Ma vie dans des fiches

Chers RG, vous m’avez vu grandir. Dix ans d'amour. Du CPE jusqu’aux Gilets Jaunes, vous m’avez suivi de loin, dans ces années de lutte, complétant vos fiches. Il y a quelques temps, selon le Canard Enchaîné, vous avez été « ressuscités », mais nous savions bien que vous n’aviez jamais disparu. Petite lettre à vous –parce que vous faites un peu partie de la famille, en fin de compte...

Titre de l'article du Canard Enchaîné Titre de l'article du Canard Enchaîné

La première fois que vous m’avez vu, c’était en 2005 et 2006, pendant le mouvement lycéen contre les lois Fillon, puis contre le CPE. J’avais 15, puis 16 ans. Je n’étais pas très gracieux. J’avais les cheveux longs et des boutons, j’étais tout mince, et je ne devais pas avoir l’air bien menaçant. Mais comme je fréquentais alors les Jeunes Communistes autant que la Fédération Anarchiste (le goût pour la convergence des luttes, déjà, et l’amour du paradoxe) et que je participais activement aux manif’ et aux blocages, je suppose que c’est à ce moment-là que vous m’avez remarqué. Nous étions là, dans les cortèges, moi dedans, vous sur le côté, et nos regards se sont croisés. Je ne dirais pas que ça a été le coup de foudre, mais au moins le début d’un intérêt, constant à défaut d’être intense ni même partagé –je vous connais si peu, de mon côté…

C’est donc à ce moment-là, peut-être (quoique seuls les majeurs aient été normalement concernés, en ce temps, par le fichage pour "future délinquance hypothétique"), comme c'était le cas pour plusieurs dizaines de milliers de personnes, que vous avez sorti une fiche, que vous y avez marqué mes noms et prénoms, et que vous avez commencé à la remplir : passé, passions, engagement, fréquentations, "dangerosité".... Et ça a été les premiers temps d’une belle histoire, orageuse, qui continue aujourd’hui, en 2019, dans la fumée des lacrymogènes, chaque samedi, et qui, c’est à craindre, continuera longtemps. Même si je suis et resterai un simple petit citoyen, un « rien » qui ne vaut même pas pour vous la fiche Bristol sur laquelle est inscrit son nom et les informations souvent délirantes qui lui sont liées… 

Souvent, je me dis que vous devez trouver ça beau, tous ces gens, jeunes et moins jeunes, que vous suivez en les considérant comme une menace pour la simple et bonne raisons qu'ils se battent pour leurs droits et ceux des autres, pour un monde plus juste, plus solidaire... Une menace, ça ? Vraiment ? Mais je m'égare. 

En 2007, je suis arrivé à Nice, et vous n’avez pas tardé à me revoir, puisque ça a été le début du mouvement étudiant contre la LRU, la semi-privatisation des universités. Ça tombait bien, j’étais étudiant. Je n’avais plus les cheveux longs, et plus de boutons. Sorti de l’adolescence, enfin, car quelle sombre et stupide période, j’avais pris confiance en moi. Ça a dû vous émouvoir, de me voir grandir comme ça, d’un coup, prenant la tête de quelques manifs, avec un microphone, criant, inventant des slogans (notamment celui-ci, dont j’étais si fier : « des droits / pour les étudiants, / un doigt / pour le gouvernement ») …. Il faut bien que jeunesse se passe.

Mais pendant ce temps-là, vous changiez, vous aussi. Ça faisait longtemps que les gens vous traitaient de « police politique », les méchants, et pour faire bonne figure, il a donc fallu vous faire faire peau neuve. Et on vous a dissout. Tristesse. En juillet 2008, vous avez fusionné avec les barbouzes de la DST, la direction de la Surveillance du territoire, pour devenir d’une part la direction centrale du Renseignement intérieur (DCRI), un si joli nom, et de l’autre la Sous-direction de l'information générale (SDIG), un sigle magnifique. Mais personne ne s’est trop inquiété pour vous : on savait que vous étiez encore là. Et que le fichier Edvige ferait d'autant plus efficacement son office de surveillance des individus "subversifs".

