Moi les hommes, je les déteste aussi

J’ai enfin lu « Moi, les hommes, je les déteste » de Pauline Harmange. Je me suis rappelé le torrent de haine que cet essai avait suscité. Pensez-donc : la jeune autrice y explique sa misandrie, soit « un sentiment négatif à l’égard de la gent masculine dans son ensemble ». Scandale. Sauf que je suis bien obligé de le dire, à l'heure du trumpo-virilisme : moi, les hommes, je les déteste aussi.

Je m’y suis mis avec du retard, mais j’ai enfin lu les 80 petites pages du livre « Moi, les hommes, je les déteste » de Pauline Harmange. La marraine de ma copine le lui a offert, je l’ai donc savouré pendant les fêtes, entre deux nouvelles de K. Dick. Et en un temps où l’on a vu la fière virilité suprémaciste se déverser dans le Capitole, et où l’on parle beaucoup d’inceste, de la « normalité » de cette violence patriarcale, puisque qu’elle touche majoritairement des femmes et que 95% des auteurs sont des hommes, tout milieux confondus, il me semble judicieux de revenir sur cette notion, la « misandrie ».  

Rappelez-vous, « Moi, les hommes, je les déteste », c’est cet ouvrage qui avait été accueilli par un déferlement de haine de la part des éditorialistes du pays, et qu’un certain Ralph Dulmézy, heureusement aussitôt retombé dans un anonymat bien légitime, se présentant comme « chargé de mission accès aux droits » au « Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes dans la vie personnelle et sociale (B2) » à « la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) » du « ministère délégué à l’égalité femmes-hommes, à la diversité et à l’égalité des chances » (rien que ça ; on vit dans un monde où plus grande est votre insignifiance, plus longue encore est la description de votre « fonction »), avait souhaité interdire, sans même l’avoir lu, au prétexte qu’il serait « de toute évidence, tant au regard du résumé qui en est fait sur votre site qu’à la lecture de son titre, une ode à la misandrie (= haine des hommes) ».

Et oui : « Moi, les hommes, je les déteste » est effectivement une ode à la misandrie, pas la peine d’être un génie pour s’en rendre compte, c’est dans le titre. Un essai revigorant sur la colère qu’une femme se sent autorisée, à juste titre, à ressentir contre les hommes dans une société dirigée par les hommes, et qu’elle invite ses sœurs à ressentir également, comme une forme d’autodéfense –ou plutôt, de défense collective.

Pauline Harmange n’en appelle pas à s’en prendre physiquement aux hommes, à les insulter gratuitement, à mener une charge armée contre eux : simplement, à s’en méfier, et, comme l’a précisé son éditrice face à la phallique paire de ciseau du censeur, « à ne pas s’obliger à fréquenter les hommes ou à composer avec eux ». Pour limiter le risque d’être frappée, agressée, violée, humiliée. En gros, et navré si la comparaison choque Pascal Praud, c’est comme si la survivante d'un attentat avait écrit un essai titré « Moi, les terroristes, je les déteste ».

Parce que c’est bien de ça dont on parle. D’une violence systématique, systématique, exercée par les hommes contre les femmes dans notre société. Et qui fait que, moi aussi, qui suis un homme, j’ai peur. Pas pareillement, pas tout à fait pour les mêmes raisons, mais j’ai peur tout le temps. J’ai peur pour les femmes que j’aime, peur qu’un homme leur fasse du mal, et je vis avec cette peur au quotidien.

Les femmes que j’aime, que j’ai aimée, que j’aimerai, amies ou parentes, ex-compagnes ou copine, avec lesquelles, comme l’a chanté Loïc Lantoine, « on a tout inventé, on a appris nos corps, on a mêlé nos têtes », ou camarade de jeu et/ou de lutte ; des femmes qui sont tout pour moi –avec mes chats. Et ces femmes, et toutes les autres, avec leur rire, leur joie, leur beauté, un espace, dans mon esprit, dans mon palais mental, est intégralement consacré à la peur, la peur qui tord le ventre, qui fait monter une atroce angoisse du fond des tripes, d’apprendre un jour, un matin, une nuit, que l’une d’elle a croisé la route d’un homme qu’il ne fallait pas croiser, et que… je n’ose imaginer la suite. J’ai peur.

Parce qu’en 2019, 146 femmes ont été tuées par leur partenaire ou ex-partenaire. Parce que 84 % des morts au sein du couple sont des femmes. Parce qu’on estime à 213 000 le nombre de femmes de 18 à 75 ans victimes, au cours d’une année, de violences physiques et/ou sexuelles venant de leur conjoint ou ex-conjoint. Parce qu’en moyenne, 94 000 femmes, et il s’agit d’une estimation a minima, sont, au cours d’une année, victimes d’un viol et/ou d’une tentative de viol.

Donc oui, j’ai peur pour les femmes que j’aime, tous les jours, tout le temps. Et peur pour moi aussi, j’avoue, et moi aussi, les hommes, je les déteste. Parce qu’il vaut mieux détester qu’avoir peur.

