L’avenir sera libertaire, ou il sera tout pourri

Vous allez dire : un « l’avenir sera etc. » de plus. Certes. Mais, tandis que toutes les forces « d’opposition », de la FI aux Gilets Jaunes en passant même par EELV ( !), se concertent en vue du « monde d’après », il y a un terme que je n’ai guère entendu : c’est celui d’anarchie. De pensée libertaire, de révolution anti-autoritaire. Comme si nous n’y étions pas conviés. Alors quoi ?

On n’a pas invité la vieille sorcière ?

J’ai vu, dans la dernière vidéo d’Usul, un extrait de l’émission « le monde d’après », animée par Edwy Plenel. Il y avait plein de monde, il y avait même Cécile Duflot, mais il n’y avait pas d’anarchistes. Et tandis que j’écris, sur Médiapart, c’est au tour de… Montebourg lui-même. Tiens, donc. Qu’est-ce que nous avons, nous, là, les anars ? On sent le pâté ? Méfiez-vous : cela fait maintenant plus de 150 ans que nous avons raisons tout seuls, ça va finir par se voir. Ça se voit déjà, d’ailleurs. Et notre mise au rencart, plus ou moins consciente, commence à être lassante.

Mais reprenons depuis le début. Le scénario d’une sortie de crise par le bon bout, nous le savons tous, n’est hélas pas le plus probable. Les cinglés qui nous dirigent ont bien l’intention de tout faire pour que ne rien ne change, et il n’est pas dit qu’à l’issue du confinement, ce ne soit pas rapidement l’apathie et la résignation qui l’emportent. Il y a hélas fort à parier que la suite, cela ne soit que comme l’avant mais en pire.

Cependant, et c’est fort bien, à gauche ou, pour le dire de façon plus large, du côté des forces que nous dirons « d’opposition », à divers degrés (le degré 0,1 de cette échelle étant incarné par EELV[1]), les frontières bougent : ici et là, les partis, les ONG, les syndicats, les acteurs associatifs, les milieux militants, certains gilets jaunes également, se concertent afin d’ébaucher les premières lignes de ce fameux « monde d’après », sur une base commune il est vrai plutôt évidente : plus jamais ça.

Plus jamais ça : comprendre, plus jamais tout ce qui constitue notre triste monde politique, économique et social d’aujourd’hui, dont il ne sera sans doute pas vraiment nécessaire de dresser un portrait –rappelons seulement qu’il est l’image du visage grimaçant, tantôt grisâtre, tantôt orange, de notre monarque absolu en fin de règne.

Or donc : « insoumisme », écologisme, socialisme (je veux dire : socialisme pour de vrai), collectivisme, syndicalisme, tout le monde, de ceux qui veulent tout foutre par terre à ceux qui souhaitent plutôt remettre droit le cadre au-dessus de la cheminée, tout le monde donc apporte sa contribution dans cette élaboration théorique et pratique de l’après, à laquelle tout le monde est convié.

Tout le monde, y compris les anarchistes, j’en suis persuadé. Sauf que personne, pour le moment, parmi nos petits camarades bâtisseurs de monde d’après, n’a réellement jugé bon de nous mentionner, même au détour d’une phrase, et encore moins de débattre franchement des idées que nous portons afin de déterminer ce qui peut en être tiré. Alors que ces idées… jugez du peu : démocratie directe, municipalisme libertaire, écologie sociale…. Avouez qu’il y a tout de même là-dedans de quoi rebâtir un monde au complet, tout beau tout neuf, avec pièces et main d’œuvre.

Bien sûr, tous ces sujets sont abordés : comment pourraient-ils ne pas l’être, alors qu’ils sont au cœurs des problématiques actuelles ? Mais ils le sont souvent sous une autre formulation, et comme si les anarchistes n’avaient pas déjà façonné ces thématiques, en leur apportant des réponses pratiques précises.

