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Billet de blog 11 août 2022

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Avec mes potes, sur la dernière barricade

Avec les potes, on a tout ce qu’il faut pour (re)faire un monde. Et on se battra jusqu’à la dernière barricade, même si « la révolution n’est plus synonyme de barricades. Elle est un tout autre sujet, bien plus essentiel : elle implique de réorganiser la vie tout entière de la société ». Ce à quoi on s’emploie. Faire les cons, tout en faisant la révolution : ça va être grandiose. Ça l’est déjà.

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Quel bel été. Tout brûle, je ne rappelle plus ce que c’est que la pluie et ne risque pas de m’en rappeler de sitôt, plus de cent communes sont privées d’eau potable, c’est terrible comment vont-ils faire pour le pastis, les grands glaciers ont enclenché le mode décongélation comme mon frigo à cause des coupures causées par les travaux dans le salon (et je remercie du fond du cœur ma proprio d’avoir fait refaire toute la peinture de l’appartement pile pendant ma semaine de travail à la maison, à quelques jours prêts je n’aurais pas été là et ç’aurait été con de ne pas en profiter, la canicule c’est toujours plus agréable dans la poussière de chantier et les odeurs de peinture, d’ailleurs mon chat adore, une semaine qu’il est sous le lit, fin de la parenthèse car je crois que je vais finir par m’énerver), le gouvernement passe ses journée à nous faire la morale sur comment prendre notre douche et vous seriez gentils de ne plus arroser votre potager bande d’inconséquents, pendant que Manu 1er fait du jet-ski comme un gosse de bourge un peu beauf en colo et que les clim’ tournent à vide dans les bagnoles allumées lors du conseil des ministres, Darmanin a semble-t-il préparé un grand chapeau (celui de l’ex-préfet Lallement ?) d’où il va tirer chaque semaine des noms d’Arabes à expulser au pif, mais le grand débat c’est de savoir si les députés de gauche sont antisémites, cannibales, pédophiles ou juste totalement cons, le scandale des Uberfiles est passé aussi vite qu’une chose intelligente dans la tête d’Éric Ciotti, et les pauvres milliardaires sont forts chafouins de voir leurs vols en jet surveillés et critiqués par le bas-peuple, on les comprend, cette suspicion constante ça gâche le gout de l’indécence.

Mais figurez-vous que j’ai bien du mal à les envier, ces-gens-là, ces encostumés qui jonglent avec le feu pendant qu’en dessous nous on crève dans l’essence (négociée avec le prince tronçonneur de journaliste). Elle a l’air bien triste, leur vie. Un ami un peu au fait d’une partie du gratin (de nouilles) de ce monde dont je tairai le nom et qui a eu l’occasion de voir Macron de près m’a dit qu’il l’avait vu comme on ne le verra jamais dans les médias, émacié, blafard, la peau pendant sur les avant-bras, en bref, tous les stigmates physiques d’une bonne vie bien merdique. Passant leur vie à se battre pour le pouvoir, à manipuler, corrompre, je me dis qu’ils ne doivent pas avoir beaucoup d’amis. De vrais amis, je veux dire –pas la mafia Sarkozyste qui se balance mutuellement à la moindre garde à vue, c’est-à-dire à peu près chaque mois en ce qui les concerne.

(Excusez-moi, nouvelle coupure de courant, de une heure cette fois-ci) Bon, avant que les plombs, ne serait-ce que les miens, ne sautent définitivement et/ou que mon vieil ordinateur pré-2010 ne décède brutalement à force d’être éteint et rallumé, je vais passer au cœur du sujet : comme l’an dernier, je vais vous raconter ce que j’ai foutu pendant mes vacances. De petites vacances (une semaine, on ne pourra pas dire que je tire sur la corde) placée sous le signe de l’amitié et de la lecture profitable de Faire dissidence, d’Éric Sadin. Donc : « de l’amitié comme mode de vie », comme il le formule dans le titre de son dernier chapitre en reprenant Foucault. Ce dont en fait je veux et vais réellement parler, car mes congés non-payés soyons lucides tout le monde s’en fout.

Faire dissidence, c’est un essai qui vise à penser comment nous faire « sortir de l’Etat d’isolement collectif » et, s’il n’est pas exempt de défauts (1), ça n’en demeure pas moins une lecture bien roborative comme il faut, tout comme le sont les citations qui parsèment le livre, telle celle-ci, merveilleuse (et que j’avais déjà croisée lors de mes désormais lointaines études littéraires), de notre bon Debord : « L’unique entreprise intéressante, c’est la libération de la vie quotidienne, pas seulement dans les perspectives de l’histoire, mais pour nous et tout de suite ». Ou cette autre de Anne Steiner décrivant les « En-dehors » de la Belle Epoque, ces anarchistes individualistes qui « évitent le salariat, vivent en camaraderie, limitent drastiquement leur consommation, questionnent leur alimentation, pratiquent chapardages et resquillages » ... Comme mes potes et moi, en fait.

