Sans un bruit

Silence ! Notre bar punk du Vieux-Nice a été fermé : trop « bruyant ». Les teufeurs : trop bruyants. Les rapports du GIEC, les écolos alarmistes : trop bruyants. Tandis que le fascisme monte et que des mégafeux ravagent le monde, rien ne doit venir brusquer le silence assourdissant des pantoufles qui s’étend dans tout le pays. Mais parviendront-ils vraiment à nous faire fermer nos gueules ?

Dans le superbe film d’horreur A quiet place (Sans un bruit, dans la langue de Booba), avec Emily Blunt (ah, Emily Blunt…), les survivants d’un monde post-apocalyptique pas si lointain sont confrontés à la sourde –enfin, plutôt l’inverse en l’occurrence- menace de créatures extraterrestres extrêmement sensibles au bruit, qui les forcent à demeurer terrés, emmurés dans le silence, ne sortant à l’air libre qu’à pas mesurés.

Et dans un autre film moins convainquant, et bien plus irréel, France 2021, à Redon, en Ille-et-Vilaine, dans un monde pré-apocalytique ravagé par des mégafeux, des jeunes gens qui tentent de continuer à faire la fête, donc du bruit, malgré l’effondrement généralisé, subissent l’attaque d’une meute de policiers et de gendarmes venus saccager leur matériel. Lors de cette opération ces créatures terrestres, trop terrestres arrachent la main d’un teufeur de 22 ans, empêchant les pompiers présents sur place d’intervenir pour lui porter secours.

Le film de John Krasinski devient ainsi une troublante métaphore des temps pré-fascistes que nous traversons, où tout ce que les dominants associent à du « bruit », de la nuisance, du pas-entendable, du pas-défendable, du pas-souhaitable à leurs yeux, peut et doit être basculé hors de l’espace public, un espace qu’il entendent transformer pour en faire un lieu semblable à ce qui parait être leur endroit rêvé, leur idéal, la Nouvelle Samaritaine, « morne  alignement, sur portants, de trucs inabordables. En gros, la Samar d'antan, où ma mère allait chercher au sous-sol l'angélique pour faire ses gâteaux de riz, mais sans fruits confits, ni rien au-dessous de 100 euros » (Daniel Schneidermann).

Les bruyants militants d’ATTAC, ces « vandales » dénoncés par Hidalgo, ces barbares venus troubler la sérénité du temple ont d’ailleurs été promptement évacués comme il se doit –et le pauvre Arnault a eu droit à un massage tantrique de la part de toute une classe politique communiant dans l’amour cet ordre rassurant dans lequel pas un son disgracieux ne vient camoufler le doux froissement des billets soyeux.

Autre métaphore, tiens : ce 18 juin, Bertrand Chameroy, humoriste sur Europe 1, tisse la métaphore des boîtes de nuit, en louant celles où « ceux qui chantent trop fort ne se font pas sortir par les vigiles ». Il évoquait ainsi, évidemment, l’atmosphère pesante de reprise en main musclée de la station, avec Bollorisation –soit embrayage rapide vers Radio-Vichy, pour le dire clairement- à la clef. Trop bruyant. Il a été viré.

Comme Nicole Ferroni, elle aussi évacuée gentiment d’Inter : « trop de circonvolutions », lui a-t-il été reproché (selon Scheidermann toujours). A la place, des gens moins bruyants, moins remuants, sont prévus à la rentrée, comme Alexandre Devecchio du Figaro, Natacha Polony de Marianne, Étienne Gernelle du Point (et Cécile Duflot également, ma foi), que des gens calmes, qui ne feront pas de bruit, enfin, pas d’autres bruits que ceux tolérés : ils se contenteront d’honnêtes babillages réactionnaires, peu susceptibles de venir brusquer le silence assourdissant des pantoufles qui s’étend dans tout le pays.

Et pendant ce temps-là, donc, le monde brûle : « C’est un planisphère de l’enfer et pourtant c’est une photographie du monde réel aujourd’hui. L’Organisation météorologique mondiale (OMM) a publié mercredi 30 juin une carte des températures : une grande partie des surfaces habitées par les humains sont en rouge » (Jade Lindgaard, Mediapart, 01/07/21). Mais toutes les voix qui, depuis les années 70, hurlaient l’évidence, la voix stridente de Greta Thunberg, les rapports angoissant du GIEC : bruit que tout ça, la carpette même pas biodégradable Pujadas titre son émission de babillage « GIEC : Apocalypse Now : vraiment ? » et se demande si quand même « on n’en fait pas un petit peu trop », j’allais écrire « sic », mais la carrière vocale de Pujadas n’est qu’un long « sic » qui ne finit jamais, aussi régulier que le ronron puant d’une tondeuse au Diesel.  