En 2010, je suis parti à Toulouse, vous m’avez aperçu dans les cortèges contre la réforme des retraites, et vous m’avez vu traîner avec des squatteurs, des teufeurs, et des antifas. Et peut-être alors avez-vous noté : « ça y est, il va basculer dans l’action violente ». Mais non. Je suis resté plutôt calme. J’imagine votre déception, et j’en suis désolé. Les enfants sont parfois ingrats. Mais je suppose que vous m’avez tout de même, à ce moment-là, définitivement collé l’étiquette « ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome », comme vous l’aviez fait pour la bande à Coupat à Tarnac. Ça ne mange pas de pain, et ça gonfle les statistiques de la sédition. C'est toujours valorisant, de s'imaginer que l'on fait face une armée de l'ombre nombreuse et déterminée, et pas à une galaxie de citoyens altruistes et pacifiques.

Puis je suis retourné à Nice, j’y suis tombé amoureux (j’espère que vous avez pensé à le mentionner : « Il a l’air heureux, ce con »), et j’ai continué ma petite vie militante, créant une association humanitaire avec des amis (bon, ça, vous avez dû vous en foutre, puisque son but était d’animer des ateliers artistiques auprès d’enfants défavorisés du monde entier, un truc de hippie sans danger, a priori), ou faisant partie des initiateurs d’un foyer étudiant où on pouvait lire le Comité Invisible et l’Encyclopédie des Nuisances, et qui hébergeait tout ce qui peut se faire en termes d’ultragauche, -et ça, c’était plus intéressant pour vous, même si, à part un procès pour une caméra de surveillance dégradée, avec nous, vous n’avez pas eu grand-chose à vous mettre sous la dent, il faut bien le dire.

Bon, après, tout en voyageant aux quatre coins du monde, je suis parti à Toulouse à nouveau, puis à Barcelone, où j’ai vécu un an, puis à nouveau à Nice, et vous vous êtes sans doute dit que je devenais vraiment difficile à suivre, que c'en était bien embêtant, et à l’étiquette « ultragauche mouvance anarcho-autonome » vous avez sans doute alors fini par ajouter la mention : « tendance manouche itinérant » (à noter qu’entretemps, vous étiez devenus, en 2014, le SCRT, le Service central du renseignement territorial).

Puis il y a eu Nuit Debout, et je n’étais pas là. Stupeur. Vous vous êtes inquiétés ? Vous avez peut-être noté : « On ne sait plus où il est. Aux dernières nouvelles, il était en HP ». Et, à « ultragauche mouvance anarcho-autonome tendance manouche itinérant » vous avez ajouté : « bipolaire instable ». Les enfants sont comme ça : après vous avoir déçu, après avoir été ingrats, ils disparaissent. Ils vivent dans leur coin leurs petites et grandes misères. C’est bien triste, mais c’est la vie. Je vais néanmoins vous aider à compléter ma fiche, parce qu'il ne peut y avoir aucun secret entre nous : pendant Nuit Debout, je n’allais pas fort. Et j’étais donc parti m’enfouir en Martinique, puis dans une favela d’Amérique du Sud, où j’ai travaillé un an (je tiens à vous préciser que je n'en ai profité pour intégrer aucun cartel de la drogue). Navré si je vous ai fait peur.

