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Billet de blog 5 oct. 2021

Mon voisin le chat sauvage

Il fait partie de la société autant que moi. Percevoir le vivant humain et non-humain comme une entité politique globale et locale à défendre sur ces deux niveaux, est une urgence, car aucune société écologiste ne pourra émerger des ruines du capitalisme sans ça. Et sans une éthique nouvelle remettant l’Humanité à sa juste place dans le grand bordel cosmique.

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Dans notre pensée d’occidentaux modernes urbanisés, la « vie sauvage », c’est forcément quelque chose de lointain, un truc de peuples des bois restés fidèles à leur pensée magique venue du fond des âges. Ce qui est stupidement caricatural, on en conviendra. Nous continuons à vivre en contact quotidien avec le « sauvage » : et s’en rendre compte est l’une des phases nécessaires de la révolution écologiste à venir.

Tenez, cette mode des « totems ». Dans la lignée d’un retour contemporain au spiritualisme (pas critiquable en soi, et très compréhensible au vu du vide abyssal proposé par la culture capitaliste consumériste), nombreux sont celles et ceux qui vont affirmer se sentir « connectés » à tel ou tel animal, généralement un lion, un aigle ou tout autre animal badass, sans prendre en compte une seule seconde qu’ils n’ont évidemment jamais fréquenté ces animaux, à part peut-être dans un zoo, et que si certains peuples de par le monde s’en réclament, c’est précisément car ils cohabitent avec eux, et qu’ils savent comment ils vivent, où ils se nichent - et quel est leur rôle dans le vaste écosystème où eux-mêmes évoluent. Pour un indien d’Amazonie, le jaguar n’est pas qu’un symbole stylé à se faire en tatouage : c’est un compagnon de vie, dont la présence est à la fois nécessaire et menaçante.

L’idée est donc, chez certains parmi nous : si les Garifunas du Guatemala ont un rapport au sauvage qui nous manque, nous, occidentaux ennuyés, devons donc faire comme eux - au sens strict de les imiter. Mais c’est hélas passer à côté du problème. Car ce n’est pas en repompant la pensée des Yanomani ou autres, sans rien comprendre de cette pensée, que nous allons réapprendre à vive avec le vivant non-domestiqué.

Comme le rappelle Joseph Confavreux (« Redonner vie au décor », Mediapart, 01/09/21) dans sa note de lecture de l’essai Apprendre à voir. Le point de vue du vivant, d’Estelle Zhong Mengual (Actes Sud) si, par exemple, le peuple amazonien des Nayaka ne voit pas la forêt comme nous, c’est « non pas en raison de leurs croyances, mais en raison du fait que leurs pratiques quotidiennes de cueillette, de chasse, de glanage, etc. font apparaître des invites de la forêt qui sont absentes aux yeux d’un randonneur occidental par exemple, non parce qu’il est occidental, mais parce que lui est pris dans une autre pratique avec la forêt ». Donc : « voir le monde vivant s’apprend », et ce n’est « pas une aptitude avec laquelle on naît, ou dont on hérite passivement (…) C’est un monde qui se travaille ».

« Travailler » ce monde vivant ; là est le véritable problème, le cœur du manque qui caractérise notre rapport à ce qui nous entoure. Tenez, notre pays compte plus d’un millier d’espèces sauvages, dont nombre peuvent se croiser en ville. Pourquoi ne pas chercher à se connecter à elles, plutôt qu’avec des animaux qu’on n’a jamais croisés que dans « Forrest warrior » avec Chuck Norris ? La réponse est simple, hélas : car on ne les connaît pas. La plupart des gamines et gamins de ce pays connaissent sans doute mieux la vie des tigres de Sibérie que des chats sauvages, qu’ils ont pourtant plus de chances de croiser (pour peu qu’ils s’en donnent la peine, car la bête est farouche).

Comme l’écrit Estelle Zhong Mengual, toujours citée par Confavreux, nos cultures traversent une « crise de notre sensibilité au vivant », « une limitation dans la gamme d’affects, de percepts, d’imaginaires, de concepts et de relations qui nous relient au monde vivant ». Dépasser cette crise implique d’aller au-delà des clichés ridicules du « bon sauvage » sympatoche et si « authentique » qui reviendra nous apprendre à parler aux arbres comme dans « Avatar », d’un côté, et de la prétendue supériorité du grotesque petit humain sur le reste du monde vivant, de l’autre.

J’ai eu la chance de grandir dans un foyer modeste mais écolo, où ont toujours été présents, dans les toilettes, des numéros de « la Hulotte », revue naturaliste « irrégulomadaire » initiée par Pierre Déom, chef-d’œuvre de la science biologique populaire, porte d’entrée exquise dans tout le non-humain avec lequel nous interagissons quotidiennement.

