Nice je ne t'aime plus: des squats à la Roya, la côte d'azur alternative

Nice et ses environs, patrie de MM Ciotti & Estrosi, est aussi la terre de nombreux artistes, de C. Herrou et des militants de la Roya, des Nux Vomica, des Diables Bleus... Véritable laboratoire de la droite et du FN depuis des décennies, la ville a vu apparaître un réseau alternatif spécifique, construit autour d’une notion cardinale : le pantaï (le rêve). Une enquête réalisée avec Romain Vatan.

Nous sommes au début du mois de juin, dans une Nice déjà, tout doucement, envahie par les touristes qui chaque année, à l’été, se déversent dans les ruelles fraîches et colorées de sa Vieille Ville, au pied de la colline du Château et sur ses plages de galets. La saison est entamée. Les terrasses des restaurants traditionnels, Nissarts ou Italiens, se remplissent. Des Anglais dévorent de la socca. Des voitures de sport rutilent aux feux rouges, sous les yeux des badauds en sandales. La nuit, dans les bars branchés de la Promenade, la margarita coule à flot. Sur la grande avenue Jean Médecin, les grands magasins ne désemplissent pas. De la plage, on observe le ballet des gros porteurs, à cadence régulière. Toute une faune de visiteurs déambule, hétéroclite, de la famille d'ouvriers du Nord, masqués de crème solaire, aux Floridiens en paréos venus goûter aux joies des clubs, les pieds dans le sable. Les artistes de rue sont triés sur le volet. Pas de débordements en vue. Les mille huit cent cameras surveillent tout ce petit monde jusque dans les moindres recoins de la carte postale, sans prêter attention aux quelques mendiants venus quémander une pièce.

Mouss nous rejoint sur une terrasse de la place Garibaldi. Né à Dakar, diplômé d’économie, il s'active dans le milieu associatif depuis plusieurs années à Nice. Et ça n’est pas facile. « C'est pas pour dire : c’était mieux avant, mais moi, je suis vraiment arrivé en plein milieu d'une sorte d’émulation alternative à Nice… C’était en 2003, il y avait le collectif des Diables Bleus, les foyers étudiants de Valrose et Carlone... C'était génial ! » Il y avait alors des événements dans toute la ville, toutes les semaines, et dans tous les styles. De la peinture, de la musique, de nombreux groupes –notamment, se rappelle-t-il, des rappeurs Sénégalais chantant en Wolof. « On n’était pas encore dans l'Etat policier qu'est devenu la France, souligne-t-il. Enfin, peut être pas toute la France, mais Nice, en tout les cas… » Nous lui faisons remarquer que tout s’est plus ou moins arrêté dans les mêmes années, à partir de 2004. Destruction du squat de Diables Bleus, fermeture du foyer étudiant de la fac de lettre, interdiction des carnavals indépendants, par arrêté préfectoral, et, plus tard, fin de l'aventure du foyer Valrose (celui de la fac de science) et de son festival trentenaire. Il opine, et ajoute : « Et depuis, bein… Les prétextes, ça a été le côté insalubre pour les Diables Bleus, au foyer de la fac de  Carlone, des histoires de drogues, il y avait des dealers, le Carnaval indépendant, des débordements... Et comme par hasard, c'est tombé au même moment. Ça te donne envie de réfléchir un petit peu et te demander… Je ne sais pas ce qu'il s'est passé au niveau des politiques, mais c'est les années où ils ont essayé de tuer l'alternatif à Nice ».

En ce début d'été 2017, ça continue : le Volume, la dernière salle de concert du centre-ville, vient de fermer ses porte, et la fête du P.C. a été annulée, faute de moyens. Que s’est-il passé ? Mouss évoque une première piste, « la malédiction de la pieuvre » : « La pieuvre, c'est un des animaux marins les plus intelligents qui soient. Mais sa malédiction, c'est que tout ce qu'elle apprend dans sa vie, elle ne le transmettra jamais à ses enfants. Parce qu’eux, accrochés à la mère, planquée derrière les algues, se nourrissent de son corps, et elle meurt quand les petits se détachent. On peut voir le milieu alternatif de cette façon, quelque part. Les anciens ne transmettent pas le flambeau ».

Ce fut notre premier entretien. Le premier d’une enquête que nous, jeunes niçois d’adoption, nous étions décidé à mener, à partir de cette question : comment, dans une ville touristique, très marquée à droite, une vie alternative peut-elle s'exprimer ? Quelle place, ici, pour les alternatifs, ceux qui, d’une façon ou d’une autre, à des degrés divers, s’opposent aux logiques dominantes, à l’hégémonie politique, culturelle, économique ? A Nice, dans la cinquième ville de France, c’est un tout petit milieu. L’image qui s’impose en premier à nous, c’est celle de maquisards, d’une armée de fourmis invisibles œuvrant, ici ou là, pour le bien collectif, mais dont beaucoup ignorent l'existence. Surtout à Nice. Ici, des gens luttent pour organiser des concerts, des expositions, des événements citoyens, des actions sociales et populaires, pour aider les migrants, décloisonner les quartiers, mais personne ne les voit.

Bien souvent, ces combattants se connaissent. Ils se retrouvent entre eux dans les mêmes lieux, comme dans les locaux de l'association la Zonmé, le Diane's, ou la salle de concert du Volume. Et leurs parcours nous apprennent beaucoup sur la vie d’une certaine France, à l’heure de la Crise, des politiques d’austérité, du grand retour de l’impensé xénophobe, et de l’État d’urgence.

Tourisme de masse, pantaï et esprit Anti « côte d'Azur »

Un jour de juillet, nous filons de bonne heure vers le nord le long de la ligne de tramway. Nous avons rendez-vous avec Christian Rinaudo, sociologue à l’URMIS, qui nous reçoit  dans le campus de la fac de Saint-jean d'Angely, pour tenter de défricher le sujet. Vêtu d’un t-shirt de Rage Against the Machine –il a d’ailleurs rencontré leur leader, Zach de La Rocha, lors de ses enquêtes sur la communauté hispanique de Los Angeles-, M Rinaudo nous invite à nous asseoir dans son bureau de la tour de l’horloge, un espace autrefois squat de punks à chiens, à l’époque où les Diables Bleus, collectif d’artistes, régnaient dans les bâtiments environnants, dans leur « phalanstère ». Les Diables. Il leur a consacré l’un de ses premiers terrains, quand il était jeune chercheur. Et il les a suivi jusqu’à la destruction de leurs locaux par les tractopelles de la mairie, en 2004. Pour lui, à l’époque, le message était clair : « c’était vraiment pour réduire tout cela en poussière ». Une manière, pour la municipalité, de signifier son refus de la simple existence d’un milieu alternatif à Nice. Nous devrons en parler à nouveau. Mais pour le moment, revenant avec le chercheur sur nos premiers entretiens, nous tâchons de donner une définition sociologique de ce concept, « l’alternatif ».

