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Billet de blog 7 juil. 2022

Demain ne sera pas mieux

C’est la merde, vous avez remarqué ? Et c’est triste, mais on ne peut même plus se payer le luxe de se dire que « ça ira mieux demain ». Non. Là-haut, ils ne changeront rien. Droit vers le mur. Et nous en-bas, on en paiera le prix. Ne reste plus qu’à organiser le pessimisme, et habiter la catastrophe. « Couler en beauté, plutôt que flotter sans grâce » (Corinne Morel Darleux)

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Je dois vous faire une révélation : sous mes dehors de clochard céleste bourru mais rigolard rempli de bière et d’optimisme, je jette en fait un regard assez sombre sur l’avenir et sur ce qu’il adviendra de nous. J’ai beau détester les discours excessivement catastrophistes, j’ai du mal à me convaincre que les lendemains seront radieux. Et je ne crois pas (ou plus. Ou ça dépend de mon humeur. Ou c’est compliqué.) en une victoire à venir sur le capitalisme.

En mon for intérieur, je pense hélas que je vivrais mes vieux jours d’anar grincheux, ainsi que mon chat et mes futurs enfants, dans une version du monde possiblement assez similaire à celle présentée dans les Fils de l’homme, ce chef-d’œuvre absolu d’Alfonso Cuarón se déroulant dans un futur proche au Royaume-Uni, un pays en plein chaos menant une politique anti-migratoire totalitaire et ravagé par la guerre civile et les pandémies (mais où vont-ils chercher tout ça, lol), sur fond d’une humanité devenue stérile à cause de la pollution, et ainsi en marche vers son extinction prochaine, le film s’ouvrant sur l’annonce, dans les médias, de la mort par assassinat, le 16 novembre 2027, de « bébé Diego » qui, avec ses dix-huit ans, était la plus jeune personne sur Terre, la dernière naissance recensée.

Sauver le monde, j’y ai cru adolescent, mais d’une part, comme dirait l’écrivain visionnaire Roberto Bolaño, le monde est vivant et « rien de ce qui est vivant ne peut être sauvé », et d’autre part, soyons lucides : on ne peut pas guérir un mort. Et notre incapacité à changer nos modes de vies nous a déjà tués depuis longtemps. Comme dans Ken le survivant, on ne le sait pas encore, mais nous sommes déjà morts. Tout a été foutu dès le moment où on a trouvé du pétrole.

La folie destructrice de nos dirigeants ne connait aucune limite, et je ne vois pas ce qui les ferait s’arrêter en si bon chemin : ils s’en foutent, ils sont fous. Macron, à peine réélu, relègue déjà l’écologie au rang de préoccupation aussi secondaire pour lui que le futur casier judiciaire de ses ministres, et nomme à ce poste un homophobe notoire dont la première décision sera sans doute de limiter les émissions de CO2 en supprimant la Gay Pride. Jéremy, un ancien trader, témoigne pour une émission de Public Sénat : « Mon boss personnel […] disait « Dans tous les cas c’est foutu ! » ; il accuse « des supérieurs [qui] font tout pour parier sur l’effondrement, parier sur certaines matières premières qui vont se raréfier. Ils n’ont pas des raisonnements comme Monsieur tout le monde, ils ont beaucoup plus d’informations, beaucoup plus de pouvoir. Il ne faut pas minimiser la conscience de la nuisance des personnes qui sont aujourd’hui aux manettes, qui sortent des écoles que j’ai pu fréquenter », et qu’il qualifie de « cyniques » et de « psychopathes ».

On n’en peut plus. Le feu commence à se planter un peu partout. Il y aura des grèves, des violences : ils ne céderont rien. Ou quelques miettes.

Il y a très peu de temps, un pays que je connais et que j’aime pour y avoir quelques temps vécu, l’Équateur, a connu à nouveau une flambée de violence –une pensée à mes compas de là-bas. Face à la colère créée par la misère sociale, le gouvernement de droite, à nouveau encore, a répondu par les balles et l’État d’urgence. Puis, les charniers des manifestants encore chauds, les comptables militarisés du pouvoir ont concédé quelques centimes d’aumône, ramenant par exemple la baisse du prix du gallon (3,8 litres) d’essence à 15 centimes au lieu des 40 demandés. Une diplomatie de marchands de tapis, qui permettra à un système injuste et indéfendable de donner le change jusqu’à la prochaine famine, la prochaine émeute.  