Existant depuis 1972 (le but étant au départ de créer un peu partout des CPN, les clubs "Connaître et Protéger la Nature"), « La Hulotte », avec beaucoup d’humour allié à une extrême rigueur scientifique, le tout illustré par de magnifiques dessins à la plume, m’a permis de connaître la vie des animaux et des plantes sauvages que l’on peut retrouver en France, jusqu’au plus près de nos jardins, mais qu’on ignore généralement, de la taupe aux araignées en passant par les hérissons, le lierre, les piverts, les aulnes…

En allant les chercher, ensuite, tous ces êtres incroyables, dans les forêts, les bordures des maisons, les buissons, en pistant les traces de leurs pattes, les touffes de poils accrochées ici ou là, en étudiant les jeunes rameaux, les fruits tombés au sol, j’ai donc, sans le savoir, et grâce à Pierre Déom, repris pour moi cette phrase d’Estelle Zhong Mengual citée plus haut : « voir le monde vivant s’apprend ».

Déom dit vouloir simplement (Télérama, 06/12/13) « rendre les enfants conscients des richesses naturelles, les pousser à sortir observer ce qui les entoure ». Puissent les adultes s’y mettre aussi : car pour vouloir préserver le vivant, encore faut-il le connaître. Et donc, sortir de chez soi, arracher son nez et ses doigts des écrans, quitter le béton pour aller arpenter le « sauvage » niché jusqu’en plein cœur de nos villes.

Le béton progresse. Le « Canard » du 8 septembre nous apprend que, depuis 1976, tout bétonneur doit, avant de construire un pont, un parking, un supermarché ou autre bidule puant et gris, mener une étude sur l’impact environnemental de son projet, qui sera ensuite analysée avec soin par le Conseil National de la Protection de la nature (CNPN), composé de 60 experts indépendants et bénévoles. Le hic : « Cet avis est consultatif. Les préfets peuvent très bien s’asseoir dessus. Et ils ne s’en privent pas. Exemple : le 27 janvier, celui de Loire-Atlantique a déclaré d’utilité publique le projet d’élargissement à 2 fois 2 voies d’une portion du périph de Nantes ayant reçu un avis négatif. Tant pis pour les 220 espèces d’animaux (dont 19 protégées) directement concernées… »

L’article du professeur Canardeau conclut cependant : « Les avis du CNPN ont parfois du bon : souvent les écolos du coin s’en emparent pour mener grand tapage ». Mais pour ce faire, encore est-il besoin, je le répète, de savoir pour qui on lutte, pour quel camarade non-humain à plume, à poils ou à antennes, au bénéfice de quel colocataire d’écosystème à quatre pattes, ou plus, nous allons venir saboter les pelleteuses pendant la nuit.

Nous avons tellement de vie sauvage à rencontrer autour de nous. Selon un rapport récent, la seule ville de Paris compte plus de 1600 espèces animales sauvages, et autant de plantes et de champignons. Comme le rapporte les Échos (oui, je sais…), « dans cette longue liste, on peut noter pêle-mêle 32 espèces de mammifères, 174 d'oiseaux (sur 545 en France), 3 de reptiles, 10 d'amphibiens, sans compter les insectes (1.078), mollusques (47), arachnides (117) et crustacés (16). 1.911 espèces végétales ont solidement ancré leurs racines, parmi lesquelles des orchidées (9 sur les 160 connues en France) ». Poules d’eau, oies, canards, cormorans, mouettes, goélands, crapauds, écureuils, hérissons, fouines, chauve-souris, sangliers, ratons laveurs (espèce invasive), lapins, lièvres, perruches à collier (invasives également mais si choupies), colonies d’abeilles non domestiques, mouches à miel, renards, castors, mulots, biches, lézards, orvets, faucons, chouettes hulottes, chats harets (chats domestiques ré-ensauvagés)… Pour choisir votre « animal totémique », vous n’avez que l’embarras du choix, et ce juste à côté de chez vous. Moi c’est le chat, vous l’aurez deviné.

« Se rendre disponible à d’autres formes de vies que la nôtre » (Confavreux), percevoir le vivant humain et non-humain comme une entité politique globale et locale à défendre sur ces deux niveaux, est une urgence, car aucune société réellement écologiste ne pourra émerger des ruines fumantes du capitalisme sans ça. Et sans une éthique nouvelle remettant l’Humanité à sa juste place dans le grand bordel cosmique. C’est aussi simple que ça, l’antispécisme, à mes yeux : réaliser que le monde ne tourne pas autour de nous. Comme le dit le Gardeur de troupeau de Pessoa/Caeiro à quelqu’un lui affirmant que le vent lui a parlé de regrets et de souvenirs : « Tu n'as jamais ouï passer le vent. Le vent ne parle que du vent. Ce que tu lui as entendu dire était mensonge, et le mensonge se trouve en toi. »

Macko Dràgàn

Dessin de Julie Ricossé pour Mouais

Journaliste à Mouais, mensuel de qualité qui a bien besoin de votre soutien, cet article est extrait du tout nouveau numéro du mois d’octobre, consacré au vivant sous toutes ses formes, disponible par abonnement à l’adresse suivante : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Sources :

https://www.lesechos.fr/2008/06/la-vie-sauvage-prospere-dans-les-villes-492288

https://www.telerama.fr/medias/la-hulotte-le-journal-le-plus-lu-dans-les-terriers-fete-son-n-100,105845.php

Joseph Confavreux (« Redonner vie au décor », Mediapart, 01/09/21

Et tous les numéros de la Hulotte, à commander sur lahulotte.fr

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