«J’écris contre la peur»

Du mal à écrire, depuis quelques temps. Les appels au putsch et l’ambiance générale proto-fasciste me fatiguent un peu. La mairie va nous virer de notre appart'. Pas facile de lutter contre l’impression que tout est foutu. Cependant, allons-nous laisser les généraux gâteux, les éditorialistes de CNews, l’arc brun RN-LR-LREM et l’impuissance complice de la gauche bourgeoise nous pourrir la vie ?

Ça fait plusieurs fois, depuis quelques semaines, que je me retrouve en rade devant mon clavier, après avoir tenté d’écrire un article. La page blanche –pour un graphomane insomniaque comme moi, quel sentiment étrange… Les mots qui se dérobent, le flux verbal qui ne vient pas, reste coincé dans la gorge, ou plus profond encore, en travers de l’estomac, fiché dans les tripes comme un douloureux poinçon…  « J’écris contre la peur. Contre le vent avec des griffes qui se loge dans ma respiration » (Alejandra Pizarnik).

Trop de tout. Une profusion de « trop », des « tout » qui s’amalgament en un tout indigeste et uniforme. Trop de tout, arrêtez, je veux descendre, ne plus voir, ne plus entendre, ne plus lire, ne plus ressentir, rien, le silence satisfait de la feuille d’arbre qui sait qu’elle tombera un jour au sol dans un doux bruissement, et que tout ça n’a pas grande importance, silence du vide cosmique où tout de joue en millions d’années, pas en secondes d’info continue qui nous percutent comme des salves d’armes lourdes.

Sur quoi écrire ? Les sujets s’imposent qui disparaissent les uns après les autres, dans un grand fracas de tôle froissée. « L’union des gauches », c’est si important, l’union des gauches, le risque d’un coup d’État militaire, c’est si grave, merde, bordel, le risque d’un coup d’Etat militaire, un attentat, c’est si triste, un attentat, la récupération politique de cet attentat, c’est si écœurant, la récupération politique de cet attentat, puis des annonces de déconfinement, c’est si rassurant, puis des manifestants exécutés par balle en Colombie, c’est si revotant, puis ça, puis ça, puis ça, c’est si touchant émouvant fatiguant énervant accablant, rayez les mentions inutiles, et rayez-moi aussi je ne me sens pas bien utile non plus dans tout ça, et laissez-moi dormir.

Laissez-moi dormir, et consolez-moi. « Je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier », a pourtant écrit Stig Dagerman dans le texte qui porte ce nom.

Pas facile de lutter contre l’impression que tout est foutu. Les fachos prennent leurs aises dans nos rues, les putschistes grabataires astiquent leurs vieux fusils en remettant leurs dents, la gauche est à la traîne, notre expulsion du Vieux-Nice par la mairie approche, et peut-être que mon coloc, notre chat noir et moi serons bientôt à la rue, la CAF me doit désormais dans les 5000 euros de non-perçu, et j’en ai ras le cul. Voire, je dois bien l’avouer, j’ai peur, peur de ce que tout ça va donner. Je n’ai rien contre le fait de rejoindre le maquis, au contraire, mais je ne pensais pas que cette possibilité deviendrait un jour aussi tangible.

Mais : pourquoi laisserions-nous les gâteux secs en kaki, les hurleurs professionnels de CNews, les néo-pétainistes en goguette, les idolâtre de Macron, et tous les prêtres du grand ennui planifié nous pourrir la vie sans discontinuer, nous déprimer, nous racornir, nous épuiser, nous railler, nous fatiguer ?

Selon les putschistes incontinents qui font Franco sous eux, « [l’]heure est grave, la France est en péril », en proie au « délitement » causé par « un certain antiracisme » qui aurait pour but de préparer « la guerre raciale que veulent ces partisans haineux et fanatiques », complices de « l’islamisme et les hordes de banlieue » qui entraînent « le détachement de multiples parcelles de la nation pour les transformer en territoires soumis à des dogmes contraires à notre constitution ». Voilà le discours dans lequel une partie des gens de ce pays se reconnaissent. C’est le discours du pouvoir, de Blanquer à Darmanin. Le discours du LR, du RN. Le discours de Pascal Praud.

Mais, consolation : ces gens-là ne sont que les tenants rassis d’un monde en train de mourir, et qui s’accroche aux dernières branches.

