«No futur» dans leur monde, ou comment je suis devenu écopunk

Si j’arbore une belle iroquoise bouclée, ce n’est pas juste par coquetterie. C’est aussi car, ado, j’ai découvert dans le punk tout ce dont je rêvais pour mon (no ?) futur : anarchie, antiracisme, féminisme, amitié, bière, envoyer chier en riant la société consumériste. Et écologie, donc. Car celle-ci est et restera un principe punk autogestionnaire, pas une étiquette politique opportuniste.

« J’ai brûlé mes verrues / mais jamais j’brûlerai mes vieux albums des Bérus / fils, j’en suis trop féru / plus que d'Jean Ferrat / Je préfère le rock ferreux de Pantera / adhère à la philosophie / de l’ivrogne notoire qui souvent utilisa le trottoir comme dortoir » (Svinkels, Réveille le Punk)

J’ai été un enfant plutôt sage. Un gamin de village amoureux des chats, déjà (dans le HLM où j’ai grandi, nous en avions cinq) et de la nature en général, notamment grâce à la lecture assidue du journal La Hulotte. La mort précoce de mon père m’avait sans doute rendu un peu rétif à l’autorité –une étude reste encore à écrire sur le fait d’être orphelin et la révolte punk- mais ceci ne s’est jamais vraiment manifesté dans un comportement de sale gosse, plutôt dans une mauvaise volonté indifférente, à la Bartleby, dans la nouvelle de Melville : I’d rather not to (« je préférerais ne pas »). Ne pas. Ne pas me faire ordonner des trucs, ni en ordonner moi-même. Ne pas m’empêcher de poser cette question cruciale : pourquoi ? Pourquoi je ferai, sans aller chercher plus loin, ce que cette société dysfonctionnelle –même les enfants s’en rendent comptent- me demandait de faire ?

Et c’est ainsi que ma route, à l’adolescence, a croisé celle du punk, grâce d’une part à cette prédisposition instinctive à l’anarchie, de l’autre à la discographie d’un grand frère chéri alors adepte du genre –bon, maintenant il écoute RMC, car le temps passe, mais c’est une autre histoire. Il me prêtait ces compiles sur cd-rom de l’époque, crackées sur Kazaa, et que j’écoutais sur un vieux poste radio dans ma chambre.

Un de ces cd me revient particulièrement en mémoire, car c’était l’un des rares originaux, et c’est l’un de ceux que j’ai le plus écouté : il s’appelait « Give’em the boot », et il s’agissait d’une compilation (il y en a eu toute une série) du label Hellcat Records, qui mélangeait punk, reggae, ska, oï ! et psychobilly. Au menu, mes groupes préférés, encore aujourd’hui : The Aggrolites, Rancid, Tiger Army, Westbound Train, F-Minus, Joe Strummer and the Mescaleros, Lars Frederiksen, Dave Hillyard and the Rocksteady Seven, The Distillers, Dropkick Murphys, The Gadjits, Hepcat…

Celles et ceux qui ne sont pas familiers de la culture punk s’étonneront sans doute de voir ce mélange multiculturel entre musique noire du Bronx, sons caribéens, et rage de prolo blanc des banlieues ouvrières anglaises. C’est que, dès le début, comme le film « this is England » l’a bien montré, le punk, et la culture « skinhead » qui l’a accompagné, ont été basés sur le métissage, le cosmopolitisme des classes populaires. En un mot : c’était une culture fondamentalement antiraciste. Certes, de nombreux médias se complaisent encore à mélanger allégrement les néo-nazis et les skins punks. C’est oublier que les jeunes couillons de Génération Identitaire (cheh !) n’écoutent guère de punk et que, comme l’a dit l’un des membres du groupe de oï ! Dropkick Murphys après avoir latté un spectateur qui avait tenté un salut romain : « les nazis ne sont pas les putains de bienvenus à un concert de Dropkick Murphys ! » Ce même groupe reprenait d’ailleurs dans une note de son album Sing Loud, Sing Proud ! cette formule de Martin Luther King : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots ».

Tout ça, avec les copaines de l’époque, nous a amenés à une sorte de radicalité politique, faite de dreadlocks, de crêtes, de jeans troués et de joints, pour la partie la plus superficielle, mais aussi de réflexions sur tout ce qui n’allait pas dans ce monde de merde –c’était après le 11 septembre, et le XXIème siècle commençait déjà à bien partir en vrille. Et tandis que nous bloquions nos bahuts pour protester contre le Contrat Première Embauche (CPE), nos manif’ résonnaient du son des glorieux anciens, la génération véner et combattive des années 70 et 80, celles de nos grands frères, et de Mathias, mon grand cousin-parrain punk aux cheveux verts qui, son rat dans la poche, me gardait sur ses genoux quand j’étais mioche.

Ça doit déjà paraitre loin, tout ça, aux jeunes d’aujourd’hui –navré de faire mon vieux matou con. Moi, je me sens précocement vieux. Car si Brigitte Bardot est en vie, tous ces groupes ou presque sont morts, comme Bacri : Métal urbain, Les Olivensteins, La Souris déglinguée, Oberkampf, Les Cadavres, O.T.H., Camera Silens, Panik, The Brigades, Les Rats, Ludwig von 88, les Washington Dead Cats, Babylon Fighters, Los Carayos, Laid Thénardier, la Mano Negra, et bien sûr, Parabellum et Bérurier Noir… Punk is dead ?

« Nyark Nyark ! » : ce cri de guerre sardonique des Bérus synthétise toute cette rage goguenarde qui nous habitait. « Nyark Nyark ! », « vive le feu ! », c’est bien ça qu’on avait envie de hurler au monde bourgeois.

