Les arts de la résistance

Ere des « fascistes-rois », « violence d’extrême droite libérée par le cynisme et l’irresponsabilité du pouvoir macroniste » (Edwy Plenel)… Certes. Mais deux écueils sont à éviter : minimiser la menace fasciste, et lui accorder trop d’importance dans nos pensées et nos actes. Car, je pose la question : et si, malgré des apparences trompeuses, nous avions en fait déjà gagné ?

Une fois n’est pas coutume, et pour correspondre à un air du temps délicieusement nauséabond, ce papier, mon premier depuis quelques temps, commencera par une citation… d’Adolf Hitler, je ne sais pas si vous connaissez, donnant ses bedites conzeils pour asseoir son pouvoir en bon fasciste : « Il est important de posséder l’élément psychologique permettant au dresseur d’être le maitre de l’animal. Comme ce dernier, ils doivent être convaincus que nous sommes les vainqueurs ».

Et le fait est là : les adeptes du putsch et du bruit des bottes font tout, désormais, pour nous intimider et tenter de faire croire qu’ils sont vainqueurs. Il faut dire, ils ont des arguments : leurs idées squattent les heures de grande écoute, sont reprises avec enthousiasme par le pouvoir macroniste et par le patronat, « les services de renseignement estimaient à 350, en 2019, le nombre de membres de l’ultradroite possédant légalement une ou plusieurs armes à feu » (Mediapart), les attaques violentes se multiplient, des youtubeurs nazillons aussi tarés que des djihadistes peuvent très tranquillement se permettre de se demander comment trouer à balles réelles la peau des gauchos, bref la « douce France » de Trenet pue aussi fort qu’un sous-vêtement usagé de Michel Houellebecq.

Pour autant, en l’espèce, deux écueils sont à éviter : d’une part, minimiser la menace fasciste, et de l’autre, lui accorder trop d’importance dans nos pensées et nos actes. Car s’il est certain que l’extrême-droite, suivant les préceptes du père Adolf, a tout intérêt à nous faire croire qu’elle a déjà gagné, de nombreux éléments contraires nous prouvent que, en tout état de cause, elle a déjà perdu.   

Exemple d'art de la résistance, on en reparle plus loin. Photo : Le Poing Exemple d'art de la résistance, on en reparle plus loin. Photo : Le Poing

Parce qu’il faut savoir aller au-delà de l’évènement brut –en l’occurrence, ici, la pesante atmosphère protofasciste dans laquelle nous baignons. Comme l’a écrit Ludivine Bantigny dans son introduction à « La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne », du grand, gigantesque anthropologue anarchiste James C. Scott, celui-ci « invite à une analyse au fond plus difficile que celle de l’évènement […] L’évènement parle fort et résonne : il flamboie. […] Mais les arts de la résistance se nichent aussi dans les agissements silencieux et secrets ».

« Silencieux et secrets », en-dessous des radars, dans ces zones troubles où se nichent les dissidences, les alternatives. Des agissements, présents dans des centaines, des milliers de lieux, et qui sont, je l’affirme, bien plus nombreux que les pathétiques coups d’éclats d’une ultradroite rassie tenante d’un monde déjà mort.

Voyez donc. Si je n’ai pas écrit depuis quelques temps, c’est que j’étais très occupé ; permettez-moi de vous faire le récit de mes deux dernières semaines, qui à mes yeux illustrent à merveille cet art de la résistance à l’œuvre dans notre société.

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Un dimanche d’il y a deux semaines, me voilà dans le camion de mon ami Jules, en route vers le village de Breil, dans la belle et frondeuse vallée de la Roya. On a désormais tendance à l’oublier, mais il y a quelques mois, là-bas, il y a eu une tempête, qui a détruit des ponts, des routes, des maisons, des vies -y compris parmi nos proches. Et si nous y montons, c’est que la communauté agricole Emmaüs-Roya, de la bande à Cédric, dont nous faisons partie, a eu une fameuse idée: demander aux habitantes et habitants de s’organiser entre eux, en horizontalité, pour élaborer ensemble les plans de la vallée qu’ils veulent reconstruire.

Ce jour-là, dans la petite église de Breil, nous avons donc écouté des jeunes et moins jeunes nous faire part de ce dont ils et elles avaient parlé ensemble, la veille, -et ce n’était pas de « guerre civile » ou de « fierté nationale », mais bien plutôt de circuits courts, de transports publics, de tourisme durable, de démocratie directe…

Comme quoi, comme l’a écrit mon ami Malsayeur, « y a -t-il vraiment une demande d'autoritarisme ? Quelle personne normalement composée peut vouloir toujours moins de libertés ? » Si l’offre d'autoritarisme est aujourd’hui démentielle, du RN au PCF, il semble bien qu’elle ne corresponde pas à ce que souhaite réellement un grand nombre, si ce n’est la majeure partie, des habitantes et habitants de ce pays, des villes aux vallées, qui m’ont tout l’air de vouloir vivre plus libre dans un monde plus respirable.

