Il n'y aura jamais d'anarchistes à la tête de quoi que ce soit. Réponse à Ruffin

« On a des anarchistes à la tête de l’État. Ils installent un état d’anarchie qui rend le pays incapable d’agir. » (Ruffin, 3/02/2021) Bon. François, je t’ai défendu auprès de mes potes après tes propos sur les frontières, sur Amazon, mais là… j’aimerais demander pas seulement à toi, mais à toute la gauche : quand allez-vous enfin considérer avec un peu de respect la pensée libertaire ?

Le camarade Yannis Youlountas t’a déjà répondu, notamment avec cette phrase limpide : « trêve de sornettes : si les anarchistes étaient vraiment au sommet de l’État, il n’y aurait plus de sommet et il n’y aurait plus d’État », mais je ne résiste pas, étant en quelque sorte l’anar’ de service du club Mediapart, à la tentation d’en remettre une louche, et à me questionner de concert sur la nécessité qu’il y avait, comme ça, gratuitement, à jeter des crottes de nez sur tes camarades libertaires tranquillement assis au fond de la classe, et qui ne demandaient rien à personne.

« On a des anarchistes à la tête de l’État… Ils installent un état d’anarchie qui rend le pays incapable d’agir » … A vrai dire, je vois plus ou moins ce que tu as voulu exprimer dans cette phrase : par provocation, tu tendais à monter le paradoxe qui consiste à voir des dirigeants si épris de « la loi et l’ordre » se comporter comme si rien d’autre ne leur importait que leurs caprices de puissants : ni dieu, ni maître, sauf Geoffroy Roux de Bézieux, pourrait hurler Macron à son pupitre.

Sauf que ça, mon cher François, ce n’est pas l’anarchie : c’est le désordre causé par un pouvoir autocratique en roue libre. C’est le règne du Père Ubu, c’est le fait du prince comme seule logique du pouvoir, c’est tout ça, mais ça n’est pas l’anarchie –et quelqu’un comme toi, doté d’une solide culture politique, le sais pertinemment.

Parce que de quoi on parle ?

L’anarchie, je le rappelle brièvement, c’est ainsi que l’on désigne la pensée antiautoritaire, le refus d’une quelconque hiérarchie. Comme je l’ai écrit il y a de cela quelques temps à Onfray, un autre bonhomme qui n’a pas tout compris à l’anarchie, nous autres anar’, on ne hiérarchise rien. Et comme nous ne hiérarchisons pas les « races », nous sommes antiracistes. Comme nous ne hiérarchisons par les travailleurs et travailleuses, nous sommes anticapitalistes. Comme nous ne hiérarchisons pas les genres, nous sommes antisexistes. Comme nous ne hiérarchisons pas les espèces, nous sommes antispécistes. Comme nous ne hiérarchisons pas les peuples, nous sommes internationalistes. Comme nous ne hiérarchisons pas le vivant, nous sommes écologistes.

Cette pensée, vaste et profonde, je le rappelle également, était hégémonique à gauche, dans les mouvements ouvriers, à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. Après un reflux dû à une intense répression, l’une des plus intenses qu’un mouvement d’émancipation ait eu à connaitre, elle a ressurgi autour des années 60 et 70, notamment dans le monde anglo-saxon avec des penseurs comme Murray Bookchin, et, plus tard encore, David Graeber, qui ont, avec bien d’autres, dessiné les contours d’un nouveau corpus de pensée, finement lié aux thématiques contemporaines les plus brûlantes : le féminisme (avec l’écoféminisme d’Ynestra King), l’anticolonialisme (avec l’anarcho-indigénisme), l’écologie (avec l’écologie sociale), la démocratie directe (avec le municipalisme libertaire)…

Toutes choses que les camarades du Rojava, après les zapatistes mexicains et bien d’autres encore de par le monde, ont tenté, dans l’indifférence générale –si ce n’est quand ils luttaient contre Daech- de rendre possible, créant pour les autres peuples du monde un horizon politique désirable.

C’est tout ça, l’anarchie, mon vieux François. Et toi, voilà que tu débarques et que tu nous compares à Macron, sachant que ce dernier est aussi anarchiste que je suis adepte des soirées Tourtel-Twist.

« Ils installent un état d’anarchie qui rend le pays incapable d’agir » … Mais voyons, François, tu sais pourtant très bien s’il y avait plus d’anarchistes aux postes-clefs, avec mandats révocatoires bien entendu, la vie serait plus belle, plus libre, plus respectueuse du vivant et des désirs de chacune et chacun, avec de la fête, des potes, des chats, de repas de quartier, des concerts sauvages ?

Sais-tu que s’il y avait plus d’anar’, si nous avions fait, dans cette crise sanitaire, le choix de l’autogestion et de la responsabilité individuelle, bien des problèmes auraient été résolus par des habitantes et habitants apte à trouver eux-mêmes comment rouvrir les lieux associatifs, les salles de spectacles, les établissements scolaires, les cafés, les bars, dans le respect des contraintes du bien-être collectif ?

Sais-tu que c’est la pensée autogestionnaire qui, lors du premier confinement, a permis à de nombreux quartiers du pays de continuer, grâce à l’entraide horizontale, de ne pas sombrer dans la famine et la misère ?  

Et vous tous et toutes, membres de la gauche « classique », avez-vous bien conscience que les anarchistes en ont marre, marre d’être considérés comme la cinquième roue du carrosse, marre de ne jamais être conviés à vos tables rondes, marre de voir nos idées jamais prises en compte, jamais discutées, marre de voir les mêmes clichés éculés repris à la fois par des médias qui ne nous demandent jamais notre avis et par des politiques qui devraient être de notre bord mais qui nous méprisent tout autant que les autres ?  

Les militants et militantes anarchistes comptent parmi celles et ceux qui subissent le plus de répression de la part du pouvoir. Classés comme « terroristes » à dé-radicaliser, au même titre que les djihadistes, nous devons souvent vivre dans l’ombre, peinant à rendre visibles nos luttes, pourtant nombreuses.

Ça commence vraiment à bien faire. Les anarchistes sont nombreux –sans doute même plus nombreux que les militants EELV, mais, vous allez me dire, c’est pas dur. Mais le reste de la gauche s’obstine à faire comme s’ils ne faisaient pas partie de la famille, à nous voir comme un parent pauvre, l’idiot de la famille, la vilaine sorcière qu’on invite pas à se pencher sur le berceau de la « convergence des luttes ».

Nous autres anar’, pensons-nous, nous sommes l’avenir. Selon nous, comme le formulait Bookchin, la pensée libertaire sera au XXIème siècle ce que le récit marxiste était au siècle précédent.

Donc, chiche, François, et tous les autres ? On discute ?

« Mais croyez-moi bientôt
Les flics auront du boulot,
Car tous les vagabonds
Parlent de révolution.
Un jour toutes nos chansons
Ouais vous désarmeront,
Il n'y aura plus qu'la folie,
La joie et l'anarchie
La joie et l'anarchie
La joie dans Paris » (et à Nice aussi !)

Mačko Dràgàn

Anarchiste écolo-punk

Journaliste au mensuel libertaire Mouais : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

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