L’alternatif, nous nous mettons d’accord, c’est un ensemble d’acteurs impliqués dans un processus de résistance, au travers de diverses stratégie de subversion, de contestation et de réinvestissement, de la culture hégémonique. Donc, en France, et plus particulièrement à Nice, la culture conservatrice et/ou néolibérale. Ici, selon M. Rinaudo, ce milieu existe depuis longtemps, comme « tapi sous Nice », selon ses mots. Bouillonnant, sans cesse en train de se décomposer et de se recomposer, de façon souterraine. Ici où là, il s'élève et s'abîme, depuis des générations, dans les collines de la Roya, ou à l’ombre des ruelles du babazouk –ancien nom du Vieux-Nice.

Mais revenons aux origines. Depuis toujours, du fait de sa situation, sur les bords de la Méditerranée et non loin de la frontière italienne, Nice a été et demeure une ville cosmopolite, métissée, mouvante. Mais cette situation privilégiée, outre des travailleurs venus d’horizons variés, a aussi attiré les classes aisées –Françaises, mais aussi Anglaises et Russes- et, bien évidemment, les visiteurs, et c’est ainsi que la ville devint, très tôt, une cité touristique réputée, avec tous les aménagements que cela suppose. Et face à l’artificialisation, la mercantilisation de cette « Côte d’Azur » que les institutions locales tâchent de rendre de plus en plus semblable à une carte postale, les premiers alternatifs émergent, autour d’une notion cardinale : le pantaï.  

Un caniculaire lundi de juin, Louis Dollé nous accueille à la porte de son atelier, non loin de la grande église Russe orthodoxe. Louis est un artiste contemporain assez connu ici, à la fois peintre et sculpteur. Un petit homme, la barbe rousse en broussaille. De sa bouche rieuse et de ses yeux bleus, se dégage une immense tendresse. Son atelier, qui parfois se transforme en salle de spectacle, déborde de matériel de bricolage, et de ses créations, marquées d’une sensualité parfois sombre : crânes, ossements, visages, corps nus. La chaleur est insupportable. Il nous propose des jus de fruit frais. Nous parlons de Nice, de son histoire. Et, pour commencer, du pantaï. « Lou Pantaï, nous dit-il, c’est un concept niçois dont tu ne trouves pas la traduction ailleurs. C’est comme « Mektoub », en Arabe. Lou Pantaï, c’est de l’ordre de l’utopie… C’est la construction, la déconstruction, c’est… Tu me demandes ce qu’est le Pantaï, je pourrais te demander : qu’est-ce que la politique ? C’est pas que déposer le bulletin de vote. C’est quotidien. Quand je faisais du travail social, je faisais plus de politique que certains députés. Cédric Herrou fait de la politique, en ce moment. C’est là. Peut-être qu’il va morfler, mais il sait ce qu’il risque. Comme un résistant. Il fait ça pour l’avenir. C’est un héritier de l’esprit Diables Bleus, c’est sûr… » Tel serait donc le pantaï, jonction entre les artistes bohèmes d’hier, et les activistes d’aujourd’hui.   

D’où vient-il, cet esprit ? Au milieu des années 1970, des artistes niçois fondent La Ratapinhata Nòva. Reprenant les paroles du fameux chant Nissa la bella, dès le premier numéro, ils proposent quant à eux de transformer cette ode à la ville en un cri révolutionnaire, qui sera, malheureusement, repris par l’extrême-droite, Nissa la rebella : « Nice tu t’es vendue comme une putain, ils vont vendre tes potagers pour une bouchée de pain ». Ils jettent ainsi le discrédit sur la politique menée par la ville, refusent la logique des grands magasins, de la mise en folklore de la culture, et concluent : « Ailàs, Ailàs, Nissa rebella » (« Ici, ici, Nice rebelle »). D’autant que cette politique qu’ils condamnent est durement ressentie, alors, par une grande partie des classes populaires. Louis nous donne témoignage de ce choc, qu’il vécut dans son adolescence : « C’était le feu, dit-il, passant sur son visage ses mains dont les doigts arborent, tatoués, les messages LOVE & HATE. Parce que ce qui s’est passé, c’est que tu avais le Vieux-Nice, et moi j’ai connu la rue Droite qui était entièrement composée de commerces Arabes. Des Tunisiens, des Marocains, des Algériens, quelques Libanais… (…) C’était un lieu incroyable, c’est l’Orient qui était là. Puis, ils ont voulu « réhabiliter » la vieille ville. Et tu as des familles entières, de Gitans, de Niçois, d’Arabes, qui se sont vus déportés vers l’Ariane et les Moulins. Tout d’un coup, dans ces cités. Tu avais les gens de ma génération, on était un peu tristes, mais on suivait. Et tu avais les petits frères. Et eux, ils ont planté le feu ».

Tout part peut-être de là. Mouss, actif au sein d’une association justement nommée Ti’ Pantaï, nous avait dit, quant à lui : « le Pantaï, on les a toujours qualifiés d'anarchistes. C'est ce qu'ils dégageaient (…) Il y avait une dimension antiautoritaire. Si ces mecs n'avait pas fait tout ce qu'ils ont fait, il n'y aurait pas eu autant de mouvement, ici… »

Les années 90,  l’ère des squats et la linha Imaginòt

Dont acte. Car c’est à partir de ce terreau initial que va se former la scène alternative niçoise des riches heures, celle qui organisera les carnavals indépendants, en marge de défilés officiels devenu une vitrine sans âme, et tâchera de développer une vie culturelle populaire, au travers notamment des « lancers de paillassou » et de la Santa Capelina. A la fin des années 80, alors que le maire Jacques Médecin, symbole de la droite corrompue, qui devra fuir la justice en Uruguay et mène une politique conservatrice et clientéliste, règne en maître sur la ville, la Ratapinhata Nòva disparait. Des collectifs d’artistes vont alors prendre la relève du pantaï, les plus notables étant Nux Vomica, Zou Maï, et les Diables Bleus. La critique de la société marchande, à l’œuvre dans le paradis touristique que prétend devenir Nice, est alors virulente. L’un des membres fondateurs de Zu Maï fut d’ailleurs à l’origine d’un Manifeste anti-Côte d’Azur, où il est écrit que « nos manifestations répondent à la nécessité d’une pratique autre de la ville, une occupation autre des espaces urbains qui sont contingentés par la seule idéologie désormais existante, celle du marché, celle de la séparation et de la division »[i].

