Pirates de tous les pays

Notre bon roi l’a décidé : notre nation comprendra donc son lot officiel de parias mis au ban de toutes les formes de sociabilité quotidienne. Ultime conséquence logique d’une société reposant sur l’invisibilisation des indésirables et des « scélérats » -qu’ils crèvent de leur côté. Que nos dirigeants ne s’étonnent donc pas si la piraterie revient au goût du jour…

Drapeau d'Edward Teach, dit Barbe Noire Drapeau d'Edward Teach, dit Barbe Noire
« Maudit sois-tu, tu n’es qu’un lâche, comme le sont tous ceux qui acceptent d’être gouvernés par les lois que des hommes riches ont rédigées afin d’assurer leur propre sécurité » (Charles Bellamy, honorable pirate).

Voilà donc quelques jours que je me fais refouler de tous côtés, telle une moufette qui pue dans une boutique Nina Ricci. Adieu terrasses, adieu comptoirs, adieu salles de cinéma, bibliothèques, musées… Me voilà devenu un rebut -je veux dire, plus encore que ça n’était le cas auparavant. En exil à Rennes, puis en Normandie, après un passage par la côte Bretonne, je finis ma lecture de Pirates de tous les pays, de Marcus Rediker, une histoire de l’âge d’or de la piraterie atlantique, de 1716 à 1726. J’y trouve beaucoup d’échos, toutes proportions gardées, avec ce que nous vivons aujourd’hui.

« Quand les pirates créent leur propre drapeau, au début du XVIIIème siècle, ils lui donnent un sens nouveau : ils utiliseront leurs couleurs pour symboliser la solidarité d’un gang de prolétaires hors la loi, fort de plusieurs milliers de membres, auto-organisés de façon audacieuse, en opposition avec les Etats-Nation tout-puissants. En arborant le crâne et les tibias croisés, ils se présentent comme les « scélérats de tous les pays » (Marcus Rediker, Pirates de tous les pays, ed. Libertalia)

En guise de préambule, qu’une chose soit bien claire : on aborde ici un sujet qui déborde de très loin la question de la liberté vaccinale. Je ne suis pas encore vacciné (je comptais le faire à la fin de l’été, ne m’estimant pas prioritaire, et de nombreux problèmes concrets liés à ma précarité matérielle m’ont occupé ces derniers temps), mais je ne pense avoir à m’en justifier auprès d’un flic ou d’un quelconque tenancier de bar. Ceci relève du choix individuel et de la responsabilité collective, dans lequel l’État, ni quiconque qui ne soit pas membre du corps médical, n’a pas à mettre son vilain nez. Même une fois vacciné, il sera donc hors de question pour moi d’exhiber le moindre « QR code » disgracieux, en enfreinte manifeste de ma dignité d’être libre. Si « la vie de pirate est la seule qui vaille d’être vécue », se plier à ce genre d’auto-contrôle policier me parait également incompatible avec la vision que je me fais de l’anarchie, et de la liberté en général.  

Oui, il est préférable de se vacciner. Mais avec le « passe sanitaire », et toute la pratique et la symbolique qu’il induit, on touche à une question beaucoup plus grave, relative à comment nous voulons vivre, à quel degré de liberté nous sommes prêts à renoncer au quotidien, et qui nous sommes prêts à laisser sur le bas-côté pour le prix de notre propre petit confort individuel. Parce que oui, toi qui sirotes ton Spritz dégueu bien trop cher (il faudra qu’on m’explique un jour les raisons de l’engouement pour cette boisson immonde) en terrasse après avoir bipé ton QR code : ton cocktail a le goût délicat de la trahison des précaires et des délaissés de la politique sanitaire démente de ce gouvernement, qui incarne décidément le pire de ce que cette triste époque peut produire -et il n’est pas nécessaire d’en passer par une indécente comparaison avec les « dictatures » qu’on voudra pour le souligner.