Le chaos ne gêne pas le rouleau compresseur libéral, bien au contraire. Tenez : L’Ukraine profite de la guerre pour accélérer les réformes ultralibérales, titre ainsi Mediapart dans un article de Laurent Gueslin. « Quatre mois après le début de l’invasion, nous dit cet article, l’économie ukrainienne est en ruine. Ce qui n’empêche pas le gouvernement de procéder à une destruction méthodique du code du travail. » La grande classe, non ? « Nous sommes dans l’un des pays les plus corrompus d’Europe, et le droit du travail était l’une des dernières choses qui protégeaient les plus pauvres, explique George Sandul, avocat membre d’une ONG de défense des travailleurs.euses. Dans un contexte de crise comme celui que nous traversons, cette loi transforme les travailleurs en esclaves. » Le président Zelensky, ce héros partout adulé, avait de toute façon donné la couleur dès son élection, et annoncé son intention de « modifier le Code du travail en faveur du business ». Temps de guerre ou non. Il faut que les « réformes » se fassent, même sous les tapis de bombe.

Et pendant ce temps-là, le capitalisme s’installe dans une crise durable, toujours plus près du risque systémique. Après la crise de 2000, due à l’éclatement de la bulle financière technologique, l’explosion du secteur financier de 2008, la crise de la dette européenne de 2010-2013, celle ayant touché l’économie chinoise en 2014-2015, désormais, souligne Romaric Godin, « la crise est très différente. Elle regroupe les caractéristiques de toutes ces crises, et même d’autres, en une seule » : crise inflationniste, tensions géopolitiques avec les contrecoups désastreux de la guerre en Ukraine (sans oublier bien sûr tous les autres conflits mondiaux, mais eux n’intéressent pas grand-monde), krach technologique avec l’effondrement des cryptomonnaies, éclatement de la bulle financière… Et de conclure : « L’exploitation accrue du travail trouve désormais ses limites. Le phénomène de la « grande démission » a commencé à la fin des années 2010 et, aux États-Unis comme ailleurs, le chantage à l’emploi commence à trouver des limites. D’autant que, dorénavant, la mondialisation est en crise. »

Et c’est là-dedans que nous allons devoir surnager, dans une agonie du capital qui risque fort de durer sur de très longues décennies, voire plus, tant la bête est agile quand il s’agit pour elle de retarder l’issue fatale.

Mais une question plane sur ce triste constat certes un rien déprimant (pardon j’ai pas pris mes médocs) : si effectivement tout cela est vrai, à quoi bon s’emmerder à lutter ? Alors YOLO, et laisse-moi donc kiffer mon barbecue de koala cuit à point sur son feu de pneu pendant que les gosses font des tours de Hummer dans le parking.

Évidemment non. Si le capitalisme semble trop puissant et retors pour que nous arrivions à la vaincre, nous pouvons au moins faire en sorte que sa chute inévitable, et avec elle la fin de l’humanité, se fasse avec le moins de ravages possible pour le vivant. Un effondrement aménagé, en quelque sorte. Et je dois d’ailleurs revenir sur ce que je disais plus haut : un avenir à la Fils de l’homme ne semble pas si certain. Car si la dégradation accélérée de nos conditions d’existence semble avérée (le GIEC nous donnait 3 ans, Macron mise sur 30 pour commencer à essayer d’y réfléchir et en attendant il recommence à brûler du charbon), il y a un bien entendu autre fait indubitable : l’essor rapide de la pensée féministe, antiraciste, queer et plus largement égalitaire au sein des jeunes générations et même, au-delà, dans la culture dominante, qui, comme dans les films hollywoodiens, « progressistes » en diable, s’en accommode très bien tant que ça ne remet pas trop en question le cadre capitaliste. Même si les récentes fantaisies réactionnaires des vieux barbons de la Cour Suprême américaine ont montré que le backlash arrive vite.  

Partant de là, si on veut faire preuve d’un pessimisme modéré, il n’est donc pas impossible que nos enfants mènent dans le futur une vie plutôt égalitaire dans un monde invivable ; au lieu d’un délire viriliste à la Mad Max, une sorte de post-apocalypse LGBT-Friendly et respectueuse des minorités, en quelque sorte. C’est au moins ça de pris.