Nous sommes au milieu des années 90. La France est dans la rue contre Juppé. La Mano Negra, Noir Désir et les Béruriers Noirs font salle comble. Les alternatifs semblent revenir en force. A Nice, beaucoup de lieux commencent à être occupés, souvent grâce à l’ouvreur de squats Jean-Luc Migliore, qui créé lui-même son local, Nux Cobalt, dans un ancien atelier de ferronnerie. A Roba Capeu, côté port, un immense bâtiment est récupéré. La Lanterne est créée, dans un ancien garage, après un passage dans un hôtel du quartier rupin de Cimiez. L’expérience la plus significative fut cependant celle du hangar ouvert par Louis Pastorelli et Maurice Maubert. Trois mille mètres carrés, vingt-cinq mètres de hauteur de plafond, servant de remise pour les bus régionaux dans le quartier populaire de Saint Roch. C’est le début de la folle histoire des mythiques (ici, du moins) Nux Vomica. Pour une bande d'artistes niçois délurés d'une vingtaine d'année, ce fut l’occasion de sortir du milieu galeriste, de montrer qu'ils pouvaient faire des choses sans parler anglais, ou venir de Paris. Là se créeront les carnavals indépendants. Là se réunira l’Occitanie artiste, de Marseille à Toulouse, lors de défilés de plus de quatre mille personnes, sans autorisations. Maurice Maubert, un ami de Louis, également artiste-peintre, ex-Nux Vomica et et ex-Diable Bleu, se rappelle lui aussi avec nostalgie de cette période faste. « C'était énorme, nous dit-il, assis à la terrasse d’un café de la place Saint-François, dans le Vieux-Nice. Un réseau s’était créé, la ligne Imaginot. Toulouse, Claude Sicre et les Fabulous Trobadors, Marseille avec les Massilia Soud System, Nice et le Piemont avec Nux Vomica. L'Occitanie, une ligne Est-Ouest, qui sortait du cadre Nord-Sud, Paris-Marseille ». Comme convenu dès le début, cependant, les artistes quittent le hangar au bout de quelques années, quand le propriétaire se décide à le vendre. Après quelques détours, le pantaï reprend donc forme ailleurs, sous le toit des casernes de Saint-Jean d'Angely, laissée à l'abandon après le départ des chasseurs Alpin.

Les Diables déferlent alors sur la ville.

La Ronde des Diables.

« Les Diables Bleus, nous raconte encore Louis Dollé, c’étaient les héritiers de pas mal de choses qui s’étaient passées avant. Tu avais des gens qui étaient à la fac, Acte Libre, le Foyer, le Bang, tout ça, et tu avais des gens qui étaient issus du premier gros squat alternatif, les Nux Vomica du hangar Saint-Roch, et l’Association pour la Démocratie à Nice (ADN), les Zou Maï … Tu avais, je sais pas… Milieu 90, tu as eu une sorte de gros réveil. C’était riche, culturellement, à Nice, vraiment ». Son bar, le Bonnet d'âne, en fut l'un des hauts lieux. « Les premières réunions des Diables Bleus se passaient là (…). Puis, il y a eu un endroit qui s’est appelé ensuite la Brèche, un immeuble, une caserne de trois étages, et j’ai fait partie des gens qui ont pété le mur pour entrer, et j’ai dormi et travaillé là-bas pendant quatre ans (rire) ».

Maurice, quant à lui, son beau visage traversé d’un sourire tendre, se souvient : « Moi, je suis rentré à La Brêche, avec Serge Dotti, le marionnettiste. C'était reparti pour un tour. Il m'a passé l'atelier là-bas, avec Louis Dollé, aussi. On s'était croisé comme ça ». Inspiré par les lieux, il programme rapidement une grande exposition. « Ça s’appelait Can e pouarc, ce qui veut dire, littéralement, les chiens et les cochons. Ça vient du carnaval. C'est l'inversion. Les chiens, c’était les riches. Les chiens de chasse à cours. Et les cochons, c’était les paysans. Et quand il y avait carnaval, on disait, il y a Can e Pouarc. En somme, toutes les couches de la société ». L’événement est un succès, et sera reproduit. Saint-Jean d’Angely devient alors un haut-lieu de la vie culturelle niçoise : « Pendant 5 ans, c’était des lieux qui rassemblaient assez de monde pour qu'il puisse y avoir un discours, quelque chose de politique, avec des idées, et qui agit sur la ville ». Il résume l’était d’esprit qui les animait alors en anecdote qui se déroule à Toulouse, et met en scène les acteurs de la scène alternative Occitane. Celle-ci, désirant créer un carnaval, demande conseil aux niçois : « Bon alors, vous les niçois, qu'est ce que vous avez à nous dire ? Parce que le Carnaval c'est votre truc... », et se voit répondre, en toute simplicité : « Ecoutez, voilà. Vous voulez faire le carnaval ? … Faites-le, quoi. Tu te déguises, tu sors dans la rue, tu fais de la musique, et voilà » Eureka ! Et ainsi se faisaient les choses en ce temps. Le bitume est fendu à coup de masse pour planter un potager et des arbres. Un puits est creusé à la main. Des soupes populaires sont organisées, où l’on peut manger à prix libre. Expositions, happenings, manifestations festives et subversive –comme jouer l’Etat de siège, de Camus, nus devant le palais de justice- se succèdent.

Zakloud, autre membre historique des Diables Bleus, affichiste « officiel » du collectif, qui nous reçoit au campus de Droit, où il expose une partie de ses œuvres de l’époque, en garde lui aussi un souvenir ému : «Aux Diables, on avait la sensation de pouvoir respirer. Il y avait du partage, il y avait du désir, les gens étaient souriants. Il y avait une belle qualité de sourire, parce que c'était apaisé. C'est à dire que les gens, ils avaient les ingrédients qu'il faut dans la vie, de la bouffe, du sexe, de la rencontre, de l’échange, des surprises par l'art. Donc pour moi, c'est la plus belle période. C'est la révolution réalisée dans un espace, pour un temps donné. » Il a d’ailleurs consacré aux Diables deux romans, où l’on peut lire, à propos du fameux puits creusé par les Diables dans le goudron, qu’il est « pour [lui] l’objet emblématique le plus représentatif des Diables Bleus. Il valide l’idée qu’une volonté collective déterminée peut réaliser l’utopie, le pantaï [..] "Nous avons creusé un puits de quatre mètres cinquante sur le parking" ne peut se dire qu’un sourire de gamin au coin des lèvres. Il pose en même temps la question sérieuse du : une résistance face à la fatalité de cette société, est-elle encore possible ? »

Las ! Malgré le soutien du gouvernement des gauches plurielles, en une heure où les friches se développent partout dans le pays (et firent l’objet du fameux rapport Lextrait), le nouveau maire, Jacques Peyrat, élu en 1995, et avec lui une grande partie des élus locaux, voue une véritable détestation aux agités de Saint-Roch. Et en 2004, le 1er décembre, des bulldozers débarquent pour éventrer la caserne, saccageant les jardins, ensevelissant le puits, ne laissant de l’utopie généreuse que des bris de verre et des miettes de parpaings gris.

