Ma candidature à la présidence de la République

« Moi président de la République » : de Royal à Montebourg, tout le monde veut y aller. Alors comme ça semble être l’activité du moment j’ai décidé moi aussi de me présenter à l’élection présidentielle. Je pense en effet, quoique prolo-punk, avoir de solides compétences pour ce poste, et 15 200 € bruts mensuels je crache pas dessus, ça en fait, des croquettes pour le chat....

Alors voilà, Françaises et Français, Belges et Belges, comme dirait Desproges, je me présente devant vous afin de vous demander de bien vouloir m’élire au poste suprême, celui qui fait qu’on arrête enfin de « n’être rien ».

A priori, à en juger par les branques que vous avez envoyés ces dernières décennies assoir leur fessier sur le trône élyséen, vous n’êtes guère regardants sur le profil des postulants, la seule condition paraissant d’être un homme blanc en costume de Fursac, au carnet d’adresse conséquent dans le monde des médias et des affaires, et au compte en banque bien pourvu. Les femmes blanches sont acceptées à condition qu’elles se soient, comme Hidalgo, fermement désolidarisé des luttes féministes.

Certes, comme me le dirait Jacques Attali en consultant mon C.V., je suis un homme, d’accord, mais d’origine serbo-charento-gréco-roumaine, ce que n’importe quel policier moyen définirait comme « non-blanc, apte à la bavure », mes costumes proviennent des friperies Emmaüs, mon carnet d’adresse médiatique se limite à avoir reçu une fois un message de Jean-Jacques Bourdin mais c’était pour signaler à une cinglée complotiste qui avait créé une mailing List dans laquelle nous apparaissions tous les deux de bien vouloir l’en retirer (anecdote authentique), et pour ce qui est du compte en banque, ma carte Visa Electron avec découvert interdit n’a pas poussé ma conseillère clientèle à m’orienter vers l’optimisation fiscale, ce qui fait que j’ai dû me fabriquer moi-même un Jeff Koons à mettre dans mon salon.   

Cependant, il se trouve que tous nos élus n’ont qu’un mot en bouche, le « peuple », ce cher « peuple », avec ces héros quotidiens tellement héroïques qu’ils pratiquent leur héroïsme au SMIC ou pour pas un rond, ce « peuple » plein de galères que nos élus disent entendre si bien, même si bon, là, ils n’ont pas de solution ouf à proposer pour le moment, mais attendez un peu, ils vont faire un Grenelle et ce sera pas la même limonade.

Et ça tombe plutôt bien, parce que moi le « peuple », j’en fais partie. Les files d’attente au Carrefour Market, les petits boulots pourris et mal payés, les fins de mois compliquées, et le milieu et le début aussi d’ailleurs, les soins médicaux repoussés parce que pas d’argent, les coups de pression de la CAF, les choix cornéliens entre manger des nouilles à l’eau ou du riz au beurre, le temps interminable passé dans des transports trop chers et qui puent, les ardoises qui s’allongent au bar, les paquets de clope qu’on a plus les moyens de se payer, les flics qui viennent t’emmerder pour un oui ou pour un non, enfin surtout pour un non, tout ça je connais, c’est ma vie, je saurai donc en parler avec les mots justes, en tous les cas a priori plus que des gens nés le cul bordé de tagliatelles aux truffes et pour lesquels les mots « dèche », « CDD », « agios » ou « retard de loyer », c’est de l’ourdou.

Oui, vous l’aurez compris, Françaises, Français, je suis un démago populiste, en tous les cas c’est ce que diront sans aucun doute mes adversaires, comme à chaque fois que l’on pointe les privilèges de leur classe : « c’est faux, nous sommes comme vous ! », jurent-ils alors, les yeux embués, le nœud de cravate défait pour faire popu’ –après quoi, ils vont faire une séance shooting dans le RER B, et le tour est joué, ils en seront quittes pour passer leurs fringues souillés à la broyeuse.

Mais revenons à nos moutons (oui, je parle de vous, Françaises et Français, c’est ça la politique, vous prendre pour des moutons, mais moi au moins, je le dis). En tant que membre du peuple, je suis doté d’une qualité que vous trouverez sans doute très appréciable : la « transparence » de ma situation est totale.

En effet, pour recevoir le Revenu de Solidarité Active ou la prime d’activité, cela fait désormais de nombreuses années que je suis obligé de déclarer mes revenus tous les trois mois, et quand je dis « revenus » c’est vraiment tout, jusqu’à l’enveloppe de 20 boules donnée par maman, en passant par ma pension orpheline, qui m’avait été une année intégralement reprise, parce que les 80 euros par mois qu’elle représentait m’auraient sans doute rendu trop riche –les mois suivant cette déclaration, je m’étais donc contenté d’un RSA diminué de moitié.

Des années de transparence absolue vis-à-vis de l’administration, à envoyer toutes ses fiches de paye, à justifier toutes mes activités, à rendre au plus vite le moindre centime tenu pour trop-perçu, ça forge un caractère, dites-vous donc bien que je ne serai pas du genre à piquer dans la caisse.

A ceci s’ajoute que, pour essayer de me faire tomber, Plenel et Arfi n’auront pas à chercher bien loin : je suis fiché jusqu’à l’os. Car en plus d’être pauvre, et évidemment pleinement soumis à la technobureaucratie et à ses répertoires tatillons, je suis militant écolo, anarchiste, antispéciste, Gilet Jaune et No Border : autant dire que mon dossier dans les archives du renseignement est aussi épais que la future version intégrale des mémoires de Michel Drucker. Couleur des yeux –verts ! pas « marrons » ! -, goûts, opinions, déplacements, activités diverses, appétence pour le bouzouki, tout y est sans doute indiqué, avec toutes les photographies qu’il faut, de dos, de face, de profil, de trois-quart-face, sans oublier bien sûr mon ADN et mes empreintes digitales.