Comprenons-nous bien : je ne grogne pas afin que soit rendu à César ce qui appartient à César. Seule la diffusion de nos idées importe, et je me fous bien de savoir si elles conservent ou non l’estampille « anarchiste » dans le passage de relai –même si des dénis tels celui de Thomas Piketty qui, dans son plus récent livre, réussit l’exploit de redécouvrir l’eau chaude des théories économiques anarchistes sans prendre la peine, bien sûr, de les mentionner une seule fois, peuvent être un brin agaçant.

Et la reprise massive, et bien souvent inconsciente, des théories anarchistes par une partie des Gilets Jaunes, est évidemment bienvenue.

CEPENDANT… Le problème est qu’en ne revenant pas à la source de ce qui est proposé, et de qui le propose, il arrive souvent que l’on perde, volontairement ou involontairement, une partie du paquet en cours de route.

Je ne vais pas redéfinir ce qu’est l’anarchie, je l’ai déjà fait ici et là, et après, on va dire que je radote ; je renvoie simplement vers les deux liens suivant :  https://www.youtube.com/watch?v=MvFTba7hpp0&t=5s ; https://blogs.mediapart.fr/macko-dragan/blog/220719/moi-je-suis-anarchiste

Mais gardons bien à l’esprit que s’il y a une chose qui doit être retenue de l’anarchie, c’est bien ça : il s’agit d’une pensée antiautoritaire.

Anti-autoritaire. Le mot est là, il est lâché, et il n’est pas à prendre à la légère. L’écologie sociale, le municipalisme libertaire, la démocratie directe ne sont pas des gadgets destinés à simplement tempérer les dysfonctionnements du système vertical, qu’il soit prétendument « représentatif » ou plus franchement imposé d’en haut : ce sont des façons de construire et de faire vivre, même pas « par le bas », mais bien sans haut ni bas, les nouveaux modes de fonctionnement qui s’imposent pour que ce « monde d’après » ait la moindre chance de ne pas être aussi con et laid que son prédécesseur.

Ce monde horizontal, sans chefs, sans « administrateurs » professionnels, sans structures hiérarchiques, croyons-nous, est possible –et d’ailleurs, il a toujours existé et existe toujours ici et là, comme l’indiquent de nombreux ethnologues, dans des études fouillées. C’est ce monde, possitopique, fonctionnel, réjouissant, que nous décrivons en détail dans le dernier numéro de la revue à laquelle j’ai le bonheur immense de participer, Mouais, que vous pourrez lire ici-même :  https://fr.calameo.com/books/006110248c246080b6403

On peut évidemment ne pas être d’accord avec nous, réfuter nos arguments, proposer d’autres modèles. Mettre en débat les contributions de nos collectifs, de nos chercheurs et chercheuses, de nos activistes, et de nos penseuses et penseurs les plus éminent.e.s, comme Ynestra King, Bookchin, Graeber, Scott…

L’anarchie, comme tout mouvement, ne se construira pas sans personne pour lui donner le répondant, fusse de façon cinglante. Et c’est à ce prix que nous pourrons, très utilement selon nous, contribuer à la formation du « monde d’après ».

Pour le moment, cependant, rares sont celles et ceux, à gauche, à vouloir franchement et directement reprendre, discuter, commenter nos propositions. Frédéric Lordon a eu ce mérite immense, dans deux livres passionnants, Imperium et La Condition anarchique. Mais on attend encore que des personnalités de la France Insoumise (un mouvement qui peut ne pas être si loin que ça de ce que nous pensons : j’ai parmi mes amis très proches un anar membre de la FI de Nice), tel Ruffin, des associations comme ATTAC, et des syndicats bien sûr (pas la CFDT, ne rêvons pas), s’emparent réellement des thématiques portées par la pensée antiautoritaire. En se rappelant bien qu’il y a un siècle, avant que nous soyons violemment décimés, la CGT était nôtre, et l’anarchisme faisait jeu égal avec le marxisme…

Que BFM et Pascal Praud ne veulent pas parler de nous autrement qu’en nous désignant comme de vilains terroristes, très bien. Mais vous, chers camarades ?

