Pétain commémoré, les militantes féministes historiques, toujours pas

Pendant que Macron commémore Pétain, j’ai envie, comme ça, un an après MeeToo, de rendre hommage à nos féministes historiques. Parce que je suis lassé de voir notre mémoire phagocytée par les mêmes falsificateurs d’opinion, qui instrumentalisent les charniers en fonction du sens du vent. Chiche : si on enseignait aussi, comme celle des Poilus, cette histoire du féminisme à nos enfants ?

Comme Walter Benjamin l’avait perçu il y a déjà bien longtemps, l’histoire de nos sociétés est tissée de fils invisibles : la vie et la mémoire des oubliés, qui sont, le plus souvent, les dominés, les vaincus. Et, parmi ces dominés, il est une catégorie qui demeure encore aujourd’hui singulièrement oubliée dans l’imaginaire collectif : les femmes, et entre ces femmes, les féministes, dont l’histoire est hélas méconnue, car sous-enseignée.

Je n’oublie pas, à l’approche du 10 novembre, les Poilus, victimes innocentes -paysans, ouvriers- d’un conflit barbare, menés à la boucherie par une caste de bourreau galonnés et de politiciens inhumains. A ce titre, je trouve d’ailleurs abject de célébrer ceux –futurs collabos ou non- qui ont présidé à ce massacre, mais c’est un autre sujet.

Non. Je ne les oublie pas, mais aujourd’hui,  j’ai envie de parler des femmes, et plus précisément des féministes. Parce que je suis lassé de voir la mémoire des peuples, notre mémoire à tous, phagocytée par les mêmes faiseurs -et falsificateurs- d’opinion, qui instrumentalisent les livres d’Histoire et les charniers en fonction du sens du vent et du calendrier des jours fériés.

Parce que la mémoire collective n’est, ne devrait pas, être un casier compartimenté, mais un bloc hétérogène dans lequel on ne retrouve pas Pétain, en tous les cas pas dans le camp de ceux que nous devons commémorer, mais les Poilus, les femmes qui hors du front tenaient les champs et les usines, les ouvriers en grève, les morts de toutes les luttes, toutes les révolutions, bien d’autres, et bien sûr ces militantes qui, depuis des siècles, luttent contre la violence de la domination masculine -celle-là même qui est intrinsèquement liée à nos conflits les plus meurtriers, tel celui de 14-18.  

Notre Histoire a trop souvent tendance à sentir la testicule.

Or donc, salutation à la mémoire de toutes les sorcières sacrifiées, auxquelles la merveilleuse Mona Chollet a consacré il y a peu un passionnant ouvrage. On peut notamment y lire : « En anéantissant parfois des familles entières, en faisant régner la terreur, en réprimant sans pitié certains comportements et certaines pratiques désormais considérés comme intolérables, les chasses aux sorcières ont contribué à façonner le monde qui est le nôtre. Si elles n’avaient pas eu lieu, nous vivrions probablement dans des sociétés très différentes. Elles nous en disent beaucoup sur les choix qui ont été faits, sur les voies qui ont été privilégiées et celles qui ont été condamnées. Pourtant, nous nous refusons à les regarder en face. Même quand nous acceptons la réalité de cet épisode de l’histoire, nous trouvons des moyens de le tenir à distance. Ainsi, on fait souvent l’erreur de le situer au Moyen Âge, dépeint comme une époque reculée et obscurantiste avec laquelle nous n’aurions plus rien à voir, alors que les grandes chasses se sont déroulées à la Renaissance – elles ont commencé vers 1400 et pris de l’ampleur surtout à partir de 1560. Des exécutions ont encore eu lieu à la fin du XVIIIe siècle, comme celle d’Anna Göldi, décapitée à Glaris, en Suisse, en 1782. La sorcière, écrit Guy Bechtel, « fut une victime des Modernes et non des Anciens ».

Salutations à la mémoire d’Olympe de Gouges, la première féministe française, qui s’impliqua de toute son âme dans la Révolution Française, milita pour la libération des femmes et des esclaves Noires, anticipant en quelque sorte le Black feminism, même si elle-même n’était pas Noire, écrivit la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et qui, pendant la Terreur, après l’exécution des Girondins, fut condamnée à mort et, malgré qu’elle eût déclaré être enceinte, fut guillotinée en s’écriant, digne, courageuse et sereine, quoique certaines mauvaises langues aient pu raconter à ce propos, notamment Macho de Michelet, avant que le couperet ne vienne trancher son coup diaphane : « Vous vengerez ma mort ! ».

Salutations à la mémoire d’Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt, surnommée « la Belle Liégeoise », étant à la fois très belle et née près de Liège, fille de paysans élevée une partie de son enfance au couvent puis devenue vachère et servante, et qui, après avoir appris à lire, écrire et chanter auprès d’une riche dame Anglaise, monte à Paris puis Londres pour y mener une carrière de chanteuse, mène une vie débridée, attrape la syphilis, voyage en Italie, et, en apprenant la convocation des Etats Généraux, se précipite à Versailles, où elle se rend avec assiduité à l’assemblée, devenant, vêtue de trois costumes d’Amazone, un blanc, un rouge et un noir, le rouge distillant la terreur chez ses ennemis bourgeois qui voient en elle un démon sanguinaire et vaginocrate, une figure marquante de la Révolution, avant d’être humiliée publiquement par des femmes Jacobines, les Tricoteuses, qui la déshabillent et la châtient fesses nues sur la place publique, ce qui la fait basculer dans la folie, aggravant les symptômes de la syphilis, et finit internée, démente, mourant en 1817 à l’hôpital de la Salpêtrière, au terme de plus de vingt ans d’asile psychiatrique. 

