Renouer avec la nature: réflexions d'un jardinier

Alors que Paris s'apprête à accueillir "One Planet Summit", une nouvelle abomination destinée à nous faire croire qu'écologie et capitalisme ne sont pas incompatibles, petites réflexions, inspirées par mon travail de jardinier et par les poèmes de Fernando Pessoa, sur les rapports que notre société entretient avec la nature.

Et c’est reparti pour un tour. Macron, avec la même verve dont il a fait preuve pour tenter de faire croire qu’il se souciait du sort du féminisme / des migrants Libyens / de l’Afrique / de Johnny Hallyday, va cette-fois ci s’en prendre à un thème qui avait été totalement absent de sa campagne, l’écologie.  Et Le Monde de s’extasier : « Paris redevient, le temps d’un sommet, la capitale de la lutte climatique ». Et que nous sort-il de son chapeau, cette fois-ci ? Roulement de tambour : la « finance verte ». On en est donc là. Le désastre écologique que nous traversons est dû à des facteurs multiples, dont le capitalisme et ses extensions prédatrices, la finance folle, les multinationales sans scrupules à la Monsanto, ne sont pas les moindres. D’autant plus quand s’y ajoute une nette volonté politique de ne rien faire qui soit susceptible de perturber outre mesure un marché dont les principaux acteurs entretiennent avec l’écologie une relation qui ne va pas sans rappeler celle de M. Hulot avec sa propre dignité.

Rien ne pourra être fait, pour la planète, sans en passer par des décisions politiques radicales, nous le savons bien. Et au lieu de ça, voilà qu’on nous parle désormais de « finance verte ». En quoi cela consiste-il ? En de vastes promesses de ceux-là même qui bousillent notre écosystème pour du fric. Ainsi, comme le rapporte Jade Lindgaard dans son article sur le sommet de Paris, « Le groupe Engie promet de mettre un milliard d’euros dans l’efficacité énergétique. L’Agence française de développement promet d’être la première banque publique de développement « 100% Accord de Paris ». La Société générale, Natixis et le Crédit agricole annoncent l’arrêt de leurs financements à la production de pétrole à partir de sables bitumineux et des ressources situées en Arctique. Bruno Le Maire, le ministre de l’économie, dévoile la création de nouveaux produits d’épargne grand public pour le climat, notamment pour les contrats d’assurance vie. Et il annonce une réforme des livrets de développement durable et solidaire (LDDS) centralisés à la Caisse des dépôts ». Quant à mon cul, il va très prochainement se transformer en poulet.  

Je ne suis pas vieux, et je ne suis pas encore tout à fait sûr de ne pas être con, mais je sais, nous le savons tous, que ceci est une aberration. Et que la seule solution, comme le rappelait Anselme Jappe il y a peu dans un entretien pour Mediapart, est de sortir complètement et définitivement du modèle économique qui est le nôtre, «  car le système capitaliste est incapable de se réformer. Si l’on regarde les engagements pris sur le climat ou la biodiversité des années 1990, déjà insuffisants, ils n’ont pas été respectés (…). Dans une logique de concurrence, tous les acteurs se méfient les uns des autres. Si l’on parvenait à se mettre d’accord entre acteurs du capitalisme, on ne serait déjà plus dans du capitalisme. Ce qui définit le capitalisme, c’est précisément la concurrence entre acteurs anonymes que rien ne relie entre eux. Ce qui est donc le plus raisonnable, c’est bien d’abolir le capitalisme ».

Et, en attendant, il va également falloir commencer à placer quelques monnaies dans la sensibilisation à l’urgence écologique.

Pour bouffer, mais aussi par passion, j’exerce, occasionnellement, le métier de jardinier. Enfin, comme on dirait à Pôle Emploi dans le jargon technocratique si poétique du XXIème siècle, « ouvrier paysagiste spécialisé dans l’entretien des espaces verts ». Alors, bien sûr, il ne faut pas idéaliser. C'est dur, fatiguant, et consiste bien souvent à tronçonner, débroussailler, arracher. Mais j’aime ce boulot. Il me permet, quoique résidant en ville, de me sentir plus proche de la nature. J’aime arriver, au petit matin, sur le chantier de la journée. Une clope vissée entre les dents, regarder la rosée disparaitre, tandis que le soleil se lève. Entendre les petits oiseaux chanteurs batailler dans les haies, s’agenouiller pour laisser s’approcher de moi un chat des rues passant par là. Apprendre, jour après jour, les noms des plantes, ce dont elles ont besoin, comment les tailler, les protéger, leur permettre de prospérer. Se familiariser avec les arbres, les bestioles qui y nichent, ne blesser ni leurs branches, ni leurs racines, et, progressivement, être en mesure d’entrer en communication avec eux. Parce qu’ils parlent. Entre eux, notamment. Ils s’entraident, par exemple en s’échangeant de la sève, quand un autre de leur espèce est mal portant. Un jardin, comme une forêt, est une société complexe, organisée, où chaque chose est à sa place : l’insecte, le rongeur, le matou du quartier, le chêne centenaire, l’olivier millénaire, jusqu’à la pierre posée sur le sol. Là-dedans, rien n’est le fait du hasard. J’ai la chance d’avoir appris ce métier auprès d’un artisan qui se soucie de tout ça. Il n’utilise pas de produits chimiques, à moins d’y être contraint. Il sait prendre le temps de recueillir une araignée dans le creux de sa main pour la porter un peu plus loin, afin d’être sûr qu’elle ne soit pas écrasée. Il se soucie du bien-être des plantes.

