Si les murs pouvaient parler

…on leur dirait de se taire. Comme à ceux qui les habitent. Parce que pour nous, c’est terminé : la mairie, secondée par la «justice», a décidé de notre expulsion. Sans droits, ni titre. Sans trêve, ni délai. Tic-Tac, tic-tac : notre temps se compte désormais en semaines. Adieu, notre cocon. Adieu, les murs : les 40 ans d’histoire que vous racontez, la mairie s’en fout.

Avec mes ami.e.s Jérémy, Nina, ainsi que de nombreux.ses autres personnes, habitant.e.s permanents ou éphémères, nous avons la chance (j’en parlerai au présent jusqu’à ce que les huissiers et les flics viennent frapper à la porte) de vivre dans un joli et modeste appartement, sous les toits, dans la Vieille Ville –on dit ici : le Vieux, ou encore : le Babazouk- de Nice. A la Condamine. Tout le monde y est bienvenu, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit : on y trouve toujours asile. J’y ai d’ailleurs, moi-même, il y a quelques mois, après deux ans sans domicile fixe, alternant brèves sous-loc’, hébergements en échange de travaux, canap’ des potes, appart’ des petites amies (puis à nouveau canap’ des potes, l’amour n’ayant parfois qu’un temps), eut la joie et la chance d’y trouver refuge.

Sur la terrasse donnant sur les tuiles rouges et les clochers, les mésanges viennent picorer, au milieu des plantes, les miettes que nous leur laissons. Mojoja, notre petit chat noir, va et vient, réclamant ses croquettes ou qu’on lui gratte le pelage, ou bien ronronne au chaud dans son panier en forme de girafe. Il y fait toujours soleil, même quand il ne fait pas beau.

Partout, il y a des masques, des marionnettes, des peintures, des phrases marquées à la craie, des dessins sur les murs, des œuvres d'art incrustées ici et là. Parce que cet appartement du Vieux Nice n’est pas n’importe quel appartement : c’est celui dans lequel Serge Dotti, artiste niçois, a passé quarante ans, où il a vécu, où il est mort. Et celui que ses enfants, Jérémy et Nina donc, ont tout naturellement voulu reprendre à la mort de Serge, d’un long cancer, il y a un an et demi.

Au début, malgré la tristesse de cette perte, tout semblait bien parti. Serge Dotti, ici, ça n’est pas n’importe qui. Il était proche de Pignon-Ernest, de Baudoin, de Maurice Maubert, des Nux Vomica… Nice-Matin a consacré un article à sa disparition : « Marionnettes, littérature, théâtre, cinéma... Serge Dotti aura touché à tous les arts, avant de disparaître ce mercredi à 66 ans ». Il est mentionné dans ce papier que ses enfants étaient présents à ses côtés. Enfants auxquels Christian Estrosi, maire de la ville, a d’ailleurs personnellement envoyé une lettre de condoléance. Sincère ?

Il était donc bien normal, le loyer étant payé, que l’on laisse ces enfants du défunt vivre en paix dans le lieu où ils avaient eux-mêmes grandi, et où ils avaient accompagné leur père dans ses derniers instants. L’appartement appartient à la mairie, Serge y était locataire : Jérémy et Nina ont donc demandé à récupérer le bail, ce qui ne fut initialement pas refusé.

Vous y croyez vraiment ?

Quelques mois plus tard (j’ai entretemps emménagé en les murs), nous sommes informés de deux choses : la première, c’est que la mairie s’engage à baptiser une rue du Vieux Nice du nom de Serge Dotti, en reconnaissance de son œuvre et de son apport à la culture locale ; la deuxième, c’est que cette même mairie, par contre, signale sa volonté d’expulser ses enfants de son appartement. On suppose qu’ils sont priés d’aller installer leurs cartons dans la rue que la ville a décidé de consacrer à leur père.

Je me répète : les loyers sont payés. Les revenus, suffisants, malgré le fait que nous sommes au minima sociaux (car oui, nous sommes pauvres. Ceci explique sans doute cela. Ce processus d’expulsion a un nom : on appelle ça la gentrification). Nous avons un garant. Mais rien de tout ça ne compte. La mairie ne veut pas de nous, un point c’est tout.