Salutations à la mémoire de Claire Démar, femme mystérieuse aux allures de légende qui vécut pendant la Restauration, saint-simonienne éruptive toujours vêtue d’un béret et d’une jupe rouge, d’une épaisse ceinture de cuir et d’une jaquette bleue ouverte sur un plastron blanc, qui se lia avec la militante Suzanne Volquin, dans la revue féministe de laquelle elle publia, quelques temps avant sa mort, un Appel d’une femme au peuple sur l’affranchissement de la femme, où elle s’en prenait à la domination masculine à l’œuvre dans la société, notamment dans le cadre du mariage, qu’elle qualifiait de « prostitution légale », et qui, lassée par les humiliations et les frustrations, se suicida avec son amant, les deux ayant été retrouvés côte à côté sur leur lit.

Salutations à la mémoire de Victoire Léodile Béra, dite André Léo, du nom de ses deux enfants, fille de la bourgeoisie qui, devenue veuve, commence à s’engager, à Paris, à partir de 1860, dans les milieux républicains et socialistes, se rapproche des anarchistes Louise Michel, la « Vierge Rouge », Elisée et Elie Reclus, adhère à l’Internationale des Travailleurs, milite pour les droits des femmes,  créant avec Noémie Reclus la « Société mixte de revendication des droits de la femme », puis participe à la Commune, la fameuse Commune, l’un des évènements les plus importants de l’histoire du peuple opprimé, durant laquelle elle se fait remarquer par sa combattivité mais aussi par son grand respect des exigences démocratiques, même vis-à-vis des ennemis de la Révolution, échappe à la Semaine Sanglante qui voit les Communards se faire exterminer en masse et sans pitié par une République Conservatrice triomphante, s’exile en Suisse puis en Italie, adhère aux thèses anarcho-socialistes du Russe Bakounine, puis rentre en France où elle meurt en 1900, léguant sa maigre rente à la première commune de France qui souhaiterait tenter une expérience collectiviste.

Salutations à la mémoire de Clara Zetkin, femme politique et enseignante Allemande, féministe socialiste ayant milité au sein de la fameuse Ligue Spartakiste, députée au Reichstag et camarade de lutte de Rosa Luxembourg, l’égérie de la Révolution Spartakiste, soutien de la Révolution d’Octobre, militante pacifiste, et qui, lors de la Révolte Spartakiste, est arrêtée, interrogée, brutalisée à coups de crosses du fusils, puis, alors qu’elle est escortée vers la prison, abattue d’une balle dans la tête par le commandant de l’escorte, le salopard, son cadavre se faisant jeter sans plus de façons dans le canal Landwehr, et qui sera enterrée symboliquement dans un cercueil vide en même temps que les 31 autres victimes de la répression.

Et tant d’autres, dont beaucoup, heureusement, sont encore en vie : je pense par exemple à Angela Davies, qui devrait être un modèle pour toute jeune femme (mais aussi pour tout jeune homme) d’aujourd’hui. Salutations, enfin, à Judith Butler, la militante féministe américaine, et à ses essais, notamment Trouble dans le genre, ouvrage fondateur, dans lequel (je schématise rapidement pour ceux de Zemmour à Waucquiez, qui n'auraient pas lu ce livre) elle s’en prend à la notion de « genre » figé, homme ou femme, c’est à dire qui ne déprendrait pas des origines sociales et de tout autre facteur culturel, alors même qu’en fait, selon elle, le genre est une donnée « performative », une accumulation contingente d’actes culturellement signifiants, après quoi, Butler, se fondant sur Lévi-Strauss ou encore Freud et Lacan, s’intéresse au patriarcat et au « tabou », l’objet prohibé, par exemple incestueux, sur lequel il repose, et la « mélancolie hétérosexuelle » qu’il crée, contrepartie fatale d’une vision stable des genres, produit d’un discours dominant historiquement construit et toujours soucieux de se masquer comme oppression, et donc tâchant de se présenter comme « naturel », comme le sexe, même si, ainsi que le note Monique Wittig que cite Butler, les choses sont bien plus complexes, et elle-même, Wittig, en appelle d’ailleurs à « lesbianiser » le monde entier, quel beau projet, quelle belle formule, lesbianiser le monde, même si Butler préfère quand à elle favoriser la multiplicité des discours sur l’identité sexuelle afin de saboter la domination masculine hétérosexuelle. Mais je m'égare.

Salutations à elles toutes, et à toutes les autres, si nombreuses, femmes en lutte d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Et merde à Pétain, et à tous les vers solitaires gouvernementaux de notre mémoire, qui n’appartient qu’à nous, citoyen.nes.

 Salut & fraternité,

M.D.

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