lui. Natif d'une autre région de la Roumanie, il a débarqué ici pour le travail et pour une femme, « vous n'en saurez pas plus », ajoute-t-il, malicieux. Il vit dans la maison en face de chez nous, chez la famille de la petite Adriana, l'une de nos élèves, qui semble l'aimer beaucoup, ce qu'il lui rend bien. C'est une famille nombreuse et pauvre, à laquelle il tâche d'apporter quelques sous malgré ses problèmes d'alcoolisme.

Il se rappelle avec joie les voyage qu'il a réalisé avec le club de supporter dont il a fait partie étant jeune ; des moments et des lieux qui comptent, nous dit-il, parmi ses meilleurs souvenirs. Nous lui demandons ce qui est le plus important pour lui dans la vie. Il nous dit : « La santé. La santé, parce que sans la santé on ne peut pas faire la fête, et que c'est ça le plus important : la fête ». Il est désarmant de sincérité ; ses yeux lourds et mélancolique de gros chien blessé, sa lèvre tombante sous une moustache en saule pleureur, tout émeut en lui : vieille carcasse indomptable de loup ivre que personne ne pourra arrêter dans sa course à l'autodestruction. Calme, souriant, il prend congé ; nous le retrouverons un peu plus tard au bar.

C'est là, en effet, que nos pas nous mènent après avoir souhaité une bonne soirée à nos deux petites vieilles : à l'épicerie-bar de Rozalia, une amie de Dana. Nous y  trouvons les parents d'Anna et des jumeaux, ainsi que quelques jeunes et moins jeunes gens du village, dont l'un de nos voisins, un imposant bûcheron édenté, torse nu et un peu simplet du nom de Florin. Un certain nombre d'entre eux sont déjà un peu ivres. Quelques bouteilles de bière en plastique, vides, traînent sur les tables et sur les bancs. Ils discutent, boivent, fument ; nous prenons place à leurs côtés, et la relative agressivité du début laisse rapidement place à une ambiance bon enfant.

Tandis que je me tiens un peu à l'écart, une main vient se poser sur mon épaule. Il s'agit du grand-père de Gino, un vieux Gitan à la carrure de sanglier, tatouages délavés, moustache blanche et chapeau vissé sur la tête, qui me salue, raisonnablement bourré. Il m'offre une bière, que Dana me déconseille de refuser. Nous discutons. Il me dit que lui, le romani, vaut bien mieux que tous ces roumains (il désigne d'un large mouvement de main l'assemblée, avec laquelle il se montre cependant très cordial) ; qu'il en sait, qu'il en voit, qu'il en peut bien plus que eux tous réunis, même s'il n'aime pas le montrer. Il me dit que ce qui est important par-dessus tout, c'est le respect, et en prononçant ce mot il tapote son index sous son œil, l'air entendu. Joueur d'une sorte de violon typique du pays, il a emprunté dans tous les sens, me dit-il, toute la ligne se trouvant en Gare du Nord et Charles de Gaulle, à Paris. Il répète plusieurs fois que Romanis, Roumains, Français, tout ça importe peu, que ce qui compte vraiment c'est le respect, et ce disant il place systématiquement son index sous son œil.

Sur les coups de 21 heures, nous partons : il est l'heure de manger. Alors que nous faisons nos adieux, l'un des enfants du village reste sur sa chaise, nous regardant d'un air étrange. Dana nous a dit qu'il souffrait de problèmes mentaux. Il doit avoir entre dix et quatorze ans ; les yeux cernés, le regard flou, le visage agité de tics nerveux -un sourire effrayant d’héroïnomane sevré-, il fume la cigarette que lui a tendu Florin. Autour de lui, les hommes continuent à boire. Autant ne pas réfléchir au destin qui sera le sien. Nous nous éloignons.     

11.

Après une semaine de travail à Aldești et dans ses alentours, il est temps pour nous de nous rendre à Cărand, où se trouve le ''siège'' de l'association de Dana : une vieille cahute, celle de ses grands-parents, qu'elle a racheté et souhaite réhabiliter (pour le moment, le confort reste un peu sommaire).

Nous commençons à donner des signes de fatigue, d’autant plus que l'atelier précédent, à Buteni, s'est avéré épuisant : par le seul bouche à oreille, plus de 40 enfants sont venus, issus autant du village que de la communauté Rom avoisinante. A Carand, d'ailleurs, après une matinée de travail, nous partons en autobus rejoindre le villagetout proche, qui compte beaucoup de Roms et où Dana souhaite nous faire travailler. Nous descendons donc dans la partie du village où se trouve assemblée la communauté ; des habitants souriants nous accueillent, entourés de leurs enfants, surtout des filles, magnifiques avec leurs yeux noirs et leur peau brune.

