Ah qu’il est bon de rire parfois

Mais de qui et de quoi ? Car aujourd’hui on peut plus rien dire, Desproges il serait en prison, et à cause du « politiquement correct » on peut se moquer de personne ! Sauf que je crois que ceux qui se plaignent ainsi n’ont pas tout compris à l’humour. Et que leur problème est plutôt qu’ils ne veulent aucun partage de la parole publique avec celles et ceux qui font les frais de leurs blagues.

C’est Laurent Ruquier (et une bonne centaine d’autres « censurés » omniprésents dans tous les médias), docteur ès humour et rigologue subversif patenté (pas tentant non plus, dirait l’autre s’il n’était pas à la fois mort et en prison) qui s’en lamente : « on ne peut plus rien dire sur quoi que ce soit », foutredieu, car « nous sommes en permanence la proie des lobbies, des associations, de corporatismes catégoriels, du communautarisme... (...) Quelques dizaines de signalements au CSA suffisent aujourd'hui à ce qu'une émission soit sanctionnée. » Si bien, dit-il, que son merveilleux duo Éric Zemmour-Éric Naulleau, que les années 30 nous envient, aurait pu ne pas voir le jour : « Auraient-ils tenu [dans les années 2000] si les réseaux sociaux avaient existé ? Je ne suis pas sûr », se questionne –il, et moi-même, quand j’imagine un monde sans ces deux-là, j’avoue que ça me fout des crises d’angoisse.

Il y a quelques jours encore, un drame a secoué le pays des Droit de l’homme à se foutre de la gueule de qui il veut et des petites lumières allumées dans la tête de Pascal Praud : une dessinatrice a fait un petit dessin pas drôle se moquant, à travers Blanche-Neige, des jeunes filles qui osent qu’on leur demande leur avis avant de les embrasser, alors que bon, hein, heu, elles couchent à droite à gauche, d’abord –en l’occurrence, avec sept nains. Et certaines personnes ont eu l’audace de dire qu’elles ne trouvaient pas ça drôle, tout en signalant que le crobard n’avait en outre aucune raison d’être puisque, comme l’a pertinemment rappelé Daniel Schneidermann, « cette "affaire Blanche-Neige" n'en est pas une. Contrairement à ce que claironnent, derrière Fox News, sa déclinaison française CNews et toute la clique, non, la "cancel culture" ne "s'attaque" pas à Blanche-Neige. Personne n'a jamais demandé à "canceller Blanche-Neige" » à cause de ce bisou forcé.

Non, personne n’a demandé à « canceler » Blanche-Neige, mentionnant simplement qu’il est problématique de présenter aux enfants une scène de baiser non consenti pour raison de sommeil profond, pas que plus que qui ce soit n’a demandé à « censurer » le dessin pas drôle de Coco, la dessinatrice en question : la plupart des critiques, telle celle d'André Gunthert dans les colonnes du Club de Mediapart, se sont contentées de se demander si ce glaviot craché à la gueule des celles et ceux, travailleurs et travailleuses sociales, éducatrices et éducateurs, dont je suis, et qui tentent de faire comprendre aux jeunes filles que leur corps leur appartient et qu’une caresse ou un baiser doit être désiré, était si « trolilol » que ça. Et ont généralement répondu par la négative.

Fin de l’histoire ? Nenni !  Car ce faisant, en trouvant ce dessin pas drôle, et en en faisant part, nous avons vexé jusqu’au plus profond de leur petit cœur sensible toutes celles et ceux qui l’avaient trouvé hilarant, vraiment, imaginez-vous, ah ah, genre le prince demande son avis à Blanche-Neige avant de l’embrasser, comme un gros faible rendu impuissant par le féminazisme, on se marre, et vas-y tire sur mon doigt.

Et le camp des rigolards sans frontières de dresser ses tranchées, crayon de Plantu à la main et déguisés en pingouins de Xavier Gorce, et de hurler à la censure, et de dire partout qu’on peut plus rien dire, qu’on peut plus se marrer, avec la subtilité argumentative du tonton bourré en fin de soirée s’exclamant « ça vaaaaa j’décoooonne » après avoir fait pleurer sa nièce en lui mettant une main au cul.