Une semaine plus tard, le 4 juin, avec toute la bande de notre petit mensuel écolo-anarcho-punk, Mouais, nous montons à nouveau vers les collines au-dessus de Nice, mais cette fois-ci à Tourrette-Levens, où nous organisons nos 1ères assises transnationales et intergalactiques de la presse libre, satirique et indépendante (ouf, prenez une respiration), en compagnie des camarades de CQFD, l’Age de faire, le Ravi, la Brique, le Poing, la Mule du Pape, Acrimed, S!lence, de Transrural, etc., bref la fine fleur de la presse libre.

La voiture serpente sur les deux kilomètres de sentier rocailleux nous menant chez nos potes Médo, Lucie et leurs enfants, qui nous accueillent dans leur grande et belle ferme de la Sauréa, au milieu des oliviers – « aussi beau qu’à Gaza », dira une convive bien renseignée- et des cyprès centenaires. Là, dans ce petit paradis où auront lieu nos assises, ils élèvent leurs poules et leurs brebis –celles-ci étant occupées à brouter les pâquerettes et herbes grasses à flanc de colline. Le ciel est bleu, des bottes de foin ont été disposées pour s’assoir, grâce à la bande de jeunes potes du Tiers-Lieu Sainte-Marthe, près de Grasse, venues nous filer un coup de main. La scène est prête pour le concert, la cuisine et le bar sont en place : l’autogestion, on a beau dire, on a beau faire, ça marche.  

Crédit : Héloïse Lebourg pour Mediacoop Crédit : Héloïse Lebourg pour Mediacoop
Les Assises commencent. Un week-end de rencontres, de débats, de fête aussi bien sûr. Le samedi, nous nous découvrons, curieux, nous partageons nos rêves, nos envies, nos luttes, bien contents de tisser des liens pour se sentir plus fort.

Comme l’a synthétisé Alicia, stagiaire au Ravi, dans son compte-rendu : « Lors de l’atelier « cambouis », tout le monde remonte ses manches. Pour mieux investir la Coordination permanente des médias libres (CPML), déjà relancée en 2014, il est question de mutualiser ses ressources [..]. Les jeunes du Poing (« avec un g et pas un t ») et de La mule du Pape (Montpellier) ou encore de L’Arlésienne (Arles) ont aussi bénéficié des conseils des plus expérimentés dans leur recherche d’un modèle économique viable et vivable car comme résume Philémon [moi-même, donc] de Mouais : « On est anarchistes et subjectifs […] mais se salarier, ce serait merveilleux ! » [..] Entre deux ateliers, les invités peuvent profiter d’une conférence gesticulée en totale exclusivité de Philippe Merlant, d’un atelier langue de bois de Julien Dupoux du Trou des Combrailles (Creuse), d’une performance des Crieuses d’Utopie (Grasse) et d’une projection du documentaire « La Bataille de la Plaine » par Primitivi (Marseille). Sans oublier, le soir venu, repas partagé « bio et local », buvette, fanfare et concert ! » Car la bière, la musique, l'entraide et les potes, c'est la vie.

Pendant ce temps, à Nice, la marche « toutes aux frontières » avait lieu. Et comme l’ont écrit nos camarades du Poing à ce sujet : « « Un journal de gauchistes à Nice ? Ouah, ça doit être dur ! », rigole-t-on sur le parking. Pourtant, le lendemain, une manifestation féministe en soutien aux personnes migrantes a réunie des milliers de manifestants dans la ville de Christian Estrosi. Des militants d’extrême droite voulant attaquer la manifestation ont été repoussés deux fois et ont fini par partir en courant. Comme quoi, on n’est jamais à l’abri de bonnes surprises… » Dont acte.

On plante des jalons pour l'avenir. Photographie : Hugo Guennifey On plante des jalons pour l'avenir. Photographie : Hugo Guennifey
Le lendemain, dimanche, j’anime, certes un peu épuisé –le soleil tape dur, même pour un sudiste, et la bière locale est bien bonne-, un débat sur les liens entre activisme, presse libre et médias dominants, avec les lillois de La Brique, les Montpelliérains de la Mule et du Poing, et l’ami Herrou, que j’ai sollicité pour l’occasion afin de nous parler un peu de comment se servir des médias dans nos luttes pour un monde moins con –pour « changer son monde », comme il le dit dans son livre.