Bon, j’ai été un peu négatif, je le reconnais. Je vais donc essayer de conclure sur une note plus optimiste. Ainsi, j’ai lu il y a peu, dans le train qui me menait de Paris à Nice, un livre de la toujours excellente Corinne Morel Darleux, « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce. Réflexions sur l’effondrement », aux éditions Libertalia. Et je dois dire que ça fait plutôt du bien. C’est un bouquin sur le « refus de parvenir », sur ce qui fait le « sel de la vie » (tous ces petites choses quotidiennes listées par Françoise Héritier), sur le fait de « cesser de nuire », de ne pas participer à un système qui détruit tout ce qui est beau ; bref un discours d’actualité, en ce temps où de nombreux futurs tenants de l’économie capitaliste décident à grand fracas de « bifurquer » pour ne pas contribuer à la ruine du monde.

Cet essai s’ouvre dans l’Atlantique Sud un 18 mars 1969, quand un cargo pétrolier retrouve sur son pont le message suivant : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme » L’homme qui a écrit ça s’appelle Bernard Moitessier, il s’apprêtait à être victorieux de la première course autour du monde en solitaire et sans escales, mais, après des journées de réflexions orageuses dans sa cabine, il a décidé de changer de cap plutôt que d’aller franchir la ligne d’arrivée. « Est-ce la sagesse que de se diriger vers un lieu où l’on sait qu’on ne retrouvera pas la paix ? », écrit-il dans son journal de bord. Il a fait son choix : il n’ira pas rejoindre à nouveau un monde qu’il honnit, avec ses « villes impitoyables, ses foules sans regard et sa soif d’un rythme d’existence dénué de sens » ; un « monstre » qui « détruit notre terre » et « piétine l’âme des hommes » (1). Il fait sédition.

Suivant le fil de cet acte poétique et politique, Corinne Morel Darleux se demande donc comment « organiser le pessimisme » (l’expression est de Walter Benjamin) et, d’une certaine façon, habiter la catastrophe. Même si, selon le scientifique Hans Joachim Shellnhuber, « une terre à +4 ou +5°C ne pourrait plus abriter qu’un milliard de personnes », ce qui est… peu, « nul ne peut tenir pour certain que l’effondrement généralisé arrivera, écrit-elle. Nul ne peut affirmer comment ni quand ». Cependant, « le pari consiste non pas à croire mais à agir : que l’effondrement arrive ou non, nous avons tout à y gagner. Il ne s’agit pas de sauver la société moderne. Mais tout n’est pas non plus à jeter. Et ce qu’il y a à préserver dans notre civilisation est précisément ce qui doit être entrepris pour éviter le choc ou l’amortir, le rendre moins inégalitaire ou réduire la période de chaos après ».

Habiter la catastrophe, c’est donc ne pas se raconter d’histoires, jauger sans ciller le merdier dans lequel nous sommes, mais aussi, individuellement et surtout collectivement, habiller nos vies pour les rendre les plus intenses et les moins nuisibles qu’il est possible, et regarder le vivant tel que l’a fait Moitessier sur son bateau. Habiter la catastrophe, c’est garder le cap sur la beauté et la justice. Beauté : nos quotidiens en lutte. Justice : horizontalité du vivant, et faire payer les coupables des blessures qui lui sont faites, ne jamais les oublier, ni leur pardonner. Et pour le reste, carpe that fucking diem, écrit Morel Darleux (carpe diem, j’aime pas, c’est une expression que j’ai vu tatouée sur bien trop de beaufs pour être honnête, alors je dirai plutôt, comme le Gardeur de troupeau : « soyons simples et calmes comme les ruisseaux et les arbres » sauf contre tout ce qui « pèche contre cette vérité qu’a la fleur lorsqu’elle fleurit »). Couler en beauté, -plutôt que flotter sans grâce. Ça ira sans doute pas mieux demain, alors faisons en sorte au moins de savourer le présent comme on peut.

Dans un article intitulé La mejor banda, Roberto Bolaño, toujours lui, soutient que s’il devait procéder au braquage de l’une des banques les mieux gardées d’Amérique, la bande qu’il constituerait ne serait composée que de poètes et, ajoute-t-il, le hold-up finirait « de forma desastrosa, pero sería hermoso » (« de façon désastreuse, mais il serait magnifique »). Le capitalisme mondialisé est une banque très bien gardée : mais nous aussi, poètes contestataires, nous saurons le braquer de façon désastreuse, mais magnifique.

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

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PS : Si en fait je me suis trompé et que demain est mieux toutes mes excuses à nos descendants pour avoir diffamé leur époque, j’étais de mauvaise humeur quand j’ai écrit ça.

(1) Cf également le Socialter de juin-juillet 2022, et son dossier « la joie malgré les défaites ».

Capture d'écran du film Les Fils de l'homme (Children of Men)

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