La parabole de l'aubergiste con - Petit conte de circonstance

Il était une fois un petit pays. Chacun y menait sa vie, tranquillement, sans chercher à s'élever au-dessus des autres. Tout aurait pu aller très bien comme ça, sauf que dans ce petit pays, il y avait des cons, comme dans n'importe quel pays. L'un de ces cons tenait une auberge. Il attendait son heure, et son heure finit par venir. Morale : il suffit parfois d'un seul con, les autres suivront.

Il était une fois un petit pays. Un pays normal, sans rien de spécial. Dans ce petit pays, tout le monde vivait tranquillement. Les boulangers, les cordonniers, les paysans, les patrons de bars, les médecins, les jardiniers, chacun faisait son beurre, menait sa petite vie sans chercher à s'en mettre plein les poches et à s'élever au-dessus des autres. Tous les prix étaient à peu près les mêmes, tout le monde était payé à égalité. Chacun cultivait son champ. Tout aurait pu aller très bien comme ça, pendant des années. Sauf que dans ce petit pays, il y avait des cons, comme dans n'importe quel pays. L'un de ces cons tenait une auberge. Il attendait son heure, ce con. Et son heure finit par venir.

Une année, suite à une sécheresse, la récolte fut très mauvaise, et une partie des habitants du petit pays se retrouva en difficulté. Le con perdit des clients, car les gens n'avaient plus les moyens d'aller dans son auberge, et restaient chez eux à manger la nourriture qu’ils avaient judicieusement gardée en réserve. Et ceci, cela n'arrangeait pas trop les comptes du con. Alors, pour conserver cette clientèle devenue trop pauvre, le con eut une idée brillante : il fit des repas à moitié prix dans son auberge. Sauf que la nourriture était moins bonne, et qu'il y avait une condition : il fallait la manger par terre. Car sinon, se disait le con, tout le monde voudra prendre les repas à moitié prix, et ça, pour lui, c'était bien sûr hors de question. De plus, il fallait bien que les clients qui avaient encore les moyens de se payer un repas normal puissent, afin de faire valoir leur bonne fortune, se différencier des autres de façon visible, et la qualité du repas ne suffisait pas car, de l'extérieur, toutes les assiettes se ressemblent.

Au début, les gens ne trouvèrent pas que c’était une si bonne idée que ça. Ils restèrent chez eux, à manger leurs maigres réserves. Mais un jour, bien sûr, un homme se dit : « Putain, un bon dîner à moitié prix, une affaire comme ça, ça ne se loupe pas, ras le cul de manger de la bouillie de blé de l'année dernière », et il se rendit à l’auberge du con. Il commanda son repas, et l'aubergiste con le lui amena dans une assiette, qu’il déposa par terre. Il le lapa comme un chien, un peu humilié au début, mais finalement content de déguster un si bon repas.

Après ça, beaucoup d’autres craquèrent, et allèrent profiter du repas par terre à moitié prix. Et encore d'autres. Ce fut un immense de succès. L’auberge ne désemplit pas et, comme on pouvait s'y attendre, tous les aubergistes du petit pays décident de faire de même. Dans tous le petit pays, il y eut bientôt les clients pauvres, qui mangeaient par terre, et les clients riches, qui mangeaient à table.

Cela aurait pu s'arrêter là. Sauf que non. L'aubergiste con était encore là. Il était content, son idée avait eu du succès, cela lui avait rapporté pas mal d’argent, mais quelque chose l'ennuyait tout de même. En effet, depuis qu'une grande partie de sa clientèle mangeait par terre des repas à bas prix, il se rendait bien compte que si ces repas lui coûtaient beaucoup moins cher que les repas normaux, ceux sur une table, ils lui rapportaient également beaucoup moins. Il se disait : « Si je pouvais ne faire que des repas à bas prix, je pourrai gagner encore plus d'argent. Oui, ça vaut le coût d'essayer ». Et le lendemain, on ne put plus manger que par terre dans son auberge. Une partie de sa clientèle riche s'en alla, dégoûtée, mais lui s'en foutait, car ses clients riches n'étaient plus si nombreux, et l'autre partie se mit à manger par terre, comme tout le monde. Voyant cela, évidemment, les autres restaurateurs ne mirent pas longtemps non plus à faire de même, et à obliger toute leur clientèle à manger par terre. « Il a raison, se disaient-ils, ça revient beaucoup moins cher, et les gens s'y sont habitués, maintenant ». Et c'était vrai : dans le petit pays, plus personne n'était choqué à l’idée de manger par terre.

Cela aurait pu, une nouvelle fois, en rester là. Mais l’aubergiste con en voulait toujours plus. Il se disait : « Merde, au final, avec tout ça, on en est revenu au point de départ. Mais j'ai une idée. Pour m'attirer de nouveaux clients, je vais encore inventer une autre façon de me démarquer, tout en économisant encore plus d’argent ». Il réfléchit quelques instants et soudain, frappé par le génie, il se dit : « Il y aura les clients normaux, qui mangeront par terre avec leur assiette, et les clients pauvres, qui mangeront tous ensemble dans un gros trou creusé à même le sol. Et ce repas sera à moitié prix du repas à moitié prix ». Sitôt dit, sitôt fait. Dès le lendemain, il fit creuser un trou sur sa terrasse, dans lequel il déversa de la nourriture. Au début, les clients, encore une fois, ne trouvèrent pas que c’était une si bonne idée. Puis, pour économiser de l'argent, car un repas à moitié-moitié prix, c'était quand même une putain d'affaire, ou simplement attirés par la nouveauté, ils finirent par venir en masse à l'auberge du con. Voyant cela, bien sûr, les autres aubergistes ne mirent pas longtemps à sentir le vent tourner, et eux aussi, pour ne pas se retrouver sur la touche, creusèrent un trou, y déversèrent de la bouffe, et firent des repas à moitié-moitié prix.

Cela aurait pu en rester là. Sauf que l'aubergiste con n’était toujours pas satisfait. Il finit par se dire: « Autant tous les faire bouffer dans un trou, ça reviendra moins cher ». Et il le fit, et tous les autres firent comme lui. Cela aurait pu encore en rester là. Sauf que l'aubergiste con se dit : « J'ai encore une idée. Tout le monde bouffe dans le trou, c'est bien, mais je peux gagner encore plus. Maintenant, les clients qui ont les moyens de payer plus cher pourront sodomiser les plus pauvres pendant qu’ils mangent ». Il le fit. Un mois plus tard, tout le monde fit pareil. Et ainsi de suite.

Et c'est comme ça que dans le petit pays, année après année, les gens vécurent de plus en plus comme des merdes.

Il y a deux morales à cette histoire. La première, c'est qu'il suffit parfois d'un con : les autres suivront. La deuxième, c'est que pendant que les riches et les pauvres s’enfonçaient peu à peu dans la boue, il y avait des gens qui regardaient ça en riant : les vrais riches. Car ceux que nous appelions les riches, dans cette histoire, étaient en fait la classe moyenne du petit pays. Les vrais riches, le roi, les nobles, les banquiers, les grands patrons, eux, pendant ce temps, voyaient le peuple se mettre à bouffer par terre et ils se marraient, putain, qu'est-ce qu'ils se marraient, ils se pissaient dessus de rire en mangeant dans leurs assiettes en cristal sur leurs grandes tables en bois, dans leurs grandes et magnifiques maisons. Et ainsi s’achève cette histoire, celle d'un peuple qui finit par tellement s'habituer à l'humiliation qu'à la fin, il ne la sent plus.

 Salut & sororité,

M.D.

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