Pays comportant une tradition d'extrême-droite vivace, jusqu'à aujourd'hui, la Roumanie se fait régulièrement remarquer par les saillies racistes de ses dirigeants, et le voyageur qui s'y rend n'attend généralement pas longtemps avant d'être au mieux un peu surpris, au pire carrément choqué, en entendant dans la bouche d'un interlocuteur souvent parfaitement sympathiques des clichés xénophobes de la pire espèce. Parti ouvertement raciste, antisémite, nationaliste, le Parti Romania Mare (Grande Roumanie, PRM) de Vladim Tudor, politicien nauséabond, a obtenu 33 % des voix au second tour des élections présidentielles de 2000. Les premières victimes de ce racisme sont, bien entendu, les Roms, hais avec ferveurs par une écrasante majorité de la population, et parfois victimes de véritables pogroms se déroulant souvent avec l'appui des autorités locales, comme cela a pu s'observer lors du triple meurtre par lynchage de Roms de la communauté d'Haradeni (qui fut également presque entièrement brûlée), en 1993. Mais les exemples sont légions. Résultat : quand on l'interroge, en 2000, sur le pays dans lequel la situation des Roms est la pire, le président de l'Union Rromani Internationale Emil Scuka répond sans hésiter : « Incontestablement la Roumanie, notamment quant aux conditions de vie, 90 % des Roms du pays n'ayant pas de travail. Ils vivent encore beaucoup dans de lointains faubourgs sans eau courante ni électricité, dans des conditions moyenâgeuses ». Bon, il exagérait un peu : mais, tout de même, en 1992, 51% des Roms n'avaient pas de travail, et seulement 3 % d'entre eux recevaient les allocations chômage. Volontiers présentés comme des voleurs, comme en France (alors que, dans un pays comme dans l'autre, c'est statistiquement faux, le taux de criminalité des « Gitans » n'étant pas plus élevé qu'un autre), les Roms souffrent d'une ségrégation spatiale, professionnelle, administrative, sanitaire, etc. quasi systématique

Avant de nous diriger vers l'école, en compagnie des gamins volontaires pour l'atelier, nous restons à discuter sur le pallier avec l'une des familles. Ici la plupart des gens, enfants comme adultes, sont passés par Paris, dans les camps Roms de Seine-Saint-Denis, afin d'y exercer diverses activités allant de la manche (pas du tout répandue, contrairement à ce que certains voudraient bien croire et faire croire) aux contrats salariés les plus variés : chantiers, récoltes... L'une des femmes qui nous parle, chez laquelle de magnifiques cheveux longs et rouges (« si tu me les coupes, je te coupe le nez », aurait-elle dit à son mari) compensent une dentition plus que précaire, s'est quant à elle souvent rendue en Irlande, où il est selon elle relativement facile de trouver du travail ; mais elle préfère la France.

Volubiles, hilares, leurs filles dans les bras, ces femmes ne se font pas prier pour parler, se tenant sur le pas de leurs coquettes maisons de brique, avec leurs cours intérieures fleuries où sèche le linge. Un cadre rural et bucolique qui tranche avec les conditions d'existence de beaucoup de Roms à Paris. Minerva, petite, un bras taché par des traces d'encre tatouée et délavée, à qui je fais demander par Dana s'il est difficile d'être Tsigane en Roumanie, nous répond par ce récit :

« Ici, nous sommes bien. Nous avons notre famille, notre jardin, notre potager. C'est ici que nous vivons, c'est là qu'est notre foyer. Mais nous allons partout où il y a du travail. Moi, j'ai été en Suède. Là-bas, j'ai aussi fait la manche, pour la première fois. Je pleurais tous les soirs. Après une semaine, j'ai craqué, j'ai dû arrêter. J'ai fouillé dans les poubelles pour manger. Je ne veux plus vivre ça. Ici, je suis bien. On nous laisse tranquille. Mais si on me propose du travail, en France, en Irlande, je repartirai ».

