La révolution se fera sans François Pinault (je sais c'est fou)

Alors oui ça a l’air bête dit comme ça, mais il semblerait que ça ne soit pas encore évident pour tout le monde. Pas pour Paul B. Preciado, par exemple, passé de «l’hypothèse révolution» aux clips vidéo branchouilles pour Gucci, sous couvert de «militantisme subversif». Questions : jusqu’où peut-on aller porter la voix révolutionnaire ? Et avec qui peut-on se lier sans se renier ?

Lundi soir, inconfortablement assis sur une chaise d’écolier disposé dans les couloirs de l’internat où je travaille, j’ouvre le tout nouveau Diplo, acheté quelques heures auparavant. Il s’y trouve un papier (excellent) de Lordon, sur lequel je me jette aussitôt. Et j’y lis, stupéfait, cette information que lui-même a reprise d’un article du site Trou noir (entretemps relayé sur Lundi matin) : « un intellectuel comme Paul B. Preciado s’en va défendre les luttes LGBTQ dans un clip arty au possible tourné par Gus Van Sant pour le géant du luxe Gucci, exploiteur comme il se doit et fraudeur fiscal convaincu de surcroît ».

Allons bon. Conclusion de notre philosophe : « Les luttes salariales ne lui disent pas merci ». Et j’ai envie de dire : tu m’étonnes. Et encore d’ajouter : un clip de Gucci ? Mais aussi : Est-ce qu’on parle bien du même Paul B. Preciado ? Celui qui faisait l’éloge des copaines anarchistes d’Exarcheia, à Athènes ? Celui qui écrit notamment depuis quelques mois dans Mediapart des chroniques nommées « hypothèse révolution », où il fustige les politiques hétéropatriarcales, coloniales et capitalistes et le régime de gouvernement « pharmacopornographique » ? Ce Paul Preciado là ? La réponse, hélas, est oui.

Première précision : j’adore Gus Van Sant, cinéaste sensible à l’immense talent et à la photographie sublime, et, si Paul Preciado a toujours eu une furieuse tendance à m’agacer, avec son jargon qui donne l’impression que Lacan a bouffé du Deleuze lui-même en pleine redescente de Derrida, ce qui commence à faire beaucoup, je le tiens –le tenait ?- néanmoins pour un fort respectable camarade de lutte, certes pas tout à fait du même monde -malgré ses origines modestes-, étant donné l’élitisme, plus ou moins assumé, de sa démarche, mais un camarade tout de même –une sorte de Branco version French Theory, quoi.

Deuxième précision : en rentrant du travail, j’ai rapidement visionné la vidéo en question, c’est… joli tout plein, avec de très beaux placements de produits, et effectivement des extraits d'une conférence sans doute passionnante de Preciado, mais je suis probablement trop con parce que je n’ai rien compris au pourquoi du comment, et je me passerai donc bien de commenter la forme de l’objet artistique en question, ce qui n’est d’ailleurs pas du tout le problème en l’occurrence.

Le problème, c’est qu’il s’agit d’une publicité. Et pas pour n’importe quoi : pour une marque de très grand luxe, incarnation parfaite de l’ultracapitalisme. Gucci, Mediapart l’a révélé avec Cash Investigation, c’est une fraude fiscale massive. C’était, avant que l’entreprise n’y renonce en 2017, la fourrure. C’est l’exploitation de nombreuses petites mains de par le monde. C’est l’arrogance des nantis. C’est l’indécence des fringues moches, ou pas d’ailleurs, quelle importance, qui coûtent plusieurs SMIC et qu’on enfile sur des corps féminins anorexiques maltraités par des machos cocaïnomanes. C’est tout ça. Tout ce qu’on tente de détruire, en fait.