Nombreux furent les commentateurs, dans le camp progressiste, à s’être lamentés, lors des dernières élections municipales, du décollage délicat des « listes citoyennes » initiées ici et là : mais qu’ils se disent bien que si nous n’avions pas perdu autant de temps, en France, à ne pas incorporer dans nos débats les modèles politiques pratiques apportés par la pensée antiautoritaire, nous n’en serions peut-être pas tout à fait là. En guise d’exemple, il faut bien voir que bien des années après le décès de cet immense penseur, et malgré leur succès manifeste au Rojava, les idées de Bookchin et de ses épigones restent massivement sous-étudiées, sous-traduites, sous-débattues dans un pays qui a pourtant constitué pendant longtemps l’un des foyers les plus propices à la pensée anarchiste.

Il n’y a plus de temps à perdre. Il faut que tout le monde se fasse à cette idée : l’avenir sera libertaire, ou il sera bien merdique.

Alors, oui : nous autres, anarchistes, ne sommes pas forcément des interlocuteurs commodes. Incontrôlables, réfractaires, irréconciliables avec certaines logiques qui nous dégoûtent, souvent, on s’emporte, on s’énerve, -et on se barre. Et il nous arrive souvent aussi de refuser les invitations, j’en conviens très volontiers.  

Mais, au-delà de nos personnes, rien ne se fera dans le « monde d’après » sans nos idées et nos pratiques.

Car deux choses doivent attirer notre attention. La première, c’est que la crise que nous traversons n’est pas la crise d’un certain modèle représentatif : c’est la crise de ce modèle « représentatif » en son entier, et cette crise doit nous pousser à ne plus nous en remettre aux facilités d’une « démocratie participative » qui ne fait qu’habiller d’une robe un peu présentable une vie publique autonome en haillon. Le maître mot pour toute suite enviable doit être : autonomie locale, ce qui implique de ne pas sombrer dans la tentation de reconstruire, même à de bonnes fins, un régime de « gouvernance » portant malgré tout lui en lui les germes du pire à (re)venir.  

La deuxième chose, conséquente de la première, est que, une fois prise en compte cette exigence d’autonomie locale, nous devons faire en sorte, par tous les biais possibles, de développer les formes de sociabilités d’immeuble, de quartiers, multiplier les collectifs et associations, afin de laisser croître un « monde d’après » en fait déjà-là. Le pouvoir, pour être utile et légitime, doit redescendre vers les villages, les quartiers, au sein desquels de vrais comités démocratiques, dotés de lieux de réunion, de moyens matériels proportionnels à leurs besoins, décideraient de l’allocation des fonds dont ils disposeraient dans la commune, selon leurs affinités et leurs priorités, dans le cadre de l’éthique anarchiste –c’est-à-dire, antiautoritaire. Et dans une recherche, toujours à renouveler, du consensus

En ayant bien conscience que l’autonomie, comme l’a bien formulé Alain Damasio, commence par nous-mêmes : « -Comment se sortir de là, alors ? –Je suis tenté de faire un parallèle avec le numérique : tu peux incriminer les Gafas (Google, Apple, Facebook, Aamazon) mais personne ne t’oblige à t’inscrire sur un réseau social aussi fliqué que Facebook, à utiliser Google, la machine de guerre du traçage, à laisser tes courriels être lus par des collexiqueurs. Nous sommes parfaitement libres d’utiliser ou non ces outils hautement tracés. Ces entreprises vont tout faire pour nous pousser à la dépendance, bien sûr. C’est leur cœur de business : designer la dépendance, revendre les traces. Mais il y a toujours moyen de refuser, d’y échapper, d’utiliser Framasoft, des moteurs et des logiciels libres. De ne pas avoir de smartphone. Ce combat est d’abord à mener entre soi et soi, pour savoir jusqu’à quel point –au nom de la sécurité, du confort et de la paresse- on est prêt à cesser d’être une femme ou un homme libre » (28 avril 2020, propos recueillis par Hervé Kempf, reporterre.net).