Car ces rigolards, dont beaucoup s’obstinent cependant à se dire « de gauche », ont un ennemi bien identifié : la « dictature de la bien-pensance » qui fait qu’on n’a plus de doit de rire des musulmans, des gouines, des pédés, des Noirs, des arabes, des trans, des féministes, sans passer pour un affreux raciste, non mais on est où là. Ils ont un héraut : Riss, de Charlie Hebdo, journal jadis « bête et méchant » et aujourd’hui « satirique et laïque » [sic, je leur ai signalé cette faute, et je crains qu’elle n’ait toujours pas été corrigée], Cavanna aurait adoré, et qui a récemment présenté en Une Schiappa en train de tabasser un musulman (ou un arabe, c’est pareil), XPTDR LOL JPP.

Et ils ont un totem : la « liberté d’expression », envers et contre tout, enfin surtout contre celles et ceux qui ne peuvent pas se défendre mais qu’importe, enfin disons leur liberté pour leur expression, censée leur permettre de dire ce qu’ils veulent à propos de qui ils veulent, et d’ailleurs s’ils avaient connu Je suis partout à l’époque ils se seraient bidonnés, pour peu que les caricatures fussent bien faites, on s’en fout, tant qu’on rigole (oui c'est un point Godwin mais ça vaaaaa j’décoooonne).

Et nous, donc, face à ces combattants du rire décomplexé –bon, ils ont souvent des tronches bien sinistres, mais c’est sans doute un effet d’optique-, nous ne serions que des idéologues pisse-froid coincés du cul même pas foutus de comprendre le second degré, et perpétuellement à faire nos relous en allant chercher le sens derrière les blagues, à traquer les effets de domination et d’humiliation gratuite que certaines peuvent induire, bref à casser l’ambiance dans la France qui rigole en pétant son cassoulet.

Je ne dis pas que le monde des gauchos ne comporte pas son lot de militantes et militants qui ont le même rapport à l’humour que Gérard Larcher à la Vittel Badoit. Mais, personnellement, je ne me reconnais guère dans ce portrait qui est dressé de moi dans les médias, pas plus que je n’y reconnais mes potes.

Et j’ai une confession à faire : je ne suis pas réputé pour mon raffinement humoristique, et j’ai ce qu’on appelle communément un « humour de merde ». J’aime GiedRé, Pierre-Emmanuel Barré et Aymeric Lompret. J’aime le limite, le trash, le bordeline. Souvent, bourré à l’apéro, je chante « La bite à Dudule ». J’aime pousser le second degré jusqu’à ses plus extrêmes limites, j’aime explorer les zones infréquentables de la blague – et, avec mes copaines, on ne s’en prive pas, si bien que si un jour une conversation de soirée avec mes potes tombe dans l’espace public, nous risquons un procès pour à peu près une vingtaine de chefs d’inculpation.

Sauf que précisément, ça n’a pas lieu en public, et ça ne sera jamais porté dans l’espace public, et vous savez pourquoi ?  Tout simplement, car nous avons bien conscience que certaines blagues de mauvais goût doivent rester dans le cadre de l’intime –parce que l’humour, comme l’amour, est une histoire de gens consentants, dont les échanges n’ont pas forcément à être divulgués à tous les vents.

Nous adorons l’humour, et nous passons une bonne partie de nos vies à rire, même des sujets les plus problématiques, mais, contrairement au camp des rigolards, nous savons qu’il est certaines conversations qui ne sont pas faites pour être entendues par toutes les oreilles, des blagues qui pourraient brusquer les enfants, les gens qui n’ont pas le même humour, les gens sensibles, les gens légitimement à fleur de peau sur certains sujets –tous ces gens qui doivent cohabiter au sein de cette grande agora qu’est la parole publique, qu’il est nécessaire de dissocier de la parole intime.