Sans doute la mairie a-t-elle de beaux projets pour cet appartement. Le refaire à neuf. Le revendre à un bailleur privé. Et, dans deux ans, y faire vivre une cadre supérieure, un ingénieur, un DRH. Ou y installer un hôtel de luxe, pourquoi pas ?

Gentrification. Quel mot horrible. A Nice, c’est une réalité de longue date : dans le domaine, notre ville aura été une sorte de laboratoire. Ecoutons ce que nous en a dit Louis Dollé, artiste niçois (de la même bande que Serge, notamment celle des Diables Bleus) : « Le Vieux Nice, quand j’étais jeune, c’était un lieu incroyable, tu entendais de la musique, c’était l’Orient qui était là…. Et [dans les années 80] Jacques Médecin [maire proche de l’extrême-droite, NB] a décidé de « réhabiliter » le Vieux Nice. Et là tu as des familles entières, de Gitous, de Niçois Niçois, d’Arabes, tous ces gens se sont vus déporter vers l’Ariane et les Moulins. Tout d’un coup, dans ces cités. Et là, tu avais les gens de ma génération, on était un peu tristes mais on suivait. Et tu avais les petits frères. Et eux, ils ont planté le feu. Parce que, comment te dire… t’es pas désiré. Et quand je te dis les petits frères, c’est tous, Blancs, Noirs, Gitous, Arabes, tous, il n’y avait pas d’histoire de racisme ».

Planter le feu… Nous n’y songeons pas. Tic-tac, tic-tac, tic-tac : le compte à rebours est lancé. Nous avons commencé à faire nos cartons. Pour ma part, je n’ai que quelques maigres possessions. Mais Jérémy, la boule au ventre, a dû trier dans quarante ans de la vie de son père, et de sa vie à lui. « La mort des objets, c’est pas grave », nous disons-nous souvent entre nous. Mais la mort d’un lieu où a vécu un être qui nous était cher ? Si les murs pouvaient parler…

On les ferait taire. Mais avant la matraque, avant le coup de massue, ils diraient : vive l’art, vivent les potes, vive la mémoire qui nous porte, vivent celles et ceux que nous chérissons et qui nous ont chéris, vive la vie, à bas la mort, à bas la mairie, à bas les troubleurs de deuil, à bas les fossoyeurs de joie, à bas les empêcheurs d’être heureux.ses en paix, avec du vin, des coupaines, des clopes et des chats.

Ce samedi 8 février, d’ailleurs, tous les potes étaient là. Notre soirée s’appelait : « la fête est finie –quoique ». Nous avons célébré notre future expulsion comme il se doit. Sans haine, parce que nous n’avons pas que ça à faire, l’amour nous prend trop de temps. A leur religion bureaucratique de la violence et de l’ennui, nous répondrons toujours par notre non-religion de la tendresse et de la vie : de la musique, des verres à vider, des cendriers à remplir, et des ami.e.s pour rire, chanter et danser. Il y avait JUGA, le groupe de copains qui nous accompagne dans toutes nos luttes. Il y avait Nina, Nina Dotti, non-générale en non-cheffe de la Love Army, qui nous a fait venir des petites gouttes dans le fond des yeux avec ses chansons d’amour et d’humour, dont celle-ci, qui parle de son papa.

Bref, il y avait tout ce que ces **** en costume n’auront jamais : la beauté.

 Serge Dotti, Manifeste Néolithique : « L'art est le domaine où cette vérité s'incarne pour devenir sensible : la beauté s'autoproclame. C'est un choc, un impact : balle et belle. Ceux qui ont intérêt à brouiller les cartes pour conserver le pouvoir du mensonge, propagent les mensonges du pouvoir. Marchands, flics et mercenaires de l'art sont à leur solde. Nous baignons dans leur marmite et rien du réel ne leur échappe. Ils écrasent et étouffent : même le ciel de nos villes fait du rase-mottes. »

C’est vrai. Tic-tac, tic-tac, tic-tac… quand est-ce que le pouvoir, avec derrière lui ses marchands, flics et mercenaires, viendra frapper à notre porte ?

M.D.

Notre appartement était également l'adresse légale de notre journal mensuel, Mouais, qui continue bien sûr à paraitre envers et contre tout. Vous pouvez désormais vous y abonner, et nous vous encourageons à le faire !

Et, bien sûr, vous pouvez nous suivre sur Pilule Rouge, notre collectif alternatif et inter-associatif.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.