Pas un bruit, pas un bruit. Pas de danses exotiques et de bruits de tam-tam africains pendant les mariages, pas de voix discordantes pour critiquer la généralisation plus qu’inquiétante du « passe sanitaire » et la possible vaccination obligatoire[i], pour alerter sur l’essor des violences d’extrême-droite, pour signaler qu’un scrutin avec 30% d’électeur ça n’est pas une élection, plutôt un sondage non-représentatif auprès des gens de droite plus de 65 ans, pour inciter la gauche bourgeoise Hidalgo-Jadot-Roussel à rester dans le néant d’où elle n’aurait jamais dû sortir, pas de bruit, pas de bruit, pas de teufeurs, pas de manifestants, et pas de démocratie du tout, tiens, -ça fait trop de bruit.

Pas de bruit. Le gouvernement, avec la transparence qu’on lui connait, révèle le Canard de cette semaine, a totalement bloqué l’accès aux archives de l’Etat : tout document classé « procédure opérationnelle », c’est-à-dire tout et n’importe quoi, et surtout ce qui peut être gênant, est notifié secret-défense, et soustrait à l’attention des historiens. Tout un pan de notre histoire disparait dans les caves du pouvoir. Silence, y a rien à dire.

Plus un bruit. Notre bar du Vieux-Nice, le bien nommé « bar à pote », a écopé d’une fermeture administrative de 10 jours –trop de bruit, même s’il ferme à minuit, et même s’il était 19h35 quand les flics sont venus constater les « nuisances » supposées, à savoir des copaines qui boivent tranquillement des verres. Mais notre joie d’être en vie, c’est insupportable, c’est un éclat, un vacarme : silence. A Nice, seuls les touristes sont autorisés à crier dans les rues en bandes –la ville leur appartient.

Taisons-nous donc. Laissons les forêts bruler, le gouvernement ruiner toute forme d’État de droit et de justice sociale, le capitalisme incendier le monde, et taisons-nous. Et laissons ce pays se faire bercer par le doux bruit lancinant des plateaux de CNews, des débats racistes en pleine assemblée nationale, des tocards réélus à la tête de leur région par 10% des inscrits et qui se voient déjà à l’Elysée, des grands congrès du RN, des éditorialistes des chaînes de désinfo’ en continu, des drones qui bientôt survoleront nos rues, des bobos qui se plaignent des crackeux sur leur palier, des youtubeurs fachos, des flics qui vont et viennent inlassablement sur les boulevard, et de Macron qui hurle son amour de lui-même.

Ou alors si, gueulons. Soyons émeutes, vacarmes, explosions, hurlements, crions partout où on peut, sur tous les micros, tous les trottoirs, partout où ça les emmerde et où ça nous fait plaisir, assumons d’être les punks à chats mal éduqués que nous sommes, tout simplement parce que nous avons raisons d’être ce que nous sommes, et faisons en sorte que les cancres du fond de la classe finissent par tout bazarder, comme dans les poèmes de Prévert. Ils peuvent bien nous gazer, nous traquer, nous arrêter, nous brimer, il y a tout de même une chose qu’ils n’arriveront jamais à faire : c’est de nous faire fermer nos gueules.

« J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus, / se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre,/ initiés à tête d’ange brûlant pour la liaison céleste ancienne avec la dynamo étoilée dans la mécanique nocturne,/ qui pauvreté et haillons et œil creux et défoncés restèrent debout en fumant dans l’obscurité surnaturelle des chambres bon marché flottant par-dessus le sommet des villes en contemplant du jazz / … / qui mangèrent du feu dans des hôtels à peinture ou burent de la térébenthine dans Paradise Alley, la mort, ou leurs torses purgatoirés nuit après nuit,/ avec des rêves, avec de la drogue, avec des cauchemars qui marchent, l’alcool la queue les baises sans fin », Allen Ginsberg,  Howl et autres poèmes édition bilingue, Christian Bourgois, trad. Jean-Jacques Lebel et Robert Cordier, 2005[ii]  

Salutations libertaires, je précise tout de même que j'aime le silence, mais pas quand il est imposé,

Mačko Dràgàn

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Sources :

john-krasinski-sans-un-bruit
Sans un bruit,  film d'horreur américain coécrit et réalisé par John Krasinski, sorti en 2018. Une suite intitulée Sans un bruit 2 (A Quiet Place: Part II) également réalisée par John Krasinski sort en 2020

https://www.arretsurimages.net/chroniques/le-matinaute/radio-pauvres-clowns

https://www.mediapart.fr/journal/france/080721/redon-des-notes-de-gendarmerie-accablent-le-prefet-et-le-ministere

https://www.mediapart.fr/journal/international/010721/climat-une-violente-canicule-s-etend-sur-l-hemisphere-nord

[i] Précision : je ne suis pas « anti-vacc’ ». Je suis anti-obligations.

[ii] A lire de preference en langue originale, bien sûr : « I saw the best minds of my generation destroyed by madness, starving hysterical naked, / dragging themselves trough the negro streets at dawn looking for an angry fix, / angelheaded hipsters burning for the ancient heavenly connection to the starry dynamo in the machinery of night / who poverty and tatters and hollow-eyed and high sat up smoking in the supernatural darkness of cold-water flats floating across the tops of cities contemplating jazz, / … / who ate fire in paint hotels and drank turpentine in Paradise Alley, death, or purgatoried their torsos night after night / with dreams, with drugs, with waking nightmares, alcohol and cock and endless balls …»

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