Le camp des rigolards passe sa vie à vomir sur les « réseaux sociaux », mais c’est drôle, il reprend à son compte l’erreur induite par ces mêmes réseaux : l’indifférenciation entre le privé et le public, entre l’intime et l’extime.

Et ce qui les emmerde, justement, c’est que cette parole publique, qu’ils se partageaient dans le bon vieux temps, celui où c’est qu’on pouvait tout dire, entre gens de bonne compagnie, souvent bien mâles et bien blancs, avec leur blagues de comptoir et leur bouc émissaires préférés, cette parole publique qui était leur chasse gardée, ils ont vu y surgir des personnes qui jusque-là n’y étaient pas invitées, qui y était moquées, niées, invisibilisées –et ces personnes, femmes, racisées, et bien d’autres, désormais, veulent rire d’autre chose.

C’est chiant, hein ? Quand tu te moques de quelqu’un de loin et qu’il débarque dans la conversation, c’est toujours un peu gênant. Alors le camp des rigolards, plutôt que d’aménager une petite place au coin du bar PMU, il préfère hurler aux intrus de les laisser tranquilles, qu’ils n’ont rien à faire là, et que s’ils sont pas contents ils n’ont qu’à se barrer –sauf que l’espace qu’ils squattent n’est pas à eux. C’est un espace public, et les « intrus » ont tout autant qu’eux le droit d’y être, et d’y signaler quand ils se sentent offensés, et d’y pratiquer leur humour à eux, qui peut-être ne fera pas rire le camp des rigolards.

Qui ne s’excusera jamais, c’est à craindre, pour ses mauvaises blagues, comme moi je m’excuse, benoitement, quand je sens que mon humour a pu blesser quelqu’une ou quelqu’un –et on s’en parle, et c’est ça qui fait qu’on arrive à vivre ensemble. Moi non plus, je n’aime pas le « politiquement correct ». Mais on ne parle même pas de ça : parvenir à présenter ses excuses quand on a vexé ou humilié une personne qui ne nous a rien demandé, ce n’est pas du « politiquement correct », de la « censure » ou de « l’autocensure », j’en suis navré –c’est du bon sens, et du respect.

Car oui : la domination, la soumission, l’humiliation, s’imposent parfois dans un grand éclat de rire. Et il faut y faire attention.

Allez ! Je vais continuer à faire mes blagues potaches de fin de soirée avec mes potes, et à manier l’humour et l’ironie, mais plus gentiment, dans mes papiers ici-même et dans les colonnes du journal Mouais –où on préférera, toujours, se moquer, sans freins et sans limites, et au risque du mauvais goût, des puissants, des tartuffes, des gendarmes, des dominants, des maîtres et de leurs dieux, et d’Éric Ciotti par-dessus tout, car rien qu’avec ceux-là, il y a de quoi rigoler pendant encore une ou deux éternités.

Plutôt que d’imiter les meutes adolescentes qui chambrent le gamin trop différent au fond de la cour, nous allons continuer à faire vivre, contre les tristes apôtres du rire oppresseur (ceux-là ont-ils seulement lu Rabelais ?), le rire d’émancipation, l’humour carnavalesque, l’humour subversif, l’humour qui broie sa laisse, mord la main qui le nourrit, dresse des barricades, brûle ses idoles –l’humour anarchiste, tout simplement. 

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

Figure 1 : l'auteur de ces lignes en train de se marrer. Figure 1 : l'auteur de ces lignes en train de se marrer.
L’abonnement au très très drôle (et informatif aussi !) journal Mouais :

https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

La chanson de Les Nuls « Il est bon de rire parfois » :

https://www.youtube.com/watch?v=dEWH-gg3jQk

Le spécialiste Suisse de l’humour et des bienfaits du « rire de bon cœur » :

https://www.youtube.com/watch?v=Ve6RyRduDoc

Et les oin-oin de Ruquier :

https://www.europe1.fr/medias-tele/laurent-ruquier-on-ne-peut-plus-rien-dire-sur-quoi-que-ce-soit-3904853

 

 

 

 

 

 

 

 

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