C’est quelque chose de très simple. Tout le monde devrait être en mesure de penser comme ça. Mais…

Mais c'est très loin d'être le cas. Car il y a les clients. Dans toute leur diversité. Des gens souvent sympathiques. Mais pour eux, toute cette verdure qui les entoure n’est qu’utilitaire. Ils la classent en deux catégories : « c’est beau » / « c’est pas beau ». « C’est de la saloperie », me dit souvent l’une de mes clientes en parlant de telle ou telle plante. Complètement coupés de la nature, pour la plupart, ils ont beau avoir la chance de pouvoir disposer, en ville, d’un jardin (ne serais-ce que de copropriété), ce qui demeure malheureusement un privilège rare, ils ne savent pas en profiter. Tout simplement, trop souvent, ils s’en foutent.

Jeunes et vieux. Pauvres et riches. Et ceci est d'une profonde tristesse. Ça n’est pas leur faute : c’est l’éducation qui leur (qui nous) manque. Ils ne voient pas, ils ne savent pas. Parce que, bien souvent, nos vies, à tous, ne consistent qu’à courir après le boulot, un jour après l’autre. A nous laisser bouffer par la grisaille de la ville tentaculaire. Il est là, aussi, peut-être, le drame. Et c’est là, aussi, plutôt que de laisser des multinationales se charger de la chose pour se racheter une bonne conscience en échange de quelques pauvres millions d’euros, que l’État devrait investir : dans le développement et la défense ses jardins et potagers collectifs, autant dans les écoles, collèges et lycées que dans les quartiers, afin que nous y puissions recréer, avec l’environnement, un lien qui nous manque cruellement. Fracasser le bitume pour y planter des vergers, y creuser des puits. Noyer les parkings sous la verdure.

Monsieur le président, le jour où vous nous annoncerez votre volonté de sortir progressivement des cadres de l’économie capitaliste, et où vous redirigerez le budget alloué à la défense des plus riches vers la protection des petits producteurs et la création de centaines, de milliers de jardins pédagogiques dans tout le pays, je prêterai attention à vos gesticulations démagogiques. Mais pour le moment, je vous laisse avec le pantin Hulot, et je retourne à mes fleurs.

Je terminerai sur une longue citation du plus beau recueil de poésie du monde, le Gardeur de troupeau, écrit par l’un des plus grands et plus sages de tous les poètes, Alberto Caeiro (Fernando Pessoa). Apologie de la paresse et de la simplicité, ode à la nature, tout y est :

Le mystère des choses ? Mais que sais-je, moi, du mystère ?

Le seul mystère, c’est qu’il y ait des gens pour penser au mystère.

Celui qui est au soleil et qui ferme les yeux

se met à ne plus savoir ce qu’est le soleil

et à penser maintes choses pleines de chaleur,

mais il ouvre les yeux et voit le soleil

et il ne peut plus penser à rien

parce que la lumière du soleil vaut mieux que les pensées

de tous les philosophes et de tous les poètes.

La lumière du soleil ne sait pas ce qu’elle fait.

Et pourtant, elle ne se trompe pas, elle est commune et bonne.

 

Métaphysique ? Quelle Métaphysique ont donc les arbres ?

Celle d’être verts et touffus et d’avoir des branches

et de donner des fruits à leur heure, ce qui ne nous donne pas à penser,

à nous autres, qui ne savons nous aviser de leur existence.

Mais, quelle métaphysique meilleure que la leur

qui est de ne pas savoir pourquoi ils vivent

et de ne pas savoir non plus qu’ils ne le savent pas ? (…)

 

Je ne crois pas en Dieu parce que je ne  l’ai jamais vu (…)

Mais si Dieu est les fleurs et les arbres

Et les monts et le soleil et le clair de lune,

Alors je crois en lui,

Alors je crois en lui à toute heure,

Et ma vie est toute oraison et toute messe,

Et une communion par les yeux et par l’ouïe.

 

Mais si Dieu est les arbres et les fleurs et les montagnes et le clair de lune et le soleil,

Pourquoi est-ce que je l’appelle Dieu ?

Je l’appelle fleurs et arbres et monts et soleil et clair de lune,

Parce que s’il s’est fait, afin que je le voie,

Soleil et clair de lune et fleurs et arbres et monts (…)

C’est qu’il veut que je le connaisse,

En tant qu’arbres et monts et fleurs et clair de lune et soleil.

 

Et c’est pourquoi je lui obéis

Je lui obéis en vivant, spontanément,

En homme qui ouvre les yeux et voit,

Et je l’appelle clair de lune et soleil et fleurs et arbres et monts,

Et je l’aime sans penser à lui,

Et je le pense par l’œil et par l’oreille,

Et je chemine avec lui à toute heure.  

Voilà ce que l'on devrait apprendre dans les écoles, plutôt que l'amour du travail aliénant. 

Salut & fraternité,

M.D.

 

PS : Edit tardif : rajout de quelques mots destinés à ne pas donner non plus une vision trop idyllique du boulot de jardinier.

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