Cet événement, tout le monde l’avait vu venir. Le combat ne semblait pas perdu, pourtant. Cette utopie, ce fut celle de tout une époque –la dernière vague de l’ « esprit 68 ». Louis soupire. « Ouais, je pense que ça fait partie de la déception, de la fatigue. Beaucoup pensaient que tout ça allait être pérenne. Quand il y a eu les Indignés, je me suis dit : ah tiens, ça recommence ! Mais… Même nous, les artistes, on n’était pas invités, je crois (soupirs). Depuis cette époque, il y a un problème de croyance, de foi… C’est bizarre. ». Nous évoquons 68, les Punks, toute cette époque, l’idée que l’art peut changer la vie. « J’ai envie de te dire que les années 90, ça a été la dernière alternative à Jeff Koons, dit-il. Ça, ou Jeff Koons ». L’art-business. Représenté ici par l’inévitable Ben, devenu un monument local, jusqu’à décorer de ses œuvres les autobus et arrêt de tram de la ville… De son côté, Louis a reçu quelques commandes de la mairie, mais celle-ci ne semble pas soucieuse de lui donner une visibilité, et il galère un peu. « Je ne vais pas pleurer sur mon sort, mais je dégage un smic par mois, et je roule pas sur l’or. Avec ma chérie, parce qu’elle avait un apport, on a pu s’acheter une maison. Là, à coté, le petit jardin, c’est chez nous ». Il conclut, pensif : « Souvent je me dis, ils sont où, à Nice, les petits nouveaux ? Le Pantaï, c’est une utopie. A un moment, on a représenté ça. Et le sommet de ça, ça a été les Diables Bleus, pour nous. J’aimerai bien qu’il y ait des suites. Mais peut-être qu’il faut le temps de la digestion… »

L’héritage des Diables, ou la « malédiction de la pieuvre »

D’autant qu’il n’a pas été facile, pour les générations suivantes, de gérer l’héritage compliqué des Diables. Notamment au plan humain. Pascal, fondateur de la Zonmé, local associatif et artistique situé dans le « quartier Portugais » de Nice, près de la rue Vernier, derrière la gare SNCF, en sait quelque chose. Pour lui, le propre de l’alternatif est de mener les projets « sans les protocoles ». Ce côté humain, trop humain, comme dirait l’autre, a pu mener à Nice à certaines tensions, au sein de son petit milieu alternatif. Des personnalités fortes mènent facilement à des dissensions entre « maquisards ». Et les collectifs des années 90 et 2000 étaient riches, justement, de ce type de personnalités. Louis. Maurice. Le fameux Ricardo, aujourd’hui « exilé » à Saorge. Hassan, solide bonhomme tendre mais aux manières abruptes. Yann, le contesté par certains créateur et directeur du Volume. Ce qui a laissé à Nice un héritage, une fois les Diables balayés, fait aussi de querelles encore brûlantes. Mais Pascal reste positif : « C’est pour ça que c’est un milieu qu’est un peu plus vif aussi, t’as un peu plus d’émotions, mais t’as aussi plus de rapports directs, un peu plus de micmacs, mais le micmac c’est quoi, c’est la débrouille, donc t’as plus de débrouille… » Il préfère quant à lui revenir sur les grandes œuvres de ce fameux « esprit pantaï » local, notamment la création de la Santa Capelina, une fête folklorique inventée. Commémorant la sainte de fiction de « ceux qui travaillent du chapeau », elle consiste à se rassembler, chaque 1er mai, à Roba Capeu, avec un poisson et un chapeau fait main. Autour du char de la Sainte, on mange une soupe de poisson préparée sur place, on danse, on chante en Nissart, on défile dans la Vielle Ville, avant de balancer le char à la mer. Si les rangs des carnavals indépendant –« pantaï »- ont été désertés, chaque année, l’événement de la Santa Capelina, fête populaire, continue à rassembler une petite centaine de personnes.

Ce genre d’initiatives, cependant, demeure trop rare ici, surtout depuis quelques années –la fameuse charnière de la fin des années 2000. « A Paris, note Pascal, ce qui fait tourner la ville à tous les niveaux, c’est les réseaux. Mais ici, les gens… ils se font chier, quoi ! Ils se font vraiment chier, et s’il n’y avait pas ce soleil, cette plage, ce farniente obligatoire, les gens ils s’éclateraient à Nice, quoi, je pense qu’ils seraient heureux. Mais là, t’es à moitié heureux, heureux de… de ça, mais à moitié heureux, parce qu’il n’y a pas de choses qui sont vraiment faites pour toi… » Il tempère, cependant : « Il y a aujourd’hui quelque chose qui se passe quand même, même si c’est différent, il y a une remotivation. Les groupes essayent de se reconnecter ». Notamment en tendant la main vers l’arrière-pays, autour des thèmes de l’écologie radicale ou du militantisme pro-migrants. Dès le début, la Zonmé a encouragé cette tendance, s’associant à la Confédération Paysanne le temps de projections et conférences régulière tendant à reconnecter ville et montagne. « Et ça a été super intéressant, cette période-là, nous dit-il. C’est là où j’ai rencontré Cédric Herrou, tous les acteurs actuels, qui à l’époque étaient des mecs qui faisaient des poules, et l’interaction qu’on avait elle était « poule », tu vois (rire), du genre, ah, tu fais des poules, marrant ! ». Quand on en revient, pour conclure, aux Diables Bleus, et à ce qu’ils ont incarné, il répond : « La capacité à donner, enfin plutôt, d’auto-donner, du pain au peuple. Le peuple, il a besoin de ça, alors, ils lui donnent ça. C’était ça les Diables Bleus pour moi […] C’était des mecs avec de vrais personnalités, puissantes, authentiques. Et c’est ça qui crée les choses».