Je suis rentré il y a deux ans, et j’imagine avec émotion le regard émerveillé et attendri que vous avez dû avoir en me voyant reprendre, avec la fougue du revenant, ma place dans les milieux militants, pour la défense des migrants dans la Roya, des mal-logés, assistant aux procès, écrivant des communiqués et des articles (et passant même, une fois, à la télévision, en tant qu’invité plateau ! Je suis sûr que vous en avez été plus fiers encore que ma propre mère) participant aux actions, créant des collectifs… « Il est de retour, ce petit con, et il n'a pas baissé les bras ». Vous avez cependant peut-être griffonné sur un coin de fiche : « Vie sentimentale et matérielle : bordelique », parce qu’aucun aspect de mon existence n’est sensé vous échapper. Et vous avez raison : si on commence à laisser les citoyens de notre beau pays avoir une vie privée, c’est le début de la chienlit. Heureusement pour vous, Facebook est là pour nous permettre de nous ficher nous-même. Au fait, j'espère que ça n'est pas trop fatiguant, de lire toutes ces données numériques ?

Et il y a eu les Gilets Jaunes. Une insurrection comme on en avait pas vu depuis longtemps. Et vous, devant tout ce jaune, vous avez vu rouge. Le Canard enchaîné, dans un article récent passé un peu inaperçu, a qualifié la création par décret du SNEAS, le Service national des enquêtes administratives de sécurité, de « résurrection » des RG. Avec pour but de ficher « les personnalités exerçant une réelle influence sur le mouvement ou se signalant par des discours ou des commentaires vindicatifs ou subversifs trouvant de l’écho sur les réseaux sociaux.... des individus qui, aujourd’hui, jouent un rôle réel par leur présence constante, par le caractère fédérateur de leurs actions, par le fait qu’ils ont un potentiel pour être des interlocuteurs des pouvoirs publics ou, au contraire, sont entrés dans une forme de radicalité. » Étrangement, ceci n'a pas eu l'air de choquer grand-monde. Mais, bon, personne n'avait moufté non plus quand Médiapart avait annoncé que les Gilets Jaunes blessés étaient eux aussi fichés...  Comme quoi, on s'habitue à tout.

Chers RG, je ne sais pas si vous l'avez ajouté à ma fiche, mais vous m’avez vu passer dans les cortèges des gilets jaunes. Tout droit, tout fier. Elles sont loin, n'est-ce pas, les années de mon adolescence, quand j’étais déjà là, tout maigre et souffreteux, à construire pas à pas ma culture politique.

Vous ne trouvez pas que c'est émouvant, tout ce chemin parcouru ? Et que nos luttes, à nous, elles aussi, ont pris en épaisseur ? Vous ne trouvez pas que c’est beau, ce peuple si longtemps passif enfin soulevé, qui enflamme le débat démocratique, qui réactive la lutte des classes, qui retrouve la fierté du « nous », et qui ne tremble pas devant les LBD et les grenades de vos collègues ? Avec les gilets jaunes, le « peuple », quoi que ce mot veuille dire, a atteint une certaine forme de maturité, sans doute. Et moi aussi.

Tout ceci est décidément bien émouvant. Cependant, je vous le dis tout net : je serais très désappointé d’apprendre que vous considérez que je suis quelqu’un que vous pourrez « retourner ». Parce que j’ai beau avoir une coupable tendresse pour des gens qui me suivent depuis si longtemps, qui m’ont vu grandir, changer, crier, chanter, aimer, je n’en oublie pas pour autant que votre travail de fichage avec pour seul motif l’opposition à la politique gouvernementale et à la société capitaliste est une aberration, dans un pays qui continue à se prétendre démocratique, et que vous êtes, et resterez, une police politique dont l’essor représente un signal alarmant du fascisme qui vient, et auquel vous contribuez activement.

Mais je suis un brave garçon, vous l'avez sans doute noté. Alors, pour conclure : je vous aime, et je vous emmerde. Vous savez, c’est toujours un peu comme ça, dans la famille…

En attendant le jour où nous brûlerons toutes vos fiches, où nous effacerons tous vos dossiers informatiques, et où vous serez dissouts pour de bon. Parce que, pour de vrai, je plaisante, mais il n'est pas normal que vous connaissiez aussi bien autant de citoyens qui, comme moi, n'ont commis comme crime que de ne pas penser qu'à eux.

Salut et fraternité,

M.D.

 

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