Et qu’on détruira quoi qu’il en soit, même si nombre de ces entreprises ont aujourd’hui compris qu’il était dans leur intérêt vital, le vent commençant dangereusement à tourner, de faire de menues concessions au « progressisme » en toc ambiant, condition nécessaire au fait de ne rien changer dans le fond. Donc : elles saupoudrent. Quelques femmes dans leurs conseils d’administration par-ci, quelques Noirs dans leurs publicités par-là, quelques jeunes filles un peu plus « rondes », point trop n'en faut, sur les podiums, quelques partenariats avec des stars trans non-binaires, un peu de vert dans les logos, et le tour est joué : le capitalisme est méconnaissable, tout gentil tout beau, et tant pis pour celles et ceux qui n’ont pas la chance de vivre du chouette côté de la mondialisation, celui qui permet à une poignée de vivre dans l’opulente bienveillance des « bons », loin de tous préjugés et de tous a priori.

On me dira : certes, mais Paul fait bien ce qu’il veut, et s’il veut faire de la propagande pour Gucci, c’est bien son affaire. Sauf que, questionné à propos de cet insolite partenariat par Vanity Fair (haut lieu de la lutte prolétarienne), il n’a pas rétorqué qu’il faisait effectivement bien ce qu’il voulait, que ça l’éclatait, et que ça faisait au moins du mou pour le chat, ce qui aurait été une réponse acceptable à défaut d’être brillante ; non, il en a fait un acte militant, un happening ultra-transgressif à base de phrases qui fleurent bon le Molotov, comme « les monstres s'habillent des ruines du capitalisme et les transforment en œuvre d'art ».

Car c’est bien là que le bât blesse, dans le fait que le Paul en question soit militant, que c’est un camarade, qu’il lutte à nos côtés, et que, comme le souligne très justement Lordon dans son article : « si […] on devait formuler une éthique politique des luttes, elle aurait pour premier principe de ne rien faire dans sa lutte qui nuise aux autres luttes » -puisse cette maxime être gravée aux frontons de nos AG mouvementées.

Or, et ce n’est rien de le dire, cette petite escapade de l’ami Paul au pays du grand luxe nous fait mal partout, sauf là où c’est bon.

Et on ne parle pas ici de « pureté », cher Paul, comme tu t’en défends par anticipation dans les colonnes des Inrocks –évidemment – en affirmant : « Ce qui me paraît très complexe, c’est cette demande de soi-disant radicalité et de pureté qui place toujours le philosophe à l’extérieur de la société, comme s'il fallait que ce soit une espèce de saint Jérôme dans une grotte avec un lion et que, pour pouvoir réfléchir à ce qui se passe, il fallait se positionner en externalité. Ma démarche est vraiment contraire à celle-là, dans le sens où nous sommes toujours impliqués de manière interne dans les luttes que nous voulons mener. »

« Interne » ? Les prolos trans, racisées, et autre dominées (femmes et hommes, mais tout au féminin car elles sont la majorité des opprimées), de toutes les couleurs de l’arc en ciel, seront ravies de te voir aller faire un tour « en interne » dans le ventre capitaliste qui les digère, camarade, tandis qu’il te rapporte à toi, on le suppose, de confortables émoluments –à moins que tu n’aies mis un pied, puis l’autre, puis tout le reste dans l’industrie du luxe qu’à titre bénévole ?

Tout ceci n’est pas sérieux. Et c’est bien le plus grave, là-dedans : en usant du vocabulaire militant pour justifier gravement, l’air pompeux comme un pape au balcon[i], ce qui est et demeurera une erreur de parcours en faveur du système capitaliste, tu donnes des armes à celles et ceux qui font de nos luttes, les tiennes, les nôtres, les combat d’une « élite » hors-sol, et tu donnes des raisons à la haine maladroite de celles et ceux à qui on tente de faire croire que les problématiques de genre, de sexe et autres ne concernent que cette « élite ». Si le salariat ne te dit pas merci, les LGBTQ des cités non plus.

Soyons clairs : si les Gilets Jaunes, les luttes féministes et queer de terrain,  le Black Lives Matter et autres révoltes contre les violences policières, nous ont prouvé quelque chose, c’est bien ça : la solution viendra « d’en bas ». Avec ce peuple si méprisé par les « élites » économiques, car trop inculte, trop frustre, trop disgracieux à leurs yeux. Ce peuple où, oui, des préjugés prospèrent. Peut-être plus que chez les « gens biens » d’en haut. Mais c’est précisément pour ça que c’est là qu’il faut rester, que c'est là où les ententes doivent se faire.