Michael Allibert, chorégraphe, danseur, directeur de la Trucmuche Compagnie, n’est pas tout à fait du même avis, comme il nous le fait savoir autour d’un verre. Casquette vissée sur la tête, casque sur les oreilles, un corps de danseur élancé, une clope au bec. Pour lui, l’héritage des Diables, ce fut surtout celui d’une bataille de tous contre tous, au sein d’un milieu alternatif en déshérence. « Ici, comme il y a une toute petite part de gâteau, tout le monde essaye d'avoir la sienne. Et c'est la guerre », regrette-t-il. Des chapelles se créent, et gâchent une partie de leur énergie en luttes intestines stériles. Rapidement, Michael se met à tirer à boulets rouges sur les institutions niçoises, notamment le Théâtre National, et contre un Etat d’urgence dont les coûts, important, en matière de sécurisation, devraient être pris en charge par les collectivités, pas par les associations…  Avant d’en venir aux Diables. Pour lui, cette époque, cet âge d’or idéalisé de l’alternatif niçois, a surtout été un rideau de fumée. « Comme effectivement il n'y a plus rien, c'est sûr que c’était mieux avant… Mais bon, entre pas grand chose et plus rien, je ne sais pas si on peut être très content du pas-grand-chose qu'il y avait avant… » A ses yeux, cet héritage a surtout crée une hostilité très vive, et qui ne s’est jamais résorbée, de la mairie vis-à-vis de ce type d’initiatives: « Je pense même que c'est une période qui à tiré des balles dans le pied à plein d'endroits, parce qu'ils n'ont pas réussi à faire comprendre, notamment à la municipalité, l'intérêt de laisser place à ce genre de propositions ».

Les heures sombres, de 2004 à 2006

Ce flambeau des anciens, est-il possible que les nouvelles générations n’aient pas voulu s’en saisir ? C’est l’avis de notre ami Raf, plus connu comme rappeur sous le nom de Zippo, auteur notamment de la chanson Maintenant j’ai une hache. Nous le retrouvons à quelques pas de Roba Capeu (« Vole-chapeau »), la célèbre jetée niçoise. En cette saison, les plages sont bondées. Des hordes de jeunes gens, touristes ou étudiants Erasmus, viennent ici boire un pack de bière, pendant que de vieilles dames orangées aux UV barbotent disgracieusement dans l’eau. Zippo arrive. Grand, barbu, des allures de bucheron Viking. Il ouvre une bouteille de rosé frais, et la conversation s’engage : « La culture à Nice, c’est une blague. Le genre d’événement qui est mis en valeur ici, c’est l’ouverture d’un H&M… »

Côté vie alternative, Zippo se rappelle avec nostalgie des carnavals indépendants et populaires de son enfance, et la frénésie de ses années d’études, avec ses fameux foyers étudiants. Ces lieux étaient, selon lui, des interfaces précieuses de socialisation et de rencontre, même les plus improbables. Léon, l’un des clochards les plus connus de la ville –un punk déglingué, dont nous avons récemment appris le décès- y avait même fait un concert, chantant en boucle les deux-trois chansons de son répertoire. « Cet endroit, c'est devenu la cafeteria du Crous. La dernière fois que j'y suis allé, j'avais envie de chialer. J’avais envie de dire à tous les mecs, vous ne savez pas ce que vous avez perdu. C'est ça aussi le problème, toute la nouvelle génération qui arrive à la queue-leu-leu, ils ne savent pas ce qu'ils ont perdu. Comment tu veux que les gens se battent pour des choses qu'ils n'ont pas connues ? C'est une chose que tu peux appliquer à la société en général, je pense ». Il poursuit : « Léon, il y avait plein de gens qui l'appréciaient vraiment, à la fac. Après la chute du foyer, c'est quelqu'un que je croisais de temps en temps, puis ça a été la dégringolade… Tu vois, ce qui est terrible, c'est qu'au fur et à mesure que les espaces de liberté diminuent comme peau de chagrin, tu as des vies aussi qui sont condamnés derrière. Tu a des existences qui ne peuvent cohabiter avec d'autres qu'a travers ce genre d'interfaces de rencontre entre des mondes qui ne sont pas sensés se fréquenter. Autant des mecs très bien intentionnés peuvent passer à côté de Léon dans la rue, et ne même pas le regarder, autant ces même gens, dans l'interface du foyer, pouvaient avoir une discussion pendant une demi heure avec lui, assis sur un canapé ». Un endroit de brassage donc, où des gens de toute condition, de toutes origines, pouvaient se retrouver autour d’un café, d’un pastis, d’un concert. La dispersion de ce genre de lieux est générale, selon lui. Et il est difficile de lui donner tort.            

D’autres font le même constat, ici, d’ailleurs. « Pendant très longtemps, c’est une joke, je me disais que Nice allait rattraper les villes comme Marseille, Toulouse, Strasbourg, Grenoble, mais en réalité c’est le reste de la France qui est en train de se mettre à niveau avec Nice. Il se passe un truc avec les couvre-feux, l’Etat d’urgence, les bars qui ferment, on interdit la vie nocturne… » Jacques, programmateur culturel, nous parle depuis une terrasse de Garibaldi. Chétif mais énergique, blessé par de nombreuses expériences douloureuses au sein de l’alternatif niçois, notamment un renvoi en bonne et due forme du café associatif le Court Circuit. Il aborde désormais ce sujet sans tendresse excessive. Qu’est-ce que l’alternatif, selon lui, d’ailleurs ? « Ça existe parce que les gens essayent de survivre, c’est tout, nous dit-il. C’est simplement qu’à un moment donné, on est face à un choix. Il y a une dose de militantisme ici, parce que pour rester à Nice quand t’es dans le milieu culturel, t’es masochiste, ou t’es un petit peu militant… c’est des gens qui sont tous précaires, en fait ». La précarité des acteurs culturels et associatifs… Une réalité qui revient sans cesse, dans tous nos entretiens. Car si la France qui agit et qui essaye que prétend représenter notre nouveau monarque existe bel et bien, le moins que l’on puisse dire est qu’elle est encouragée d’une façon pour le moins sélective : tout pour les start-upeur, et des bouts de ficelles pour les associations citoyennes, dont les acteurs jonglent entre contrat aidé, temps complets payés à mi-temps, bénévolat… Et à Nice plus qu’ailleurs : « Si tu as une association qui fait de la musique traditionnelle niçoise, tu n’auras pas trop de problèmes à être subventionné (…). Mais par contre, dans le spectacle vivant, zéro ! Et on finit pas penser que c’est pas, pour le coup, une histoire d’argent. C’est une volonté politique, presque un couvre-feu. Il y a des parias, ici ». Et le comportement d’une partie des acteurs du milieu, qui instrumentalisent selon lui la cause alternative plus qu’ils ne la servent, n’aide pas :  « Là-dedans, tu travailles 7 jours sur 7 (…), il y a tout ce truc là, et cette espèce d’esclavagisme moderne, quand même, par des gens qui sont sensés être intéressés au commerce équitable, à l’économie sociale et solidaire, à l’écologie, etc. (…) Il faut se méfier de l’emballage, je crois, de plus en plus. Comme pour le bio de Carrefour  ».