Car qui dit autonomie, dit responsabilité individuelle.

Cette responsabilité individuelle tant mise en question, en ces temps de confinement, de mise en danger de soi et, surtout, d’autrui, d’interdits multiples. Mais l’anarchie, justement, nous apprend à ne pas désobéir juste pour désobéir. En nous apprenant l’art du collectif, et l’humilité que cet art impose, elle nous apprend à écouter ni celui qui parle le plus fort, ni celui qui « a le pouvoir » (Macron et ses copains nous ont montré à quel point il était déraisonnable d’accorder la moindre attention à leurs délires) : mais à celles et ceux qui connaissent un sujet pour l’avoir travaillé sur le terrain. Tout simplement.

Ainsi, personnellement, mes guides, lors de ce confinement, auront été les soignant.es. Pour elles et eux, je suis resté chez moi, hors moments de maraude bien sûr. Et pour la suite, afin que nos mouvements sociaux ne contreviennent pas à la prévoyance sanitaire (le sanitaire étant le bien-être collectif), je suis pendu à leur lèvres. Le monde d’après, qui ne sera pas débarrassé du virus avant longtemps, ne pourra se faire aussi sans les collectifs de soignant.es, tel « bas les masques ».

Mais je m’écarte de mon sujet. Il est temps de conclure. Tandis que le monde capitaliste s’émiette, et que les rats commencent déjà à s’entre-dévorer (RIP Lagardère, charogne entre les dents de Marc Ladreit de Lacharrière et Vincent Bolloré), l’anarchie nous apporte une vision du monde inspirante, riche de centaines, de milliers, de millions peut-être de textes, de chansons, de lieux, d’activistes, de propositions concrètes.

Et, je me répète, mon petit doigt me dit que le « monde d’après » ne se fera pas sans ça. Parce que le monde d’après, il est écologiste, DONC antiautoritaire : car la domination de la nature par l’homme découle de la domination de l’homme par l’homme. Pour cesser de détruire la nature, il faut donc cesser, dans un même processus, toutes formes de dominations. Et, en premier lieu, la soumission politique.

« Les mouvements féministes, écologistes et communalistes doivent créer des communautés humaines décentralisées adaptées à leurs écosystèmes. Ils doivent démocratiser les villages et les villes, les confédérer, et créer un contre-pouvoir face à l’État » (Bookchin)

Et, pour conclure sur un thème d’actualité (et qui touche BEAUCOUP de mes proches), celui de la culture, je reprendrai la fin de l’excellent article de Mickael Correia sur cette question : « La crise sanitaire actuelle requestionne l’utilité sociale de la culture pour mieux revenir à l’essentiel de l’associationnisme, [selon] Gérôme Guibert. Ce principe phare de l’économie sociale a été à la base des premiers syndicats et coopératives : l’idée de s’organiser collectivement par en bas pour défendre un bien commun, ici la culture, et esquisser des perspectives de résistance. » Et devinez qui ont été parmi les premiers à penser ça ?

Les anarchistes.

Alors, monsieur Plenel, promis, au prochain débat sur le « monde d’après », vous nous inviterez aussi ?

Salutations confinées et libertaires,

Macko D.

PS : je rappelle le lien vers notre Mouais : https://fr.calameo.com/books/006110248c246080b6403

PSPS : j’ai aussi créé un Calaméo avec quelques uns de mes textes de fiction. https://fr.calameo.com/accounts/6261580

PSPSPS : et j’attends toujours un OLG sur l’anarchisme !

 

[1] N’oublions pas le comportement scandaleux d’EELV durant les dernières municipales, notamment à Nice, où Juliette Chesnel (qui, en tant que conseillère municipales, a ratifié ces dernières années TOUTES les mesures liberticides et antisociales d’Estrosi) et son équipe (moins celles et ceux qui ont quitté le navire à temps, et dont l’honneur est sauf) ont rallié Governatori, chef d’entreprise droitier et corrompu. Personnellement, je n’oublie pas, ni ne pardonne.

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