Si ça, ça n’est pas de la transparence ! Aucune « affaire Mačko » en vue, tant, dans un tel contexte de surveillance, détourner ne serait-ce qu’un ticket restau vers un paradis fiscal après avoir traversé la frontière avec Monaco planqué dans le coffre d’une Citroën Berlingot relèverait de l’exploit.   

Tout ceci étant dit, je pense que le caractère tout à fait opportun de ma candidature ne vous aura sans doute aucunement échappé, Françaises et Français, et que vous êtes déjà prêts à mettre des affiches avec ma trombine dans des endroits où même les colleurs de l’UPR ne se risqueraient pas. Mais je me doute de la question qui ne manquera pas de se poser : « jeune homme, ne seriez-vous pas anarchiste ? Ne pensez-vous pas que cette caractéristique est contre-indiquée pour un poste tel que PDG de la start-up France ? »

Alors, oui, c’est pas faux. Je vais cependant vous répondre, très sereinement, ceci : donner le pouvoir à celui qui n’en veut pas vraiment, n’est-ce pas la meilleure façon de se préserver des abus que ces fonctions impliquent nécessairement ? Avec un anarchiste porté à la tête de l’Etat, vous pourrez être sûrs que sa première décision sera de laisser les clefs de l’Élysée à un collectif de sans-papiers pour qu’ils puissent y créer un lieu associatif avec potager partagé, salle de concert et buvette bio et locale.

Non, le problème est ailleurs. J’ai bien conscience, en effet, qu’avoir un casier judiciaire vierge est un lourd handicap dans la compétition, et ce ne sont pas de pauvres suspicions pour « participation à un regroupement dans le but de commettre des violences », « outrage » et « rébellion », un « délit » désormais aussi répandu que le Covid, qui vont étoffer mon dossier. J’ai bien proposé un emploi fictif à ma copine et suggéré à mon chat de payer ses croquettes avec une enveloppe parlementaire mais je ne savais pas vraiment comment faire, et ils ont de toute façon refusé, ces gens-là ne savent pas ce qu’est la « win ».

Françaises, Français, je suis cependant prêt à faire un effort. Moi aussi, sachez-le, je pourrai frauder, mentir, détourner, si c’est ce qu’il faut faire pour apparaitre à vos yeux comme un candidat crédible. Moi aussi, je pourrai flatter les bas-instinct, tirer la pensée humaine vers le bas, stigmatiser des innocents, jeter en pâture du plus grand nombre les vies fragiles des plus faibles et des plus dominés.

Moi aussi, je pourrai avoir le courage d’insulter celles et ceux qui ne peuvent pas répondre, les traiter avec mépris du haut du haut de ma petite estrade, donner des leçons de morale, sur comment vivre et quoi faire et d’arrêter de se plaindre parce que si vous n’êtes pas contents allez vivre en dictature, bien à l’abri dans mes palais princiers, dans mes longs couloirs propres et aseptisés, à la table des autres puissants du monde, entouré d’une nuée de gardes du corps et de chauffeurs et de domestiques et de courtisans toujours là pour ne jamais au grand jamais me dire que le roi est nu.  

Moi aussi, je pourrai me foutre de vous en faisant dans le JDD comme si ça n’était pas moi le gros nul qui avait foiré la campagne de vaccination après avoir également foiré tout ce qui précédait, moi aussi je pourrai laisser lacérer au couteau des tentes de demandeurs d’asile logeant dehors par 3 degrés dans la gadoue, comme cela encore été fait ce 29 décembre à la Grande-Synthe, moi aussi je pourrai instaurer un fichage généralisé de tous les opposants, moi aussi je pourrai laisser une faction d’extrême-droite armée nommée Alliance gangréner le pays aussi facilement que les trumpistes envahissent le Capitole, bref moi aussi, si ça vous va, je pourrai revêtir le costume du parfait petit dictateur et me laver le derrière avec la Déclaration des droits de l’Homme.

Moi aussi je pourrai, assis sur les ruines de la démocratie que j'aurai moi-même contribué à passer au bulldozer, m'en prendre à la Méluche en déclarant, comme Ambroise Méjean, délégué général des Jeunes avec Macron : « Le danger pour la démocratie c’est tous ceux qui encouragent les séditieux et la violence. Qu’ils se nomment gilets jaunes, qu’ils soient supporters de Trump, d’extrême droite ou anarchistes. Vous les nourrissez et vous devriez avoir honte », une citation qui fera date dans les archives de la connerie. 

Je pourrais. Sauf que je n’en ai strictement aucune envie.

Pas plus que la majorité d’entre vous, j’ose le croire.

C’est pourquoi je vous encourage à voter pour toujours plus de danse, d’entraide, de solidarité, de partage, de bars, de chats, de rire, de réquisitions, de repas partagés, de concerts sauvages, de ballets de rue et pour toujours moins de capitalisme, de consumérisme, de pensée sécuritaire et de salariat.

Françaises, Français, je sais que vous ferez le bon choix.

Votez punk & paillettes,

Aymeric Lompret premier ministre,

Vive la république,

Vive la France,

Mačko Dràgàn

Des sondages déjà unanimes. Des sondages déjà unanimes.
Et le jour où je serai élu, nous danserons comme dans ce clip de mon groupe préféré, Run the Jewels : https://www.youtube.com/watch?v=Sff7Kc77QAY&ab_channel=RunTheJewels

Retrouvez mon programme en vous abonnant à Mouais, mensuel dubitatif : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

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