Là réside sans doute la seule, et maigre, différence entre les Roms et nous autres : nous avons tendance à chercher du boulot sur le pas de notre porte ; eux, quoique sédentaires, ne voient pas de problème à faire plus de 2000 kilomètres pour en trouver un : ce que l'Union Européenne, par ailleurs, propose souvent à l'élite des pays de la vieille Europe, notamment l'élite commerciale et entrepreneuriale, pour laquelle ce qu'ils appellent la « mobilité » est un atout à valoriser, de Barcelone à Tokyo en passant par Londres. Alors que pour David, cet adolescent parfaitement francophone qui se tient à nos côté juché sur son vélo, fraîchement revenu de la Courneuve pour ne plus y retourner, semble-t-il, ce cosmopolitisme, aux yeux de beaucoup, est plutôt la marque d'une insupportable marginalité. Deux poids, deux mesures.

Minerva, quant à elle, a terminé son  récit. Elle est belle, à sa façon. « Ici, c'est vous les nomades », nous dit en plaisantant l'un des pères. Il n'a pas tort : nous les saluons, et repartons pour nos errances.     

12.

Fin de journée éreintante. Nous avons marché jusqu'à un petit village isolé, à deux heures de Cărand ; ambiance étrange, presque fantastique. Misère tranquille, quoique parfois féroce, de ces bouts de campagne où rien de manque, sauf ce qui vient en plus, -là où réside cependant l'essentiel. Regards louches des adolescents, grossières et violentes petites frappes de village. « Notre atelier restera dans les mémoires, nous a cependant assuré Dana. Nous avons été beaucoup attendus : ici, il ne se passe quasiment rien, rien de culturel en tout cas, à part quand l'église évangéliste vient faire des chansons ».

Si l'on ajoute à ceci une canicule désolante, on comprend qu'à quinze heures la journée nous semblait déjà foutue ; heureusement, le père d'Eric et Timo est venu sauver la situation : nous évitant un long retour à pied à Carand, il nous a ramené en camionnette au village, avec les enfants, avant de nous inviter à un barbecue dans son jardin. C'est un homme fin, bien bâti, cultivé, qui pratique avec une égale passion la ferronnerie et l'apiculture, après avoir étudié la théologie et voyagé beaucoup, avec son épouse, dans le cadre d'activités religieuses. Il est beau ; ses enfants aussi ; seules quelques marques de piqûres anciennes et récentes déforment quelque peu certains endroits de son visage, sa lèvre supérieure notamment. Il en plaisante d'ailleurs volontiers.

Tandis que son frère préparait les saucisses sur le gril, il nous fit visiter son atelier, et nous raconta l'anecdote suivante : parmi ses clients, il y a beaucoup d'Autrichiens, mais aussi des Roumains, et notamment des Romani. Ces derniers, habiles ferrailleurs, aiment à en faire un usage d'apparat. Deux mois auparavant, un très riche Rom lui avait donc ainsi commandé, pour un mariage (le sien ou celui de son fils ou de sa fille, je ne sais plus), un grand portail, luxueux et tape à l’œil, en fer forgé. « Il est venu le chercher en hélicoptère, s'est exclamé notre hôte en riant, et il nous a dit qu'il comptait jeter, pendant le vol, l'équivalent de trois mille euros [quinze mois de salaire minimum, tout de même] » par la fenêtre, si je puis dire. « C'est une infime minorité qui se comporte comme ça, tempère aussitôt Dana. Certains vivent dans les Palais Gitans, comme on les appelle, de Conventsi, dans d'immenses maisons en fer forgé, très coûteuses et très kitsch ». Enrichis de diverses manières, notamment grâce à des activités mafieuses (regroupant des profits issu du trafic ou de la manche, par exemple), ils sont fort peu mais ne concourent guère, hélas, de par leurs excès, à améliorer les stéréotypes lamentables circulant sur les Roms, dans l'imaginaire populaire Roumain -ou dans le notre, si friand de gens comme Féhim Hamidovic (condamné en 2013 à sept ans de prison par la justice française) ou autres parias de la communauté destinés à être introduits dans sa machine à dévider le spectre de l' « insécurité » et de l' « assistanat ». Nous ne nous sommes pas attardés sur ce sujet ; le barbecue attendait.

13.

A 11 heures, ce lundi qui est aussi notre avant-dernier jour avant de repartir pour Cluj-Napoca, nous prenons le bus pour Ineu, où Dana, à notre demande, nous guide afin de mener un atelier au sein de la communauté Rom de la ville. Un rendez-vous a d'ores et déjà été pris avec le maire, afin de régler tous les détails de notre intervention.