Comme l’ont écrit Fabien Escalona et Mathilde Goanec dans leur article « la France est-elle vraiment de droite ? » (Mediapart, 26/12/20), « le renouvellement de la population ne joue pas en faveur de la droite traditionnelle. Du moins, les choses sont assez claires depuis longtemps pour ce qui relève du libéralisme culturel. « Autant les clivages autour des questions socio-économiques persistent, écrit Vincent Tiberj, autant les valeurs ont en moyenne considérablement bougé vers plus d’acceptation de l’autre, plus d’égalité entre les sexes, moins d’autoritarisme, moins de xénophobie et moins de valorisation de la tradition. » Interrogé par Mediapart, le chercheur confirme qu’« on a changé de monde en quarante ans », y compris sur une question aussi sensible dans le débat public que l’immigration. » 

Ils ajoutent encore : « Les exemples abondent de cette évolution plutôt à gauche des valeurs culturelles, en tant qu’ouverture à l’altérité, aux minorités et aux différences de style de vie. Ils se retrouvent dans l’ouvrage collectif La France des valeurs (PUG, 2019), qui retrace les enseignements de quarante ans d’enquêtes menées entre 1981 et 2018. »

Alors oui, des fois, on fatigue, en ce moment, c’est dur, mais consolons-nous, consolons-nous, nous en avons bien besoin : en fait, si on y regarde bien, les rassis fachos ne sont pas si majoritaires que ça. Et, pour bosser avec des ados en lycée pro, je sais que les radotages puants ne séduisent guère la jeunesse, qui a, fort heureusement, d’autres aspirations, tout comme une grande partie des Françaises et des Français.

Regardez : une bonne partie des médias s’en fout, mais une centaine de théâtres restent occupés, dans tout le pays. Moi-même, régulièrement, j’y dors, j’y ris, j’y fais de la musique, des rencontres, avec des étudiantes et des étudiants, des chômeuses et des chômeurs, des syndicalistes, des précaires, qui partagent avec moi, malgré des divergences, une commune vision du monde, basée sur le partage, et l’envie d’envoyer valdinguer tout Macron et son monde, et tous les tristes guignols nostalgiques de l’Algérie française et du IIIème Reich qui se paluchent sur De Villiers en attendant la guerre civile.

Nombreuses sont les autres luttes, où les générations coopèrent, s’entraident, dialoguent et se tendent la main pour construire demain. Ainsi, je ne l’ai pas dit au début ce piteux papier, mais c’est aussi pour ça que j’ai du mal à écrire : je n’ai plus temps, tellement ma vie est riche de personnes merveilleuses avec lesquelles emprunter les sentiers joyeux de l’émancipation, toujours avec humour et sans perdre le sens de la fête –pas comme ces sinistres cons qui squattent le pouvoir et dont les vies ont l’air aussi navrantes que les Power Point qui leur tiennent lieu d’états d’âme.

Je ne m’illusionne pas, bien sûr : oui, le danger autoritaire, xénophobe et réactionnaire menace, et oui cette pensée nauséabonde est implantée dans de trop nombreux esprits. Mais je sais aussi que dans chaque lieu du monde où une horreur et une injustice se passe, il y a aussi au moins une personne qui lutte contre ça. Au moins une.

Stig Dagerman, encore –que j’aime écouter mis en musique par les Têtes Raides : « En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime. Qu’ai-je alors entre mes bras ? Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur ».

Et puisque nous sommes menacés par l’extrême-droite : des chairs en lutte bien vivantes, solidaires, disséminées partout, et bien décidée à ne pas laisser le pire l’emporter. Alors, oui, Alejandra Pizarnik, toi la grande poétesse, « j’écris contre la peur » … Puissions-nous bientôt faire bien plus que ça, et écrire notre avenir, notre avenir sans tous ces gens qui nous pourrissent la vie.

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

Journaliste à Mouais : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Je rappelle qu’avec Mouais, nous organisons début juin les 1ères Assises intergalactiques de la presse libre, n’hésitez pas à vous renseigner, et éventuellement, si vous le pouvez, à venir nous voir ! http://mouais.org/assises-pl-2021/

Crédit : Dylan Meiffret pour Nice-Matin Crédit : Dylan Meiffret pour Nice-Matin
Et je rappelle aussi que donc, avec mon coloc Jérem et avec notre chat noir Mojoja, nous allons être expulsés de notre appart’, pour de basses raisons de gentrification… N’hésitez pas à partager l’article suivant, qui explique bien la situation :

https://www.nicematin.com/social/jeremy-le-fils-du-marionnettiste-nicois-serge-dotti-menace-d-expulsion-676717

Source :

https://www.mediapart.fr/journal/france/261220/la-france-est-elle-vraiment-de-droite?onglet=full

 

 

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