Je les déteste pour cette atmosphère de terreur qu’ils font régner. Je les déteste pour leurs regards agressifs et lubriques dans les transports en communs, leurs remarques dégueulasses sur les réseaux sociaux, pour leur amour de la force brute, pour leur virilité basée sur l’humiliation, je les déteste, et je les ai toujours détestés, depuis la cour d’école quand, petit bout’chou perdu dans un monde trop grand, trop violent, je les voyais « faire les grands », s’insulter, se battre, poursuivre les filles en hurlant, se comportant déjà comme si tout ceci était à eux, cette cour, ces filles, cette société entière, agissant déjà comme ces hordes bruyantes d’enkakifiés en képi que je fuirai plus tard dans les wagons des trains, ayant grandi près d’une base militaire, et comme ces flics qui me feront comprendre que la violence est la seule justice des vrais hommes, et comme ces politiques qui, tel Macron serrant la main de l’agent orange washingtonien, se mesurent comme des babouins enfermés dans la même cage.   

J’ai en détestation la meute écœurante de bœufs Trumpistes testostéronés que l’actualité nous a vomis à la gueule, ces corps grasseillants, musclés, tatoués, de grand aryens adeptes de la théorie du surhomme et de la loi du plus fort, du droit absolu de l’homme, avec sa grosse hache avec ses grosses couilles et ses gros bras et ses énormes fusil et son pénis puant et velu qui lui pend entre ses deux jambes d’abruti, de revendiquer sa domination totale des femmes, des enfants, des hommes plus « faibles », des animaux, des plantes, des arbres, et de tout ce qui vit sur cette terre.  

J’ai peur d’eux, et parfois, j’ai peur de moi aussi, de ce que je me suis fait foutre dans le crâne depuis l’âge de pas plus grand que ça. Peur des réactions que je pourrai avoir quand, ivre, en soirée, je sens soudain le goret pathétique qui sommeille en moi faire frémir ses naseaux. Et qu’on ne me ressorte pas l’éternel couplet de la « haine de soi », le pauvre petit mâle blanc poussé à se haïr lui-même par les féminazis décoloniales, il faut arrêter avec ces conneries, il n’est pas question de ça, mais de ne pas aimer, ne pas encourager ce qui, en nous, fait de nous une menace. Et, comme l’écrit Pauline Harmange dans son essai, « si la misandrie a une cible, elle n’a pas de victimes dont on égraine le compte morbide, 40 chaque jour ou presque. On ne tue ni ne blesse personne, on n’empêche aucun homme d’avoir le métier et les passions qu’il veut, de s’habiller comme il veut, de marcher dans la rue à la nuit tombée, et de s’exprimer comme bon lui semble ».

Moi, les hommes, je les déteste aussi. Si j’ai une fille un jour, je serai ravi et rassuré qu’elle m’annonce qu’elle est lesbienne[i]. Ce que j’aime dans mes potes, c’est précisément en eux tout ce qui va à l’encontre de ce modèle viril. Et j’aimerai bien que nous puissions tous vivre un jour sans avoir peur des hommes, mais je sais hélas que ce temps est encore très lointain et qu’en attendant les femmes vont devoir rester, comme l’a écrit Roberto Bolaño dans son extraordinaire nouvelle « des Putains meurtrières » (c’est une femme qui, dans ce texte, ironiquement, parle au macho néo-nazi qu’elle s’apprête à exécuter), des « princesses inclémentes », des « singes transis de froid qui observent l’horizon depuis un arbre malade, des princesses qui te cherchent dans l’obscurité, en pleurant, en quête de mots qu’elles ne pourront jamais dire ». Ou qu’elles pourront dire dans des livres aussi salutaires que celui de Pauline Harmange, où celle-ci réclame son droit à se méfier de moi, qui suis un homme. A raison.  

Pour terminer, je n’aurais pas pris la peine d’écrire ce papier si les positions féministes faisaient l’unanimité, -au moins à gauche. Est-il besoin de préciser que c’est encore très loin d’être le cas, et que le coche #meetoo peine encore à passer dans notre joyeux pays de la gaudriole décomplexée ? Alors même que, comme Bookchin l’a bien exprimé, tous les mouvements d’émancipation sont liés, et que la cause écologique et démocratique est intrinsèquement rattachée à celle des luttes féministes. Vous avez remarqué comme les gros machos virilistes sont souvent d’extrême-droite ? Tout se recoupe.

Je déteste les hommes, les hommes en tant qu’entité dominante sur ce globe en perdition, mais j’aime les humains. Et pour aider cet humain à se sauver de sa propre bêtise, il va falloir sérieusement commencer à déconstruire sa tendance à l’oppression et à l’autodestruction. Avec amour, toujours, bien sûr.

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

Source : « Etude nationale sur les morts violentes au sein du couple. Année 2019 », ministère de l’Intérieur, Délégation aux victimes.

Enquête « VIRAGE », INED, 2016.

Enquête « Cadre de vie et sécurité » 2012-2019 - INSEE-ONDRP-SSMSI. 

Si le cœur vous en dit vous pouvez vous abonner au journal mensuel où je bosse pour 30 euros par an : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

 

[i] Même s’il y a bien sûr également des violences dans les couples lesbiens.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.