Il se sert à rien de vouloir « rééduquer » la caste capitaliste, qui saura toujours ne prendre de nos « subversions » que ce qui concourt à asseoir toujours plus sa puissance. Même sincèrement converti aux bienfaits de la cause queer, antiraciste ou que sais-je, François Pinault demeura un bourgeois, donc un ennemi -navré de le dire- de classe ; et nous ne consentirons –très éventuellement- à boire des coups avec lui qu’à condition qu’il renonce à sa condition, à sa fortune, à ses grandes entreprises, et à tout ce que ces dernières impliquent.

Et quand Gucci sera devenu une petite fringuerie artisanale de quartier, tournant de façon autogérée, là, oui, on pourra jouer dans des clips à sa gloire, sans craindre de dénaturer le message révolutionnaire. Mais sans ça, toute propagande en sa faveur ne demeurera que ça : de la propagande pour le même régime économique qui met le monde à genou ; on a bien le droit de le faire, mais, s’il vous plait, pas sous couvert de «subversion» : il s’agit quand même de ne pas se raconter d’histoire.

Ne pas se raconter d’histoire… S’il existe un devoir du « devenir-révolutionnaire », c’est peut-être bien celui-là : l’exemplarité. Je ne dis pas que la militante, le militant se doive d’être un surhomme ou une surfemme vegan, adepte de la communication non-violente et qui se flagelle au sang quand il ou elle a balancé l’emballage de son Yogi-Tea ailleurs que dans la poubelle jaune ; non, le, la révolutionnaire est quelqu’un de normal, d’humain, avec ses erreurs, ses failles, ses errances, ses blessures. L’exemplarité du révolutionnaire, ce n’est pas d’être parfait : c’est simplement de faire de son mieux.

Faire de son mieux. De son mieux, là où on peut, avec qui on peut, là où on est. Faire de son mieux, toujours du côté des dominées, celles et ceux que le combo capitalo-colonialo-patriarcal met dans la merde –donc plutôt sur les dalles, entre les blocs, dans les halls, les cages d’escaliers, les parcs, à « la ligne » (RIP Ponthus) que dans les pince-fesses mondains où se joue derrière les rires et le verni des respectabilité toute l’horreur du monde contemporain. Faire de son mieux, et, donc, reconnaître quand on a fait une connerie. Ce qui est bel et bien ton cas, cher camarade Preciado, et je le dis sans rancune aucune ; j’espère le lire dans ta prochaine « hypothèse révolutionnaire » et j’espère également que ton prochain rôle, ce sera dans un vrai film de Gus Van Sant, pas dans une pub pour des tissus trop chers.

Puisse la culture queer s'inviter avant tout dans la culture populaire et prolétaire, comme elle le fit dans le punk avec l'homocore ! Et fringuons-nous tous et toutes chez Emmaüs, ou mettons-nous à poil.

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

Journaliste à Mouais

https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Sources :

https://www.vanityfair.fr/mode/story/entretien-exclusif-sur-la-mode-avec-le-philosophe-transgenre-paul-preciado/12890

https://lundi.am/A-quel-monde-nous-lions-nous

https://www.lesinrocks.com/2020/12/07/style/style/paul-b-preciado-la-production-dimages-est-un-espace-daction-politique/

https://www.monde-diplomatique.fr/2021/03/LORDON/62828

[i] D’autant que Preciado a une manière bien à lui de se justifier. Il dit ainsi aux Inrocks : « C’est parce que les vêtements sont un lieu central de la construction du genre et de la sexualité qu’il me semble important d’être en dialogue avec l’industrie de la mode. Ce serait trop facile de limiter la mode à une simple industrie de production de corps normalisés, mais il se trouve que j’habite à Paris, que je m’habille tous les jours, que je suis confronté à une société dans laquelle les différences de genre, sexualité, classe sont beaucoup construites, parmi d’autres éléments, par et à travers les vêtements. » N’aurait-il pas été plus simple de dire : « habillez-vous comme ça vous chante et puis baste franchement c’est marre » ?

 

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