A en croire Zippo comme Jacques, la transmutation s’opérerait à l’échelle du pays. Dans cette optique, Nice ne serait qu’un miroir grossissant, un laboratoire des politiques publiques depuis maintenant plusieurs décennies, de l’évolution des mentalités vers plus d’individualisme, plus d’égoïsme, l’essor du néolibéralisme et la crise économique aidant. L’alternatif, milieu particulièrement concerné par ces évolution, n’aurait fait que prendre de plein fouet les nouvelles règles en vigueur au sein de la société française. Ainsi, Greg Lumis, multi-instrumentiste  que nous retrouvons chez lui, sur les hauteurs de la Trinité, près de son studio d’enregistrement, 149 record, a vu tout l’univers musical festif du début des années 2000 s’effondrer en très peu de temps. Des dreadlocks jusqu'aux chevilles, lunettes noires sur le nez, il nous raconte : « Tu ne vends plus de disques, donc tes lives coûtent plus cher. La crise du régime des intermittents de 2004-2005, ça a changé la donne, et ça a rendu impossible plein de trucs, pour plein de petites associations. Et puis il y la volonté des institutions, à tous les niveaux. Parce que c’était à échelle nationale, ce sont des mouvements qui étaient liés à un type de musique, qu’on va englober dans le truc, « l’alternatif » […] tu sais, le truc un peu revendicatif… ça, on l’a vu descendre, descendre, ça a commencé à tomber à partir de 2005, de la crise des intermittents, doucement, doucement, et en 2008, c’était fini ». Tout comme bien d’autres, il se questionne sur le rôle qu’on joué, dans cette évolution, ceux qui sont venus après : « Je pense que la génération qui est arrivée juste après nous, ils sont partis sur autre chose, en fait, ils se sont raccrochés à d’autres trucs. (…) » Plus individualistes, ils n’ont pas souhaité reprendre le combat : « Je pense qu’il y a eu un trou d’une génération, en tous cas, qui s’est laissée abrutir, ou qui s’est laissée bercer plutôt, et qui s’est endormie dans le côté facile et confortable ». Alors que l’action associative, elle, n’a rien de confortable. Greg propose une belle image : « Se bouger le cul et faire avancer les choses, c’est taper dans la pierre avec un marteau en mousse, tu vois ce que je veux dire ? C’est du boulot, du boulot, du boulot, que du boulot, et la satisfaction, c’est quand tu vois le truc avancer millimètre par millimètre, donc oui, c’est dur. Mais il faut un idéal, pour pouvoir encaisser de faire des trucs comme ça. Si t’es un tant soit peu endormi et que tu tète au robinet de la télé et de la société, forcément... »

Les énergies nouvelles, des militants de la Roya aux scènes ouvertes hip-hop

Tout serait-il donc terminé ? L’esprit pantaï aurait-il été versé, avec bien d’autres choses, dans le charnier des idées mortes ? On pourrait le croire. Le Volume de Yann Leclanche, dernière salle de concert associative du centre-ville, a fermé. Ils n’obtiendront pas le nouveau local qui leurs avait été promis par Eric Ciotti lui-même, sur la place Garibaldi, puisque dans ce local va être provisoirement installé… un commissariat.  Nul besoin d'une sémiologie poussée pour interpréter la symbolique. Interdiction, également de la fête du Château, une fête organisée par le Parti Communiste et qui rassemblait, chaque année, sur la colline du château, une grande partie du tissu alternatif et associatif local. Hésitations quant au projet de créer une friche culturelle, le Cent/Sang Neuf, dans les anciens abattoirs à l’ouest de Nice. Poursuite systématique contre les militants pro-migrants. Tout ceci, ici, ne porte guère à l’optimisme.

Cependant, encore et toujours, selon la formule consacrée, une poignée d’irréductibles maquisards, dans la ville mais aussi, plus loin, dans la Roya, poursuit le combat. 

Regardons Michael. Formé dans les milieux d’éducation populaire, les MJC, le théâtre social de Dasté, attaché à l’idée d’un art exigeant, mais accessible à tous, il a créé, avec l’actrice et activiste Nathalie Masseglia, une Amaca, sorte d’Amap culturelle, dans la vallée de la Roya. Même s’il est aujourd’hui difficile d’organiser des collectifs, quels qu’ils soient, il le reconnait volontiers. « Globalement, sociologiquement, l'implication politique du citoyen va plutôt en descendant qu'en montant. Avec des pics de temps en temps, mais ça zappe ». Mais il insiste : « à côté, l'alternatif doit être la force de réflexion de nouvelles modalités. Ça n'est pas un truc figé. Son rôle, c’est d'être toujours une forme de veille. Je crois que c'est à ça que ça sert, un milieu alternatif. Ça sert à être une veille. A garder les gens dans l'attention de ce qui se passe et dans la pluralité de ce qui existe ». Les alternatifs seraient donc les veilleurs de notre société. Comme dans le théâtre antique, ceux qui la poussent à explorer son impensé, voire ses démons. Ceux qui toujours dérangent, pour ne pas laisser les autres s’assoupir. A la fin, la conversation bascule principalement sur la Roya. Michael nous parle de la visibilité médiatique qu’a obtenue la vallée depuis le début de la crise des migrants : « Merci à eux ! On peut leur serrer la paluche quand ils rentrent dans la voiture ». Ce qui ne va cependant pas sans poser quelques problèmes. « Ça veut dire qu’il faut que les gens meurent pour qu’on commence à s’intéresser à un territoire… » Cela le dérange que de nombreuses personnes aient attendu cette crise pour prêter attention, non parfois sans arrière-pensées, à la Roya. Nathalie Masseglia, qui habite et travaille là-bas, quant à elle, n’en peux plus : « Elle me dit,’’ tous ces types qu'on n’a jamais vus en 10 ans, c'est bon quoi. Ils font quoi, là, ils attendent qu'il y ait une caméra pour passer la tête ?’’ ». Il donne l’exemple d’artistes qui leurs avaient proposé de faire un concert sur le Rocher de Vintimille, et auxquels Nathalie avait répliqué : « Mais tu crois qu'ils n'ont pas plutôt besoin de boire et de manger ? Qu'est ce qu'ils s'en foutent de ta mandoline ?! » Les luttes se construisent sur des années de travail, par lors d’engagements ponctuels coupés d’une réelle connaissance du territoire concerné, « ça ne se fait pas par-dessus la jambe ».