Mais attention : comme l’a écrit Craig O’Hara dans La Philosophie du Punk, cette fureur destructrice, ce « no futur », signifiait bien : « il n’y a pas d’avenir dans la société que vous nous proposez ». Ce qui impliquait la volonté de vouloir en reconstruire une autre, de société. Plus libre. Plus punk. Ce n’était donc pas tout de crier, de se débattre dans la bêtise contemporaine, de balancer des trucs sur les flics en riant, une bière à la main, et de chanter comme Bradley Nowell de Sublime célébrant les émeutes pour Rodney King : « April 26th, 1992 / there was a riot on the streets / tell me where were you? / You were sittin' home watchin' your TV / while I was participating in some anarchy » … Il nous fallait aussi, on le savait bien, reprendre tout à zéro pour tout refaire à neuf.

Et c’est ainsi que, comme beaucoup d’autres, je suis devenu écopunk. Enfin, ce terme, je ne le connaissais pas encore, à l’époque, et je n’étais pas encore tombé sur Écopunk (Le Passager clandestin, 2016), de Fabien Hein et Dom Blake. Parce que, on l’oublie trop souvent –voire, on ne le sait pas du tout- le mouvement punk anarchiste a toujours été à l’avant-garde des luttes écolos. Eh ouais ! Avant d’être une carrière confortable pour politiciens médiocres en recherche opportuniste de nouveaux créneaux démagos, l’écologie a été, et restera toujours, une lutte punk autogestionnaire.

Du collectif Crass déclarant dès 1978 la mort du punk pour ne pas le laisser s’enfermer dans le piège consumériste, avant de se lancer rageusement dans la cause animale, à Jelo Biaffra, des Dead Kennedy’s, devenu activiste écolo altermondialiste, les pratiques punks furent parmi les premières sur le front de l’écologie sociale chère à l’anarchiste Murray Bookchin. Le « do it yourself » (DIY), notamment, a permis de découvrir les sentiers de l’autonomie collective, et de se réapproprier, y compris dans les villes, de nouvelles manières de faire, de jardinier, de maraîcher, de vivre ensemble.

Comme l’a dit l’un des auteurs d’Ecopunks au journaliste d’Usbek & Rica Thomas Saintourens (08/09/17) : « Le do it yourself, le véganisme, mais aussi la critique des menaces techno-industrielles traversent l’histoire du punk […]. Les formes d’action privilégiées consistent en la création de zones autonomes de l’espace public. C’est le cas du mouvement Stop the City puis, un peu plus tard, de Reclaim the Streets. Il s’agit de bloquer les villes pour y imposer temporairement certaines pratiques artistiques et militantes, y promouvoir de nouveaux rapports sociaux, d’autres manières de les habiter, y affirmer l’exigence de relations différentes avec le monde animal. »

Il ajoute : « Dans une Zad comme Notre-Dame-des-Landes, on retrouve des logiques d’installation et des processus de décision intégrant des éléments hérités de différents courants écologiques, dont le punk […]. La Zad est à l’image de cette capacité punk à se réapproprier et à réinventer des pratiques et des représentations qui lui sont antérieures ».

ZAD partout. C’est pour ça qu’aujourd’hui, mon adolescence loin derrière moi, avec les copaines, en écoutant à fond du Rage Against The Machine, nous réinvestissons comme nous le pouvons des rues qui nous ont été volées pour y faire de la musique et y planter des courges, c’est pour ça que nous réinventons ensemble de nouvelles façons de cohabiter avec tout ce qui vit, de la ville à la campagne, du Babazouk aux montagnes de la Roya.

Parce que non, le punk n’est pas mort. Il vit dans chaque gamin, chaque gamine qui demande à un adulte de la traiter en égale, dans chaque ado qui décide de sortir des chemins qu’on l’a obligé à suivre, dans chaque personne qui un jour pète les plombs et laisse tout tomber, un taf chiant, une vie rangée, pour explorer la fureur tranquille des marges, et dans toutes celles, tous ceux qui ici et là, ici et maintenant, font vivre une salutaire et essentielle révolte face au grand ennui planifié.

Avez-vous remarqué comme l’esprit punk ressemble à Dada, et au surréalisme ? « Lâchez tout […] Lâchez vos espérances et vos craintes. Semez vos enfants au coin d’un bois. Lâchez la proie pour l’ombre. Lâchez au besoin une vie aisée, ce qu’on vous donne pour une situation d’avenir. Partez sur les routes » (André Breton).

L’écologie était, est, demeurera, une lutte d’émancipation, horizontale, anticapitaliste, féministe, antiraciste, communaliste, fondée sur la démocratie directe. Et ce n’est qu’à ces conditions, avec la conscience de ces prérequis, qu’elle nous permettra de créer une véritable alternative au modèle dominant.

Salutations punks et libertaires,

M.D.

Couverture du Mouais #16 Couverture du Mouais #16
Cet article est tiré du numéro d’avril du journal Mouais, le mensuel dubitatif, qui traite ce mois-ci des islamo-gaucho-féminaza-végano-anarcho-punko-zadistes et fiers et fières de l'être.

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Sources :

Nyark nyark ! Fragments des scènes punk et rock alternatif en France. 1976-1989, par Arno Rudeboy, ed. Zones

La Philosophie du Punk, histoire d’une révolte culturelle, par Craig O’Hara, ed. RYTRUT, 2003, trad. Ladzi Galaï

Thomas Saintourens, Pourquoi les punks sont à l’avant-garde de tous les combats écolo, entretien avec Dom Blake, Usbek & Rica, 08/09/17 

Delphine Corteel, « Fabien Hein et Dom Blake, Écopunks. Les punks, de la cause animale à l’écologie radicale », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 02 février 2017, consulté le 04 mars 2021

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