En effet, nombre sont celles et ceux à l’avoir rappelé, mais « « force est de constater que la carte du décrochage vaccinal est aujourd’hui un quasi-décalque de la carte des inégalités socioéconomiques » (Stéphane Troussel, président PS du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, Le Monde, cité par Reporterre). En d’autres termes : plus on est pauvre, moins on a de chances d’être vacciné, pour diverses raisons pratiques, liées tout simplement à l’accès au soin, mais aussi sociologiques, les classes populaires étant plus défiantes vis-à-vis du vaccin, défiance qui « prend racine dans les expériences de discriminations face au système de santé, qu’on a soi-même vécues ou que des proches ont vécues » (Nathalie Bajos, citée dans Reporterre toujours).

On résume : dans un pays déjà massivement touché par un creusement de inégalités et la paupérisation -Macron y a mis du sien pour créer des pauvres à la tonne, et le Covid n’a rien arrangé-, et faisant fi des préconisations contraires de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), on renforce la situation d’isolement des plus précaires en leur interdisant l’accès aux lieux de sociabilité. C’est brillant. Si on vous emmerde, nous les gueux, il faut nous le dire, hein, ne vous gênez pas ? Ah, on me signale qu’ils ne se gênent pas du tout, et qu’ils sont précisément très impatients de nous voir quitter leur petit « monde d’après » post-covid si fonctionnel, avec ses commerces proprets, ses rues si minutieusement balisées. Ses applis de surveillance high-tech. Ses chiffres d’affaires records des grands labos. Ses actions en bourses qui repartent à la hausse dans la joie. Et si nous, on peut juste passer nos courtes vies à faire l’aller-retour entre le boulot, le dodo et les centres commerciaux, ça les arrange.

On vit en quelque sorte la phase ultime de la gentrification : relégués à la périphérie des villes par la politique sanitaire, les « Jacquouille » resteront définitivement entre fripouilles, tandis qu’une police tatillonne se chargera de délester les centres marchandisés de leurs dernières enclaves prolétariennes -on se doute en effet de qui subira des contrôles : notre bar punk du Vieux-Nice, ou les gargotes à touristes ? Je vous laisse deviner pendant que nous préparons nos bagages, car nos heures sont comptées. De la police sanitaire à la police politique, en passant par la police administrative, le pas peut être franchi -et donc, il le sera, avec de tels outils à disposition, ils auraient tort de se priver.

C’est pourquoi, depuis quelques temps, je pense beaucoup aux pirates, à ces milliers de personnes, dont quelques femmes -fait rarissime dans la marine de l'époque-, qui, héritiers des communautés de marrons (anciens esclaves Noirs en fuite, installés en enclaves autonomes dans les forêts) et des boucaniers, ces « frères de la côte » incontrôlables, ces rebelles et ces parias rétifs à la domination des grands empires, se lancèrent sur les mers avec pour seul but une vie courte, simple et libre, la négation de toute autorité, et la mise en ruine du capitalisme marchand.

Et je nous vois, avec les potes, sur un grand bateau à roulettes, voiles au vent, slalomant entre les terrasses dans les centres-villes où nous sommes devenus indésirables, attrapant des bières au passage et vidant les caves des restaurants bourgeois, hilares, clopes au bec et banjo à la main, avant d’aller partager nos prises dans un coin de verdure, quelque part dans les montagnes, en compagnie des chats errants, pour y faire la fête toute la nuit auprès de nos frères et sœurs des marges du monde…

Contrairement aux idées reçues, Marcus Rediker le rappelle avec force dans son livre, les « gens de la mer » furent à l’avant-garde (même s’ils auraient évidemment réfuté le terme) de la démocratie directe et autogestionnaire, développant des micro-sociétés ultra-horizontales où primaient le bon-vouloir et le bien-être de l’équipage. Ils ont su faire de leur statut marginal une force, force qu’ils s’employèrent à retourner contre l’ordre mercantile qui avait tenté de leur imposer des destins tout tracés de larbins corvéables à merci et de petites poussières inutiles dans les rouages de la machine. Rediker rapporte que même les observateurs extérieurs les plus critiques ne pouvaient que constater leur extrême vitalité démocratique, leur fraternité débordante, et leur appétit carnassier de vivre.

