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Billet de blog 4 juil. 2019

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Omertà dans l’hôpital public

Trois heures d’entretiens, des semaines de recherche, 10 heures de montages, une vidéo de 30 minutes… pour rien : nous ne pourrons pas présenter notre enquête sur la situation dramatique dans les transports sanitaires publics à Nice. Nos témoins se sont finalement rétractés, par peur des représailles. Le management de la terreur reste ainsi l’arme la plus efficace du système en place.

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« La colère et le désespoir des personnels des urgences ont permis de donner une visibilité médiatique aux souffrances qu’ils endurent. Mais il est encore une catégorie de professionnels des hôpitaux publics qu’on ne voit pas, qu’on n’entend jamais, et dont la presse se désintéresse largement.

Vous les voyez passer tous les jours, au volant d’une ambulance. Vous les avez peut-être croisés aux urgences : ce sont eux qui poussaient le brancard de votre vieille tante qui s’est cassé la cheville. Et qui ont nettoyé le sol quand, d’avoir trop attendu, elle s’est fait sur elle. Ou alors, vous ne devinez même pas leur présence puisque, dans l’anonymat d’un bureau, ce sont eux qui prennent les appels et envoient les ambulances là où il y en a besoin. Eux, elles, ce sont les personnes chargées des transports sanitaires. Les payes les plus basses de l’hôpital public. Un statut peu ou pas considéré, voire inexistant.

Ne tirez plus sur l’ambulance !

Pour ces forçats du transport sanitaire, il est difficile de parler au public. Fonctionnaires, ils sont soumis au devoir de réserve. Précarisés, ils risquent de voir leurs CDD non renouvelés s’ils déplaisent à la direction. Soumis à un management par la peur, ils doivent garder pour eux cette boule d’angoisse qui leur tord le ventre, tous les jours. Jusqu’au jour du burn-out, qui les laisse seuls face au sentiment de n’avoir pas su assumer l’immense responsabilité qui est celle de tou.te.s les hospitalier.e.s : apporter des soins de qualité pour tou.te.s.

Nous avons donc voulu leur donner la parole. Ce ne fut pas facile. Mais les langues se sont déliées. Elles et ils ont pu parler de la réalité de leur quotidien : les pressions, les brimades, le turn-over incessant, la solitude, la peur. Et l’envie de mener une mission de service public mise à mal par les logiques capitalistes ».

Au moment d’écrire ce petit texte de présentation destiné à accompagner la mise en ligne du nouveau reportage que j’ai réalisé avec mon ami David de Télé Chez Moi, une web-tv associative niçoise, j’ignore encore à quel point il sera prophétique.

Le soir même, fidèles à nos principes de respect et d’attention envers celles et ceux auquel.le.s nous donnons la parole dans nos enquête, nous organisons une projection devant les témoins rencontrés lors de l’enquête. L’accueil est enthousiaste. Ils nous remercient pour notre travail, heureux d’avoir brisé la loi du silence dans laquelle ils baignent quotidiennement. Et il est vrai que leurs propos, à visage couvert, sans signes de reconnaissance visibles, sont accablants pour les services des transports des hôpitaux de Nice : sans colère, mais avec une humanité touchante, ils disent toute la dureté de leurs conditions de travail.

Mais voilà. Le lendemain, deux d’entre eux ont fait volte-face, et demandé à ce que le reportage ne soit pas diffusé. Nous avions fait visionner la vidéo par notre avocate, qui nous avait assuré qu’elle ne trouvait rien à y redire au niveau légal (et notamment, bien sûr, vis-à-vis du devoir de réserve des fonctionnaires) : mais la peur avait fait son chemin. Peur des représailles des cadres et de la direction. Peur de perdre son travail. Peur de parler, tout simplement.

Il aurait pu être possible, certes, de trafiquer les voix. Mais, au-delà du confort du spectateur, et au-delà du fait qu'il soit tout de même stupéfiant d'en arriver là, nous n’aurions pas eu alors le document que nous souhaitions : des voix humaines, fermes, tendres, chaleureuses, qui disent avec leurs intonations propres leur volonté de briser les murailles de la résignation et du silence. Cela aurait été un autre reportage. Que nous ferons peut-être, plus tard... 

Donc, voilà : trois heures d’entretiens, des semaines de travail de recherche, 10 heures de montages, une enquête finale de 30 minutes… Tout ça pour rien.

Mais les responsables de ce gâchis ne sont évidemment pas les témoins légitimement effrayés par les conséquences de leur volonté de ne plus se taire. Les responsables, ce sont ceux qui ont mis en place, dans un service public, un système inhumain d'oppression fondé sur la précarité et la peur. J’ai donc aujourd'hui envie de féliciter la direction des hôpitaux, de Nice comme d’ailleurs. Bravo : votre gestion des ressources humaines est efficace, les fonctionnaires que vous gérez n’osent pas dire à quel point vous les maltraitez, et vous pourrez donc continuer encore longtemps à les faire vivre dans la tristesse et l'angoisse. Quand on ne parle pas du problème, c'est un peu comme s'il n'y avait pas de problème, n'est-ce pas ? Circulez, y a rien à voir !

Quoique..

https://www.mediapart.fr/journal/france/020719/les-urgentistes-promettent-un-ete-de-mobilisation

Merci tout de même à ceux que nous avons interviewé (qui sont au demeurant des amis). Je ne leur en veut évidemment pas. Si je suis en colère aujourd'hui, c'est contre tous ces gens qui, dans le confort d'un bureau, brisent des vies sans laisser à celles et ceux qu'ils brisent la possibilité de mettre des mots sur ce qu'elles et ils endurent.

Quand l'omertà sera enfin brisée, quand la honte de vos actes vous sera enfin crachée au visage, que direz vous ? « Nous ne savions pas » ? 

A bas la hiérarchie, pour tous les mecs qui sont dans les boites 
A bas la hiérarchie, pour tous ceux qu'ont les mains moites...

Salut et sororité,

M.D.

A bas la hiérarchie - Stupeflip © Stupeflip Officiel

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