Ineu est une ville moyenne ressemblant à un gros village ; seuls quelques immeubles, guère hauts, s'élèvent dans le centre, autour d'une grande avenue, le reste de la ville étant constitué de maisons basses avec cours intérieures, exactement semblables à celles que l'on trouve à Aldesti, Carand et dans n'importe quel autre village du coin. Les rues sont plutôt propres et tranquilles ; le trafic, peu dense. Après quelques minutes d'attente à la mairie, un gros bâtiment carré, gris et moche, le maire nous reçoit dans la salle du conseil. Athlétique, large d'épaule, haut de taille, il a tout du jeune politicien charismatique, avec (ou malgré) son petit bouc, sa chemise à manche courte et ses cheveux coiffés en brosse. « Il n'y a pas de différences entre les Roms et les Roumains, nous dit-il, solidement calé sur sa chaise. Le seul problème, c'est un problème d'intégration, mais il concerne une toute petite minorité ». Il répète souvent ces mots : petite minorité, sous le regard approbateur du représentant de la communauté Rom d'Ineu, qui nous a rejoints en cours de route. Il poursuit : « Quand je parle de problèmes d'intégration, je veux faire allusion à des choses essentielles : l'hygiène, le travail, l'accès à l'école. Mais ici, vous allez voir, nous n'avons pas beaucoup de problèmes. Les Roms sont intégrés. Sur une communauté de 1000 personnes, seules dix familles ont des problèmes comme ceux dont je vous ai parlé. La plupart sont sédentaires [tout comme l'est, du reste, 80 % de la population Rom européenne, c’est quelque chose que l’on a trop souvent tendance à oublier] et restent à Ineu ; tout se passe bien ». Pour conclure ses propos, il compare sa ville à ce qui se passe à l'Est du pays, en Moldavie roumaine : « Là-bas, c'est différent. Car il a plus de problèmes économiques. C'est comme chez vous : plus l'économie est avancée, plus la civilisation est prospère, moins il y a de soucis avec les minorités ; plus l'économie est faible, comme c'est le cas à l'Est, plus le problème des minorités resurgit. Mais ici, les choses se passent bien ; notamment parce que notre économie est bonne ».

Le représentant des Roms, impassible Manouche à figure de reptile, opine. Une peu plus d'une heure plus tard, c'est lui qui, poussant son vieux vélo déglingué devant lui, nous amène  dans le quartier Rom d'Ineu -à quelques centaines de mètres de la ville elle-même, évidemment. Dès notre arrivée, des enfants nous accueillent, curieux ; les adultes eux, nous sourient avec chaleur. Tous sont beaux comme des dieux grecs passés au brou de noix : le regard des fillettes est stupéfiant de maturité, de rudesse et de douceur mêlées. « Ce n'est pas sale », remarque Dana, qui se demandait avant de venir dans quelles conditions les laissait vivre la municipalité (certaines, comme en France du reste, ne s’embarrassent pas en effet d'accorder à « leur tziganes » des lieux de vie décents). Elle a raison : à part quelques bicoques qui évoquent effectivement un bidonville de la Grande Couronne, la plupart des maisons, de style traditionnel, en bois, brique et tuiles, sont belles et bien tenues, avec leurs potagers et leurs animaux gambadant dans les cours. Quant aux intérieurs qui nous apparaissent, ils sont, comme cela arrive souvent chez les Roms -très soucieux à ce propos-, d'une propreté immaculée. Les gens nous suivent : sourires sertis de dents en or, bras tatoués à l'aiguille,  petits enfants courant hilares et tous nus sur le gravier. Les ateliers commencent ; enfants comme adultes y participent, dans un joyeux bordel qui nous prend, il faut bien le dire, un peu au dépourvu mais s'avère, finalement, l'une de nos plus riches expériences sur le terrain Roumain.