Ceci, Samuel, connu ici sous le nom de Mas Kit, l’a bien compris. Travailleur social, rappeur, organisateurs d’Open Mics dans lesquels il tente de révéler les talents locaux, il fait partie ici, malgré son jeune âge, des figures connues et reconnues pour son énergie, et la qualité de son travail. L’alternatif, selon lui, « c'est ce qui se fait sans rentrer dans un moule préexistant ou qui se fait sans rentrer dans un moule qui pourrait t'enfermer. » Sa casquette d’éducateur spécialisé lui permet d'avoir un léger écho auprès de la mairie pour obtenir des subventions, qui l’aident à développer ses projets. Il a ainsi crée des ateliers d’écriture tournés vers les sans-papiers, avec Slam-Tribu. Abordé les problèmes d'addiction, d'éducation, et de prévention dans les quartiers, avec Entre-Act. Monté des visites de back-stage pour des collégiens, en collaboration avec le Volume. « La mairie, la musique actuelle, le rap, ça leur parle pas. Mais ce qui est cool dans une ville comme Nice, c'est qu'il n'y a rien. C'est chiant parce qu'il n'y a rien, mais aussi, tu as tout à créer. C'est le revers de la médaille. Il y a de la place. Après le problème, c'est que tu es un peu isolé, si tu ne crée pas un engouement assez rapidement, tu peux vite d'essouffler ». Avec la perte du Volume, d’ailleurs, c'est toute la scène locale qui va devenir orpheline du dernier lieu associatif du centre-ville. « Maintenant, je vais me confronter à la difficulté de trouver un lieu. Donc je pourrais vous dire plus tard dans quelle merde je suis. Pour le moment ça allait (…), mais la perte du Volume, ça va créer un vide ».  Reste des lieux difficilement accessibles, trop encombrés de tribunes, ou excentrés, ou des espaces vides, sans sonorisations, dont le prix de la location du matériel multiplie par dix l'investissement. « Le but c'est de pouvoir recommencer dans un autre lieu, ou je ne sais pas. On m'a proposé les Abattoirs, il faut que j'aille les rencontrer pour voir ce qu'il sera possible de faire ou pas… » Le futur reste ouvert.

Quant à la Roya, il est évident qu’aujourd’hui, la vallée entraîne sur elles toutes les attention, notamment grâce à la médiatisation dont a su bénéficier Cédric Herrou, que beaucoup connaissent ici. Un intérêt qui ne va sans poser un certain nombre de questions. La curiosité liée aux combats de la Roya a pu attiser l’enthousiasme d'un parterre de regards mais, comme le disait déjà Michael, il est triste qu’ils aient attendu aussi longtemps pour ouvrir les yeux, et ceci laisse planer le doute quant à la sincérité des engagements ainsi suscités. Theresa Maffeis, militante locale historique, fondatrice d’ADN, que Peyrat avait surnommée « la punaise verte » à cause de son appétence pour cette couleur, est ainsi, quant à elle, relativement sceptique. « Le monde étudiant, ça nous donnait un peu d'espoir (…) Ils sont venus, c'est assez impressionnant, mais ça n’a fait que suivre la médiatisation. Comme avec ce qu'il se passe dans la Roya, c'est super médiatisé, donc les gens suivent, mais tu te demande ou ils étaient avant, quand même. (…) Les coups de pub, comme ça, ça ne sert pas ces causes, ça ne réunit pas les gens. Et ça ne peut être qu’éphémère. Une fois hors champ, la solidarité s'arrête avec.  » Douloureux constat. Mais qui ne doit pas faire oublier que toujours, dans la vallée, des militants s’activent en faveur des migrants, en aidant des milliers, et obtenant quelques victoires notables, notamment lors de deux procès, l’un contre la préfecture des Alpes-Maritimes, l’autre contre l’extrême-droite locale, menée par l’élue Olivier Bettati.

Les raison d’espérer sont donc encore légions. Lydie, co-fondatrice du Pigeonnier, un squart (squat d’artiste) du Vieux-Nice, probablement, d'après eux, le dernier de la région, que nous rencontrons place Saint François, au sortir d’une journée de travail dans son atelier, est quant à elle plutôt optimiste. « On fait avec ce qu'on a, nous dit-elle, et on peut faire beaucoup avec très peu. Je pense qu'on peut inventer de nouveaux systèmes de fonctionnement, de se détacher sans avoir besoin de demander de l'argent. Ce sont peut être des systèmes extrêmes. C'est un peu guerrier (…) En général, ce genre de lieu, c'est la guerre, dès le départ. C'est peut être pas le meilleur moyen non plus, mais en même temps, il faut innover, créer. C'est peut être en faisant le Pigeonnier, un bout de l'Amaca, un bout de la Zonmé, en rassemblant toute nos idées, on peut, peut-être, trouver des systèmes de fonctionnement citoyens et autonomes, sans avoir besoin forcement de demander, de dépendre ».

Baptiste, dit Bab’s, DJ et militant associatif, ne saurait dire le contraire. Vendéen, arrivé à Nice il y a deux ans, Baptiste est passé par Paris, se spécialisant dans le media radio après des études inachevées dans la communication des entreprises. Suite à un stage, il est propulsé cadre supérieur dans une antenne New-Yorkaise, et lâche son diplôme. Quatre-vingt heures par semaine, vingt-cinq personnes à manager en anglais. Au bout de deux ans, il craque. Il rentre en France, et traverse un deuil familial. C'est son Climax, comme il l'appelle. Un ras-le-bol général, une prise de conscience. Et, au bout du compte, un grand projet. « J'imagine un éco-village, nous explique-t-il lors d’une entrevue, avec tout ce qu'il faut dedans. À savoir de l'habitat individuel, parties communes, une pépinière pour des artisans de l'économie sociale et solidaire. Je n’œuvre que là-dedans. L'humain avant le profit. Des parties cultivables, des animaux en élevage, une partie pour accueillir des touristes, des installations sportives, et le cœur, une grosse salle polyvalente dans laquelle on retrouve tout type d'art, que ça soit de la résidence, du spectacle, et qui peut servir de forum, d'agora pour prendre des décisions dans cette communauté. Une micro-ville, un micro-Etat dans l’Etat. Comme la coopérative intégrale Catalane, qui nous influence beaucoup ». Logé à Barcelone, non loin de la Sagrada Familia, ce squat, financé initialement par 500 000 euros dérobé à plusieurs banques, rejette l’Etat comme instance de contrôle, et souhaite en arriver à instaurer sous peu une micro-société non-capitaliste, entièrement autonome et dotée de ses propres « services publics coopératifs ». « C'est ce qu'on vise avec l'éco-village : autonomie financière, alimentaire, énergétique, sociétale, sur tout les niveaux ». La plus grande difficulté, selon lui ? « Ce sont les gens qui courent le plus dans leurs vie, vers la réussite sociale, pour se sortir de leur propre merde. Et finalement, c'est horrible cet ultralibéralisme, ça appauvrit les gens, et ça les met dans une urgence qui ne leur permet pas de se rebeller, parce-que leur propre urgence, c'est de survivre », argumente-t-il. « Alors, prendre ne serai-ce que dix pour cent de cette énergie pour la consacrer au collectif serait déjà énorme. Comprendre cette notion est l'une des sous-étapes de la transition. Convaincre les gens de l'intérêt à le faire ».