Car avec mes potes, regardez tout ce qu’on fait, voyez comme elles sont belles, les bulles respirables qu’on s’échine à créer autour de nous, à distance irrespectueuse des assassins en costume et de ceux qui leur font la cour.

Avant de partir en vacances j’ai travaillé, comme d’habitude, au Festival des Passeurs d’humanité, comme chaque année. C’est un festival, sur des thématiques écolo et solidaires, qui se déroule tous les juillets dans les magnifiques villages de la Roya. On y tient la buvette itinérante. Une semaine à servir des bières (et à en boire, sans trop de modération je dois dire) avec ma copine et les copaines Jules et Marine, assortis depuis peu du p’tit Léo qui en a bien des tontons et des tatas, et qui a passé ses journées de bras en bras. Nous campions près d’une rivière, et chaque matin, je me baignais tout nu dans l’eau fraîche, ce qui est, il faut se l’avouer, la plus belle des façons de commencer n’importe quelle journée. Il y avait là tous les potes de la vallée, artisans, éleveuses, guides de montagnes, associatifs, cuisiniers, RSAistes, paysannes, artistes, musiciennes, faune hilare de gens tous plus belles et beaux les uns que les autres et s’échinant à vivre avec et pour la nature –une « monde d’après » déjà-là. Et cette année encore il y avait les potes de la librairie Ménilmontonaise –je n’ose dire parisienne- du Monte en l’air, qui tenaient le stand librairie, et avec lesquels nous avons encore échangé moult déclaration d’amour enfiévrées et alcoolisées.

Puis nous sommes partis à Montpellier à la rencontre de la bande du média La Mule du Pape, qui, depuis notre rencontre il y a deux ans lors des 1ères assises intergalactiques de la presse libre, sont devenus des copaines. Après une soirée en terrasse jusque fort tard, avec le camarade Jude, nous sommes ensuite montés dans l’Aveyron, à Camares, au milieu des collines peuplée de renards et de blaireaux, un charmant petit village où les anarchistes pullulent, et où, entre lieux associatifs et coloc’ ouvertes à tous les vents, ils font leur bière, leur miel, leur frênette (un alcool de frêne pétillant, très rafraichissant), leurs potagers, leurs projections de films, et autres joyeuses activités ludiques, pratiques et festives. Le week-end s’est donc passé à discuter de tous les sujets en sirotant de la poire, à écouter les Who, Dick Annegarn et Franck Zappa, à faire des ricochets sur la rivière au milieu des grenouilles, à déguster ma recette de burgers végétarien (chèvre-aubergine-avocat) avant de réattaquer sur de l’aligot, et à enregistrer des chansons, dont le futur tube « Brassens & Cabrel chantent Manhattan Kaboul » (soit Jude imitant Cabrel chantant Axel Red, et moi imitant Brassens chantant Renaud, un très grand moment, le tout sur fond de claviers Bontempi).

Après quoi, le temps d’aller une dernière fois arpenter la terrasse et les canapés de Montpellier et d’affronter une apocalypse ferroviaire –tous les trains annulés-, nous avons repris la route en direction de Forcalquier, dans les Alpes de Haute Provence, cette fois-ci pour aller y voir les copaines d’une autre revue, l’Age de Faire –enfin, plus précisément Fabien, tous les autres étant eux aussi en vacances. Le soir même, une soirée nous attendait dans un atelier d’artiste sis dans les ruelles de cette belle ville provençale à l’esprit frondeur (qui est également hélas la patrie de Castaner, ce pourquoi elle perd beaucoup de points dans l’estime générale) et, rosé à la main, accompagnés à l’accordéon, à la guitare et à la contrebasse, nous avons chanté « On crèvera tous, ça se fête / Autant viv' dans la joie / Merde on est pas des bêtes / Patron y a marée basse / Fait moi voir la p’tite sœur / J’ai le gosier qui s’lasse / Être tout sec quelle horreur » (« Marée basse », les Amis d’ta femme).