Iolena, jeune maman ayant habité trois ans à Bobigny (tout en s'affirmant « roumaine » de façon catégorique) et parlant parfaitement le français, avec un accent manouche irrésistible, se marre, pinceau à la main, sous l’œil bienveillant d'une bunica qui surveille, attentive, la marmaille dispersée au sol : « Méfiez-vous, plaisante Iolena, ils sont comme ça, ici, les gitans. Impossibles de les cadrer ! » Elle finit sa peinture, hurlant contre d'autres mères peu convaincues par son œuvre : « Attendez ! J'ai pas fini ! », puis les couvrant d'insultes. Pour finir, elle m'interroge : « Qu'est-ce que vous allez en faire, de ces dessins ? Montrer ça en France et dire, ça c'est la Roumanie, c'est ça les gitans ? Eh ben, pour quoi vous allez nous faire passer ! »

Deux heures passent. Nous avons recouvert de maquillage bon nombre des gamins du quartier ; par terre, subsistent les vestiges de l'atelier peinture, un peu partout disséminés ; il est temps de partir. Nous rentrons la table qu'une maman nous avait gentiment sortie ; adultes et enfants se dispersent. Ce n'était rien pour eux, sans doute, -bref passage de clowns français- mais beaucoup pour nous. Je salue Iolena, déjà en train d'étendre le linge dans  sa cour où jouent quelques chats, et nous quittons le quartier, épuisés mais contents, ravis d'avoir été, le temps d'un après-midi, mis en présence d'autant de générosité et d'autant de vie.         

14.

Après deux semaines de travail à Aldesti et dans ses environs, nous partons pour Cluj-Napoca, où nous devons récupérer M. avant de nous diriger vers Suceava, en Bucovine. Dana nous accompagne au bus ; nous sommes tous un peu tristes.

La veille, nous avions fait nos adieux aux enfants et à quelques parents dans la salle des fêtes du village, en organisant un petit concert. Romain a fait de l'accordéon, moi de la guitare. Nous avons tenté, et n'y sommes guère parvenus, d'accompagner le grand-père de Gino, le bunic Kovak (dont j'ai parlé plus haut), qui avait amené son violon. La chose s'est avérée presque impossible : son étrange petit instrument, par lui-même fabriqué, une pièce de collection pour ethno-musicologues composée d'un pavillon de cornet, d'un amplificateur et d'un corps de violon rectiligne, n'était pas commode à suivre. La vieux gitan, concentré, déroulait ses trilles dans des tonalités et sur des grilles inconnues de nous ; après avoir chanté quelques chansons de notre répertoire, il a donc fallu se résoudre à le laisser jouer seul, ce qui suscita l'ennui d'une partie de l'assemblée, notamment chez les plus jeunes, qui désertèrent peu à peu la salle.

« Quand j'étais petit, leur dit ensuite le grand-père, un peu courroucé, à la fin de la soirée, il nous suffisait d'un violon comme le mien et d'un tambourin pour faire danser tout un village pendant des heures !» ; sa voix tonitruante et autoritaire créa alors une lourde chape de silence, qui pesa quelques secondes durant sur nos têtes endormies pas la chaleur de la nuit. Après quoi, nous sommes rentrés.

Et nous nous trouvons maintenant à l'arrêt de bus, sur le départ. J* sanglote un peu. Nous demandons à Dana son programme pour la semaine à venir : « dormir deux ou trois jours », nous dit-elle, émue mais souriante. Le bus arrive : on s'enlace, on promet de se revoir bientôt, et quelques minutes après, c'est fini, Aldesti s'éloigne dans notre dos, déjà invisible mais pas près d'être oubliée ; pleine des hurlements des chiens-loups de Dana, du fumet de la cuisine d'Adrian, du rire de la mère de Dana, des chants et des coups de gueules de Dana et de sa nuée d'enfants : rideau. La Bucovine, la Moldavie et la Mer Noire nous attendent.    

***

N.B. : la dénomination des Roms pose toujours quelque peu problème ; j’emploie dans cet article, à de nombreuses reprises, les mots « Gitans » et « Manouches ». Cela peut prêter à débat.

Et pour conclure au sujet des Roms, je ne résiste pas à la tentation de citer cette phrase très juste de Jacques Debot, dans un article (Les Bororos ont des Ipad, les Roms ont des smartphones) de son blog Romstories : « En ce qui concerne le présent des Roms/Tsiganes, les universitaires, historiens, sociologues, ethnologues, philosophes ont laissé s’installer un angle mort : l’angle des succès, des réussites du petit peuple tsigane. De la civilisation tsigane, les universitaires n’ont fouillé que les poubelles. La totalité des études et des discours contemporains portent sur les échecs : les bidonvilles, la misère, la prostitution, la délinquance, l’illettrisme et le sanitaire déplorable. Sur ces échecs et ces échouages, les statistiques, les sondages, les études, les thèses sont légion. Nous disposons de liasses impressionnantes de feuilles de température mais on n’a toujours pas trouvé quel remède prescrire aux Tsiganes, ou… prescrire à l’Europe ». A méditer.

 

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