Bref, ce fut un week-end réussi, un exercice ludique et festif de résistance à la chienlit ambiante, et, comme l’a écrit Héloïse, de Mediacoop : « On attendait que ça, de donner le flambeau à la nouvelle génération de jeunes journalistes et médias engagés. Ce week-end à Nice, on a pu apprécier le fait qu’ils ne sont pas une chimère. Encouragée par les valeurs et une bonne doses d’amitié, l’équipe de Mouais nous a offert un nouveau voyage en Utopie, tout en concrétisant le lien essentiel que doivent entretenir les médias indépendants. »

Les courgettes sont en fleur Les courgettes sont en fleur
Puis, le lundi en fin de journée, après avoir remballé nos affaires et nettoyé le site, nous rentrons dans notre Vieux-Nice adoré, pour une petite bière à pas cher –Schoenberg forever- au milieu des palettes végétalisées installées avec notre association Babazouk Vert, et où les courgettes, les tomates cerises et les fraisiers sont en fleur. Nous découvrons un message de notre pote Elise, qui nous narre sa rencontre avec un sans-abris qui « adore notre parc ; il dit qu'il se sent apaisé de sa dure vie grâce à nos plantes… » Et les voisins et voisines, elles aussi, aiment à venir arroser nos jardinières, qui égayent le quartier. Ils nous remercient et nous félicitent, sans savoir que nous sommes anarchistes –et ça, c’est beau. Parce que l'étiquette, on s'en fout, en fait : on veut juste que les gens soient bien.

Voici donc à quoi, avec les copaines, nous nous sommes occupées, ces dernières semaines, dans la joie. A pratiquer le bel art de la résistance. A réaliser avec bonheur à quel point nous ne sommes pas seuls. Et à nous réjouir de mener des vies si exaltantes, si enrichissantes, bien plus drôles et festives que les tristes délires paranoïaques des imbéciles qui préfèrent se terrer dans des bocaux de formol.

Le risque d’un pouvoir fasciste, on ne va pas se mentir, est bel et bien là, et 2022 ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices. La gauche ne compte plus qu’un unique candidat, Mélenchon, loin de faire l’unanimité, tandis que le venin autoritaire a gagné tous les autres, sociaux-démocrates compris.  

La belle jeunesse montre l'avenir La belle jeunesse montre l'avenir
Mais, nom de dieu : regardez dans les rues. Vous y verrez une jeunesse métissée, cosmopolite, des jeunes gars aux vêtements colorés et aux cheveux longs, des jeunes filles à crête, qui écoutent du rap et des chants du monde entier, qui parlent un langage volontiers « créolisé », et qui n’aspirent qu’à vivre en paix, pas à la guerre civile. Je ne dis pas, évidemment, qu'ils sont tous et toutes d'extrême-gauche, loin s'en faut. Mais la plupart, ça j'en jure, ne sont pas « facho friendly ». Leurs idoles, c’est notamment Booba, qui a déclaré sur Inter, à propos du RN : « Ce sont des nazis », pas Philippe de Villiers, qu’ils ne connaissent même pas. Et en fait vous, les fafs, pour elles, pour eux, vous représentez un monde qu'ils ne comprennent même pas.

Et regardez partout ailleurs, là où se tissent des résistances invisibles, dans des lieux autogérés, des bars, des quartiers, des immeubles, des maisonnées, des villages, des vallées, des champs, d’innombrables lieux où des centaines, des milliers de résistants et résistantes viennent affirmer, par leurs pratiques alternatives qui dessinent les contours d’un monde meilleurs : « ils ont déjà perdu ».

 « Dans ses passages à l’acte et ses émotions, on retrouve bien sûr la peur qui tenaille le temps clandestin, mais aussi le bonheur éprouvé dans les solidarités et la nécessité d’agir. Les actes réfractaires étaient divers, comme l’étaient les aides discrètes, la porosités avec la vie ordinaire, les petits gestes. Les « sentiers escarpés de la désobéissance » ne brandissent pas leur héroïsme. Vercors évoquait le bonheur, « chose ailée », fruit de ces actes parfois modestes mais tenaces et déterminés –un bonheur né de leur noblesse » (Ludivine Bantigny, à nouveau, dans son introduction à Scott).

Main dans la main avec ma poto Edwige Main dans la main avec ma poto Edwige
Leur monde est déjà mort. Ils s’accrochent à quelque chose qui n’est plus. « Vous êtes morts. Quelle étrange façon d’être morts. Quiconque dirait que vous ne l’êtes pas. Mais, en vérité, vous êtes morts » (César Vallejo, Trilce). Alors, les gars, deux solutions : vous enterrer, ou revivre à nos côtés. Vous allez voir : parmi nous, on y est bien.

Allez tous bien vous faire aimer,

Mačko Dràgàn

PS : article écrit avant d'aller à la marche pour les libertés, qui fut une réussite ! la rue nous appartient.

Abonnez-vous à Mouais ! : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Les articles du Poing et de Mediacoop :

https://lepoing.net/des-premieres-assises-intergalactiques-reussies-pour-la-presse-libre/?fbclid=IwAR1mZxYNeBkVUBI1qvhapwEaaGXBotCmRFbRglKd96H75gm1flOD3101Ha8

https://mediacoop.fr/07/06/2021/retour-sur-les-rencontres-intergalactiques-des-medias-libres/

le doc Télé Chez Moi sur la marche « toutes aux frontières » :

https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=18rU3HBqgww&fbclid=IwAR03n2NtDYTh-_xM1RvLNqljn6xw1_2vONUIM7XF4jnZj_vSjppqyl8M8qU

 

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