Et, avant de repartir vers Nice par le train des Pignes, qui nous relie à Dignes en serpentant dans les montagnes (2), nous sommes allés voir la « maison commune » que le journal a acquis à Château-Arnoux-St Auban. Une grande bâtisse, qu’ils partagent avec d’autres associations, et où se trouvent maintenant leurs bureaux –mais aussi leur potager. L’endroit est situé dans une ancienne cité industrielle construite à proximité d’un gigantesque complexe pétrochimique. Fabien nous montre une grande maison, avec un jardin énorme, et nous dit que c’était à l’époque la maison du directeur de l’usine –de l’autre côté de la route, il y a celles des ouvriers, bien plus petites bien sûr. Traces d’un monde ancien, même s’il est vrai qu’aujourd’hui pas grand-chose n’a changé –sauf que désormais les patrons n’habitent plus à côté de leurs ouvriers, ce qui rend peut-être la lutte des classes plus abstraite. En tous les cas, le fait que les copaines de l’Age de Faire se soit implantés ici me parait le signe de quelque chose, comme une sorte de minuscule début de victoire contre le monstre usineux en contrebas.

Au retour sur Nice, un mariage nous attendait, celui de nos potes L* et L* -je préserve leur anonymat car se marier c’est tout de même un peu la honte, quand on est de gauche. Ces deux-là faisant partie du milieu associatifs niçois depuis de nombreuses années maintenant, il y avait bien du beau monde, tout cet écosystème local bouillonnant allant de la Zonmé à la ferme de la Sauréa en passant bien sûr par l’équipe Emmaüs-Roya au grand complet, avec un Cédric en grande forme –comme toujours quand il y a de la poire, je ne pense pas révéler un secret d’Etat. De la fête, des potes, de la bonne bouffe, des danses bulgares et beaucoup d’amour : tout ce qu’il faut pour être heureux.

Et d’ici quelques jours, quand le vent tournera, je repartira, direction la Savoie pour y rejoindre les copaines de la fanfare Locomotive, de la fac de Saint-Denis, que je vais accompagner afin de les aider à faire tourner le chapeau –la manche étant, on ne peut que le constater, une activité que je maitrise parfaitement, les personnes qui sur les réseaux me traitent de « clodo » ne s’en étonneront pas.

A l’issu de ce tour d’horizon dans la galaxie de mes potes, vous l’aurez noté : de quoi brasser de la bière, de quoi cultiver, de quoi élever, de quoi cuisiner, des librairies, des maisons communes, des espaces autogérés, des journaux, des associations, de l’entraide, de la bonne humeur, nous avons tout. Tout ce qu’il faut pour faire société, tant il est vrai, comme le rappelle Éric Sadin en citant le militant socialiste (au XIXème, donc pour de vrai) Albert Laponneraye commentant la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1789, que si « le but de toute association politique est le maintien des droits naturels et imprescriptibles de l’homme et le développement de toutes ses facultés », « la conséquence naturelle de ce premier article, c’est que toute société où les facultés de l’homme sont enchaînées, où ses droits sont étouffés, n’est pas une société ».

J’en suis donc fort marri pour Macron et sa clique de pollueurs-profiteurs, mais selon cette définition, la « société » qu’ils nous proposent n’en est pas une. La nôtre, oui. C’est pourquoi nous nous battrons jusqu’au bout pour elle, quitte à finir comme Butch Cassidy et le Sundance Kid dans le film de George Roy Hill, avec Paul Newman et Robert Redford, magnifique western de bandits, l’un des films préférés de mon enfance, avec cette incroyable séquence de fin montrant les deux potes inséparables figés pour l’éternité dans leur ultime combat, leur dernière bravade.

Avec les potes, nous grandissons, nous grandirons ensemble. Parlant de cette si longue mémoire qu’a notre époque et qu’elle n’utilise pas, Sadin utilise cette belle formule : « Comme un grand âge qui ne servirait à rien ». Nous tous ensemble, notre bande de copaines, nous avons des centaines, des milliers d’années. Et nous comptons bien nous en servir. Et nous nous en servirons jusqu’à la dernière barricade.

Je dis : « dernière barricade ». Et je vais même le mettre dans mon titre, tiens. Mais je dois me reprendre. Car comme le formulait l’anarchiste Alexander Berkman dès 1929, et cité toujours par Sadin : « La révolution n’est en vérité plus synonyme de barricades. La révolution sociale est un tout autre sujet, bien plus essentiel : elle implique de réorganiser la vie tout entière de la société ».

Let’s go, donc. Ça va être grandiose. Ça l’est déjà.

Salutations libertaires, la rentrée sera belle,

Mačko Dràgàn

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(1) Notamment quand il s’en prend –avec raison et justesse- à la pensée romantique insurrectionnaliste des « appelos » du Comité Invisible, et ignore, ou faire mine de, qu’ils se sont imposés à la tête de la ZAD de Notre-Dame des Landes, dont il dresse par ailleurs, dans un chapitre gênant, un portrait dithyrambique et sans nuances et dont le lyrisme échevelé frôle un peu le ridicule, mais passons.

(2) Des lignes de train à défendre, faut-il le préciser.

Capture d'écran du film Butch Cassidy et le Kid, chef d'oeuvre

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