Dessin de PP.P pour Mouais Dessin de PP.P pour Mouais
Qu’on me comprenne bien : les pirates risquaient la potence (qu’ils furent nombreux à connaitre), quand nous ne risquons que des amendes, et je n’encourage personne à courir sabre au clair pour aller faire les poches d’un macroniste de passage. Cependant, maintenant qu’un point de non-retour dans la discrimination de « ceux qui n’ont rien » a été franchi par le gouvernement, il devient nécessaire de se questionner sur les nouvelles formes de solidarité, de contestation et de sabotage du monde dominant que nous pouvons et devons mettre en place afin de pouvoir vivre, tout simplement vivre -car nous en sommes là. Or, écrit Rediker en conclusion de son essai, « [les pirates] ont mené des existences courageuses et rebelles. Aussi longtemps qu’il faudra résister aux puissants et à l’oppression, nous devrons nous souvenir d’eux ». Et nous souvenir, par exemple, que nous ne devons pas nous laisser acheter, en gage de notre soumission, par la promesse d’une vie plus confortable -ce qui est exactement ce que propose le « passe ».

Bien plus haut dans son ouvrage, il explicite ce que nous leur devons : « Les pirates ont apporté des réponses concrètes à toutes les questions pratiques de leur époque. Le problème de la concentration des pouvoirs ? Elire des dirigeants, limiter leur autorité et les rendre responsables devant la collectivité, par tous les moyens nécessaires. Le problème de la hiérarchie ? Redéfinir la division du travail et donner à tous la même part des ressources. Le problème du salaire ? L’abolir et transformer chacun en partenaire partageant les risques. Le problème de la mauvaise santé ? Créer un état minimum de sécurité sociale à bord du navire. Le problème de la pauvreté ? S’emparer des biens des riches et les répartir de façon équitable » (Markus Rediker, introduction à l’édition française de son livre). Si une poignée de « scélérats » hors-la-loi est parvenue à élaborer ces solutions et à les faire vivre, gageons que nous saurons également y arriver, tous ensemble.

Rien ne va. Les éditorialistes bon chic bon genre se trompent : il n’est pas question de simplement défendre son droit imprescriptible d’aller au bistrot (aussi important puisse être ce droit à mes yeux). Avec le passe sanitaire et le ralliement unanimiste de toute une partie de la population à ce principe, c’est un choix de société qui a été fait. Et dans cette société, moi comme tant d’autres, nous n’avons pas (plus ?) notre place.

Ne vous étonnez donc pas si la piraterie revient au goût du jour : une fois privés de tous lieux de vie, de tous moyens de subsistance, les prolétaires jetés sur les routes vont bien devoir finir par s’en aller braconner, drapeau noir fièrement dressé. Et faire revivre, peut-être, et à plus grand échelle, souhaitons-le, les plus belles heures de l’âge d’or des pirates, retrouvant le goût des luttes internationalistes, de l’entraide, et de la contestation joyeuse de toute forme de hiérarchie, de traçage cheptelien des peuples -il n'y a d'ailleurs que comme ça que nous parviendrons à faire vivre une forme d'écologie populaire dont la nécessité se fait des plus urgentes, le dernier rappel à l'ordre du GIEC en témoigne (parce que s'y on attend que Macron s'en préoccupe...).

Pirates de tous les pays, unissons-nous ! Piratons leur monde, organisons des fêtes de rues, des apéros chantants, des projections en plein air, avec les exclus du passe, en solidarité entre « scélérats ». Hissons le drapeau noir en signe de ralliement, plutôt que l’immonde drapeau des « patriotes » de Philippot et consort,

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

Journaliste à Mouais, mensuel dubitatif, abonnez-vous, nous en avons bien besoin après l’évacuation de nos locaux (qui étaient aussi mon appartement) par la police : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Sources :

https://reporterre.net/Les-inegalites-sociales-plomblent-la-vaccination-anti-Covid

Et le très bon livre de Rediker, aux éditions Libertalia. Greaber a également écrit un livre traitant de ces questions.

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