Le lien avec les classes populaires… pour les alternatifs, là est sans doute, effectivement, le plus compliqué. Revenons-en, pour conclure, au bureau de M. Rinaudo, à Saint-Jean d’Angély. « Le championnat du monde de lancé de Paillassou, nous dit-il, les gens regardaient ca avec étonnement, tout de même. Ils ne comprenaient pas du tout. C'est quelque chose qui vient s’insérer artificiellement dans un quartier populaire, mais bien trop troisième degré pour que les gens comprennent. Il faut arriver à dépasser ça, mais pour ce genre de milieu, ça n'est pas facile ». Les Diables bleus, d'après lui, avaient des connections avec des mouvements en France ou en Europe, mais étaient coupés de ce milieu dans lequel, politiquement, ils voulaient s’insérer, autour du quartier Saint-Roch. A Nice, visiblement, c'est le plus difficile à faire. Sur le réseau occitan, Marseille et Toulouse trouvèrent davantage cette alchimie. Nous parlons alors de nos rencontres avec l'association Ti' Pantaï, qui voudrait décloisonner ces territoires. Greg et son groupe Mazamorra, qui s'emparent des traditionnelles Fêtes de Mai en chantant aux anciens dans les langues oubliées de l'arrière pays, les patois de Lantosque, le Belvederois, le Piémontais, le Nissart. Mas-Kit, qui par le rap crée des ponts, des rencontres, amène les « quartiers » dans quelque recoin du centre-ville pour des open mic. Cela pourrait repartir de là, effectivement : le rap, qui s’institutionnalise tout en permettant la rencontre entre des acteurs différents, est une bonne piste, nous confie-t-il. La sociologie n'invente pas, elle ne fait que constater ; l’avenir est donc ouvert, encore une fois.  

Voici l’heure de la conclusion, que nous écrivons alors, qu’ici, l’hiver est revenu. Au fil des rencontres, nous avons voulu parler de cette ville dans laquelle nous vivons. Cette terre du Sud métissée et populaire, nichée entre la mer et la montagne. Cette ville qui fut longtemps un lieu d’accueil, et qui laisse aujourd’hui les migrants se noyer dans les eaux méditerranéennes, tandis que d’autres sont refoulés, dans la Roya. Cette ville qui a vu naître le pantaï, puis a tenté de le bâillonner à coups d’arrêtés préfectoraux et de répressions diverses. Cette ville d’artistes qui ne conçoit l’art qu’en cage ou sous verre. Cette ville qui incarne si bien, malheureusement, ce qu’est la France du XXIème siècle : policée par l’Etat d’urgence, folklorisée pour les touristes, endeuillée par les Attentats, et implacable pour les « fainéants », les précaires, les bénévoles, les militants, les rêveurs, les utopistes, les sans-papiers, les artistes, les exclus, les vagabonds, les chômeurs… Heureusement, parmi ceux-là, ceux que l’on appelle les « alternatifs », les résistants, restent aux aguets. Dans leurs tranchées, leurs passages souterrains, ils veillent. Ils ne se rendront pas, incapables de se résoudre à ce que cette société ne soit qu’un combat de tous contre tous, dans une perpétuelle nécessité de renoncer chaque jour un peu plus à sa liberté en échange d’une hypothétique sécurité, sachant, comme dirait l’autre, que quiconque prêt à se livrer à ce sinistre calcul ne mérite ni l’une, ni l’autre. « Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre, a écrit le poète Mahmud Darwich : les hésitations d’avril, / l’odeur du pain à l’aube, / les opinions d’une femme sur les hommes, […] et la peur qu’éprouvent les conquérants du souvenir ».

C’est peut-être aussi simple que ça, être un « alternatif » : prendre le temps, loin de la course folle du monde, de donner de l’importance à ce qui mérite de vivre.  A Nice comme ailleurs. Nice, je ne t’aime plus, mais peut-être plus pour longtemps…

Roman Vatan & Macko Dràgàn

 

N.B. : Une version longue (40 pages) de cette enquête va être diffusée sur Nice (notamment à la Zonmé), à prix libre. Nous l'avons conçue comme une sorte "d'audit citoyen" sur la culture alternative du 06 et on y retrouve, le long de 17 entretiens, des militants (Teresa Maffeis, Cédric Herrou...), des rappeurs (Zippo, Mas-Kit), des artistes (Louis Dollé, Maurice Maubert...), des chorégraphes (Michael Allibert...)... Si vous êtes niçois, courez donc la demander. Si vous n'êtes pas niçois mais que vous comptez passer dans cette ville, courez également la demander. Et si vous n'êtes pas niçois et que vous n'avez aucunement l'intention d'aller à Nice, ce n'est pas grave, faites l'aller-retour dans la journée et courez tout de même la demander. 

Zippo a sorti un nouvel album. Très bon. Courez l'acheter, lui aussi.

Cette enquête a reçu le soutien bienveillant de Jeremy, de la Marmotte Déroutée, LE journal de qualité et à prix libre de la vallée de la Roya, dont je vous conseille la lecture. 

Mon ami Romain Vatan tient un blog, que je vous encourage vivement à visiter (https://auxquarts.wordpress.com/). Pour une petite bio, voir ici: https://www.revue-boutsdumonde.com/voyageur/vatan-romain/

 

[i]  Cité par C. Rinaudo, L'esprit pantaï, revue Vacarme, 2004/3 (n° 28), p. 20-23

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